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LES MARBRES D ELEUSIS

bénédictions que Cérès, par reconnaissance, répand sur la l'amille de ce prince hospitalier. Elle devient pour son jeune tils Triptolème uiie mère, une institutrice; elle lui enseigne son secret, l'art de cultiver le blé :

Data semina jiisdt

Spargere humo

Tel est, à l'origine, le mythe éleusinien. Un grain de blé h'il le fond du mystère.

Eh bien , c'est ce grain de blé que, sur le bas-relief, la dée.-se présente au jeune néophyte; c'est pour le recevoir qu'il tend la main avec surprise et avec soumission. Le sujet n'est donc pas douteux; il est clairement écrit, on ne peut s*y méprendre. Reste à voir comment il est traité.

11 y aurait toute une étude à faire sur le style de ce basrelief. J'ai déjà dit qu'il n'est pas homogène; quelques parties de la composition laissent voir un certain sentiment d'archaïsme. La disposition symétricjue des deux figures de lenunes, le costume de Cérès et surtout sa ttmiqueaux longs plis droits et réguliers, le caractère un peu sévère de son visage et de sa coiffure, quelques détails moins apparents peut-êire, tels que les pieds de Proserpine et surtout ceux de Triptolème, c'en est assez pour donner à cette sculpture comme un aspect de vétusté qui étonne au premier coup • d*œil ; mais, chosé étrange, dès le second regard, ce qui prédomine au contraire, ce qui fait oublier tout le reste, c'est la vie, la libi*e et franche imitation de la forme humaine, la

* Ovide, Métamorpfioses, cli. v, xix.

souplesse des mouvements^ la délicatesse du modelé, Fart eu un mot, l'art le plus pur qui se puisse concevoir. Non -seulement ces figures sont de même famille que celles du Parthénon, aussi nobles et aussi naturelles, aussi architecturales et aussi animées, mais on y trouve, s'il est possible, comme un degré de plus de vérité et d'idéal. Je ne sais rien de plus suavement beau que le bras gauche de Proserpine qui soutient le flambeau, rien de plus exquis que son mouvement de têle et tout l'ensemble de sa pose. Comme étude de nu, les jambes, les cuisses, le torse de Triptolême me semblent au moins égaler ce que l'antiquité nous a jusqu'ici îàit voir de plus fin et de plus parfait, et quant aux draperies, elles sont aussi moelleuses et aussi transparentes que celles des Parques de Phidias, et d'un dessin peut être encore plus sobre et plus franchement soutenu.

Ainsi voilà un marbre qu'on est tenté d'abord de croire antérieur au siècle de Périclès, et qui, dès qu'on le regarde, dès qu'on s'arrête à le contempler, devient une des créations les plus certainement authentiques de cette grande époque. D'où vient cette contradiction? Comment la main qui a dessiné'd'un trait si sûr, qui a si merveilleusement modelé les cuisses et les jambes de ce charmant jeune homme, lui a-t-elle donné des pieds si longs, si effilés, si grêles, des pieds qui semblent empruntés à certaines statues égyptiennes? Ce ne peut être faute de savoir^ encore moins caprice ou distraction. 11 faut absolument admettre que cette naïveté est volontaire et même intentionnelle. Je ne me charge pas d'en donner la raison. Est-ce une de ces transactions étranges auxquelles l'art grec, déjà libre et dans sa splendeur, paraît

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s'être soumis eu quelques circonstances et en faveur de certains dieux? Est-ce un de ces derniers homuiages aux traditions hiératiques, aux souvenirs des idoles de bois, une imitation partielle des œuvres presque immobiles de la statuaire primitive? L'explication peut paraître subtile : quelques exemples cependant, et des plus concluants, semblent l'autoriser. Les statues du fronton d'Égine, aujourdluii conservées à Munich, n'offrent-elles pas l'inconcevable disparate de têtes qui n'ont pas Tair .d'appartenir aux corps qui les soutiennent? On sait avec quel art ces corps sont étudiés; ils ont des mouvements aussi libres et aussi justes, des attitudes aussi vraies et aussi naturelles que s'ils sortaient des mains de Phidias, et sur ces corps nous voyons des visages sans vie et sans intelligence, immobiles, grimaçants, hébétés, physionomies presque bestiales, qui semblent l'œuvre d'un art moitié puéril, moitié barbare. Et ce ne sent pas des figures rapportées; elles sont taillées par le même ciseau et dans le même bloc que les corps. N'est il pas évident qu'il y a là parti pris? Et quelle peut en être la cause, si n'est quelque concession volontaire ou forcée à d'aveugles et impérieux préjugés? On peut donc hasarder la même coujectiu-e pour notre marbre d'Eleusis, et là du moins la concession, si elle existe, n'a pas de si graves conséquences. Autre chose est un pied quelque peu défectueux, autre chose une tête hideuse. Le pied s'oublie bien vite et se pardonne volontiers ; ce n'est pas là qu'est l'âme, la pensée, l'homme même : il est dans le visage. C'est au visage que, malgré soi, on regarde avant tout. Aussi les statues de Munich, si précieuses et en partie si belles, sont entachées d'un vice radical : ces visages gla-

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ces ne [jeniieUroiit jamais qu'elles excitent un plaisir sans mélange, une complète admiration.

Le bas-relief d'Eleusis, s'il est, comme les marbres d'Egine, partiellement archaïque, l'est dans des conditions tout autres. Son archaïsme est circonscrit dans des accessoires subalternes; loin d'étouffer sa beauté, il sert presque à la faire valoir. C'est un contraste et un attrait de plus. Ce premier pas franchi, vous marchez de surprisé en surprise. Toute question de date et d'origine, tout problème arcliéologique s'efface de votre esprit; qu'importe pour quelle raison, dans quelques parties de son œuvre, l'artiste a voulu se vieillir? Vous n'êtes occupé que de ce qu'il a fait, vous écoulez ce qu'il vous dit, vous le suivez sur les hauteurs oii il s'élance. Bientôt l'émotion vous gagne, vous sentez ce frémissement secret qu'inspire la vraie beauté; vous êtes tout entier au bonheur d'admirer : bonheur si rare, même devant des antiques! Tant de matbres réputés beaux sont sans âme, sans cœur, et vous laissent arides ; tant d'aiitres ne vous touchent qu'à moitié ! Des demi-jouissances, on en trouve à (bison pour peu qu'on ait le goût des arts et qii'on les aime assez pour en jouir avec indulgence. Dans le sol le plus maigre, il y a toujours quelques parcelles d'or ; mais quel pauvre régime que de les ramasser ! qu'on a besoin de temps en temps de tomber sur la mine elle-même et de la suivre à plein filon î C'est cette plénitude, cette surabondance qui vous attend à l'École des Beaux-Arts, devant ce nouveau chef-d'œuvre.

