NOUVEAU MUSÉE DE SCULPTURE GRECQUE
Parlons maintenant de l'apparition prochaine de cette anfre collection de plâtres que nous avons tont à Tlieure annoncée, et qni est destinée à donner aussi un abondant sujet d'élndes aux amis de l'art grec ^ Ce n'est encore que le premier essai, le spécimen d'une collection plus vaste, d'un véritable musée dont l'idée appartient à un membre de l'Inslitut initié non-seulement à la philosophie, mais aux beautés plastiques de l'antiquité grecque. M . Ravaisson parviendra-t-il à faire bientôt adopter son projet? Nous l'espérons, sans oser l'affirmer, et c'est une raison de plus pour que, dès aujourd'Imi, nous signalions les avantages que l'art et la science pourraient en recueillir.
* Celte collection a clé exposée au palais de l'Induslrie en 18C2, en même temps que la colleclion Campana.
11 s'agit d'enseigner l'histoire et la chronologie de la sculpture grecque, en réunissant et en classant avec méthode, d'après les données les plus récentes de l'archéologie, les statuts," bas-reliefs, figurines et fragments divers, de tout âge et de toute dimension, qui passen- à bon droit pour l'œuvre du ciseau grec.
Un tel plan, comme on voit, suppose la création d'un musée tout nouveau, car aucune des collections jusqu'à présent connues ne peut suffire à cette tâche. Les plus riches et les plus variées sont pleines de lacunes. Ici l'archaïsme domine, là au contraire il manque absolument. Pas plus au Vatican qu'au Louvre, pas plus au British muséum qu'aux glyptothèques de Munich et de Berlin, on ne peut offrir au spectateur sur chacune des phases principales de la sculpture hel'énique, des séries d'exemples concluants. Il faudrait compléter ces musées les uns aux dépens des autres, ou plutôt leur em[)runter à tous leurs principaux chefs-d'œuvre pour en former un magnifique ensemble ; et encore vous laisseriez dans l'ombre bien des poiiils incertains. Ces classifications ne seraieni que provisoires, [)uisque chaque jour des découvertes imprévues révèlent dans cet art fécond des faces entièrement nouvelles; mais vous auriez du moins, pour l'artiste et pour l'archéologue, composé l'enseignement le plus complet et le plus efficace que l'état actuel de la science permette de rêver.
Ce n'est, en effet, qu'un rêve : quelque fraternité qu'on suppose entre les peuples, j miais on ne les verra, pour créer ce musée des musées, se dépouiller de trésors dont ils sont justement jaloux. Mais ce qui est chimérique, s'il s'agit des marbres eux-mêmes, des chefs-d'œuvre orii^inaux, devient
>'OUVEAU MUSÉE DE SCULPTUnE GRECQUE. 05 aisément pratiqiiable pour peu qu'on se contente de réunir et de classer de simples reproductions. L'opération du moulage, quand elle est faite avec soin, endommage si peu les œuvres de sculpture, qne posséder un marbre antique sans consentir à le laisser mouler, ce serait aujourd'hui, de nation à nation, un égoïsme presque sauvage. Les collections particulières peuvent seules, sur ce point, faire encore exception ; mais de la part des dépôts publics, si peu libéralement qu'ils soient administrés, il n'y a pas de refusa craindre. Rien ne serait donc plus aisé, même sans grands efforts de la diplomatie, que de réunir ainsi tous les morceaux de sculpture grecque possédés par nos divers voisins. Ne voit-on pas chez eux, dans leurs écoles et leurs gymnases, des plâtres de notre Vénus de Ml!o et des principales statues du Louvre, de même que chez nous, à l'École des beaux-arts, se trouve un nombre déjà considérable de moulages provenant de tous les grands muh>ées d'Europe? 11 ne s'agit donc, à vrai dire, que de générahser et de systématiser ce qui existe déjà.
Des lors, est-il bien nécessaire de créer tout à neuf? Et, par exemple, n'atteindrait-on pas le but que M. Ravaisson se propose, en se contentant de compléter et de cesser cette collection de l'École des beaux-arts? Nous le pensions d'abord, puis, après examen, nous sommes forcés de convenir qu'il n'y aurait pas grand profit à procéder ainsi et que bien des raisons s'y opposent.
