NOUVEAU MUSÉE DE SCULPTURE GRECQUE
dont la longue draperie retombe en plis si délicats? De cette élégante muse nous ne conserverions, je erois, que le talon et le bas de la robe : tout le reste est moderne, il faut bien l'avouer. Ce n'est pas là, sans doute, un exemple ordinaire; on ne voit pas souvent les rôles à ce point renversés et Taccessoire devenir principal ; mais parmi nos statues, pour la plupart acquises au seizième ou au dix-septième siècle, et destinées à embellir nos palais et nos jardins royaux, il en est un bien petit nombre qui ne soient pas profondément restaurées. Et ce n'est pas seulement au Louvre qu'il en est ainsi, c'est à Rome, à Florence, dans toutes les galeries qui ne sont pas de formation récente. L'ère des restaurations n'a commencé à prendre fin qu'après l'apparition de la Vénus deMilo ; et encore nous ne voudrions pas répondre que souvent, depuis cette époque, on n'ait même, chez nous, rhabillé bien des marbres.
Ce serait donc une immense affaire que de toucher à tout cela. La plupart de ces restaurations, si regrettables qu'elles soient, sont déjà d'un assez grand âge jiour qu'une sorte de prescription les protège. Elles sont, d'ailleurs, si bien ajustées, et font tellement corps avec les parties antiques, qu'en essayant de les faire disparaître on pourrait tout briser; et, pour réparer une sottise, on commettrait une erreur plus grave. Ainsi, point de système d'épuration complète : c'est un essai dont il faut s'abstenir. Mais s'il n'y a pas prudence à le tenter sur les marbres eux-mêmes, rien n'est moins dangereux sur des plâtres. Une fois la statue moulée, vous taillez, vous rognez, vous supprimez tout à votre aise; vous ne conservez que ce qui est à elle, vous lui rendez sa pureté et
70 ÉTUDES SUU I/UÏSTOIHE DE L'ART.
SCS mutilations. On ne saurait croire tout ce qu'elle peut gagner à perdre ainsi quelques mennbres postiches. Quelle nouveauté d'aspect! quel caractère plus franc et plus individuel! Telle figure dont le style était louche et suspect, seuible se transformer et devient vraiment grecque après ce genre d'amputation. Nous en jugeons par les exemples que M. Ravaisson met déjà sous nos yeux. Officiellement autorisé à faire mouler en Italie un certain nombre de sculptures qu'il croit de travail grec, et qui sont presque toutes inconnues à Paris, il a eu soin d'en retrancher les parties restaurées. Ces plâtres, au nombre d'environ soixante, sont déposés en ce moment au Palais de l'Industrie, et doi\^ent bientôt, nous le pensons, être soumis au public. C'est à la fois un premier fonds pour le futur musée, et la démonstration d'une méthode. Il va sans dire qu'on trouve là, en proportion beaucoup plus forte que dans les musées ordinaires, des torses d'hommes et de femmes, de simples fragments, des têtes isolées : c'est le résultat naturel du système. Ces fragmenls, ces (orses, ceux qui les ont connus transformés en slatues, au Vatican, au Capilole, aux Olhces ou au palais Pilti, auront peine à les reconnaître : ce sont de vraies révélations. Voyez ces deux corps de femmes provenant du jardin délia Pigna, ce fragment d'une amazone que vous avez remarqué peut-être dans la cour du [)alais Borghcse, ce torse de Vénus du jardin Boboli, et tant d'autres qu'il faudrait citer ; jamais, convenez-en, vous n'en avez, sur place, soupçonné la beauté ni le style, (ant les parties modernes qui leur sont annexées ont distrait vos regards et détourné votre attention.
NOUVEAU MUSÉE DE SCULPTURE GRECQUE. 71 Tel est donc le trait distiiictif, la principale nouveauté Ju projet de M. Ravaisson : ne pas admettre un morceau de sculpture qui ne soit pur de tout mélange, et qui ne fasse preuve, dans toutes ses partie?, d'une noblesse immaculée. Ce musée sera le livre d'or de la statuaire antique. Pour ce travail d'épuration, un grand discernement sera nécessaire. 11 faudra de bons yeux, beaucoup de tact, un sens exquis. Même en opérant sur le plâtre, il faut encore ne rien (ailier de trop, et distinguer, sans jamais se méprendre, les parties véritablement refaites de celles qui ne sont que rétablies et rajustées.
Voilà le premier problème : ce n'est pas le plus difficile. Constater l'exislence d'une restauration d'une pièce de rapport incrustée dans un marbre antique, ce n'est, après tout, qu'une question matérielle, un litige à débattre entre experts, comme une vérification d'écritures. Les cas vraiment douteux ne sont jamais très-fréquents, et n*ont pas grande conséquence ; tandis que pour le clioix et pour le classement des sculptures elles-mêmes, tout sera matière à discussion, et ce ne sera pas trop de faire appel au dévouement et aux liimières des hommes les plus compétents, des plus liabiles ap[)réciateurs, des juges les plus expérimentés.