Monunieniale et expressive, voilà les deux paroles qui résument le mieux les caractères de cette sculpture. Elle e:^t

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grande, elle est imposante comme le lemple le plus majesteux, et sous cette grandeur elle exprime la vie, non pas la vie sensible seulement, cette vie qui anime les corps comme la séve circule dans les plantes, mais une vie profonde, individuelle et caractérisée. — Ce bH ulolescent, ce Triple lême aux formes vigoureuses, à la maie beauté, regardez bi*m, ce n*est pas un futur athlète, ce-n'est pas un futur guerrier ; il n'a ni qrdeur ni jactance. Ce n'est pas Achille à cpjinze ans ; en lui, rien du héros : il est de sang royal, mais simple et endurci, ferme et d'esprit docile ; c'e^t la franchise du campagnard, c'est l'idéal du laboureur. Et comme on s'intéresse à lui ! L'écueil de la sculpture, surtout du bas-relief, c'est la froideur. Que de fois elle ne parle qu'aux yeux ! Que dire à Tâme rien qu'avec des contours? Eh bien , dans cette scène intime, les contours sonttoucbants, ils ont une éloquence, une onction pénétrante. Comme ces deux déesses abritent leur protégé ! Comme on sent que Cérès, malgré son air austère, lui parle tendrement! On croit l'entendre dire : a Laisse là ton manteau, tu dois porter le poids du jour. Ce grain que je te donne, il faudra l'arroser d'abondantes sueurs! » Et de quel air soumis et résolu il laisse choir ce vêtement inutile! comme sa main restée libre en ramasse et en soutient les plis! Quel calme, quel équilibre dans toute sa personne! quel rhythmedans ses mouvements, et quelle différence de nature, quel contraste avec la Proserpine! Le peu que j'en ai dit fait déjà pressentir le rôle que joue là cette jeune déesse, rôle mystique et aérien. Elle est pendant six mo« sur la terre, mais elle ne l'habite qu'en esprit, par tolérance, pour consoler les douleurs maternelles. Présente à Eleusis, elle ne cesse pas

de régner sur les morts. Par quel art merveilleux l'ar liste a-t-il pu rendre cette vie surnaturelle ? Il y a là des délicatesses dont la peinture seule semblait avoir le privilège, et qui, pour la première fois peut-être, sont exprimées par le ciseau avec un tel bonheur. Et ce n'est point un trompe-d'œil : le travail n'a rien de vague, rien de matériellement vaporeux ; à peine un peu moins d'épaisseur et de solidité dans la saillie du relief, mais seulement à un degré presque microscopiaue. Tout le secret est dans la suavité des lignes, dans la finesse du modelé ; chaque pli de ces étoffes, chaque mouvement de ce corps vous disent qu'il est transfiguré.

Veut-on savoir au juste à combien se réduit la différence de saillie entre la Proserpine et les deux autres personnages ? Qu'on jette un regard de profd sur tout le bas-relief; qu'on mesure la saillie totale de la sculpture sur le nu du marbre: je ne pense pas qu'elle soit de plus de deux centimètres. Deux centimèires d'épaisseur sur une surfuce aussi grande, autant vaut dire que la surface est plane comme la toile d'un tableau. On a peine à en croire ses yeux ; c'est le premier exempie, à coup sûr, d'un travail aussi peu accusé sur une aussi vaste échelle ^ Et ce qu'il y a de plus extraordinaire , c'est que ce modelé, si faible en réalité, devient en apparence d'wne extrême puissance. L'œil est complètement trompé. Les premiers plans s'enlèvent en si forte vigueur, qu'on les croit tout au moins d'une épaisseur égale à la moitié des obje(s

1 Hors de la Grèce, en Épypic, en Assyrie, les cxemplcsseraieiit frcquenls. En Gièce, ce défaut de saillie est dans les bas-reliefs un signe de haut arch;iïsme, et ceux qui nous sont connus n'alteiî,^nciit pas à beaucoup près les dim^'nsions du bas-relief d Éleusi?:.

LES MARBRES D'ÉLEUSIS. 5/ représentés, et ce qni est encore plus étrange, ce qui a l'air d'une vraie magie, plus on s'éloigne de cette sculpture, plus elle prend d'ampleur et d'accent. A dix pas de distance, le relief semble plus fort qu'il ne paraît l'être à deux.

Je crains que ce détail technique n intéresse que les sculpteurs, et cependant j'en dois noter un autre de même sorte, ou peu s'en faut. Ce gerfre d'observations n'est pas sans prix pour rhistoire de l'art. Voici ce dont il s'agit : dans tous les bas-reliefs de l'école de Phidias parvenus jusqu'à nous, les figures sont séparées du fond par une certaine épaisseur abrupte formant comme un listel qui cerne tous les contours. Il en résulte une ombre, une sorte de trait noir qui dessine fortement les silhouettes. Rien de pareil dans le bas-relief d'Éleusis. Le modelé y va mourant et comme en pente douce jusqu'aux limites des contours sans qu'aucun Irait le ciiconscrive, et sans qu'il en résulte cependant ni mollesse ni confusion. Celte différence de procédé indique-t-elle une diversité d'école ? Avant de nous bâter de conclure en ce sens, n'oublions pas que les bas-reliefs de Phidias, et notamment ceux qui ornaient le mur extérieur de la cclla du Parthéuon, étaient placés à une grande hauteur du sol, et qu'il fallait, par un moyen factice, aider le spectateur à discerner les objets à distance, tandis qu'à Eleusis cet artifice n'était pas nécessaire, les bas-rehefs étant placés, selon toute apparence, à une élévation' moyenne.

