ATHÈNES AUX XV^ XVII^ SIÈCLES
Grèce ^ a pu, eu 1845, demauder et obteuir que ce chefd'œuvrCy près de tomber eu ruines, fut restauré aux dépens du crédit alloué aux monuments bi^tori(|ues de la Fi ance. Nos capucins d'Athènes ^, en même temps qu'ils sauvaient de précieux débris, cherchaient à les comprendi e et à les expliquer. Pour rinstruction des voygeurs, ils avaient entrepris une topographie, ou plutôt une vue à vol d'oiseau, une sorte de panorama d'Athènes pris des bords de l'Illisus. Ceplan, SJ. de Laborde nous le donne en fac-similé; le tnivail en est naïf; ce n'est plus l'œuvre de la fantaisie, comme les vues d'Alhènes du quinzième siècle; les monuments sont à peu près à leur place, seulement ils sont indiqués d'une façon sommaire et toute conventionnelle.
Pour trouver des ctocuments vraiment sérieux et d une valeur scientifique, il faut arriver a l'ambassade de M. d«; Nointel, ou plutôt à sou voyage à Athènes, en 1674^. M. de Nointel était un homme instruit, nullement un savant; il avait fait adjoindre au personnel de l'ambassade deux peintres de profession, non pas en vue des monuments d'Athènes, mais pour faire dessiner les sites pittoresques, les meubles, le^ maisons, les costumes des pays qu'il allait parcourir; par bonheur, il comprit la beauté du Parthénon, et conçut la bonne pensée d'en faire copier toutes les sculptures. Il était
* M. Piscatory.
2 Les premiers missionnaires françus établis à Athùnes n'étaient pas des capucins, mais des jésuites. Ceux-ci, au bout de quelques années, en 1658, transportèrent leur mission à Ni'grepont. et furentremplacés à Athènes par les capucins dont nous parlons ici.
5 M. de Nointel a'vait quitté la France en 1G70.
m ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DE I/ÂllT
temps : douze an? plus tard, la moitié de ces scijlpliires n'étaient plus (pie d'informes débris.
Des deux peintres qui raccompagnnient, l'un, Rombaut Faidlierbtle, était né à Malinos, en Flandre; élève d'Abrabam Diepnbeck et de Jordaëus, on le disait habile à saisir les ressemblances ; il avait la maiu prompte et la mémoire fidèle. La mort le surprit dans l'île de Naxos, avant d'arriver à Albènes. L'aulre, élève de Lebrun et champenois de nai^saIlce, se nommait Jacques Carrey ; c'est lui qui fit tout l'ouvrage. En moins d'un mois il dessina aux deux crayons non-seulement les vingt-sepl slaluesqui occupaient alors If s deux frontons, mais les qualre-vingt-dojize métopes \ et toute la frise extérieure des murs de la Cella, longue dt' plus de trois. cents pieds. Installé dans l'Acropole, entre d'eux janissaires de l'ambassade chargés de le protéger, Carrey travailla, sans relâche, jusqu'à risquer d'en perdre la vue. 11 fallait aller vite; la permission de dessiner {)0uvait, d'un moment à l'aulre, lui être retirée, c'était presque un miracle que de l'avoir obtenue. Jamais jusque-là les Turcs n'avaient souffert qu'on dessinât mn de leurs monuments. Les capucins eux-mêmes n'avaient fait qu'en cachette leurs essi.is de panorama. Sans M. de Nointel, sans les présents qu'il [)ro<ligua, sans son titre d'ambas<a leur d'un monarque alors tout-puissant, ces dessins n'auraient pas été faits.
Q lelle en est la valeur? Comme œuvres d'art, on peut les critiquer. Ils sont faits de praticjue; ils traduisent imparlài-
* Il n'y en a que trenle-deus, celles du sud, dort lo3 dessins soient conservés.
ATHÈNES AUX XV«, XYl' ET XVIΫ SIECLES. 07 temcnt, sans rigoureuse exactitude, saas véritable irilelligence, les lignes et Tespiit de ces iucom[)aral)les modèles; mais les reproches qu'on peut faire aux dessins, doit-on les faire à l'artiste? Un maîire plus liabi'e eiU-il mieux roussi? Lebrun hii-même, à la place de son é!ève, aurait-il iuterpj^été cette sculplure beaucoup plus naïvement, en anrail-il serré de plus près les contours et mieux accusé l'accent? Nous en doutons; personne, en 1674, pas plus en Italie qu'en France, pas plus les maîtres que les disciples, n'élait en mesure de faire ce travail comme on entendrait aujourd'hui qu'il fût fait. Ce n'était pas laute de talent, mais faute de comprendre et de tenir en sulfisante estime un certain ordre de beautés. Un simple artiste du moyen âge, du treizième siècle surtout, se serait mieux tiré de cette épreuve, aurait fait ces dessins avec plus de conscience et de fidélité que le plus habile homme de la fin du dix-sej;tième siècle. La différence est pourtant grande entre le style de Phidias et notre ancienne sculpture nationale, même des meilleurs temps ; ce sont deux arts qui ont l'air de s'exclure, mais, au fond, que d'intimes rapports, que de points de contact, disons mieux, que d'analogies ! N'est-ce pas même simplicité, même sobriété de lignes, même jet de draperies, même syslême en un mot, bien que diversement appliqué? Or, ce système est et sera toujours absolument inintelligible à ceux dont les yeux et la main sont façonnés aux conventions, aux habitudes, aux savoir-faire académiques. Voilà pourquoi, du temps de Lebrun, la chose la plus rare et la plus impossible était de trouver un homme de talent qui sût faire autre chose qu'une copie banale, dès qu'il fallait sortir des patrons de l'école ;
1)8 ÉTUDES SUR L'IliSTOIRE DE L'ART.
un homme qui, devant les portails de Chartres ou de Reims, aussi bien qu'en présence des frontons du Parthénon, fût en état de reproduire ce qu'il voyait, simplement, sincèrement, sans corrections, sans additions, sans adoucir certains angles, sans faire onduler certaines lignes, sans rapprocher et confondre certains plans.
Ce qu'on peut reprocber à Carrey, ce sont des fautes de ce genre; son tort est donc d'avoir été de son temps; son mérite, d'avoir travaillé courageusement et lestement. Ses dessins, il est vrai, ne sont que des croquis, mais, pour la postérité et l'usage qu'elle devait en faire, mieux valaient de simples croquis comprenant près de trois cents figures, qu'un petit nombre de figures plus soigneusement dessinées. Il importe avant tout qu'un renseignement soit complet, et c'est à litre de renseignement, ce n'est pas comme œuvre d'art, que ces dessins doivent êlre appréciés ; leur valeur est tout arcliéologique. Si les sculptures du Parthénon avaient totalement péri sans qu'il en resiât vestige, si, pour nous faire une idée de cet admirable slyle, nous en étions réduits aux croquis de Carrey, mieux vaudrait n'y pas jeter les yeux. Ce n'est pas celte lettre morte qui nous dirait comment sculptait Phidias. Le peu de mots qu'en ont écrits Cicéron, Pline et quelques anciens nous renseigneraient plutôt. Mais, dès qu'il s'agit, non pas de nous révéler le génie du sculpteur et le merveilleux mélange d'idéal et de vie répandu dans ses créations, dès qu'il est seulement question de nous aider à reconnaître les sujets qu'il a traités, la manière dont il les a conçus, le programme qu'il a voulu suivre, les dessins de Caney son^ des guides excellents. Ils seraient meilleurs encore, si les
ATIIÈ^ES AUX XY% XVI« ET XVII« SIÈCLES. GO détails en étaient phis précis, plus nets, mieux indiqués; tels qu'ils sont, quels services n'ont-ils pas déjà rendus à ceux ({ui, comnie Visconti , Bronsledt , Qualremère de Quincy, les ont pu coîisultcr ! quelles erreurs n'eussent-ils pas évitées à ceux qui, comme Sîuart, ne les ont pas connus !
M. de Laborde ne pouvait pas manquer d'attacher au'; dessins de Carrey une sérieuse importance. C'est la pièce capitale, la pierre angulaire de son œuvre; aussi, dans son Parlhénon, les a-t-ils tous reproduits sans exception, avec une exactitude scrupuleuse ; on croit voir les originaux , ce sont les mêmes dimensions, le même trait à la sanguine, rehaussé d'un peu de crayon noir. Sa publication demeuràtelle interrompue, il n'aurait pas perdu sa peine, et mériterait bien de la science pour avoir ainsi répandu eu Europe ces précieux documents, pour les avoir garantis de tonte chance de destruc! ion. Nous lui savons aussi beaucoup de gré d'avoir, datis les deux volumes dont nous parlons ici, raconté en gr and dét.dl Tiustoire, nous dirions presque les aventures de Talbum dé Carrey.