D'abord il s'agira de déterminer nettement le sens de ces mots : Sculpture grecque. C'est le travail hellénique qu'on prétend seul admettre et avec grande raison : en cela consiste, en partie, l'originalité du projet; mais dès qu'on entrera dans l'époque impériale et même, quelques siècles en deçà, dans la cour des Ptolémécs, quel parti prendra-.t-on vis-à-vis de sculptures qui sont grecques aussi, puisque des
n ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DE I/ART.
Grecs ont tenu le ciseau, et dont pourtant Tesprit, le caraclère propre, on peut même dire la nationalité, s'effacent peu à peu sous l'infUience étrangère qui les altère et les corrompt. La détermination des limites au delà desquelles le vrai style grec se perd et se confond, d'une part dans le goût romain, de l'autre dans l'alexandrin, ce lointain acheminement au byzantin, tel sera le premier devoir du jury d'admission! Puis, ces règles posées, viendra le classement : nouvelles difficultés, bien autrement ardues, surtout dès qu'il sera question des temps avoisinant Phidias, des huit ou dix olympiades qui lui sont antérieures, des années qui viennent après lui, et même aussi de son propre temps. Lorsqu'à travers cette époque, pour classer chronologiquement cliaque ouvrage, il faudra tenir compte de la possibilité d'une influence géographique, c'est-à-dire faire la part de ces écoles contemporaines, d'allures si diverses, les unes progressives, les autres stationnaires et presque rétrogrades, les opinions, il faut d'avance en prendre son parti, seront rarement unanimes.
On aura soin de réunir et d'étaler aux yeux du spectateur tous les termes de comparaison propres à éclairer le débat et à faire découvrir l'inconnu par le connu ; on lui donnera le plus grand nombre possible de monuments à date certaine, et, en premier lieu, de médailles. Une collection complète des types principaux de tous les temps, une collection c!c camées et de pierres gravées, de petits bronzes, de bijoux, en un mot, d'objets plastiques de tout genre,- sera raccompagnement ncce:^saire de ce musée chronologique; et comnie, néanmoins il se ])rodin'ra toujours des dissidences sur des quesiioiis si délicates, comme le moindre fait non-
!\'OUVEAU MIISÉB DE SCULPTURE GRECQUE. 75
veau viendra modifier l*avis qui aura prévalu, sauf à être plus tard démenti par un autre fait, ii faudra, par prudence, que les classificalions de ces époques liligicuses restent toujours comme en suspens. Chaque décision qui sera prise, ne le sera que sous réserve et en attendant mieux ; les affirmations du livret seront suivies de points d'interrogation; et pour que -l'arrangement matériel du musée soit toujours en parfait accord avec l'état de la science, pour qu'il y ait toute facilité à corriger et à remanier, à faire changer de place, et voy^Jger d'une salle dans l'autre, chaque fois que be>oin sera, ces sculpiures provisoirement classées, les piédestaux de tous les plâtres seront établis sur roulettes.
Nous ne donnons ici qu'un ap(TÇu sommaire d'un projet qui, pour être exposé, demanderait d'amples détails; mais, dans ce peu de mois, on a du sentir, ce nous semble, une idée qui peut être féconde? Nous ne promettons pas qu'à Saint-Germain les visiteurs, les étrangers viendraient en foule comme à Versailles : ce n'est pas d'un succ ès de vogue, d'un spectacle populaire qu'il est ici question; il s'agit d'un sanctuaire d études, il s'agit d'un lieu ouvert à de nobles controverses qui jamais ne sommeillent sans que l'art, le grand art ne soit lui-même endormi. Et quelle heureuse et nouvelle façon de ranimer ces problcmes ! placer noire jeunesse devant tous les chefs-d'œuvres connus du plus artiste des peuples! les lui faire tous embrasser et comparer d'un regard! Est-il un pays d'Europe qui ne nous euviàt cette iiigénieu>e munificence? Là, point de faux brillants, point d'étalage iuduslriel et théâtral. Ce ne serait pas un palais de cristal, sorte de grand bazar où cette clnonolo^^ie de l'art, et
ce vaste assemblage de monuments plastiques de tous les siècles n'ont d'autre but que d'amuser les yeux, et de laisser dans les esprits de suj erficielles images. Ce serait une institution séiieuse^ scieLtifique, et |)rolitable néanmoins aux artistes aus:i bien qu'aux savants. On s'enquiert tous les jours des moje is les p us [ ropies à proléger, à faire fleurir les arts : en serait-il un [ lus sûr, mieux combiné, plus efficace qu'une semblable création?