A propos de ces questions de saillie plus ou moins prononcée, on ne peut s'empêcher de faire une remarque. L'exiguïté du relief, qui apparaît ici, pour la première fois peutêtre, dans la grande sculpture grecque, un homme qui n'a-

vait pas vu la Grèce et qui n'avait de la statuaire antique que des notions imparfaites, notre élégant et gracieux Jean Goujon, se trouve en avoir fait usage et lui avoir emprunté une partie de son charme et de son originalité. C'est un caractère distinclif de ses bas-ieliefs, généralement supérieurs à ses statues, que ce modelé ^ans épais>eur. Aucun de ses rivaux ne suit son exemple. Il tire de ce moyeu des effets délicieux : cette sculpture en demi-teiiite s'harmonise à merveille avec les sveltes proportions et la forme un peu Irop allongée de ses figures. Je n'ai pas besoin de dire qu'entre lui et le sculpteur d Eleusis il y a de profondes dif erences, aussi bien en fait de style et de dessin cju en fait de moyens pratiques; mais Tarialogie est frappante quant 5 l'exiguïlé du relief. D'oià cette idée vint-elle à Jean Goujon? En partie, je crois, d'Italie, en partie de lui-même. 11 avait dû voir en France des médaillons florentins, des retables vénitiens traités dans ce goût sobre sur des plaques d'albâtre en imitation du bronze ; mais faire application à de grandes figures de ce procédé délicat, tenter par conséquent ce qu'on faisait si bien à Eleusis deux mille ans avant lui, c'est là ce qu aucun exemple n'avait pu lui apprendre. Rien de plus fréquent que ces retours spontanés et instinctifs à d'anciennes méthodes oubliées et ensevelies. Si y di>ais que parmi les sculptmes de notre moyen âge, celles qu'on peut sans crainte appeler des chefs-d'œuvre, vrais modèles de sentiment moral et d'onction religieuse, sont conçues et exécutées dans l'esprit de l'école de Phidias, j'aurais l'air de faire un paradoxe, et pourtant je n'affirmerais que la chose du monde la plus facile à démontn r. Une madone du treizième siècle, drapée et modelée naïvenieiit

LES MARBRES D'ÉLEUSIS. 39 par un habile imagier qui n'a pas vu d'antiques, mais qui consulte la nature tout en obéissant 5 la foi, ressemble plus à une statue de Phidias et en reproduit mieux les beautés essentielles qu'un marbie sculpté à Home au temps des Anlonins par un savant et sublil praticien venu de Sicyone ou d'Atlièner .

Mais ce n'est pas le lieu d'aborder ci lté thèse : je ne veux aujourd'hui qu'appeler l'atlention sur le trésor qui nous est révélé. Le bas-relief d'Éleusis sera bientôt, dans l'Europe entière, connu des vrais amis de Tart ; sa place est marquée d'avance dans les mu^^ées, dans les écoles, à côté de la Vénus de Milo; comme elle, il doit faire époque et ouvrii' une phase nouvelle de découvertes et d'investigations dans le sol hellénique. Outre sa valeur propie, quelle ardeur de recherches, que d'espérances, que de promesses ne contient pas un tel chef-d'œuvre !

C'est déjà plus qu'iine espérance que celte tête colossale trouvée dans son voisinage. Au dire de Pausnnias, non loin du temple de Triptolênie, il y en avait un autre consacré à Neptune. Tout permet donc de supposer (jue c'est la téte de ce dieu qu'on vient de retrouver en démolissant un vieux mur. Le masque seul a pu être moulé, le derrière de la tête étant encore encastré dans la maçonntrie, et par malheur le masque est assez mutilé. Le nez a disparu jusque dans sa racine; niais tous les autres traits ont à peine souffert, et sont d'une telle puissance que malgré sa bles>ure la figure conserve un •magnifique aspect. Comme façon et comme travail, c'est la contre-partie, l'antipode du bas-relief. La fougue, l'abondance, 'élévation du modelé ne peuvent êlre poussées plus loin. On

dirait que la main d'un autre Michel-Ange a creusé sur ce front cette ride profonde et fait jaillir ces masses de cheveux. C'est Fardeur et la verve presque démesurée du Phidias florentin. Rien de trop cependant, quand on mesure la hauteur où ce marbre devait être placé. A son vrai point de vue, c'était sans doute une vivante image du dieu de la tempête. Cette facture un peu lâchée n'est pas toujours un signe de décadence. Les têtes qui nous reslent des deux frontons du Pharlhénon, par malheur en bien petit nombre, sont traitées avec cette largeur. Elles ont un peu moins de fougue, mais aussi elles appartiennent toules à de paisibles personnages sans colère et sans passion. Si nous retrouvions la tête du Neptune disputant la vicloire à Minerve, elle ressemblerait peut-être complètement à celle-ci. L'art grec à son âge d'or est si peu roulinier ! Les procédés les plus contraires sont adoptés par lui selon les lieux, selon les circonstances,- selon ce qu'il a dessein de faire. Il essaye de tout, parce qu'il calcule tout, et change de moyens pour arriver plus sûrement au but.

De quelque siècle qu'elle nous vienne, cetle tête est d'un grand prix. Elle n'a m la beaulé ni l'importance du bas-relief, mais elle est comme lui de premier ordre. Le hasard gui a fait retrouver ces trésors donnera- t-il Tidée do pratiquer des fouilles dans ce sol d'Éleusis? On peut dire presque avec certitude qu'il doit y avoir un pendant à ce grand bas-relief; ses dimensions, sa forme, en donnent Fassuiance. Vis-à-vis de Xiniliatioriy on devait" voir Yapotliéosej c'est-â-dire Triplo-. lême, toujours avec Cérès, mais traversant les airs sur son char atlelé de dragons. Cette légende est la première qui vient à la pen^ée dès qu'il s'agit de Triplolême, et c'est dars cetic

