‹ Études sur l'histoire de l'art (volume 3)Chapitre 8 sur 31 · DETAILS · texte numérisé non relu

DETAILS

Bases des colonnes.

Dans toutes les parties de la cathédrale de Noyon, dans la nef aussi bien que dans le chœur, les bases des colonnes sont toutes ornées de pattes ou griffes. Ce genre d'ornement est certainement un des signes les plus sûrs pour déterminer l'âge des monuments. A peine en usage dans les premières époques du style à plein cintre, il devient d'un emploi presque universel au onzième siècle, se perpétue pendant presque tout le douzième, et ne disparaît définitivement que lorsque le style à ogive a complètement triomphé et devient pur de tout mélange. Il nous suffirait donc de trouver dans celte église de Noyon des griffes sur toutes les bases des piliers et des colonnes pour affirmer que, si la construction

s'est prolongée jusqu'au treizième siècle, elle n'a certainement pas duré au delà de ses premières années.

Il est vrai que, si les griffes que nous voyons sur ces bases leur assignent un certain caractère d'ancienneté, la forme de ces mêmes bases, surtout dans la partie occidentale de la nef, semble au contraire leur donner un cachet de nouveauté. Remarquez combien le tore inférieur est aplati, combien il déborde le stylobate, combien la scotie est profonde : ne sontce pas là les profils adoptés par le treizième siècle, et même vers sa seconde moitié? 11 y a quelque chose d'étrange à trouver ainsi réunis des signes indicateurs pour ainsi dire contradictoires. Mais, nous l'avons déjà vu, tel est le caractère dominant de cette église de Noyon. Dans ses moindres détails, aussi bien que dans ses grands traits d'ensemble, toujours se représente ce mélange évidemment intentionnel de l'archaïsme et de l'innovation.

Nous nous bornerons à cette observation générale sur les bases des colonnes et piliers. Si nous pouvions les passer toutes en revue, dans la nef, dans le chœur, dans toutes les parties et à tous les étages du monument, nous aurions à faire remarquer une foule de nuances et de variétés qui ne sont pas sans intérêt, soit quant à ce qui concerne la forme plus ou moins aplatie, plus ou moins accentué* de ces bases, soit quant à l'extrême diversité des griffes dont elles sont ornées.

Quiconque voudra faire une étude spéciale des bases de colonnes du moyen âge, et notamment des bases ornées de griffes, de palmettes et autres appendices de ce genre, ne trouvera nulle part une moisson plus abondante d'exemples aussi variés et aussi originaux que dans cette église de Noyon.

Chapiteaux des chapelles du chœur.

Parmi ces chapiteaux, il en est d'une forme élégante, il en est aussi dont le dessin est confus et tourmenté, quelquesuns enfin sont d'une rudesse vraiment bizarre. Si nous étions dans une église romane ou byzantine, si ces sculptures étaient à leur place et en leur temps, nous nous bornerions à un examen rapide, quelques observations suffiraient. Ici, au contraire, outre les mérites et les défauts de ces chapiteaux, i\ nous faut tenir compte du ^singulier contraste que produit leur présence dans ce monument.

Au premier aspect, on est tenté de croire que les chapelles du chœur sont antérieures au douzième siècle, ou qu elles auront été conservées lors de la construction de l'église. Mais comment supposer que dans Tancienne église romane, bâtie en 1151, l'abside ait été ainsi entourée d'une ceinture de chapelles séparées du chœur par une allée collatérale? Ce plan si moderne n'appartient-il pas nécessairement au douzième siècle, et les fenêtres à ogive qui éclairent ces chapelles, fenêtres qui n'ont pas été ouvertes après coup, n'ajoutentelles pas une preuve de plus à celle que nous fournit le plan? Il faut donc le reconnaître, ces chapelles, telles que nous les voyons, ont été construites en môme temps que le reste du chœur.

Mais ne peut-on pas supposer que les colonnettes appliquées contre les murs, et surtout les chapiteaux de ces colonnettes,

NOTRE-DAME DE NOYON. 173 ont appartenu à l'ancienne église? Le feu ne peut-il pas les avoir épargnés ? ne les aurait-on pas sauvés des décombres et mis en réserve pour les employer lors de la reconstruction générale ?