Il ne faut pas croire, en effet, que ces croquis nous soient arrivés sans encombre; que, prisés dès l'abord à leur valeur et soigneusement conservés, ils aient pas-é du cabinet de M, de Nointel, ou des mains de ses héritiers, dans un de nos dépôts publics, sons la garde et à la portée des artistes et des savants ; non, ils (levaient subir d'autres vicissitudes, et c'est un grand hasard cpjc uons les possédions; Pendant plus de cent ans on en perdit la trace*. La brillande ambassade de
* 1). faut pourtant que Montfaucon en ait eu connaissance vers
iOO ÉTUDES SUU 1/llISTOIRE LE L AUL
M. de Nointel ne s'élait pas lieureLisemenl Lermiiiée; après neuf nus d'éclat et d'opulence, il fallut solder les comptes de ce luxe oriental que Colbert avait approuvé et même conseillé, mais sous bénéfice d'inventaire, sans promettre d'en payer les frais. Le pauvre ambassadeur, trop fidèle à ses instructions, dut, à son retoin^ en France, vendre ses terres et son marquisat , pour faire honneur aux engagements contraclés à Coustautiucple pour le service du roi. Par-dessus le marché, le roi lui fit froide miue ; ruiné et disgracié, le chagrin le saisit, et il mourut bientôt, en 1685. Qu'étaient devenus ses dessins? les avait-il vendus dans sa déiresse comme tant d'autres objets de prix ? On ne sait, mais personne n'en entendit parler. Le comte de Caylus écrivait, en 1764, quatrevingts ans après la mort de M. de Noinlel, que, malgré toutes ses recherches, il ne lui avait pas été possible de retrouver ni les mari)res, ni les mémoires, ni les dessins que ce ministre passait pour avoir l apportés. Ce ne fut qu'en 1797, quand on ne les cherchait plus, que ces dessins furent découverts dans le cabinet des estampes de la Bibliothèque
1706, époque où il amassait les matériaux de son Anliqidté expliquée y puisqu'il publie, dans son lome III, pl. 1 , n«' 3 et 4, deux des métopes du Partliénon (n®* 19 et 21 des métopes du sud), en disant qu'elles font partie du temple de Minerve, qui fut dessiné sur les lieux par M. le marquis de Woinlel. Ces deux ligures sont fort anciennes, ajoute Montfaucon, faites, à ce qu'on croit, du temps de Périclès, qui fit bâtir le Paitliénon, ou temple de Minerve, d'où on les a tirées. M. de Labordb suppose' que M. Bégon, qui devint, comme on va le voir, propriétaire des dessins de Carrey, avait communiqué ces deux métopes à Montfaucon. Il est extraordinaire que le savant arch'oiogue n'ait pas puisé plus largement à cette source, du moment qu clic lui était révolcc.
ATHÈNES AUX XV«, XVl'^ ET XYIl- SIÈCLES. 105
Il est temps d'en finir avec l'album de Carrey, aussi bien nons ferions supposer que M: de Laborde ne parle pas d'autre chose. La place qu'iMui accorde est grande et avec raison, mais son sujet exige qu'il raconte aussi les travaux de bien d'autres voyageurs qui, à la même époque que M. de Nointel,
vaut la peine d'être .signalée, ne fût-ce que comme indice des préjugés archéologiques encore régnants il y a soixante ans. Sur la première page, sur la feuille de garde, on lit ce^tilre : Temple de Minerve, à Athènes, bali p;ir Adrien. Les Irois derniers mois, il ^st vrai, ont été bilTés d'un trait d'encre plus récent; mais ils restent pavfaileinent lisibles. Est-ce en 1811, lorsqu'on avait donné à ce valunie in-folio sa reliure actuelle de maroquin rouge? est-ce antérieurement, avant que la collection liégon fût réunie à la Bibliothèque du roi, que ce tilre a été écrit? Nous ne saurions le dire; l'écriture paraît un peu moins ancienne que celle de la note explicative des dessins qui vient après, et qui doit être postérieure à la vente de 1770. A quelques années près, c'est dans le dernier tiers du dernier siècle que ces Irois mois ont élé tracés. Nous ne voulons pas dire que les antiquaires et les savants fussent alors assez peu avisés pour attribuer le Parlhénon à l'empereur Hadrien; mais cette erreur répondait au sentiment généra 1 du public qui se mêlait de ces questions. Tout monument un peu considérable ne pouvait alors avoir été bâti par d'autres que. les Rouuiins.
Montfaucon se hasardait pourtant, nous l'avons vu plus haut, à faire remonter au temps de Périclès les sculptures du Parlhénon. dessinées par Carrey, mais il n'aftirniait rien; c'était une «onjeclure contraire aux opinions reçues. Les voyageurs qui avaient vu les statues des deux frontons avant 1687, quand elles existaient encore, s'ohslinaient tous à les attribuer à l'école d'Adrien. Il y avait même deux figures dans lesquelles ils voulaient reconnaître cet empereur et Sabine, son épouse.
Cette opinion s'était si bien enracinée que, lorsque lord Elgin transporta à Londres les débris des statues du fronton oriental, on eut toutes les peines du monde à les faire reconnaître pour ce qu'elles étaient,- c'est-à-dire pour des œuvres du temps de Phidias; il fallut qu'une longue et sérieuse controverse démontrât ce fait évident et mît fin à la vieille manie de voir du romain partout.
lOi ÉTliDES sua I/IIISTOIUE D L\KT.
ont visité et décrit les momimenls d'Athènes. Aucun d'eux malheureusement ne savait dessiner; c'est seulement dans leur récit qu'il faut chercher ce qu'ils ont yu, et, en pareille matière, le plus gros volume en dit moins qu'un bou coup de crayon bien donné! Il y a pourtant beaucoup d'observations utiles et parfois beaucoup de sagacité dans les voyages de Spon et de Whelcr, dans la relatioîi du P. Bobin et même dans la description du pseudonyme la Guillelière. M. de Laborde fait à chacun sa part avec une patience, un soin, un amour du détail, un besoin de tout savoir et de tout dire qu'on ne peut nous demander ici. Nous serions pourtant bien tenté de le suivre dans les pages qu'il consacre à Spon et à son voy ige. Il se plaît à venger, de dédains évidemment injustes, ce médecin de Lyon qui sïlait pris d'amour pour Athènes en lisant, annotant et publiant la piquante relation du P. Bobiné et i|ui, pour avoir débuté un peu tard dans la philologie, l'épigraphie, l'archéologie, n'en reste pas moins un homme fort distingué et l'auteur du prenn'er voyagea Athènes vraiment digne de ce nom. C'est bien lui et non son
* Le P. Bobin, de la conlrcrie de Jésus, a écrit ceUe relation à Sinyrne en 1G72; elle est adressée à l'abbé P('.coil, qui voya<ieaii al'»rs en Orient avec M. de Noinlel. A son retour en France, l'abbé Pécoil vint s'établir à Lyon, el communiqua au médecin Spon, déjà t-rand amateur d'antiquités, la description d'Afliènes, écrite par le P. Bobin. Ce récit naïf et animé enthousiasma le docteur lyonnais; il l'annota, et le publia, en 1074, sous ce titre : Relalion de l'état présent de la ville d'Athènes. Un vol, in-12. Ce petit livre e^t devenu si rare, que M. de Laborde a eu des peines infinies à se le procurer; il l'a réimprimé dernièrement à part, en petit format ; il le réimprime de nouveau dans les notes de l'ouvrage dont nous parlons.
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du loj, derrière un rayon de volumes qu'on visitait rarement. Comment étaient-ils venus là? Une belle collection d'esiampes, formée vers la fui du dix-septième siècle par un amateur distingué, Michel Bégon, intendant de la marine à Rochefort, fut acquise par Louis XV le 23 avril 1770, et réunie au cabinet de la Bibliothèque du roi. C'est dans cette ccllection que se trouvaient, sans qu'on le sût, les dessins de Carrey; on avait tout acquis en bloc. Au temps cii M. de Nointel était en Orient, Bégon remplissait à Tonlon les fonctions de trésorier de la marine; il dut s'établir des rapports entre l'ambassadeur et le trésorier, d'autant plus aisément que tous deux ils avaient le goût des collections. Au l etour du marquis, Bégan dnt voir son portefeuille; il dnt remarquer les vues d'Athènes et les dessins du temple de Minerve ; dès lors on com[)rend que, soit avant, soit après la mort de M. de Nointel, il n'ait pas manqué l'occasion d'en devenir possesseur.