lES MAIIBUES D'ÉLEUSIS. 41 attitude qu*il apparaît le plus souvent sur les monuments figurés. N'est-il donc pas probable que quelque sujet de ce genre est enfoui sous ce temple? Comprend-on de quel intérêt serait un second bas-relief du même style que celui-ci? Et quant au temple de Neptune, n'y a-t-il rien à lui demander non plus? Ne contenait -il autre chose que la .tête du dieu? J'en dis autant de ces trois autres temples, car il y en avait cinq au moins à Eleusis : ne serait-il pas temps de les interroger? Un seul a jusqu'ici donné lieu à quelques recherches trop tôt abandonnées. Je comprends qu'on hésite à se lancer dans des fouilles, même sur le sol de la Grèce, lorsqu'il ftmt attaquer des débris inconnus, d'origine incertaine, sans renseignements précis, sur la foi de quelque texte obscur ou de notions locales presque toujours trompeuses. Que le zèle et l'argent fassent alors défaut, rien de moins étonnant ; mais fouiller dans des centres de ruines dont la richesse n'est point douteuse, dont la topographie n a rien de problématique, fouiller à Eleusis, fouiller à Delplies, fouiller a Olympie, c'est TOC loterie sans mauvais numéros, c'est jouer à coup sûr. Le gouvernement i^rec n'a, par malheur, qu'un budget tropmodeste pour mettre la main à l'œuvre. 11 poursuit avec persévérance un beau travail, le déblaycment de l'Acropole d'Athènes, il y concentre toutes ses ressources et n'ose rien tenter ailleurs. On ne peut l'en blâmer; mais s'opposerait-il àlaisser faire par d'autres sur cei tains points de son domaine, sur ceux que je viensd'indiquer, de grands essais d'investigation? Je voudrais que l'Europe entière se cotisât pour en faire les frais. Quelle noble souscription! quelle admirable quête ! Estil un seul pays se piquant de quelque culture d'esprit qui osât

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refuser son offi aiide? Un congrès de lettrés et d'artistes se chargerait, par délégué^, de conduire l'entreprise. Ce congrès-là réussirait peut-être au moins à s'assembler. On lui interdirait de dépouiller la Grèce : les droits du musée d'Athènes ne .seraient pas violés. Ce serait à découvrir et non pins à ravir des chefs-d'œuvre qu'il s'agirait de travailler. En récompense de sa généreuse entreprise, l'Europe recevrait des moulages. Les trésors exhumés feraient le tour du monde, tout en restant sous le soleil natal.

Si, comme j'en ai peur, ce projet de croisade esthétique rencontrait quelque diffumlté, j'en pourrais proposer un autre, non moins chevaleresque, mais plus facile à pratiquer. On vient de nous tracer le programme de la faix; les beauxarts y tlgurent, on parle de les protéger; on leur promet, chose nouvelle, une part de cette pluie d'or qui doit inonder la France. Combien de gouttes en faudrait-il pour retourner de fond en comble tout le sol d'Eleusis? Et quel meilleur moyen de protéger les arts en France que de trouver en Grèce des modèles nouveaux qui rallumeraient peut-être notre ardeur endormie?

Je désire, sans beaucoup l'espérer, que ce projet rencontre un accueil favorable. Une mesure récente semblerait le promettre. Un jeune archéologue est chargé, nous dit-on, de continuer pendant six mois en Grèce les savantes rechei ches naguère commencées par lui sous l'aile de son père, et tristement interrompues par le plus cruel des devoirs. L'idée de cette mission aura l'approbation de tous. Il est bien de dire à ce jeune homme : « Allez, cherchez, vous trouverez; » mais, pour trouver ce qui est enfoui sous terre^ suffit-il de bons yeux

LES MARBUES D'ELEUSIS. 4" et d'une juvénile ardeur? Il fliut aussi des bras, et quelque chose encore pour les faire (ravailler. Ne serait-ce pas Toccasioii, sur un point seulement et dans des proportions modestes, d'essayer ces grands travaux de découverte dont je voudrais que la Frani e revendiquât l'honneur? Le lieu e>t clairement indiqué. C'est à Eleusis, ce me semble, que tout d'abord devra se rendre M. François Lenormaut. Pour lui, le premier devoir est de découvrir bu du moins de chercher le complément de ce chef d'œuvre auquel le nom de son père restera désormais attaché. Ses efforts seront heureux, j'espère. Il s'aidera lui-même, j'en ai la cei titude; mais encore laut-il l'aider aussi. Le moyen d'assurer son succès, c'est avant tout de le rejidre possible.

Nos souhaits sont accomplis. Cette mission, donnée Tannée dernière ^ à M. François Lenormant pour continuer en Grèce Foeuvre commencée par son père, s'est terminée heureusement. Le jeune archéologue a exploré une partie notahle des ruines d'Éleusis, et il rapporte en France une collection de plâtres reproduisant les principaux détails des monuments qu'il a mis au jour, et même aussi d'autres sculptures découvertes antérieurement, mais jusqu'ici inconnues à Paris.

Encore une preuve nouvelle des trésors que nous promet la Grèce. Onpeutle*dire sans hyperbole, depuis qu'elle est affranchie, depuis que, sans trop d'obstacles, il est permis d'en visiter et d'en fouiller le sol, chaque année nous apporte quelques

NOUVELLES FOUILLES A ÉLEUSIS. 45 lumières de plus sur l'arl grec et sur son histoire. Aussi, c'est une étude à reprendre en sous-œuvre, un édifice à reconstruire. Les questions qui semblaient les plus simples, et qu'on tranchait d'un trait de plume, il y a cinquante ou soixante ans, se compliquent et se multiplient à mesure qu'on voit sortir déterre des documents inattendus. C'est surtout la sculpture et la partie décorative de l'architecture qui sont intéressées à ce travail dedécouvertes; pour la peinture, elle est à peine en cause, il faut en faire son deuil, à peu près comme delà musique. La chance n'existe pas de découvrir un Pompéi ou un llerculanum véritablement grecs et de la grande époque; nous n'aurons donc probablement jamais beaucoup plus de lumières qu'on n'en a jusqu'ici sur l'art et sur les chefs-d'œuvre de Polygnote et d'A pelles; tandis que la statuaire et la sculpture d'ornements, grâce à la solidité de la matière, peuvent résister à l'action du temps et survivre, au moins par fragments mutilés, sous la terre et sous les décombres. 11 y a donc là des secours à attendre. Sans prétendre à rien d'aussi grand et d'aussi mémorable que les marbres d'Elgin, d'aussi complet que le fronton d'Égine, sans se flatter de rencontrer souvent des Vénus de Milo, des Guerriers de Marathon, des bas-reliefs d'Eleusis, on peut trouver encore des données imprévues et des clartés vraiment nouvelles, soit sur les origines et sur les premiers temps du grand art hellénique, soit sur la diversité de ses caractères, soit sur sa vraie chronologie. Et ce n'est pas seulement dans la Grèce elle-même, dans l'archipel et sur les côtes de l'Asie Mineure, c'est au cœur même du continent asiatique que ce genre d'enseignement se produit. En exhujîiant l'art assyrien et l'art persépolitain, ces bizarres mélanges

