‹ Études sur l'histoire de l'art (volume 3)Chapitre 9 sur 31 · IV · texte numérisé non relu

IV

Corniches, arcs doubleaux, nervures et moulures diverses

A la vue de ces détails, on ne peut s'empêcher de reconnaître combien la construction du chœur diffère de celle de la nef. En effet, nous voyons sur la corniclje du couronnement du chœur, sur le cordon qui entoure à l'extérieur les chapelles de l'abside, sur les nervures des voûtes de ces chapelles, des ornements sculptés qui ont une physionomie encore toute romane ou byzantine : c'est à savoir des têtes de

clous, des perles, des pointes de diamants taillés à facettes, des rosaces à quatre feuilles allongées, et enfin des modillons à figures griniaçan (es. Rien de tout cela n'apparaît, soit au dehors, soit au dedans de la nef. Là, toutes les moulures sont lisses, sans la moindre trace de broderie. Il en est quelques-unes, et par exemple celle du cordon extérieur des galeries, qui ont déjà dans leur profil Taccent du treizième siècle : celle du chœur et des transsepts, au contraire, sont moins évidées et conservent quelque chose des formes un peu plates et adoucies de l'époque romane.

Nous ferons remarquer une ouverture trilobée ou trèfle évidé dans la pierre, qui se trouve répétée trente fois dans l'intérieur de l'église, c'est à savoir vingt fois dans la nef et dix fois dans les transsepts. Elle ne paraît pas dans le chœur. Les figures trilobées, ou, en d'autres termes, les trèfles, passent comme on sait, pour avoir un caractère symbolique : quelques personnes y voient une image abstraite de la Trinité. Ce sont là des questions que nous ne voulons pas aborder. Mais ce qui nous paraît cei tain, c'est que l'emploi de ce genre de figures ne commence à devenir fréquent et presque universel que lorsque le système à ogive commence luimême à se développer. Ce système, reposant tout entier sur le triangle équilatéral, devait naturellement rechercher les figures triangulaires, et le trèfle n'est autre chose qu'un triangle. Peut-être aussi les confréries maçonniques, qui étudiaient f architecture par principes, et qui, par conséquent, enseignaient à leurs adeptes à se servir du compas, faisaientelles un si fréquent usage des figures rayonnantes eu témoignage, pour ainsi dire, de leur science.

Quelle que soit la valeur de ces conjectures, que des idées mystiques ou de simples traditions d'école aient inspiré les architectes, il n*en est pas moins prouvé que le trèfle est un caractère distinctif du style à ogive, un des cachets des associations maçonm'ques qui ont propagé et perfectionné ce style. Or, il n'est pas sans intérêt de remarquer que nous trouvons ces ouvertures trilobées dans la nef et dans les transsepls de l'église de Noyon, c'est-à-dire dans les parties qui ont le caractère le plus moderne ; tandis que nous n'en voyons aucune trace dans le chœur.

Éperons du porche.

Quelle que soit la cause qui ait rendu nécessaire la construction de ces deux éperons, ce n'est évidemment qu à son corps défendant et pour prévenir un danger presque certain que Tarchitecte se sera résigné à les édifier. Ces deux corps avancés, ces deux étais, sont d'un effet d'autant plus fâcheux qu'ils semblent trahir un défaut de prévoyance dans la construction primitive. En effet, quand on se demande pourquoi ils ont été bâtis, la première exphcation qui se présente c'est que les voûtes du porche ont dû être mal combinées, mal calculées; que le mur de façade poussait au vide, et que pour éviter de le reconstruire de fond en comble, il a fallu le soutenir.

Heureusement pour l'honneur de Tarchitecte, on peut supposer que le déversement du mur de la terrasse ne se

NOTRE-DAME DE NOYON. 181 sera manifesté qu'à la suite de Tincendie de 1295, et que la chute de lourds et nombreux matériaux, jointe à raction du plomb fondu et de toutes les autres causes d'ébranlement et de destruction que dut subir cette partie de Tédifice, ont seules fait naître la nécessité de construire ces deux massifs.

Ce qui donne une grande vraisemblance à cette dernière hypothèse, c'est que les éperons, bien qu'ils n'aient pas été bâtis très-longtemps après le porche, ne sont évidemment pas de la même époque. Il existe entre les deux constructions une nuance de style assez sensible. Or, si le déversement du mur de face avait été le résultat d'un défaut de calcul dans la poussée des voûtes, il se serait manifesté presque immédiatement, et les éperons auraient été construits, pour ainsi dire, en même temps que le porche. Nous avons donc eu quelque motif (voy. la page 77) d'attribuer à l'incendie de 1295 la construction de ces deux éperons.

Mais, quelle que soit la véritable cause qui les ait fait élever, nous n'en devons pas moins faire remarquer avec quelle adresse, avec quelle grâce, les artistes de ce temps savaient déguiser sous une ingénieuse décoration ce qu'il y a toujours de lourd et de disgracieux dans un massif de maçonnerie destiné à résister à la poussée d'une muraille. Supposez qu'un architecte de nos jours soit contraint de recourir à un tel expédient, lui viendra-t-il dans la pensée qu'il peut tirer parti d'un motif aussi ingrat? le verra-t-on transformer cette masse résistante en un objet d'art décoré? Ces longues colonnettes logées dans les angles des contre-forts, ces petits frontons aigus, ce toit à écailles, ces trèfles à quatre lobes et la jolie II. , 11

gniî lande qui les encadrent, forment un ensemble à la fois si simple et si gracieux, qu*on est tenté d'oublier le but purement utile et un peu prosaïque, que s'est proposé l'artiste. On se demande si ces contreforts lui ont été vraiment imposés par une nécessité, ou s'il n'a pas plutôt cherché l'occasion de combiner des ornements si bien choisis et si bien groupés; le triomphe de l'art au moyen âge, aussi bien que dans l'antiquité, c'est la manière dont il marie toujours le beau à l'utile.

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