PT]SÎ)\UE F.T L'ART GREC
(léinenû, c/est l'œuvre mcine de Pindare, ce qui nous est connu, ce qui nous res(e de sou ^énie.
Or, il fnut bien le dire, ce n'est pas nu médiocre obstacle pour rcnssir chez nous que ce génie dorique, celte inflexible austérité. Nous sommes Ioniens et le seions toujours. Nous voulons bien suivre un poète dans ses élans les plus audacieux, aussi haut qu'il lui plaît de monter, mais à la condition de trouver dans ses vers, sinon l'intérêt du drame, du moins quelque chose d humain. L'archaïiiiie svdjîiiuilé de Pindare, sa soi-disant monotonie, l'ampleur de ses épisodes, ses digressions philosophiques, patriotiques et religieuses, rien de tout cela ne m'elfrayerait, si çà et là je le voyais descendre jusqu'à l'émotion dramatiipie. J'entends par là non pas la scène, le théâtre; j'entends certains combats de l'âme que, même en dehors du drame, le poêle pent toujours exprimer. Mais Pindare ne transige pas, il n'est pas lyrique à denn". Le vrai, le grand lyrisme est presque im[)ersonncl, c'est-à-dire anlidramatiqiie. Pindare, même à Athènes, même à la cour d'un roi, n'introduira pas dans ses chants celte émotion cachée et commuru'cative (juese permet Eschyle, son vieil émule, comme lui religieux, mais non pas Dorien.Ce n'est point, à coup sûr, par le jeu de la scène, par rartifice du théàlre, qu'Eschyle nous ébranle : son art, à lui, est aussi du lyrisme, mais un lyrisme qui daigne parler des hommes, qui s'intéi'esse à leurs misères, et qui tout à la fois les touche et les exalte. Aussi, pour sentir Eschyle, pour en pénétrer les beautés, les mystères, il ne fallait que nous débarrasser de nos moderiîes préjugés, prendre une iilée plus large, lui sentiment plus vrai de l'antiquité grecque, tandis que pour Pindare peut-être fau-
n ÉTUDES SUR L'IlISfOinE DE L'ART,
drait-il quelque chose de plus. Il faudrait devenir piesqiiû Doricns nous-mêmes, c'est-à-dire concevoir le rôle de l'homme en ce monde, la discipline humaine, comme on les comprenait à Thèbes et à Lacédémone.
Si du moins nous pouvions restituer à Pindare un élément de ses anciens triomphes, un auxiliaire inséparable dont aujourd'hui on oublie trop l'absence, qui lui rendit pourtant plus d'un service à Olympie, et qui, pour électriser les âmes, n'était pas de moindre puissance que l'émotion dramatique, la musique, compagne et soutien nécessaires de ces vers qu'aujourd'hui nous ne pouvons que lire! Par malheur, il est plus que douteux que jamais on découvre, sous quelque ville en cendres, le secret de cet art perdu, de cet art pour nous incompréhensible, la musique des Grecs! En attendant, qui oserait nous dire jusqu'à quel point cette mutilation n'a point atteint et affaibli la poésie elle-même? Jugez-en par l'étrange faiblesse oii sont réduits chez nous les vers écrits pour la musique quand par hasard il leur arrive d'être lus et non pas chantés. Quel doit donc être le tort fait à Pindare par ce désastre musical? Il est vrai qu'on peut ne pas admettre une complète identilé entre les grands lyriques de la Grèce et nos poëtes d'opéras. La perte néanmoins doit être immense, incalculable. C'est un naufrage qui ne nous a laissé d'aulre débris, d'autre consolation qu'une agréable métaphore. Nos poëtes, en parlant, croient encore chanter, ils le disent du moins. La lyre ne sonne plus, mais son nom vit encore.
A défaut du prestige de l'accompagnement musical, M. Villemain donne à son grand poëte un autre auxiliaire,