AUX XV% XYI« ET XV1I« SIÈCLES
Que resfait-il d'Allicnes au (juinzicm:- siècle? Quels débris, quelles ruines, quels monuments encore debout s'étaient jusque-là conservés? En (juelle eslime étaient-ils? Qu'en savait-on, qu'en disait-on dans TOccident? Telles sont les questions qui ont inspiré à M. de Laborde deux volumes pleins d'ingénieuses rechercbes, de documents iné lits, de planclies curieuses, de piquantes vignettes, de tons ces accessoii es, en un mot, dont il sait, mieux que personne, semer ses publications, et qui leur donnent comme un caractère de laietés bibliograpbiques.
Oiis'étonue peut-être du choix de son sujet. Pourquoi, dans riiistoire d'Athènes, ne prendre que le quinzième, le seizième et le dix-septième siècle? Pourquoi s'enfermer dans cette époque sans jeter un regard ni en avant ni en ariicre? La raison, la voici : ce n'est point un ouvrage à part, un livre isolé et complet qu'entend nous donner M. de Laborde, c'est un extrait, un fragment, une feuille détachée d'un grand travail inédit qu'il consacre à la ville, ou plulôt au temple de Minerve, au monument qui fut la gloire d'Athènes, au Parthenon. Déjà quelques livraisons, publiées il y a sept ou huit ans, ont donné la mesure de cette importante entreprise ; l'œuvre est interrompue, elle n'est pasabandoimée : l'auteur du moins nous le promet, et, nous n'en doutons pas, il tiendra sa parole. Malgré les catastrophes et les révolutions qui jusqu'ici l'ont arrêté, son Parthénon verra le jour. En attendant, il nous offre un à-compte, et c'est toujours autant de pris.
Ce fragment, après tout, est un Hvre à lui seul. Détaché de l'ensemble, on s'aperçoit à peine qu'il lui manque une fin et un commencement. C'est une suite, un complément à l'histoire d'Athènes, un appendice utile autant que peu connu. Tout le monde, en eifet, sait à peu près, ou croit savoir ce qu'était cette admirable ville aux jours de sa splendeur : tout le monde sait aussi, même sans l'avoir vu, ce qu'elle est de nos jours; mais, entre ces deux époques, en général on ne sait rien. C'est à combler cette lacune que travaille M. de Laborde. La tâche est difficile : il s'agit de dresser d'âge en âge la carte des monuments d'Athènes, d'en suivre siècle par siècle, et, pour ainsi dire, pierre par pierre, les mutilations successives. Pour un pareil travail, quels témoins consulter? où
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trouver beaucoup de Pausanias ? où sont les voyageurs anciens qui parcouraient ce sol de Grèce avec l'idée de nous laisser des notes et de dresser pour notre usage l'inventaire de ce qu'ils avaient vu ? C'est déjà presque nn miracle qu'au deuxième siècle de notre ère un homnie, par exception, ait eu cette pensée et se soit donné cette peine pour le plaisir et l'instruction de la postérité. Sans lui, que saurions-nous? à quelles conjectures, à quelles hypothèses en serions-nous réduits? Déjà même il venait un peu tard pour trouver tout à sa place. Athènes n'était plus la ville de Périclès; il eût fallu nous la décrire quelques ,-iccles plus tôt, avant Sylla, avant Néron, et même avant Iladriin. Ces trois hommes, chacun à sa façon, ne l'avait guère ménagée. Sylla s'était vengé de Taffront d'un long siège en châtiant jusqu'aux monuments ; Néron, sans prendre commelui la ville par escalade, n'en avait pas moins mis ses chefs-d'œuvre au pillage, arrachant les marbres et les bronzes, les statues et les tableaux, les "chapiteaux et les corniches , pour en décorer ses palais et ses jardins d'Italie ; Hadrien, au contraire, n'avait eu pour Athènes que trop d'amour, s'il est possible; jamais il n'y .porta ni le fer ni la flamme; il n'y déroba rien, mais il y construisit et y restaura beaucoup. Pour construire, on détruit ; en restaurant, on altère. x\thènes, avant Pausanias, avait donc déjà subi trois gr-inds fléaux qui défigurent une cité, la guerre, la rapine et les restaurations. Ce qui n'empêche pas qu'il n'y paraissait guère : elle restait encore, même sous les Antonins, le plus merveilleux musée que jamais les hommes auront vu.