Une telle hypothèse ne serait guère admissible dans la phipart des cas. Elle est contraire à toutes les habitudes des constructeurs du moyen âge ; jamais on ne les voit employer des pièces de rapport. Ils ont trop de foi dans leurs propres œuvres pour emprunter celles d'autrui ; mais ici, dans cette église toute pleine d'exceptions, on ne peut pas raisonner d'après une règle générale. Il y a entre ces chapiteaux et tout le reste du monument, une lelle disparate qu'il faut bien, pour l'expliquer, recourir à une cause extraordinaire. Si les sculptures avaient été exécutées en même temps que toutes les autres, pourquoi en différeraient-elles si essenliellement? Je sais bien qu'on peut dire qu'elles sont placées dans le chœur, près du sanctuaire, c'est-à-dire dans la partie de l'édifice oià le clergé devait tenir plus particulièrement à suivre les traditions du vieux style; mais pourquoi dans le reste du chœur et dans le sanctuaire lui-même, ne trouvons-nous que des chapiteaux d'un goût beaucoup plus moderne? ceux-là même qui supportent des arcades à plein cintre aussi bien que ceux qui soutiennent des ogives, se rapprochent du style en usage au treizième siècle. Ne semble-t-il donc pas que s'il n'existe des chapiteaux romano-byzantins que dans ces cinq chapelles, c'est qu'on n'en aura sauvé de l'incendie que le nombre nécessaire pour les décorer.

Ce qui fortifie cette conjecture, ce n'est pas seulement le d!essin barbare et grossier de quelques-uns de ces chapiteaux, *

mais certains détails de style que les constructeurs de Téglise auraient probablement omis s'ils les avaient composés euxmêmes, s'ils avaient fait de vieux chapiteaux de fantaisie, s'ils avaient sculpté de mémoire dans le goût de l'ancien temp?, Ainsi les tailloirs sont tous d'une hauteur presque égale à celle des chapiteaux eux-mêmes. Les bases des colonnettes sont formés par deux tores inégaux, que sépare une scotie très-haute et très-peu profonde; enfin ces bases ne portent pas de griffes. Ce sont là les indices d'une assez grande ancienneté. Or, il est fort douteux que les sculpteurs du temps e Baudoin II, même en se proposant de travailler dans Fancien style, fussent restés ponctuellement et archéologiquement fidèles à ces prescriptions dè détail. Leur imitation aurait été plus ou moins libre et porterait leur propre cachet. Nous ne sommes donc pas éloigné de croire que ces colonnettes et ces chapiteaux auront pu être, au moins en partie, sauvés des ruines de l'ancienne église ; qu'on aura employé tout ce qui n'était pas calciné ; et que, s'il a fallu faire à neuf quelques colonnettes, on les aura calquées sur les anciennes pour qu'elles fussent semblables à celles qu'on employait.

Que cette explication soit plus où moins exacte, que ces chapiteaux et leurs bases appartiennent à une éghse antérieure, qu'ils aient été restaurés, copiés, ou même composés à nouveau, il importe assez peu; car, dans tous les cas, le fiit principal subsiste ; ce fait, c'est la présence de sculptures romano-byzantines, du style le mieux caractérisé, Jans des chapelles éclairées par des fenêtres à ogive et dans une éghse où le style à ogive est en quelque sorte souverain. Qu'on ait employé ces sculptures après les avoir conservées, ou qu'on

les ait fait faire dans un esprit archaïque, c'est toujours au même principe qu'on a obéi : on a voulu maintenir dans l'édifice un certain respect des anciennes traditions.

Quelques mots maintenant sur les chapiteaux eux-mêmes. Ils sont de deux sortes : les uns à figures, les autres à feuillages fantastiques. Parmi ces derniers, il en est quelquesuns qui sont brodés de perles. Le caractère des feuilles et la manière dont elles sont ajustées se rapprochent beaucoup plus du goût oriental que du style romain dégénéré. Il en est quelques-uns cependant oii le souvenir des volutes se laisse apercevoir ; mais dans le plus grand nombre on n'en voit pas trace. Quant aux figures, elles sont surtout bizarres. Nous ne nous épuiserons pas en conjectures pour deviner leur signification. Cette espèce de sanglier qu'on voit sculpté dans un de ces chapiteaux, sanglier à deux pattes, dont le corps se termine en queue de dragon, a-t-il avalé un serpent? y a-t-il dans cette représentation grossière un symbolisme quelconque? Nous l'ignorons et ne croyons pas qif il -soit fort nécessaire de le chercher. Autant il est digne d'intérêt d'interroger certaines œuvres de sculpture dessinées avec assez d'intelligence iiour que la main qui les traça semble avoir obéi à une intention', à une opération de l'esprit, autant il serait puéril de vouloir découvrir le sens d'ébauches informes échappées au ciseau capricieux de certaines époques du moyen âge.