Mais une fois retrouvé, en 1797, cet important recueil fut-il apprécié sur-le-i hanip? Non; la découverte ne fit presque aucun bruit, et près de quinze années s'écoulèrent" sans qu'on vît dans ces dessins une autorité authentique et le point de départ nécessaire de toutes lesconjeclures, et toutes les controverses scientifiques au sujet (!u Parthénon. C'esl à M. Qua ■ tremère de Quincy qu'était réservé l'honneur de leur donner crédit; c'est Ini qui, en 1811, les produisit dans le monde savant, en les appelant, pour ainsi dire, en témoignage contre une opinion a'ors universelle, qui fixait à l'occident l'entrée antique du Parthénon. Détruit depuis cent vingt-cinq
ans, le fronton occidental était inconnu de tout le monde.
Le savant antiquaire l'exhuma des dessins de Carrey, et prouva, sans conlradiction possible, que la scène figurée dans ce fronton n'était pas la naissance de Minerve, mais bien la querelle de cette déesse et de Neptune se disputant l'Attique. Or, comme Pausanias dit positivement qu'on entrait au Parthénon en passant sous le fronton représentant la naissance de Minerve, tandis que, dans l'autre fronton, était figui ée la querelle de Minerve el de Neptune, il s'ensuit que l'entrée n'était pas à l'occident; rien de plus clair et de plus incontestable. On s'était mépris jusque-là, faute d'avoir songé que pour approprier le temple à leur usage, les chrétiens en avaient changé l'orientation ; qu'ils avaient fait du pronaos une abside, et d ; Topislbodome le vestibule de la nef. Cette observation si simple, qui, depuis deux cents ans, échappait, sur les lieux mêmes, à tous les voyageurs, la vue des dessins de Carrey l'avait d'emblée, et sans quitter Paris, suggérée à M. Quatremère. Aujourd'hui c'est une vérité aussi bien établie et universellement admise (ju'elle était autrefois méconnue. Un tel succè> n'e.st pas chose ordinaire en archéologie, et ces dessins i 'aïuotit pas la vertu de trancher tous les problèmes aussi victorieusement, mais ils ont déjà procuré à plus d'un autie savai,it plus d'une henrense inspiration, et, comme en ces matières le dernie r mot n'est jamais dit, ils seront longtemps consultés, et ne cesseront de rendre des services tant qu'on dissertera sur le Partliénon, c'e^t-à-dire tant qu il y aura dans ce monde un reste de respect et de culte du beau*.
Ce recueil, destiné à rectifier tant d'erreurs, en conlicat une qui
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compagnon Wheler, qui est le voyageur original. M. de La- Loide le prouve pertinemment en démêlant tout ce qui lui appartient, en signalant tous les jalons qu'il a plantés pour rinstruclion des futurs voyageurs dans ces ruines que la routine et l'ignorance avaient seules visitées jusque-là. Sans dissimuler ses erreurs, il lui tient compte de la sûreté et de la fermelé, alors toutes nouvelles, de sa critiijue, et de la justesse avec laquelle il a déterminé la po-ilion d^^ certains monuments, sans s'inquiéter des fausses traditions et des sornettes populaires dont il était environné. Toute cette appréciation de Touvrage de Sj)on est aussi riche en preuves que juste et bien déduite; mais c'est surtout à propos des écrits du prétendu la Guilletière et de ses querelles avec Spon, que M. de Laborde a donné libre carrière à son infatigable esprit de recherche.
Nous ne saurions nous lancer dans l'histoire de ce la Guilletière, elle nous mènerait trop loin; mais nous en dirons deux mots, en considération d'autres écrits de la même plume qui ont vu récemment le jour et que nous trouvons dignes d'un sérieux intérêt ^ Celui dont il s'agit est un volume in-12, imprimé à Paris en l'année 1675, sous ce titre : Athènes ancienne et moderne^ par le sieur de la Guillelière, L'auteur raconte jour par jour, et pour ainsi dire d'heure en
* Nous voulons parler des Mémoires inédits sur la vie et les ouvrnges des membres de l Académie royale de peinture et de sculpture, publiés d'après les manuscrits conservés à l'École impériale des beaux-arts, par MM. Dussieux, Soulié, de Chenevière, Paul Mantz et de Montaiglon. Deux volumes ont déjà paru chez Dumoulin, quai des Augustins, 13.
U)^ ÉTUDES SUR L^liSTOlKE DE 1,'ART.
heure, les particiiluilés de ses pérégrinations. Il aboïde au Fil ée le 25 avril (1669), quil n était pas encore une heure après midij^ il déci it le Pirée, puis s'achemine vers Athènes, en côtoyant les longs murs, et, une fois dans la ville, il continue ses descriptions, donnant toujours la date de ses journées, et enti ant, sur tout ce qu'il voit, dans de minutieux détails. Le livre était facilement écrit; il fut lu, trouvé agréable, les savai^ts comme le public le prirent au sérieux. A ce moment, Spon était à Venise, prêt à mettre à la voile pour rOrient. V Athènes ancienne et moderne lui fut envoyée par la poste, et il en fit, pendant la traversée, sa lecture assidue. Il n'avait pas le moindre doute sur la sincérité de l'auteur, et le prenait pour un confrère, pour un voyageur comme lui; mais, quaiid il fut sur les lieux, son langage changea, la fraude éunt trop transparente; il déclara tout net que le sieur de la Guiîletière n'avait pas vu les choses dont il parlait. Il disait vrai : non-seulement la Guiîletière n'avait pas voya^i^é, mais il n'existait pas. Le livre était l'ouvrage d'un nommé Georges Guilht, lequel, pour ennoblir un peu son nom, se faisait appeler Guillet de Saint- Georges. Sans sortir de Paris et sans quitter sa chambre, il avait mis en œuvre quelques notes des capucins d'Athènes qu'on lui avait communiquées. Guillet, démasqué par Spon, n'en soutint pas moins la gageure, et s'entêta dans son roman; ne pouvant se défendre, il attaqua son adversaire, son antiquaire médecin, comme i! affectait de l'appeler, et, à lorce de railleries, d'équivoques et de mauvaises raisons, il aggrava sa supercherie en cherchant à la déguiser.
Ce qui donne à cette polémique, dont M. de Laborde
ATHÈNES AUX XV% XVI'' TT XYIl^' SIÈCLES. lOT n'omet aucun clélail, un intérêt particulier et presque de circonstance, c'est qu'elle était à peine éteinte, lorsque, en 1682, on vit ce même Guillet, présenté par Lebrun, et nommé par Colbert, entrer comme historiographe à l'Académie de peinture et de sculpture. En cette qualité il recueillit pendant vingt-trois années de curieux documents, et composa de nombreuses notices sur les principaux peintres et sculpteurs du dix-sej)tième siècle; notices inédites depuis cent cinquante ans, enfouies dans les archives de l'Ecole des beaux-arts presque à l'insu de l'École elle-même, et dont de jeunes et intelligents écrivains viennent heui eusement d'entreprendre la publication.
Pendant le temps qu'il se consacra au service de l'Académie, Guillet fut toujours entouré de Testime et de la sympathie de ses confrères. Sa petite mésaventure n'avait déconsidéré que son livre, lequel, comme on doit croire, perdit toute autorité. Par bonheur, il n'y a rien de commun entre ses notices et ses prétendus voyages. Le conti'ôle des acadénncieiis devant lesquels il les lisait nous en garantirait, au besoin, l'exactitude et la véracité. Ce serait, tout au pins, à propos des artistes dont la mort n'était pas toute récente, et dont la vie contenait des points douteux, qu'il pourrait être prudent de ne i)as toujours prendre à la lettre et sans y regarder les assertions de l'historiogr.iphe ; il est des habitudes litiéraiies qui ne se perdent qu'avec la vie.