C'est à d'iux cents ans de là , après qu'Alaric et ses Goths
7(S ÉTUDES SUR I/iI!S!01RE DE I/AUT>
se furent jelés comme im lorrent sur l'Atlique, que tout dut preudre un autre aspect. Là commence, à vrai dire, la destruction d'Athènes.. Le mal fut-il aussi profond (juele disent et Claudien et la tradition, écho de son poëme? Zosime soulicnt que non; il ne veut pas qu'il y ail eu grand ravage, et la raison qu'il en donne c'est que Minerve elle-même avait arrêté les coups. Sa grande ombre, nous dit-il , se dressa devant Alaric, couvrant la ville çt les remparts de sa redoutable égide. Un argument moins poétique, moins agréable aux païens du sixième siècle, un simple récit contemporain ferait mieux notre affaire; on le chercherait vainement. En ce tempslà, les esprits droits, s'il en restait encore, n'écrivaient phis; les beaux esprits subtilisaient. Meursius, dans tout son recueil, ne cite pas, que nous sachions, un seul fragment, une seule scholie qui soit du moindre secours pour éclaircir ce simple fait : quel était l'état d'Alhènes après le passage des Goths? M. de Laborde, plus heureux que Meursius, a-t-il trouvé sur ce sujet quelque source inconime? Son Parthénon nous l'apprendra ; mais franchement, nous en doutons.
La même obscurité, la même impossibililé d'obtenir dos témoignages tant soit peu sérieux s'étend aux siècles suivants. , Le silence est complet. Claudien peut avoir outré les dégâts matériels causés par les barbares, nous sommes porté à le croire; mais ce qu'il n'a point dit, et ce qui est certain, c'est la ruine morale qui suivit de près ce terrible ouragan. Dès la fin du cinquième siècle la ville intellectuelle élait morte. Ces écoles, sa dernière splendeur, cette vie philosophique et littéraire qui, depuis si longtemps, lui tenait lieu de vie publique et presque de liberté, il n'en était plus question. Les
ATHÈNES AUX XV% XVl« ET XVII« SIÈCLES. 79 maîtres, les disciples, tout avait disparu, et lorsque Justinien prononça par décret la fermeture et la suppression des écoles d'Athènes, ce n'était point de sa part acle de tyrannie, fantaisie de despote, c'était la consécration légale d'un fait déjà consommé. Longtemps avant Justinien, Synesius écrivait : « S'il reste à cette pauvre Athènes une ombre de célébrité, ce n'est plus à ses philosophes qu'elle le doit, c'est à ses niarchands de miel K »
Presque réduite à l'état de bourgade sous les empereurs byzantins, elle tomba dans un tel oubli que son nom même sembla se pardre. Les navigateurs de l'Archipel rapfielaient Sctine au neuvième siècle, ne se doutant même pas qu'Alhènes avait été son nom, et pourtant ses ruines étaient là! Mais qui les visitait? Quel pèlerin, parti de Gênes ou de Marseille, se serait arrêté pour contempler le Parlliénon? Ils cinglaient tous vers les lieux saints, les yeux baissés, n'hésitant qu'entre deux ou trois itinéraires plus directs les uns que les autres. Athènes n'était pas sur leur route; et ce n'était pis pour de telles reliques qu'ils se seraient détournés d'un jour. Les pieux voyageurs ne devaient donc pas tirer la malheureuse ville de son obscurité; ils en savaient sur son compte encore moins que les nautoniers de Rhodes ou de Naxos. Mais quand les pèler inages se changèrent en croisades, quand il fallut occuper militairement les côtes de la Grèce, s'y assurer des postes, des abri>;, des refuges, alors la position d'Athènes, et surtout celle de l'Acropole, ne manqua pas d'être remarquée; on lui trouva, comme à la butte de Monthléry, par exemple, ou a
* Epist. cLvi.
telle autre motte féodale, les conditions requises pour asseoir un donjon. Alors le noble no n de la ville antigne reparaît dans le monde, associé à un mot tout moderne : c*est à litre de duclié qu'Athènes ressuscite.
