LES MARBRES D'ELEUSIS
Nous disions tout à l'heure, à propos de Pindare, que cet ancien art grec, si longlemps négligé, et comme retrouvé, de notre temps, dafis sa patrie devenue libre, n'était pas jusqu'ici complètement connu ; nous promettions que cette noble terre aurait encore des secrets à nous dire, des trésors à nous révéler: or voici qu'un exemple, et des plus éclatants, vient justifier nos prévisions.
Pendant son dernier séjour à Athènes, peu de temps avant cette fatale maladie qui devait l'emporter, M. Charles Lenormant apprit qu'à Eleusis, en creusant les fondations d'une maison d'école, on venait de découvrir un b is-n lief d'une rare beauté. Le marbre n'en était pas intact; il s'élaît divisé en quatre fragments ; mais les morceaux se rapport iient avec exactitudcj rien n'y mauipiait. Un pru plus loni, toujouis à Eleusis, on avait retrouvé dans la m ironn .rie d un vieux
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mur une lete d'homme colossale, travail hardi et plein de feu. M. Lenorrnant vit ces sculptures et aussitôt sollicita du goi:vernement grec la permission de les faire mouler et d'en envoyer les bons creux à notre École des Beaux-Aits. La demande fut accueillie et le travail exécuté. Ces creux, récemment arrivés à Paris, ont produit des épreuves que quelques persoiines ont déjà vues, et qui bientôt, j'espère, seront publiquement exposées.
Je ne crois pas que le sol de la Grèce, depuis son affranchissement, nous ait encore rien révélé de comparable à ces sculptures. Je n'excepte pas même les délicieux fragments du (emple de la Victoire aptère, car on sait en quel état de mulilation ils nous sont parvenus. Ce sont des sujets d'étude d'un |)rix inestimable; ils nous apprennent ce que le ciseau grec, sans trop s'écarter encore des traditions sévères, pouvait donner au marbre de mouvement, d'élégance et de vie ; mais tout le monde n'est pas apte à comprendre de tels débris; il faut quelque habitude et un tact exercé pour deviner dans un tronçon de draperie toutes les beautés d'une statue. Ici, au contraire, l'œuvre est entière; tout est complet dans ce bas-relief, les jambes et les bras aussi bien que les têtes. Si quelques légères épaufrures se remarquent sur les parties les plus saillantes des visages, c'est si peu de chose, que l'œil du spectateur n'en est pas dérouté; ces cassures ne l'arrêtent pas. Il suit les lignes interrompues et les rétablit sans effort. En un mot, conservalion parfaite, grandeur de style, bonheur d'exécution, voilà ce qui distingue ces sculptures d'Eleusis : 1 art est là dans sa fleur et déjà presque mûr, avec les naïvetés de l'archaïsme et les perfections du savoir.
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Je ne parle pas encore de la lele colossale; j'y reviendrai plus lard î c'est avant tout devant le bas-relief que je veux m'arrêler.
L'action se passe entre trois personnages, deux femmes et un adolescent de cpialorze à quinze ans, tons trois debout, et plus grands que nature. Les femmes sont vêtues, le jeune homme a jeté sa chlamyde en arrière; déjà son corps est entièrement nu. 11 occupe le premier plan, au milieu des deux femmes, et se tourne vers la plus âgée qui lui adresse la parole. La tête légèrement relevée, il l'écoute avec profond respect; dans son visage et même dans tout son corps on sent 1 etonnenient et l'émotion. C'est une leçon qui lui est faite ou un mystère qui lui est révélé. Cette femme qui lui parle a des traits majestueux, un vêtement royal ; sa tunique tombe en longs tuyaux symétriques comme les cannelures d'une colonne; de la main gauche elle tient le grand sceptre, symbole du commandement, de la droite elle tend au jeune homme un objet presque imperceptible que celui-ci s'apprête à recevoir. Il ne s'aperçoit pas que derrière lui, la main suspendue sur sa têle, une autre femme semble le protéger et presque le bénir. Figure charmante, jeune, aimable et tristement rêveuse, elle soutient de sa main gauche un de ces longs flambeaux dont usaient les anciens dans leurs cérémonies funèbres. Ses draperies sont aussi délicates, fluides et diaphanes que celles de sa compagne sont solides et arrêtées. Son corps lui-même semble moins matériel : il n'a pas seulement plus de jeunesse et de grâce, il est moins consistant, moins réel : on le croirait dans une demi-teinte vaporeuse ; on dirait une apparition
Quel est donc ce sujet? Pour peu qu'on se rappelle que nous sommes à Eleusis el sur l'emplacement présumé d'un des temples dont parle Pausanias, du temple de Triptulème, on ne peut guère hésiter. M. Lenormant dès l'abord vit dans ce jeune et robuste garçon Triptolême lui-même, instruit par . Céï^s et assisté par Proserpiue. Je ne pense pas que cette explication puisse être contestée. C'est, dans le sens mystique et religieux, une scène d'initiation au culte des deux déesses, aux mystères éleusiniens; dans le sens historique et réel, une leçon d'agriculture, la première instruction donnée par la divinité au premier laboureur de l'Attique. Et qu'on ne refuse pas de reconnaître Cérès parce qu'elle n'a ni faucille à la main, ni blonds épis dans les cheveux. Ces attributs matériels, ces sortes d'armes parlantes, n'appartiennent pas aux temps anciens. Ce sont des commentaires, des srjppléments d'explication dont l'usage apparaît vers le premier déclin des croyances populaires. Cérès à Eleusis n'est d'abord (ju'une reine, sorte de divinité terrestre, bienfaisante et habile à nourrir les humains. Elle est descendue du ciel avec son divin secret; mais la douleur a troublé sa raison : sa fille lui a été ravie. Elle la cherche en tous lieux sur la terre, ne sachant pas le triste honneur que lui a fait le dieu des morts. Quand elle a bien couru, accablée de fatigue, elle s'arrête en un champ, aux portes d'Eleusis, s'assied sur une pierre nommée depuis la triste pierre, au bord d'un piii(s, ce puits qu'a chanté Callimaque, et qu'on monlrait encore au temps de Pausanias. Le roi qui règne à Eleusis prend en pitié cette mère éplorée, la recueille daiis son palais, la comble de soins et dlionneurs. Alors commence une série de bienfaits et de