Revenons à Athènes. Ctitte passion de voir la Grèce et (Fen parler, ces voyages, ces descriptions, au-si bien les fausses que les vraies, ces polémiques, ces controverses, ce nicnvement littéraire et scientifique à propos d'Athènes et de l'au-
108 ÉTUDES Slin r'HISTOlRE DE Î/AUT.
tiqiiité, tout cela n'était né presque subitement, comme le remarque M. de Laborde, qu'à la faveiu' (ie la profonde paix qui, par extraordinaire, depuis douze ou quitize ans, depuis la capitulation de Candie, régnait dans TArcbipel. Mais le Grand Turc et la république de Venise ne pouvaient faire longtemps bon ménage. Le moment approchait où la guerre allait se rallumer et chasser momentanément les musulmans de leur conquête; c'est-à-dire que nous touchons à l'épilogue, au dénoûment du livre de M. de Laborde, à l'explosion de la bombe vénitienne qui devait couper en deux ce chefd'œuvre d'Ictinus. Cette fatale bombe, cette bombe justement maudite, l'auteur nous l'a fait attendre avec un art hifini pendant tout son second volume. Grâce au Partliénon qui domine tout rouvrage, qui nous touche, nous émeut, dont nous voyons la chute en perspective, il nous fait accepter le récit, disons mieux, il écrit toute l'histoire de la guerre de Morée, des trois campagnes dirigées de 1684 à 1687, par Morosini et Kœnigsmarck. Ce préambule, loin de nuire à Telfet, y ajoute plutôt. Et pourtant les détails abondent : l'érudition curieuse, anecdotique, ne tarissant jamais, qui se répandait tout à l'heure dans les récits moins sérieux de guerre de plume et de rivalités de voyage, on la retrouve ici. Rien n'écbappe aux investigations de l'auteur; Torganisation de l'armée vénitienne, de cette armée qui parle toutes les langues, le Vénitien seul excepté; les conventions passées avec les princes allemands; les munitions, les vivres, Téquipement, la solde des soldats; il nous raconte tout : on le suit, il se fait hre; on lui sait gré de ce luxe de recherches; on s'attaclie aux moindres phases de cette eu-
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rieuse expédition, vrai jeu d'enfants auprès de nos modernes entreprises, mais conduite daus les mêmes clinials, soumise à bien des conditions semblables, et, par là même, éveillant en nous le plus sympalhique intérêt. Puis, lors(|ue, après ce long déiour, nous arrivons devant Athènes, lorsque, en face de TAcropole, sur la colline du Musée, nous voyons dresser les batteries et braquer les mortiers, l'effet est saisi >ant. Quelques journées se passent; les bombes et les boukts se croisent au hasard, les monuments semblent invulnérables. Les Turcs seront peut-être vainqueurs, mais un grand acte de barbarie ne sera pas commis! Hé!a-! non. Dans la nuit du 25 au 26 septembre, un transfuge s'est glissé dans le camp des assiégeants, il leur apprend que Tennemi tient ses poudres amoncelées sous les voûtes de marbre, derrière les splendides colonnes de ce temple, aussi peu offensé de Vinjure du temps que s il venait que d'être fait. C'est donc 15, là seulement, qu'il faut jeter des bombes. Un lieutenant luneburgeois s'offre, dès qu'il fait jour, à pointer lui-même les mortiers, et, bientôt, une détonation terrible, une secousse épouvantable apprend aux assiégeants que le pointeur a bien visé, et que le transfuge a dit vrai.
L'explosion fut si forte que des débris du temple furent lancés jusque dans le camp de Kœnigsmarck. Les Turcs, sans munitions, capitulèrent ; mais l'armée triomphante, à son entrée dans l'Acropole, ne trouva qu'un monceau de ruines encore fumantes. Les deux extrémités du monument, les deux frontons, et quelques colonnes avaient pourtant résisté; dans le fronton de Toccident, les statues bien qu'ébranlées s'étaient maintenues debout; par malheur, le
vainqueur eut la fatale idée de s'en faire un trophée, de les envoyer à Venise. Ses soldats les vou'urenl détacher sans précautions, sans écliafauds; elles tombèrent en éclats sur le roc. Quand on pratique ces soites de [)ill;iges, il faut au moins savoir s'y prendre; la maladresse est dans ce cas le comble de la barbarie. El pourtant peu s*en fallut qu'un acte encore plus sauv;)ge ne courouiiàt celui-ià. Les Véniliens, vainqueurs, furent bienlot décimés par Ja pesîe; en face d'une armée doiit les rangs grossissaient chaque jour, ils ne pouvaient conserver leur conquête, l'abandon en fut ré>olu. Mais i'allait-il laisser la ville à l'ennemi? N'était-il pas milililaireraent plus sage de la déduire, de ra er ses murailles et même ses monnmeuls, ces masse- de pierres et de marbres, qui deviendraient bien lot autant de casemates? La de^truction d'Athènes fut disculée, mise aux voix, et adoptée dans un conseil de gueire tenu le 12 février 1688. Le temjis et les bras manquèrent seuls pour qu'elle fût consommée.
C'est dans les archives vénitiennes que l'auteur a découvert la preuve de ce fait. Il cite les textes originaux, les lettres, les rapports, les procès-verbaux qui le constatent. On ne saurait donc s'élonner qu'en nous communiquant ces pièces et quelques antres qui ne valent guère moins, telle qu'une h ttre de Morosini, par exemple, ra* ontant au sénat,- le plus froidement du monde, que ses soldats viemient de metire en pièces les marbres de Phidias, on ne saurait s'étonner, disons nous, que M. de Laborde ne puisse contenir une vive indignation. Il s e^t fait bien du vandalisme en ce monde, il s'en fera longtemps encore, mais le Parthénoii, déiruit en pleine civilisa-
ATHÈNES AUX XV% XYI^ ET XVII^ SIÈCLES. Hl lion, un lel chef-d^œuvie, mutilé dans un tel siècle et par de telles mains, ce n'esl pas un méfait ordinaire ; comment en parler de sang-froid? Si nous pouvions en accuser quelque sérasker fanatique, un barbare de nom comme de fait, le m il serait le même, on s'y résignerait mieux. 11 n'y a j)as jusqu'aux vingt et un siècles passés sur ce monument sans l'allérer ni le disjoindre, qui ne rendent plus impardomiabte sa cbute datant d'hier. Avoir fnmclii tant de périls, échap|:é à tantde naufrages, et .-ombrer dans le port! Aussi, nous gardeions-nous d'adiesser à M. de Êaborde les reproelies que nous li.-ions naiiuère dans une critique d'ailKurs bienveillanle de son livre; non, il ue>t j»as trop exigeant, trop peu pénétré des nécessités de la guerre, Irop amoureux de la conservation des monuments, trop sévère pour leurs dcsti ucteurs ; nous adoptons, quant au fond, ses jugements et même ses colères ; nos réserves, si nous en faisions, ne porteraient que sur la forme. Elle est parfois, ce nous^en^ble, un peu Irop vc'hémente pour la moyenne des lect( urs.
Heureusement, l'auteur peut, sans grands sacuTices, foire droit à nos observalions. Quelques sourdine>à(pu l(pies pbras^-'S ou menie à quelques mois seulement, c'es! ton! ce <|u'il nous faut. Reste une autre exig<Mice qui nous tient plus au cœur;, nous demandons un troisième volume, complément nécessaire de ceux-ci. Le cadre oii Fauteur se renferme est un j)ré!exte qii'i! s'est donné pour nous laisser à mi-cbemiu ; nous ne l'acceptons pas. Ce n'est pns à l'année 1687, au succès éphémère de Texpédilion vénitienne que finit l'histoire d'Athènes; bientôt les Turcs vônt rentrer dans la ville, et plus d'un siècle s écoulera avant qu'ils en soient chassés cette fois pour ton-
112 ^ ÉTUDES SUR LMIISTOÏRE DE L'ART, jours, du moius nous l'espérons. Dans ce long intervalle que de choses à nous dire! que de voyages, que d'études, que de travaux, que de spoliations ! M. de Laborde ne peut laisser à d'autres le soin d'en faire le récit; non qu'il n'y ait aujourd'hui tout un essaim de jeunes gens, docles, prompls et hardis, tout prêts à nous parler du Parthénou et de l'Acropole. Une institution récente, née d'hier et déjà féconde, nous vaut cette abondance: il s'en est plus dit en ce genre depuis quelques années, que dans tout un siècle d'autrefois. M. E. Burnouf, M. Beulé surtout, MM. Pâccard et Dubuisson, dont les dessins valent des livres, ont chacun à leur façon, porté la lumière, la vie, la controverse, dans ces questions cithéniennes; mais tous à un point de vue qui n'est nullement celui de M. de Laborde. Lui seul a donc mis^ion de terminer sa tâche, et nous avons la confiance qu'il n'y manquera pas.