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d'habileté technique et d'avengle routine, d'imitalion savante et de barbare imagiualion, on s'aperçoit qu ils sont liés à l'ai t grec par des rapports que personne n'avajt jusque-là soupçonnés. Si, en 1818, Quatremère de Quincy., jetant son premier coapd'œil sur les restes authentiques des sculptures du Parthénon, écrivait de Londres à Canova, avec une bonne foi touchante, que tout était à refaire et dans l'histoire et dans la ihéorie de l'art grec, que ne dirait-il pas aujourd'hui? que de points obscurs à éclaircir ! que de lacunes à combler ! Il faut peut-être cinquante ans, et cinquante ans d'heureuses découvertes, avant qu'on soit en mesure d'écrire pertinemment sur ce vieux et admirable texte. Le lôle de notre époque, en attendant, est de chercher avec ardeur, d'enregistrer avec patience les fcdts et les témoignages, sans généraliser trop tôt et sans se hâter de conclure.

Nous ne parlerons ici que sommairement des nouvelles fouilles d'Eleusis, laissant au jeune explorateur le soin de déterminer lui-même, avec la précision et le développement qu'un tel sujet comporte, le caractère et l'étendue des substruction découvertes par lui. Ce qui nous appartient, parce que nous en avons jugé nous-mêmes, c'est de dire que les plâtres qu'il rapporte, et ijui di^puis quelque temps sont exposés à l'École des beaux-aris, valent qu'on les examine avec un soin curieux. C'est une collection bien choisie, utde à l'art et à l'histoire de l'art. Vous n'y trouverez pas une perle aussi fine et aussi rare que le Triplolême entre 1 s deux déesses, mais sans atteindre à cette exquise distinction, il y a là plus d'une œuvre qui mérite une étude attentive et dont on peut tirer un enseignement nouveau. Nous allons signaler celles qui nous ont le plus

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intéressés, puis nous dirons, en terminant, quelques mots d'une autre colleclion de plâtres dont le public jouira bientôt, nous le pensons, et qui, sans nous venir de Grèce, n'en a pas moins aussi [our Lut d'ét n Ire et de fortifier chez nous la connaissance et Tamour de l'art grec.

Mais avant tout deux mots sur les fouilles d'Eleusis. ♦ On doit comprendre sans pciue que cette ville des mystères soit un des premiers points du sol altique qu'il imporle de sonder. Tout le monde s ât le rôle que jouait Eleusis dans rancienne sociélé grecque^ le rang qu'occupaient ses sanctuains, l abondaure et la célébrité des sculptures votives dont ils étaient encombrés : il y a (!o 'C tout à parier que de non.breiix tn'sors p'a-tiques s )ut enf )ius sous ses ruines, et, de plus, on peut s'y pi omettr e une moi<son épigrapliique d'un pri» inestimable. La moin Ire inscription liuuvée dans ces lieux saints éclai: ét a t p ul- être de lumières inconnues les do^mt'S qu'on y enseignait et le> cérémonies qui s'y accomplissaient. Sur ce genre de problèmes les anciens sont à peu près muets ; mai> ce qu ils n'ont osé dire dans leurs éci ils, les pierres, les parois de ces temples ne peuvent -elles nous Ta » ri ndre? n'y peut-on pas trouver gravés, selon l'usage antique, des préceptes, des règles, des admonitiotis d'où sortit ait le mot de celte grande énigme*^ La scienc e, attssi bien queTart, a donc un puissant intérêt à fouiller les débris d'LLusis.

La première chose â faire est de déterminer d'une manière certaine remplacement des cinq temples dont pcirle Pausanias.

Une partie de cette tâche est accomplie depuis 1859, Dans

48 ÉTUDES sua L'HISTOIRE DE L'ART,

ce fatal voyage qui l'a enlevé si brusquenient à la science et à ses amis, M. Charles Leiiormant, grâce à la découvei'le du bas-relief colossal dont nous avons pai lé plus haut, a fixé indubitablement la place où était bâti le temple de I riploléme; mais le sanctuaire principal, l'édifice qui dominait tous les autres, à Eleusis, Tasile oii se célébraient les grands mystères, le temple de Cérès et de Proserpine, où était-il situé? Ce temple et ses dépendances couvraient un espace immense : c'était presque une ville. Il était entouré de deux euceintes sacrées, auxquelles donnaient accès deux propylées successifs placés chacun dans un axe différent, afin que, du dehors, un œil curieux ne pût, même de loin, entrevoiries mystères. L'intervalle de la première à la seconde enceinte était rempli de statues et d'édifices religieux. Enfin, le temple était si vaste qu'il pouvait contenir trente mille personnes; c'est Vitruve qui le dit, et il ajoute que l'architecte du Partbénon, Ictinus, en était Fauteur. Voilà bien des raisons pour que depuis longtemps les antiquaires et les artistes aient un ardent désir de déblayer et de sonder les fondations d'un édifice aussi extraordinaire.

C'est ce travail qu'a entrepris M. François Lenormant et qu'il a, en partie, mené à bonne fin, malgré l'exiguïté des moyens mis à sa disposition. Il est vrai que le roi Olhon, ne voidant pas rester étranger à l'œuvre du gouvernement français, s'est chargé des expropriations et a fait à ses frais l'acquisition d'environ douze maisons qu'il fallait absolument démolir avant de rien en (-reprendre.

Jusqu'ici cet obstacle avait tout empêché. Une commission fl'architectes anglais, envoyée [)ar la .société des Dilettanti^

avait, bien reconnu, vers le commencement du siècle, remplacement du grand temple, des deux propylées et d'un sanctuaire de Diane Propylxa, bâti en avant des pro[)ylées de l'enceinte extérieure; mais ces explorations avaient été rapides et sommaires. Exécutées de distance en distance, au moyen de sondages partiels, elles n'avaient donné que des résultats incomplets et approximatifs. C'est à un déblayement total et continu qu'on a procédé cette l'ois.