D'abord les bâtiments de l'école seraient à coup sûr insuffisants. Les salles maintenant occupées par les plâtres sont liltéralement encombrées. L'œil pénètre à grand'peine dans cette forêt de sculptures plutôt emmagasinées qu'exposées, et ce n'est
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encore là que le tiers tout au plus de celles qu'il faudrait réunir. Quelques salles, il est vrai, deviendront disponibles par suite de la construclion du bâtiment nouveau en façade sur le quai, mais cette addition elle-même serait d'un médiocre secours. Il faudrait donc bâtir, ce qui n'est pas une petite affaire, sans compler que les terrains qui restent disponibles dans l'enceinte de l'École des beaux-arts ne présenteraient que des surfaces d'un agencement très-difficile. Enfin, n'oublions pas que ce qui importe à l'École, c'est beaucoup moins l'bisloire que les beautés de l'art; qu'il lui faut avant tout des modèles, des œuvres qui exercent non pas l'esprit critique, mais le talent pratique de ses élèves, et (jue, par conséquent, pour se composer un musée, elle a besoin de consulter bien plus l'artiste que l'antiquaire.
Ainsi point d'amalgame, point de mélange ; que l'école des beaux-arts garde ses plâtres et les dispose à sa façon. Ce n'est pas là qu'il faut placer notre futur musée. Le parti le plus simple serait qu'on voulût bien nous faire ad hoc un vaste et commode édifice. On en construit tant aujourd'hui et pour de moindres sujets ! Telle n'est poui tant pas l'ambition de M. Ravaisson : il ne va pas jusqu'à prétendre que, par amour du grec, on fasse à son projet Tlionneur d'une constructicfii spéciale. Le problème est pour lui de trouver un local tout bâti et de grandeur suffisante. Dans l'intérieur de Paris il chercherait en vain ; mais, grâce aux chemins de fer, la banlieue est encore Paris. Aussi M. Ptavaiss ju a-t-il jeté les yeux sur le château de Saint-Germain, aujourd'hui presque sans destination, ou occupé par des services qui le dégradent et le déshonorent. On a bien converti Versailles en musée, on en
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peut faire autant de Saint-Germain. Sans oiitreprendre une restauration princière de ces immenses constructions, sans trop de peine ni trop d'argent, on mettrait en état ce vieux palais et on l'approprierait à sa destination nouvelle. 11 faudrait se garder do rien changer, ni aux anciennes distributions, ni aux fragments malheureusement trop rares de la décoration primitive. Pour un musée d'étude aucun luxe ne serait nécessaire, et cette grande quantilé^de salles, de dimension moyenne, serait de beaucoup préférable à quelques grandes et longues galeries; le classement par époque et par nature d'objets s'y ferait plus facilement.
Il y a donc les meilleures raisons pour adopter l'idée de M. Ravaisson. C'est un projet qui n'a rien d'effrayant, tout à la fois modeste et grandiose, qui, du même coup, utilise et conserve un de nos monuments historiques les plus intéressants et les plus abandonnés. S'il s'agissait de marbres et non de plâtres, on pourrait faire une objection. Le château, malgré son étendue, serait en ce cas peut-êlre insuffisant; l'espace manquerait, car le rez-de-chaussée seul pourrait être occujié; mais les plâtres, quel qu'en soit le volume, sont toujours d'un si faible poids qu'on pourrait en remplir tous lel étages du château sans qu'un seul des planchers fût tenlé de fléchir.
Supposons donc le projet adopté, puisqu'il est si peu contostjble. Voilà le local convenu ; occupons-nous de le remphr. C'est là surtout qu'est la question et le principal inlérct.
Et d'abord, il faut bien savoir qu on ne laissera rien entrer dans ce musée qui ne soit authenliquement grec. Cette consigne rigoureuse aura pour conséquence non-seulement de ne
donner accès qu'itiix sculptures d'origine certainement hellénique, mais, ce qui étonnera peut-être, de mutiler plus on moins presque toutes les statues antiques le plus justement célèbres. Il faudra qu'elles laissent à la porte, tantôt un pied ou une main, tantôt une jambe ou un bras, quelquefois même jusqu'à la tête, et presque toutes au moins le nez. Ce n'est, en effet, que de nos jours et depuis peu de temps qu'on s'impose Ja loi, lorsqu'un heureux hasard a fait sortir de terre une sculpture plus ou moins mutilée, de la laisser telle qu'elle est, telle que le temps l'a faite, sans souffrir qu'une profane m.ain, si habile qu'elle soit, ose refaire ce qui est détruit et incruster son propre ouvrage dans l'œuvre du sculpteur antique. Si le marbre est seulement fracturé et que les morceaux existent, s'il ne s'agit que de les fixer et de les rendre adhérents sans soudure étrangère, sans pièces de rapport, les critiques les plus rigides et les plus scrupuleux admettent la restauration ; mais dès qu'il faut combler une lacune, remplacer tout ou partie d'un marbre, imaginer une attitude, c'est-à-dire composer, interpréter, créer, refaire à neuf, la restauration dans ce cas, tout le monde en est d'accord, n'est Traiment qu'une barbarie; mieux vaut accuser franchement et laisser clairement paraître le rav ige du temps. Parfois, siîis doute, l'effet en sera disgracieux, et la plupart des Spectateurs maudiront notre rigorisme; mais il sera béïji [.ar tous ceux qui font de l'art antique une sérieuse et véritable étude.