On se souvient peut-être que rannexion de la galerie Campana au musée du Louvre ne s'est pas opérée sans peine. Presque tous les organes de la publicité, avec un concert sans exemple, et une véhémence qu'on avait peine à s'expliquer, demandaient que la collection, telle qu'elle était, fut intégralement conservée et administrée séparément. Au plus fort de celte polémique, et en dépit de cette unanimité, un décret fut rendu qui tranchait la question dans un sens tout contraire. C'est à ce moment que furent écrites et publiées les pages que l'on va lire, et qui sont ici reproduites sans rien changer même au début qui n'a plus d'à-propos.
Depuis que nous savons, par quelques mots du Moniteur^ que la collection Campana ne sera pas érigée, comme ou le pensait d'abord, en musée spécial et indépendant, qu'on ne lui bâtira pas un palais, et qu'elle ira tout simplement se fondre - dans les galeries du Louvre, remanpaez-vous comme on en parle moins? Jusque-là c'était un eiitliousiasme qui ne pouvaitse contenir, et dont pendant trois mois Ions les journaux, le Moniteur en lê(e, nous envoyaient l écho chaque rnalin^ D'où vient le calme d'aujourd'Imi? Pourquoi cette froideur subite? Tout ce concert d'admiration n'élait-il donc qu'un plaidoyer, et parce qne la senleiue est rendue, les avocats n'ont-ils |)lus rien à dire? ou bien serait-il vrai, comme ils rannonçaient tous, que le piincipal inlérêt de cette collection était dans son a?i/0720?mV^, que diviser cet harmonieux ensemble, rompre ce précieux faisceau, c'était nécessairement diminuer la valeur, non-seulement de la collection même, mais de chacun des objets dont elle est composée? Si tel est en effet le résultat probable du parti qu'on a pris, nous nous joignons à ceux qui le déploreiit, et nous comprenons leur silence; mais ces craintes sont-elles vraiment fondées? Nous avons sur ce point quelques doutes Essayons de les éclaircir pendant qu'd en est temps encore, pendant que nous avons devant nous la pièce du procès, la collection dans son intégrité et son indépendance, telle qu'on voudrait la maintenir. Soit simple curiosité, soit, si l'on veut, esprit de contradiction, c'est depuis
LA COLLECTION CAMl'ANA. 115
qu'on ne dit plus rien du musée Cumpana que l'euvie nous vient d'en parler.
Il est vrai que nous ne commerç ^u ï j)as à nous en occuper seulement d'aujourd'hui. Vo là déjà longtemps que l'acquisition par la France de ce magnifi(|ue amas de trésors archéologiques était notre ambition, notre reve. Dès 1838, il y a vingt-quatre ans, la galerie Gampana avait acquis dans l'Europe savante une immense célébrité. Elle passait à bon droit, même à Rome, pour la collection particulière la plus riche et la plus variée, bien qu'il n'y fût encore entré que moitié tout au plus des objets qui plus tard la devaient enri( hir. L'accès alors n'en était pas facile, et l'examen rapide que tolérait son ombrageux propr iétaire ajoutait un certain mystère à sa célébrité. Pour nous, c'est seuleme^it il y a cinq ans, quelques semaines avant la catastrophe encore incompréhensible de cet opulent antiquaire, que nous avions obtenu de bien voir sa galer ie et de l'étudier à loisir.
Si quelque chose semblait exclure le caractère soi-disant méthodique (jue, par une sorte de mot d'oi dre, on est convenu chez nous d'attribuer à ci tte collection, pour la recommander au public parisien, c'était la façon dont à Rome elle était logée, classée, distribuée. Ces détails matériels prouvaient, du pr euîier coup, même aux moins clairvoyants, que jamais le niarijuis Gampana n'avait eu !e dessein qu'on lui prête de f.iire de sa galerie une sorte d'enseignement pi^atique et comme un cours complet d'histoire de l'art. Imaginez qu'à l'exception de deux ou trois séries favorites, ^e^ bijoux, une partie des vases et pi'esque tous les bronzes, qu'il avait étalées avec assez de soin et de coquetterie dans son palais de la
116 ÉTUDES SUR L lllSTOlUE DE L'AUî
rue delBabuino, sauf aussi quelques marbres qui ornaieut sa villa, loute cette vaste collection était exposée çà et là et presque pêle-mêle clans les salles ou, pour mieiix dire, dans les greniers du giand établissement public dont le marquis avait la direction, le mont de-piété de Rome. Évidemment il ignorait lui-même la plupart des objets que, depuis tant d'années, il entassait dans cette sorte de garde-meuble. Ce n'était, il est vrai, qu'un dépôt provisoire; mais le provisoire aurait duré toujours, si notre infatigable amateur, en même temps qu'il usait du local, n'eût usé du crédit de' rétablissement, et si le sans-façon de sa comptabilité n'eût fini par être découvert. Cette manière d'opérer avait le grand défaut de lui fournir tout à la fois une excuse et une excitation. Ce n'était pas, croyait-il, détourner les deniers confiés à sa garde que de s'en servir ainsi, puisqu'à mesure qu'il les employait - à se passer ses fantaisies, il laissait comme en gage aux mains de son prêteur les objets qu'il avait acquis.
Ce qui lui manquait, à vrai dire, encore plus que la bonne volonté, pour voir clair dans ses affaires, c'était le temps. La cbasse aux œuvres d'art l'absorbait tout entier. C'était sa passion, sa manie : il en avait l'instinct, le flair pour ainsi dire, et se laissait emporter à Tattrait du gibier. Achetait-il un terrain pour y pratiquer une fouille, presque toujours il trouvait quelque chose , mais pour un objet nouveau, important et intact, que de banalités ne ramassait-il pas, que de redites, que de fragments, que de mutilations! Et, le mauvais comme le bon, tout allait au mont-de-piélé. 11 en était de même de ses acquisitions : que de fois pour s'assurer d'une œuvre qui l'avait alléché, n'était-il pas forcé de l'acheter en bloc avec vingt autres dont il
LA COLLECTION GAMPANA. 117
ne voulail pas ! Or rarement il triait et élnguait, k\ ce n'était par voie de troc et d'échange, car il avait la maladie de l'anliqnaire italien, il était plus ou moins brocanteur en antiquités. De là son goût pour les restaurations. Il fallait bien tirer parti des fragments, des débris dont ses magasins étaient pleins. Aussi avait-il à ses gages toute une armée d habiles rhabilleurs, jeunes gens de talent, qui ne travaillaient que pour lui.
Faut-il donc s'étonner qu'on n'ait trouvé au jour de son désastre ni catalogues raisonnés, ni inventaires bien dressés, ni rien de ce qui constitue une collection formée avec maturité, méthode et sobriété. On pourra dire de cette galerie tout le bien qu'on voudra, on la pourra vanter, admirer sans mesure : s'il ne s'agit que de la valeur individuelle d'un grand nombre d'objets qu elle renferme, ou même d'un certain ensemble, d'une certaine abondance dans quelques catégories d'objets, nous adhérons à cette admiration, et tout à l'heure la preuve en sera donnée; mais prétendre y avoir découvert, comnrie on l'a pompeusement déclaré, une grande unité, « un but entièrement neuf, et qui n'a d'analogue nulle part, les éléments complets d'une nouvelle histoire de l'art dans toutes ses transformations, )) c'est pure cliimère, à notre avis, et, qui plus est, grande imprudence.
D'oii vient en effet la défaveur presque subite, ou du moins Textreme indifférence qu'a rencontrée chez nous l'exposition de cette galerie? D'où vient que les vastes salles du Palais de l'Industrie sont devenues si promptement désertes; qu'après le ^)remier flot passé le nombre des visiteurs n'a plus égalé qu a grand'peine celui des gardiens, et qu'on s'est trouvé plus à Taise les jours publics que le jour réservé? D'où vient sur-
i18 ÉTUDES SUR L'HÏSTOIRE DE L'Ai^T.