Les fouilles ont mis à découvert ;

V Les substructions du temple de Diane Propyfxa, et la grande place pavée en marbre, au milieu de laquelle il était bâii, place qui s'étend en avant des propylées de l'encei^ite extérieure ;

2*^ Les substructions de ces mêmes propylées, grand édifice entièrement construit en marbre pentélitpie, d'ordre dorique sur ses deux faces, avec colonnade ionique à l'intérieur, reproduisant, à peu de chose près, le f)lan, la dimension et Tornementation des propylées de l'acropole d'Athènes, mais violemment détruit par l'invasion des Goths, et ne conservant en place sur leurs bases que quelques tambours de colonnes seulement ;

3° La partie du mur d'enceinte faisant face à la place pavée en mai bre ;

4*^ L'espace compris entre les deux enceintes,^ sur une largeur correspondant à la partie déhlayée du mur extérieur, et dans une direction qui rejoint les propylées de la seconde enceinte ;

5" Ces propylées eux-mêmes, é.lifice plus petit que les premiers propylées, mais d'un travail beaucoup plus élégant

et construit sur un plan et dans un style de la plus grande originalité.

Là se sont arrêtées les fouilles. Elles sont donc parvenues jusqu'à rentrée du mystérieux parvis, jusqu'aux abords du du temple : le siège est fait; il n'y a plus qu'à pénétrer au cœur même de la place.

Le résidlat de ce grand travail, qui n'a pas demandémoins de cinq à six mille mètres cubes de déblais, est d avoir, pour la première fois, fait clairement connaître le plan et les dispositions du vaste ensemble de construction dont se composait le principal temple d'Eleusis, d'avoir, plus parliculièrement dans Tespace compris entre les deux propylées, mis ait jour un nombre considérable d'inscri|>tions et de fragments de sculpture; d'avoir fait découviir unpiiits antique qui, selon toute apparence, doit être ce fameux puits nommé callicJwron^ autour du(piel les initiés exécutaient de si ht\Ws danses en l'honneur de Cérès et de sa tille ; d'avoir enlin, ce qui touche essentiellement à l'histoire de l'art, donné des notions précises sur ces deux édifice^, servant tous deux de propylées, bien que de caractères si diflérents.

Le premier, en efi'et, a cela de remarquable que tout en reproduisant trait pour trait l'architecture des propyb'es de l'acropole d'Athènes, il n'a pu être construit que sous la domination romaine, et po térieurement au jègne d'Adrien, c'est-à-dire lorsipie de tous côlés en Grèce on ne bâtissait plus quedansle sty'e composite pnxiuiué et propagé p;ir les légions romaines. Celte fidélité, on ce reiour accidentel à uneaichitecturc hors d'usage depuis plusieurs siècles, n'est pas un fuit sans exemple : aussi bien ea Grèce que chez nous, on a plus

NOUVELLES FOUILLES A ÉLEUSïS. 51 d'une fois fait de l'archaïsme volontaire, mais il est bon d'en acquérir une preuve de plus.

Quant aux seconds propylées, ils présentent une anomalie encore plus curieuse. La frise est ornée de métopes et de triglyplies comme dans un entablement dorique et les colonnes sont d'ordre corinlliien. Nous ne pensons pas qu'un tel mélangeait été signalé souvent. Et ce n'est pas lout : ces colounes corinthiennes portent des chiipiteaux très-éléganls, sans doute, mais très-extraordinaires; ils sont décorés aux quaire angles de figures de lions ailés. Ces lions ont au front des cornes de bélier; ils sont d'un type fier et monumental; leurs ailes déployées planent sur la corheille et en couroiment les feuilles d'acanthe de la façon la plus hardie. Avec moins de perfection de ciseau on renconire parfois des effets de ce genre dans quelques chapiteaux de l'époque byzantine, et d'un autre côté certains détails non moins capricieux, le profil insolile des modillon de la corniche, par exeniple, les symboles du culte de Gérés sculptés dans les mélopes, semblent nous transporter en pleine renaissance italienne. Ce qu'il y a, peut-être, de plus remarquable dans ce monumeiU, c'est qu'il soit antique ; et, cependant, la date n'est pas douteuse -.cette sculpture appartient à la plus franche antiquité. Une inscription latine se lit sur Tarchitrave : elle nous apprend que la consiruction- a été faite aux frais d'Âppius Glotlius Pulcher, frère aîné du fameux Clodius, Teiintmi de Cicéron, et Cicéron lui-même, dans une lettre à Atlicus, fait allusion 4 l'érection de l'édifice. Rien n'est donc plus authentique; les deux propylées d'Eleusis ont cela de particulier que les uns semblent d'un style plus récent que leur âge,

52 ÉïljJ)E8 SUR L'inSTOlUE DE Ï/ART.

et que les antres sont d'un âge moins ancien que leur slyle* Nous ne parlons pas seulement par ouï-dire de ces particu^ larilés. Le chapiteau, aux lions ailés et cornus, fait partie des objets exposés à l'École des beaux-arts : on peut en admirer le galbe élégamment étrange. M. F. Lenormant a aussi l'ait mouler un fragment du chapeau dorique et du chapiteau ionique provenant des propylées extérieurs. Mais là se bornent les emprunts qu'il a faits à ses fouilles d'Eleusis. Les autres sculptures qu'il nous rapporte sont d'une autre origine. C'est d'abord la frise orientale du temple de Thésée à Athènes, giand morceau de haut relief, d'environ douze mètres de long, qu'on ne connaissait encore que par des dessins plus ou moins inexacts ; c'est, en outre, une série de stèles funéraires et d'autres fragments provenant soit du déblayement de l'acropole, soit du petit dépôt de sculptures établi dans le temple de Thésée; c'est enfin le torse d'une statue colossale et du plus ancien style, trouvée par M. F. Lenormant aux environs de Mégare.

Nous nous arrêterons devant ce monolithe si rudement taillé, si grandement conçu ; devant ce corps humain de forme si étrange, si élancé et si puissant. Aucun autre morceau de cette collection ne cause une impression si vive et ne donne plus à penser. Est-ce de l'art, de l'art mesuré, équilibré, assoupli; du véritable art grec, en un mot? Non; c'est un grand parti pris. Cette poitrine est d'une ampleur et surtout d'une élévation sans exemple; mais aussi quelle puissance de respiration ! Cette taille est trop mince, les hanches trop effacées; mais quelle souplesse et quelle agilité! Ces cuisses, au contraire, sont démesurément grosses, presque aussi

^'OlîVELLES FOUILLEE A ÉLEUSIS. 53 grosses que le corps : mais comme cet homme doit courir ! Quelle énergie, quelle ampleur musculaire ! Tout d'abord vous vous révoltez de ces qualités excessives, de cette façou outrée d'exprimer les choses, de cet oubli systématique de la nature; puis, peu à peu, sans vous plaire à ce genre d'idéal, vous vous y façonnez, vous en pénétrez le secret. Qui sait même si ces formes, en apparence imaginaires, n'ont pas leur type quelque part, et par exemple en Orient? Chez les jeunes Indiens, la poitrine, les hanclies, les reins ne sont-ils pas construits à peu près de la sorte? et n'est-ce point quelque reste de souvenirs d'Asie que ce Dieu de marbre découvert à Mégare?