Peut-être ne faudrait-il pas ranger dans cette catégorie cet autre chapiteau qu'on ne peut manquer de remarquer quand on entre dans ces chapelles. On y voit représentées quatre chimères ailées et coiffées du bonnet phrygien. Ces quatre

chimères n*ont-elles pas un sens? Ne pourrait-on pas y voir une satire de Tesprit de liberté? L*artiste n'aurait-il pas voulu qualifier de chimériques et d'impuissantes les premières tentatives d'affranchissement dont il était témoin. Cette conjecture, qui s'accorderait avec celle que nous avons faite sur l'âge de ces sculptures, est peut-être un peu raffinée. Mais à quelles subtilités demi-scolastiques, demi-païennes, l'esprit ne se livrait-il pas dès le milieu du onzième siècle? Dans tous les cas, il est presque impossible de ne voir dans ces quatre figures qu'une création purement fantastique, une combinaison d'un hasard intelligent. Sans doute il arrive souvent aux sculpteurs de cette époque d'emprunter, sans rime ni raison, les traditions mythologiques, et de traduire d'une manière confuse et incompréhensible les souvenirs du paganisme; mais ici ce n'est pas un type connu reproduit avec maladresse et par routine, c'est une combinaison nouvelle de deux symboles mythologiques, qui, en se rouissant, prennent une signification. Pourquoi supposer que cette signification, qui se présente naturellement à l'esprit, aurait échappé à celui qui composa ce chapiteau?

§ in.

Chapiteaux de la nef, du triforium du chœur et des transsepts.

Ces chapiteaux sont d'une toute autre famille que ceux des chapelles du chœur. A peine si dans quelques détails on aperçoit encore un léger reflet du style romano -byzantin ; le caractère général, le galbe, rajustement de tous ces cha-

NOTRE-DAME DE NOYON. 177 pileaux, appartiennent au style à ogives : ils ont tous des cornes ou volutes à crochets; seulement ces volutes sont moins saillantes, moins évasées que celles du milieu du treizième siècle; le feuillage indigène n'apparaît pas encore, ce sont principalement des feuilles d'eau et quelques feuillages exotiques qui composent le corps du chapiteau, mais la disposition de ces feuillages est simple, symétrique, régulière; ce n'est pins celte richesse d'imagination, ce luxe capricieux et vagabond de l'ornementation orientale. Il y a encore de la variété, mais seulement de la variété de détail qm* s'absorbe et disparaît dans l'ensemble.

Ces observations s'appliquent principalement aux chapiteaux de la nef ; ceux-ià surtout sont plus droits, plus camards que les chapiteaux ordinaires du treizième siècle, et rappellent encore un peu la silhouette de la corbeille romane. On remarquera aussi sur le tailloir de quelques-uns de ces chapiteaux, une sorte d'ornement qui semble imité du fleuron du chapiteau corinthien. On ne trouverait plus dans le treizième siècle la moindre trace de semblables traditions.

Les chapiteaux des galeries (ou triforium) du chœur ont un autre caractère que ceux de la nef. Le feuillage manque de simplicité et de franchise, il est frisé et tourmenté dans ses bords comme dans presque toutes les sculptures exécutées pendant la décadence du style romano-byzantin, et, en général, dans toutes les sculptures de décadence. C'est toujours à la mollesse dans les contours, à l'exubérance et à la richesse de la décoration que les styles d'abord les plus sobres et les plus vigoureux finissent par aboutir. N'y a-t-il pas une singulière ressemblance entre les feuilles de ces chapiteaux,

dernière expression de Tartà plein cintre, et celui des feuilles de choux, dont l'art à ogive, près d'expirer à son tour, devait, trois siècles plus tard, se montrer si prodigue. Cette analogie de toutes les sculptures à leur déclin est facile à démontrer, dans quelque pays et à quelque époque de décadence qu'on veuille en chercher des exemples.

De tous les chapiteaux sculptés dans cette église, ceux qui sont composés avec le plus de pureté et le plus d'élégance, ce sont ceux de l'arcature des transsepts. L'évasement gracieux des volutes, rajustement délicat du feuillage, sont tout à fait conformes aux traditions qui dominèrent dans le treizième siècle. Ce qu'il y a de singulier, c'est que ces chapiteaux soutiennent des arcs à plein cintre : nouvelle preuve de ce mélange intentionnel du passé et de l'avenir que nous rencontrons dans toute cette construction, soit que nous la contemplions dans son ensemble, soit que nous en étudions les moindres parties/

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