^ tout qu'à l'étranger, à Londres et à Berlin, les hommes du métier ont mis si peu de charité, nous dirions presque tant d'aigrtîîr, à divulguer les côtés vulnérables de nofre acquisition, l'importance de cerlaines lacunes, l'extrême élévation du prix? La faute en est sans doute à nous-mêmes, à ce public par isien qui n'aime guère les arts, puis à l'esprit de jalousie dont les meilleurs voisins ne sauraient être exempts ; niais avant tout il faut s'en prendre au zile des prôneurs officiels, au ton pi'ovocateur de leurs panégyritjues. Si dès l'aîord ils avaient dit tout fianchement, comme on en convient aujourd'hui, que rÉIat venait de faire une excelle nîe emplette pour compléter nos collections, et si, après un choix sévère et un triage rigoureux, deux ou trois salles du nouveau Louvre s'étaient un jom' trouvées garnies d'Gi)jets d'une exquise finesse, d'une évitlente rareté et d'une valeur incontestable, la critique aurait mis b is les armes ; on n'aurait soufflé mot ni à Londres ni à Berlin, et notre public lui-même aurait pris goût à cette acquisition; maison a voulu faire un grand coup de théâtre, inaugurer un grand musée, le plus grand qu'on eût encore vu, le décorei' du nom du souverain, et démonln r par chiffres aux coiilribuables qu'ils en avaient pour leur argent; de là cette piofusion, ces interminables suites d'objets toujours les mêmes, et cette multitude de pièces équivoques qui jettent sur les morceaux de choix un reflet triste et incertain.
Cette façon de piocéder, il faut être juste, a cependant eu un heureux résultat : elle a mis en lumière cliez hois hommes d'un talent modeste une aptitude toute spéciale, qui, sans cette occasion peut-être, serait restée inaperçue. Si les consorvateurs des î-nleries du Louvre avaient été dès le priu-
cipe, comme on devait s'y attendre, chargés d'acquérir, de transporter en France, de classer et de m( ttre en ordre cette annexe de lenrs colleclions, nons n'aurions à donner anjourd'hiii ni é'ogrs m remeicîments soit à M. Sébastieij Cornu, soit à ses deux adjoints, MM. Clément et Saglio. C'est le projet de musée séparé (|ui les avait créés conservateurs : ils le seront désormais, non plus de Hiit, presque de droit. M. Clément est trop connu par de judicieux écrits sur les arts, pour qu'il soit besoin de dire qu'il avait tous les titres à ce genre de mission. Tout en surveillant l'emballage, le déballage, le classement de ces milliers d'objets, il a trouvé moyen de dresser avec clarté, mélliode et diligence nn très-bon catalogue des bijoux de la colleclion. Pas plus que ses deux collègues, il n'avait encore mis la main à l'arrangement d'un musée; mais ils ont tous les trois débute [)ar un coup de maître, avec un zèle (le néophytes et une habilelé qu'on aurait [)rise pour de l'expérience. Tout ce que i'exacfilnde, l'es^irit d'ordre, le goùî, la boinie entente pouvaient tenter pour sauver le vice radical de cette exposition, ils l'ont bi'iivtment mis en œuvre. Ce n'est certes pas leur faute si le succès n'a pas été plusgrand, si ce malheureux sy>tème de tout produire ( t de tout étaler sans choix et sans mesure a rebulé le public qu'on pensait ébl)uir. Maintenant que le tnal est fait et qu'on enire un p( u tard dans une voie nouvede, nous ,ne craignons qu'une chose, c'est qu'on s'y lance trop avant. Telle est l'hisioire d( s réactions. Nons ne voudrions pas qu'au Louvre on piît trop vivement le cunti'e-pied du palais de- l'Industrie, que de peur de tt op réunir on ( rùl devoir trop di-perser. Conservef , sans en rien distraire, dans s:i soi-disant unité, comme une sorte
120 ÉTUDI'S SUH L'IlISTOlUE DE L'AIIT.
claiche sainte, la collection tout entière, c était [)eu raisonnable; mais l'égrener pièce à pièce, la dissoudre, la fondre, ne pas lui laisser un corps et n'en conserver que des membres épars, ne serait-ce pas un excès opposé? Sans être un tout indivisible, cette galerie, dans quelques-unes de ses parties, a son genre d'individualité, unité moins fastueuse que celle qu'on rêvait pour elle, unité de caractère et de provenance seulement, mais bonne à respecter en certaine mesure. Comprend-on bien notre pensée? Nous ne cberclions au fond (pi'à défendre et même à réhabiliter cette collection Campana que nous aimons, que nous tenons encore pour opidenle et belle, tout ébrécliée qu'elle soit, mais nous prétendons la servir par d'autres arguments que ses avocats d'oftice : nous voulons commencer par dire les vérités, toutes les vérités dont ils ont fait mystère ou qu'ils affectent de dédaigner. Quand nous aurons tout dit, tout confessé, nous serons moins suspect, et peut-être nous croira-t-on si en définitive nous affirmons que, plus heureux que sages, il nous reste encore un trésor vraiment digne d'envie.
Voyons donc ce qu'on dit hors de France de notre acquisition, ce qu'on en dit à Londres, à Berlin, surtout à Saint- Pétersbourg.
Tout se borne à deux points :
V La collection n'est pas complète : les pièces capitales eu
LA COLLECTION CÂMPANA. 121
oui élé disUailes. Nous n'avons pas ie preniier clioiz, la vùiitahle lleur de certaines séries ;
2^ Fùt-elle en son enlier, le prix que nous l'avons payée dépasserait encore et de beaucoup sa vraie valeur.
Voilà deux assertions, dont une seule, la première, peut être utilement disculée.
En effet, nous coimaissons, nous avons vu ces j>ièces qui nous manquent, et ces objets prélevés par un marché antérieur au nôtre; nous en savons le nombre, la qualité, l'iniportance, nous pouvons donc en dire franchement notre avis.
Quant au prix, c'est une autre question, d'im genre plus délicat. Rien d'aussi malaisé que d'élablir exactement la valeur des anciens objets d'art. Tout dépend du moment, de l'occasion, du plus ou moins de concurrence, des vai iations de la mode et du goût. Il en peut résulter de telles différences, que sur plusieurs milliers d'objets se tromper d'un ou deux millions n'aurait rien de très-extraordiiiaire. Il y a donc tout au moins grande témérité à prétendre si bien savoir que la valeur marchande est ici dépassée, et qu'à vendre en détail ce qu'on nous a livré, jamais nous ne retrouverions nos quatre millions trois cent soixante mille francs, plus la somme assez ronde que remballage et le transport ont dû coûter. De quoi s'agitil après tout? D'évaluations, d'apprécialions, de conjectures purement personnelles, dont le contrôle est impossible. Les uns TOUS (lisent : on a manqué l'occasion ; en étant plus alerte, en s'y prenant trois mois plus tôt, on acijuérait toute la collection, intacte, sans lacune, et qui plus est à meilleur prix; d'autres, sans récriminer, sans parler d'occasion perdue, se récrient seulement sur la grosseur du chiffre, A quoi
pensent-ils donc? Se croient-ils de quinze ans en arrière, dans ces lenips d'habitudes mesquines et bourgeoises? Ânjoui d Inii que (ont s'est a^^randi, et surtout les dépenses publiques, voudrait-on persister, seulement pour les arts, dans la vieille parcimonie? Aussi bien ce n'est qu'à ces pauvres afls qu'on fait ces sortes de querelles. Songez que ce même argent pouvait passer à d'autres dépenses sur lesipielles vous n'auriez mot à dire ! Un essai d'uniforme dans quelques régiments, un essai de cuirasse à quelques bàliments, c'est plus (ju'il n'en faudrait pour acquérir encore deux musées Campa na. Et qu'en resterait-il? Du vieux fer et de vieux galons! Anliquailles pour antiquailles, ne vaut-il pas mieux de vieux chefsd'œuvre? Ne vous plaignez donc pas qu'une fois par hasard on nous ait fait largesse. Un musée de plus, même un peu grassement payé, c'e>t un beau luxe pour un peuple, et ce n'est pas là ce qui le ruine. Ainsi glissons sur ce chapitre, et ne parlons (pie de l'autre question, qui seule nous doit sérieusement arrêter.