Quel effet devait -il produire, lorsqu'il avait des bras, des mains, des jambes, des pieds et une tète? On ne saurait le dire. Notez que les mains étaient collées contre les Cuisses, les déchirures du rnarl>re l'indiquent clairement, et que les pieds étaient probablement plats et allongés, la (ete inanimée, tout au moins grimaçante, et certainement roide, à en jnger par ces fragments de tresses qui retombent en forme de bourse sur la partie supérieure du dos, et qui devaient comme enchaîner la tête sur les épaules dans une sorte de carcan. On peut donc supposer que la statue complète était d'un caractère encore plus primitif, plus rude, plus hiératique que le tronçon qui nous en est resté. En général, les figures archaïques ont plus à gagner qu'à perdre à la destruction de leurs extrémités, car c'est presque toujours dans les mains, dans les pieds, dans les traits du visage que se traduit particulièremeut soit l'inexpérience, soit la servitude de Tarliste. Quand ces détails n'existent plus, le spectateur les

U ÉTUDES SUU I/IITSTOîrj] DE L'AUT.

rétablit par Tirnag n^^tion, il achève la statue, et malgré lui il la complète avec un certain degré de vie et de naturel qui ré.igit sur ce qui reste et le met en valeur. Tout au contraire, quand il s'agit des œuvres d'un autre âge, d'un siècle de savoir, c'e>t avant tout dans les extrémités que brilie l'originalité, la justesse et la vérité du travail, la supér iorité du m. litre, en un mot. Décapiter une œuvre de ce genre, lui couper les jambes ou les bras, c'est plus que la déshonorer, c'e>t la détruire dans sa partie la |»lus vitale, dans sa distinction-, dans sa noblesse, loutes choses que l'imagination du spectateur e^t impuissante à restituer. L'i, point de regrets de ce genre; noire colosse de Mégare est trop franchement archaï(|ue pour qu'il perde beaucoup à n'être pas complet.- Sa mutilation n'est un sérieux malheur que pour l'archéologie : au point de vue de l'art on peut en prendre sou parti.

Quel est au juste l'âge de cette sculpture? Nous n'o.^erions le dire, mais on ne risque rien à remonter très-haut. C'est de l'archaïsme de bon aloi, sans supercherie possible. Nous n'en dirions pas autant du petit Mercure en bas-relief qui porte le n'^ 10. Ce vieux style, un peu mesquin et maniéré, a donné lieu, sous l'époque romaine, à bien des contrefaçons, tandis que jamais la mode n'a remis en honneur quelque chose qui ressemble à ce torse. Le prix de la découverte est dans l'extrême rareté et l'évidente vétusté de l'œuvre. On peut se hasarder à dire que c'est peut-être le plus ancien fragment de sculpture grecque jus(^u'à présent connu.

M. François Lenormant y voit un Apollon Pythien, et les raisons qu'il en donne sont tout au moins plausibles. Il sè

fonde sur ropinion de Leironne et de Panofka en nialière d'Apoilons aidiaïques, et sur Tanalogie frappante qu*on remarque en effet entre ce colosse et deux antiques célèbres, la statuette du cabinet Ponrtalès, dite de Pdycrate, et la statue trouvée par M. de Prokesch à Ténée, près de Corinthe, et conservée maintenant au musée de Vienne. Notre dessein n'est pas de disserter à ce sujet. Déterminer à quel personnage appartient un torse absolument nu, sans aucnn attribut apparent, c'est toujours quelque cbose d'assez conjectural ; ( t cependant ici cette nudité même est un indice presque certain. Un dieu ^eul, à Pépoque où a été sculpté ce marbre, pouvait être ainsi représenté, car il n'était encore question ni d'athlètes ni même de héros; et parmi tous les dieux que la pudeur des premiers âges couvrait encore de vêtements si amples et si chastes, lequel pouvait s'en dépouiller, lequel osait-on montrer sans voile, si ce n'est le radieux Apollon, le dieu du jour, le soleil sans nuages, dont les flèches, c'està-dire les rayons frappent et dissipent les vapeurs de la terre? Quel que soit le mérite de cette conjecture, un fait ressort de la découverte de ce torse, un de ces faits qu'il faut enregistrer dans l'intérêt de l'iiistoire de Part, c'est l'existence d'une statue entièrement nue dans l'âge le plus primitif de la statuaire gi'ecqiie, à une époque où Véinis elle-même n'était représentée par la sculpture que drapée, au moins jusqu'à mi-corps.

Si de ce torse archaïque nous passons à la frise du temple de Thésée, nous franchissons non-seulement plusieurs siècles, mais tous les tâtonnements de l'art à son enfance. Que d'études, que d'observations, que d'efforts accumulés ne sup-

pose pas l'exéculion d'une telle sculpture? Que de chemiu pai couru pour en arriver là ! Le ciseau peut produire des œuvres plus sublimes, des effets plus éclatants, il ne peut guère créer quelque chose de mieux conçu, de mieux étudié, d'un rhythme à la fois plus sobre et plus véhément. L'art est ici parvenu, ce nous semble, à sa complète maturité,' aussi nous ne pouvons nous détendre d'un certain doute, d'une certaine hésitation, au sujet de la date que la tradition assigne à celte frise.