Rien n'altère, en effet, le caractère d'une sculpture et ne porte à la mal juger comme une addition para ite; et celte sorte d'altération est ^/autant plus profonde que la cause en
NOUVEAU MUSÉE DE SCULPTURE GRECQUE. 07 est mieux cachée. Devant une restauration à peine déguisée, le danger n'est pas grand. Les yeux souffrent, sans doute, et ne sont pas trompés. L'esprit est sur ses gardes et rétablit, en quelque sorte, par une intuition ra^âde, les lignes harmoniques que le restaurateur a comme iiiterronqDues. Si le faire est habile, au contraire, si Tépiderme du travail antique, servilement imité, dissimule au premier coup d'œil les disparates et les écarts du style, vous vous laissez aller en toute confiance à ne voir que par vos yeux, vous, acceptez pour vraies ces lignes altciées, énervées et banales, et le caractère de l'œuvre antique se modifie à votre insu. Telle statue perd ainsi tout son nerf et toute sa fierté pour quelques morceaux de chair ou seulement de draperie qu'un adroit praticien s'est permis de lui restituer. 11 ne faut pas conclure de là qu'une mauvaise restiuration soit préférable à une bonne : nous voulons seulement dire que la meilleure ne vaut rien, et que le seul parti raisoimable est de ne pas restaurer du tout.
D'où vient donc qu'il ait fallu trois siècles pour admettre cette vérité? D'où vient que tant d'habiles gens, tant de fins connaisseurs, qui, certes, nous valaient bien, aient, dès les premiers temps de la Renaissance, accepté et même encouragé ce système d'aclièvenit ntetde restauration, ce mélange bâtard d'anli(|ue et de moderne? Quelle façon sfngulière d'honorer des chefs-d'œuvre que de vouloir à tout prix déguiser leurs blessures et caeher leurs mutilations! Le torse du Belvédère lui-même n'a écliappé que par miracle à la main des restaurateurs. Sans Michel-Ange, et sans l'amour dont il se prit pour ce débris sublime, on l'eût traité comme les autres; il aurait aujourd'hui une tête, des jambes et des bras. C'est
qu*aii premier moment, lorsqu'on fouilla de toutes parts le sol de l'Italie pour en tirer ces marbres et ces bronzes enfouis depuis plus de mille ans, Tidée d'en faire le but de recherches savantes, de laborieuses comparaisons, de les déposer dans des musées, d'en doter des écoles, de les consacrer, en un mot, seulement à Fétude, ne fut pas Tidée dominante. Les sonverains, les grands seigneurs, les banquiers opulents qui payaient et dirigeaient les fouilles, songeaient à eux avant de s'occuper des artistes et des savants, et leur premier désir était de faire de ces sculptures la parure de leurs palais, h gloire de leurs jardins. C'est comme objets d'ameublement, de décor et presque de mode que les antiques furent d'abord recherchées en Italie et en Europe ; de là cet impérieux besoin de les rendre agréables aux yeux, de les rajeunir, de les achever, d'en compléter l'ensemble, d'en restaurer les détails. Aujourd'hui, nous leur avons donné une plus noble destination : c'est à la science et à l'art qu'elles appartiennent avant tout; nous leur rendons un culte presque religieux, c'est bien le moins qu'on nous permette de les garder vierges et pures.
Faut-il pousser ce goût de pureté jusqu'à détruire les restaurations existantes, et demander, par exemple, que toutes nos statues du Louvre soient immédiatement réduites à ce qu'elles ont de vraiment antique? Ce serait aller im peu trop loin. D'abord on risquerait, en procédant ainsi, d'en voir un trop grand nombre disparaître presque en totalité. Pour ne citer qu'une des plus charmantes et des plus populaires, que pense-t-on qu'il nous restât de cette gracieuse figure de femme qui semble si bien rêver^ le corps penché sur ce rocher, et