Il s'agit de se rendre compte du tort réel qu'a fait à notre collection le prélèvement opéré au profit du gouvernement russe, car c'est là cette brèche sur laquelle il faut nous expliquer. Or, pourquoi le dissimuler? le tort est considérable. Et peut-il en être aulrejnent? Dites à un homme de choisir [)armi certains objets ceux qu'il croira les pins précieux : pour peu qu'il ne soit pas myope et qu il ait la moindre culture, vous n'avez [)as lieu d'espérer qu'il choisira les pièces de rebut. Or, le commissaire russe, qui trois mois, jour poni- jour, avant que la France conclût l'achat de la collection iout enlièie, avait acquis le droit de glaner avant la moisson, dans trois
LA COLLECTIOIN CAMPA NA. m
séries principales, les vases, les bronzes et les marbres, M. E. Gnéiléonow, nous paraît avoir eu non-seulement de bons yeux, mais un goût sûr et exercé. Nous en jugeons par ses choix. C'est un bonheur qu'on ne lui ail pas permis de montrer ce «même savoir-faire dans les autres séries, notamment dans les bijoux, les verres et les terres cuites; car s'il avait fallu, là aussi, ne venir qu'après lui, quelque piécieux que pussent être ses restes, et si bonne à saisir que l'occasion dût être encore, nous n'aurions jamais eu le courage de souhaiter qu'on traitât pour nous. Au moins fiut-il sur quelques bnmches avoir les feuilles et les fruits. Tout à l'heure nous verrons dans un coup d'œil d'ensemble si ces rameaux restés vierges nous doivent consoler, s'ils compensent pour nous ceux qui ne le ^oiit plus. Ils ont au moins cet avantage d'être les plus nombreux : sonl-ils aussi les plus [irécieux? Pour nous en rendre compte, ii faut qu'on nous permette de parcourir toute la collection. Nous allons étudier chaque série l'une après l'autre, en commençant par celles oii la France est le moins bien traitée.
Nous n'avons ^aide, cela s'entend, d'accepter et de prendre à la lettre tout ce que M. Guédéonow a dit et imprimé sur son com|)te, ou plutôt sur le compte de sa mission ^, car, sans se mettre en scène et sans paraître se faire valoir, il ne tend à rien Uioins qu'à prouver à son gouvernement et au j ublic européen que tout est de premier ordre dans les choix qu'il a faits, et que partout où il a passé ce qui reste ne vaut pas grand'chose.
* Notice sur les objets d'art de la galerie Campana à Viome acqnU pour le nmsee impérial de f Ermitage. Paii.s. 1801.
12i ÉTUDES SUU L'IMSTUIUE DE I/AUT.
Gela nous semble forl exagéré. D'abonl il a l ien jai se tromper (luelquefois, et souvent, tout en choisissant bien, laisser au moins Téquivalent de ce qu'il avait choisi. Ainsi, dans la série des marbres, nos souvenirs ne nous rappellent pas qu'il y eût beaucoup d'œuvres non pas même supérieures, mais seulement égales à ce torse vraiment admirable qu'on nous donne pour le torse d'un Acléon, nous ne savons trop pourquoi (peu importe l'attribution), et qui est placé dans le grand salon carré, sous le numéro 102, en pendant d'un Bacchus très-mutilé, mais charmant de travail, et dans le voisinage d'une grande Vénus déshonorée par la plus pauvre restam\ation, mais conservant pourtant dans certaines parties des caractères de vraie beauté. Ces trois statues, et le torse surtout, qui a tous les droits du monde à passer pour une œuvre grecque, et qui, par la largeur du style et le feu de l'exécution, ne peut manquer d'appartenir à une époque encore florissante, ces trois statues sont à coup sûr de même ordre etde même valeur que les meilleures de celles dont le musée de l'Ermitage paraît lepluss'enorgueillir. Nous ne les plaçons au-dessous ni de cette Junon d'Antium à moitié rapiécée, ni de ces deux Minerve et de ces trois ou quatre Mercure tout replâtrés en stuc, ni surtout de cette suite des neuf Muses, y compris même la Calliope et l'Euterpe, que M. Guédéonovv nous donne pour des merveilles. Dans les quaranle-trois statues qui lui ont été livrées, nous n'en voyons qu'un petit nombre, telles que la Naïade à la Coquille découverte à Palestrine, ou la petite Lycimophore trouvée à Cumes, qui puissent être sérieusement regrettées. Ajoutez-y quelques excellents bustes, un beau Las-relief des Niobide?, un sarcophage remarquable,
LA COLLECTION CAMPÂNA. 125
et vous aurez, dans la série des marbres, à peu près fait la part des pièces du premier ordre qui nous manquent. Or, de notre côlé nous avons en regard autre chose que les trois statues placées dans le salon carré. Et d'abord un bon nombre de bustes qui ne le cèdent guère à ceux que nous n'avons pas, quelques bonnes statues impériales, et un Amour bandant son arc, de petite dimension, bien mutilé, assez mal rajusté, mais, dans quelques parties, du faire le plus délicat. On pourrait don9j vous le voyez, presque hésiter entre les deux lois.
Ce qu'il faut dire, c'est qu'en fait de statues, de bustes, de bas-reliefs, de marbres sculptés en un mot, il n'y avait,' dans tout le musée Campana, rien d'assez beau, d'assez frappant, d'assez vraiment hors ligne pour couper court à tonte hésitalion et faire qu'au premier regard chacun désignât la mcme œuvre, en s' écriant : Voilà la perle de la collection ! Au contraire, le doute et le tàlonnement étaient inévitables. De là cetle sorte d'équilibre qui semble exister encore, même après un prélèvement de soixanle-dix-huit pièces, entre la part du choix et la part du hasard. Le grand malheur de celle-ci, qui est la nôtre, est de n'avoir pas subi une salutaire épuration. A ces œuvres d'élite qui décorent le salon carré et ses abords, s'ajoute un complément d'une médiocrité lamentable. Vous avez là deux ou trois grandes salles entièrement garnies d'œuvres des plus bas temps et du plus lourd travail. Ce ne sont pas même des fragments de franche décadence, des jalons archéologiques utiles à consulter; c'est pis que de la baibarie, c'est le produit mei te d'une civilisation endormie, hébétée, le dernier mot de la Rome impériale. 11 fallait à tout prix ne pas exposer ce rebut, ou tout au moins permettre au spec-
tateur d'en éviter la rencontre et lui accorder la liberté de ne pas entrer dans ces salles. Or, on a fait tout le contraire : par mesure de police, ces salles sont devenues la sortie nécessaire de tous les visiteurs. On redoutait la foule, et pour régler sa libre circulalion, ou a forcé 'les gens, même en pleine solitude, à p.isser cette triste revue, comme impression dernière du musée Campana. Rien de pareil à l'Ermilage, rien qui descende aussi bas dans le lot de M. Guédéonow ; le choix l'en a garanti; et néanmoins, comme il ne faut que vouloir pour être chez nous délivré de ce fashieux superfln, nous maintenons notre dire et croyons fermement (pie dans la série des marbres la part qui nous revient et celle qui nons échappe sont, tont bien compensé, de valeur à peu près égale. M. le commissaire russe se récriera peut-être, car sur ce chapitre des marbres ses i lusions nons senibb nt grandes. Qu'il se ras.^ure; nous allons, malgré nous, lui doimer sa revanche : nous voici devant deux séries où il n'a eu la main que trop heureuse : nous parlons des vases et des bronzes.