Ce qui n'est pas douteux, c'est que le temple lui-même, le temple de Thésée, dut être bâti sous l'administration de Cimon, fils de Miltiade, c'est-à-dire plus d'un grand quart de siècle avant la construction du Parthénon, lorsque Phidias était encore enfant. Or, s'ensuit-il que toutes les sculptures de ce temple, et notammen-L celles de la frise orientale, soient de la même époque? Tout d'abord on le suppose, et sur la foi des dessins qui nous retraçaient cette frise, l'idée ne Tenait pas d'en douter. Mais la vue de ces plàlres change pour nous la question. Si c'est du temps de Cimon que ces figures ont été sculptées, pourquoi Phidias passe-t-il pour avoir affranchi la sculpture athénienne? La besogne était faite avant qu'il vint au monde. Quoi de plus libre et de plus souple que ce long bas-relief? Tout mulilé qu'il est, on en peut parfaitement juger. Soit qu'on le considère dans son ensemble, au point de vue de la composition et de l'enlacement des figures, soit qu'on étudie, pièce à pièce, les détails de Texéciition, y trouve-t on la moiridre trace de roideur hiératique, le moindre souvenir d'archaïsme, le reflet le plus éloigné des préceptes égiiiétiques? Pour dire notre impre;:-

NOUVELLES FOUILLES A ELEUSIS. 57 sion tout entière, ce qui nous a d'abord frappé, en voyant pour la première fois, à TÉcole des beaux-arts, les douze fragments juxtaposés dont se compose cette frise, c'est le caractère en quelque sorte académique de la sculpture. Nous n'entendons pas là exprimer aucun blâme sur la valeur de l'œuvre, nous ne voulons qu'indiquer combien l'artiste est exempt d'archaïsme. Toute proportion gardée, il y a chez lui comme le prototype de nos grands prix de Rome. C'est dans ce genre, dans cet esprit qu'on demande à nos élèves de traiter leurs compositions. Le sculpteur inconnu de qui nous vient ce bas-relief n'obéit pas encore aux canons scolastiques, aux procédés savamment usuels qui, pendant plusieurs siècles, ont maintenu la sculpture grecque dans un état de prospérité moyenne et stationnaire, à dislance presque égale de la décadence et de l'inspiration primitive, il ne s'est pas encore soumis à ces pratiques d'atelier, mais déjà vous sentez que sa pente est de ce côté bien plutôt que du côté du vieux style.

Or, s'il eût travaillé par ordre de Cimon, en serait-il ainsi? Nous nous bornons à poser la question ; elle est au moins embarrassante. 11 faut ne tenir aucun compte de la chronologie de l'art telle que l'ont établie les recherches les plus récentes et les plus fines observations des critiques les plus autorisés, ou il faut consentir à supposer que ces sculptures, n'importe par quel moyen, sont postérieures de cinquante ans peut-être à la construction du temple, et, par conséquent, plus récentes que les méîopes et que la frise du Parthénon.

Nous ne voulons pas, en ce moment, justifier par des comparaisons de détail l'opinion que nous émeltons ; ce qui nous

importe plus que cette question particulière, c'est de constater en général l'extrême utilité des moulages pour Tavancenient des études esthétiques et archéologiques. Sans une épreuve exacte, sans un fac-similé plastique, certaines appréciations sont impossibles en sculpture; et par exemple ici, la question que nous venons de poser, ces plâtres seuls, nous l'avons déjà dit, pouvaient la faire naîire. Tout autre mode de reproduction, le crayon même le plus habile, l'appareil photographique même le plus parfait, ne donnerait qu'une idée trop approximative, soit de l'élévation des reliefs, soit de la nature du travail, pour qu'on se hasardât à rien conjecturer. Parmi tant de disgrâces dont l'alfligent nos modernes sociétés, la sculpture a ce rare privilège de pouvoir faire traduire et multiplier ses œuvres avec une exactitude et une facilité inconnues à tous les autres arts. Dans ce travail de propagande il est juste de lui venir en aide et de favoriser par de nombreux moulages bien faits, bien dirigés, la connaissance et l'étude des chefs-d'œuvre de la sculpture antique.

Ceci nous conduirait à parler, comme nous en avons dessein, de cette aulre collection de plâtres qui n'est encore qu'en germe, mais qui, conçue et dirigée par un de nos ^^avanls confières, M. Ravaisson, a droit à l'attention la plus sérieuse; mieux vaut en iaire l'objet d'un chapitre et d'une étude à part, afin de mieux en expliquer le but et la destina lion.

Aussi bien nous avons encore deux mots à dire de quelques-uns des plâtres exposés à l'Ecole des beaux- arts. Peiilêtre les fragments de stèles funéraires sont-ils un peu nom-

breux : on y trouve çà et là de naïves figures, mais ce genre de sculpture sent un peu la fabrique : ce sont de curieux échantillons d'un travail de manœuvres dont, il est vrai chez nous, bien des maîtres pourraient s'enorgueillir. Une de ces stèles, cependant, mérite une mention particulière, soit par ses dimensions, soit par son slyle et par la nàlure du sujet. C'est celle qui représente l'ombre d'un père apparaissant à son fils qui le pleure. 11 y a dans l'ailitucle el dans la figure du fils je ne sais quoi de rêveur et de tendre que4a statuaire antique a rarement exprimé avec un tel bonheur. Ce sont aussi deux morceaux d'un grand prix que ces deux petits fragments trouvés dans le déhlaienient de l'Acropole et représentant, l un, des danseuses du type le plus fm et le plus élancé, l'autre, des athlèles se grattant avec le strygile. Nous signalerons enfin comme curiosité ct tle statue, à peine dégrossie, qu'une cause inconnue a fait abandonner par l'artisle. Trouvée dans la carrière en cet état d'ibauche, elle a cela de remarquable (pie le marbre, dans la [)artie inlérieure, n'a pas la dimension nécessaire pour l'achèvemenL de la figure. Il y a donc lieu de croire que le sculpteur, procédant à la façon de Michel-Ange, avait attaqué le marbre du premier jet, sans modèle préalable et sans metteur au joint. Dureste il est douteux que la statue lut devenue un clie,-irœu\re : elle doit aj'partenir à l'époque de la domination rom lijie. ( e n'en est pas moins un piécieux témoignage pour l'iii^ ore de la scùlpture antique que cette statue épnndéc, et M. F. Lenormant a bien fait d'en rapportsr l'empreinte. Ce qui nous scii:ble digne d'éloges dans les choix qu'il a 1. its, c'est qu il s'est préoccupé tout à la fois de fart et de son bi.4oire. Sans

00 ÉTUDES SUu L'inSTOÎUE DE L'ART

avoir enrichi la collection de l'Ecole des beanx-arls de chefsd'œuvre hors ligne et inconnus, i! a bien rempli sa mission en fournissant d'amples sujets d'étude et aux artistes, et aux archéologues.

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