Une longue séi'ie de ducs francs, bourguignons, champenois, napolitains, toscans, !a possèlenl pendant trois sièi les. Qne font-ils de ces monuments? de quel œil les regardent-ils? ont-ils pour ces chefs-d'œuvre indifférence ou respect? Ici encore complet silence. On trouve bien, el; depuis quehjue temps on explore dans les bibliothèques de TEurope d'utiles documents sur les établissements des croisés dans la Grèce, mais un seul mot concluant et de quelque intérêt sur les monuments d'Athènes, nous ne pensons pas qu'on Tait encore trouvé. Ce qu'on sait, ce qiii est m;inife>te à ceux qui visitent les lieux, c'e>t qne les ouvrages de défense, les remparts, les bastions consiruifs vers C( tle éj)0(jue, sont entièrement compo.^és de pierres ou <Ie marbres taillés à fantique, et couverts, pour la plupart, de scul[)!ures et d'inscriptions. La tour carrée, par exemple, le donjon qui domine les Propylées, n'est pas autrement bâtie. S'était-on procuré ces matériaux par des démolitions récentes? était-ce, au contraire, d'anciens débris abattus depuis longues années? Nul ne le saurait dire. On n'a que le corps du délit, on n'en sait pas la date; et telle est Tinsouciance universelle en ces temps-là pour ce genre de trésors, que c'est pure chimère de vouloir deviner parla faute de qui nous les avons*perdus. Aussi bien sous les ducs que sous la domination byzantine, toute enquête est impossible, iaute de témoignages. Aussi comprenons-nous que M. de Laborde ait écarté de ses deux volumes
ATHÈNES AUX XV«. XYI- K T KYUI* SIÈCLEi:^. 81 cette partie énigmaliqne de sou sujet ; il nous eu parlera dans le corps de l'ouvrage; pour aujourd'hui il lait sou choix, d se donne un cadre restreint, et ne remonte <\uk répo jue où quelques documents écrits jettent un certain jour sur les questious qu'il* veut résoudre. C'est au milieu du quinzième siècle que ce changement s'opère, au moment, chose étrange! où de nouveaux barbares fondent sur l'Archipel et en chassent les fils des croisés.
Athènes fut occupée par les Turcs trois ans après la chute de Conslantinople, en 1456; elle fut pii e sans coup férir, sans que son dernier duc, Acciajuoli, tt-ntât la moindre résistance. Ce Iriste per^ollnage n'en fut pas moins çlranglé; sa lâcheté ne lui profila pas; elle ne rendit service qu'aux monuments d'Alhènes qui, pour celte fois du moins, ne coururent aucun danger. M. de Laborde prétend même que la coiiqiiele fut un fonheur |)0ur eux; qu'ils gagnèrent à changer de maîtres; qu'Omar et ses soldais ne brisèrent pas une pie/ re, landis que, jusque-là, les thréliens aviiient tout raulilé. Cette extrême indulgence parait peut-ê re un peu paradoxale ; c'est oublier bien vite que ces bons musulmans venaient de mettre à sac les chefs-d'œuvre de Byzance; tout au moins voudrait-on savoir sur (jnelle autorité l'auteur se fonde. Il nous dit bien qu'il a des preuves, mais oij sont-elle^? Dans son Parthénon? et, par malheur, son Parlhénon, hii £Cul le connaît jusqu'ici. C'est là rinévitable inconvénient des publications fractionnées, des fiagmenis pris î?.u cœur d'un ouvrage ; quand on procède ainsi on doit se résigner à des répétitions ou à 4es omissions regrettables. Du reste, n'insistons pas; nous avons accepté la réserve de l'auteur, il faut
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prendre son livj e tel qu'il est et au moment où il le commence.
Nous sommes donc en 1456, et les Turcs sont maîtres d'Athènes. Or c'est à ce moment, c'est trois ou quatre ans après cette prise de possession que doit avoir été écrit un document, le premier qui apparaisse enfm après ce long sommeil, indice curieux d'un certain retour de respect et de curiosité pour les antiquités d'Athènes. Ce document consiste en quelques feuillets, d'une écritme grerque du quinzième siècle, intercalés et comme enfouis, jusqu'à ses derniers temps, au milieu de pièces théologiijues de la même époque, dans un manuscrit de la Bibliothèque impériale de Vienne. Otifried MuUer, le premier, reconnut en 1840 que ces six ou sept pages inachevées et entremêlées de lacimes étaient une description topographique d'Athènes, un carnet de voyage, un mémento en forme d'itinéraire, et que çà et là quelques mots permettaient, sijion d'en connaître l'auteur, du moins d'en fixer approximativement la date.
On comprend tout le prix d'un pareil document. La description de l'anonyme, c'est ainsi qu'on e^t léduit à l'appeler, est une sorte d'état des lieux coïnciflant fort à propos avec l'installation des nouveaux conquéranls, c'esl-à-dire avec rinslant où M. de Laborde entre en matière; aussi n'oublie-t-il rien poiu' la hiettre en relief; il nous en donne une copie textuelle, un fac simile complet, calqué sur le manuscrit, puis une transcription et une traduction suivie de notes et de commentaires.
Le Grec qui a écrit ces pagrs, treize cents ans après Paiisanias, avait-il Iules Attiqiies? On le suppose, tant il semble