Évidemment les bronzes étaient une des prédilections du créateur de celte galerie. Si pen connaisseur qu'on fût, il était irnposi>ibîe de visiter le palais de la rne del Babidno sans être émei veillé et du grand nombre, et de la variété, et de l'exquise élégance des œuvres de bronze anliijues qui s'y trouvaient accumulées. Ni la collection de Florence, ^i précieuse qu'elle soit, .ni même celle du Vatican, ne laissaient une telle impression; il fallait aller jusqu'à N.iples pour en sentir une plus vive et plus complète encore, grâce aux trésors que Stables, Pompéi et Herculanum ont versés dans le musée
LA COLLEGTtON CAMPANA. 127 Ijonrbon^ et nous ne savons môme si, notamment pour les armures, le cabinet Campana ne pouvait p: s prétendre à surpasser tous les autres. Aussi, lorsqu'il y a quatre mois nous visitâmes pour la première fois ce grand salon carré où sont disposés en si bon ordre et avec lant d'art les bijoux, les verreries et les bronzes (le la galerie, l'idée nous vint d'aboi d qu'une autre salle et d'autres vitrines devaient donner le complément de la série des bronze. Nos souvenirs étaient comme en défaut. Ct-tte série nous semblait encore belle, et môme encore nombreuse, mais elle avait dans son ensemble plus de maigreur et moins de di4inction qu'il y a cinq ans, à Home, dans les salles, moins vast( S il est vrai, du palais Campana. C'est qu'en effet il y manquait la [ilupart des figures et statuettes qui nous avaient le plus émerveillé, entre autres celte statue de grandeur demi-nature trouvée près de Pérouse, ce Lucumon portant collier, bracelet et diadèn:e, fi^^urc coucliée sur un cippe funéraire, 'si franchement étrusque et d'un travail si fin et si serré, puis ce groupe arcbaïque d'une femme et d'un guerrier étrusque armé de toutes pièces et le carquois à la main, et cet Ile'cule imberbe si pur et si puissant, et toutes ces figurines de dieux et de déesses qui semblaient se grouper autour dudemi-didu; il y manquait le casque de Bolsenrt, si justement célèbre, casque étrusque en ai'(^ent dont le cimier, en l'orme de trident, a pour support deux chevaux marins aih's d'une si franche allure, et puis cet autre casque poi tant en relief une tête de- Méduse, cet autre surmonté d'une fiiiure de cygne, et deux encore coiflés d'une tôle de lion, sans compter les baudriers et les cuirasses, les glaives et les fers de lance tous décorés en saillie de figures
d'animniix, de têtes d'aigle, de chimères, de harpies; il y manquait encore six candélabres incomparables comme forme et comme style, les uns supportés à la base, les autres couronnées au sommet par une élégante figure; une vingtaine de miroirs gravés et à manches sculptés delà plus rareperfeclion, des vases en égal nombre et de formes exquises, enfin quelques ustensiles conçus et décorés arlistement, bien que d^usage domestique, tels qu'on en voit à Naples une suite si prodigieuse dans le musée Bourbon. Tout cela réuni ne fait pas moins de cent trente-sept pièces de sculpture en métal, bien choisies, il faut le reconnaître, et vraiment de grand prix. Ne nous étonnons pas s'il en résulte un certain vide. Dans la collection la plus riche, on ne supprime pas ainsi cent trente-sept morceaux de choix sans que les rangs s'éclaircissent, surtout les premiers rangs, ce qui est le plus grave. S'il ne fallait que compter les pièces, le mal ne serait pas grand. Il nous en reste encore six fois plus qu'il ne nous en manque.
Mais là n'est pas notre consolation ; la voici : malgré tout nous possédons encore une assez large part d'oeuvres de premier choix. Point de statues, peu de statuettes vraiment belles, point de candélabres à figures, ces catégories-là ont été presque épuisées; mais en revanche nous avons un magnifique fragment de bas-relief repoussé, quelques belles armures, surtout des casques de forme et de travail peu vulgaires, plus de cent miroirs gravés dont quelques-uns très -rares et d'une vraie beauté, une collection d'ustensiles domestiques et d'objets de toilette qui à elle seule vaut un petit musée, et enfin plusieurs beaux exemplaires de ces coffres de bronze connus sous le
LA COLLECTION GAMPANA. 129
nom de cistes, monuments d'un très-grand intérêt, dont la destination véritable n'est pas encore parfaitement connue, mais sur lesquels évidemment les artistes de Tanliquité exerçaient avec prédilection et leur savoir et leur talent. D'une main délicate et sûre ils dessinaient sur les parois de ces cylindres, soit d'après leurs propres idées, soit d'après les souvenirs des maîtres, des scènes gravées en creux, tandis qu'ils décoraient les pieds, les anses et surtout le couvercle de figures sculptées en relief. Le mélange de ce dessin à fleur de bronze et de ce robuste modelé est d'un effet délicieux.
Il faut en convenir, . c'est un heureux hasard que ces cistes nous soient restées, et si M. Guédéonow était libre de s'en emparer, il a droit à notre gratitude. Aussi nous vient-il un doute. Cinq de ces cistes, nous dit la notice officielle, proviennent des fouilles faites par le prince Barberini sur le sol de l'antique Préneste. Étaient-elles donc passées du palais Barberini au palais Campana? ou bien les aurionsnous acquises, comme une partie des bijoux exposés dans cette même salle, par un marché supplémentaire, auquel cas l'abnégation de la Russie deviendrait toute naturelle? A consulter nos propres souvenirs, nous penchons vers cette explication sans craindre qu'on nous accuse d'avoir mal deviné; mais, quelle 'qu'en soit rorfgine, ces cistes sont les bienvenues. Nous n'allons pas jusqu'à prétendre, comme le veut la notice, que la plus grande, le numéro 86, soit pour le moins égale à cette autre célèbi e ciste que possède le Collegio romanOj qu'a illustrée le P. Marchi et qu'il se chargeait d'expliquer avec tant d'obligeance et de feu à quiconque lui semblait prendre goût aux richesses de son musée Kir-
150 ÉTUDES SUR L'HlSlUlRE DE L;ART.
cher. Élever à ce rang4à une de nos e stes, même la ])lus belle, c'est peut-êlœ aller un peu loin ; mais elle n'en est pas moins un monument de premier ordie, d'autant plus précieux qu'il n'est pas isolé : cette siste et ses compagnes forment un ensemble qui décore et relève siiigulièreiiieiit noire part dans la série des bronzes de la galerie Campana.
Vous le voyez, nous ne négligeons rien pour adoucir nos regrets et faire valoir ce qui nous reste; mais qu'y faire? Nous ne pouvons ressusciter les morts! la lacune est réelle. Ceux qui l'ont vue dans son entier, cette noble séri ', comment ne gémiraient-ils pas de la retrouver muîilée, presque décapitée, et tout au moins privée de sa suprême distinction? Eli bien, ce que nous disons là des bronzes est, à tout prendre, peu de chose auprès de cette autre lacune qu'il nous ùui signaler dans les vases. C'estici que commencent nos plus grandes douleurs .
Expliquons-nous pourtant. S'il n'est question que d'archéologie, les consolations surabondent. Nous en avons pour garant le docte cérarnographe qui s'est engagé, dit-on, à dresser le catalogue général de cette immense coilection de vases, et qui, par provision, pour satisfaire aux impatients, la déjà décrite et jugée dans un travail sommaire plein de science et d'intérêt. M. J. de Witte n'a pas T'enthousiasme bruyant et absolu des rédacteurs de notices o ficielles; il sait trop bien tout ce qu'il y a d'endommagé, de frelaté, d'insi^ gnifiant, d'hétérodoxe, d^indigne de voir le jour dans ces quatre mille cinq cents vases qui nous sont dévohis, déduction faite des cinq cent quarante-deux qu'a prélevés la Russie; mais quand il dit, quand il alfirrne, d'un accent convaincu,
LA COLLECTION CAMPANA. 131 que dans cette coliuo il y a pour la science d'rneslimables trésors, et f)ar exemple qu'aucun miisce ne possède un nombre aussi considér.ible de vases à ins riptions corinthiennes, qu'on ne saurait trouver ailieurs autant de pièces de style asiatique, soit des temps les plus reculés, du type primitif, soit d'époques pins récentes et.de travail plus compliqué, que nulle part on ne peut étudier, d'après d'ans^îi nombreux modèles et sur des classements aussi certains, l'histoire des diverses fabriques de la poterie itaîo-grecque, et que jamais, entre autres particularités, on n'avait réuni autant de coupes, autant de peliîes amphores à anses plates fahi'icpiées par ce Nicoslhène, arli>te ou maître potier (jui s'est donné, par exception, la peiire de signer ses œuvres, ce qui leur assure l'Iionneur d'être y)ayées au poids de Tor par la postérité; quand ces faits sont dits et attestés d'un ton calme, r^énéchi, sans, emphase, par quelqu'un qui sait de quoi il parle, comment n'y pas ajouter foi? Nous sommes donc réassurés sur ce point. Il y a dans ces millier\s de vases autr e chose (ju'un splendide étalage; il y a pour les savants malièie, ample matièr'e d'éludé et de médi^^ition. Mais cela suffit-i!? La céramique antiqire n'est-elle qu'un texte abstrait de problèmes archéologiques? Cette délicate iridustrie qui, dans le champ des créations plastiques est peut-être, après l'art nionélaii'e, la part la plus entière, et la moins altérée, nous dirions pr esque la plus vivante, d'^ nofr^c héritage des anciens, n'est-elle donc jirsticiable que de l'érudition? Elle dépend aussi et tout autant d'un autr^e juge.
Errtrez dans ces galeries oi^i sont r^angés en longues Irles ces quatre mille cinq cents vases; n'ayez aucrrne notion d'ar-
cliéologie céramique, aucun souci des provenances et des classifications; ne vous intéressez à ces vases ni parce qu'ils sont de façon corinthienne, à zones d'animaux superposés, ni parce qu'ils sont de style asiatique de telle ou telle, antiquité, ni parce que la cuisson, la pâte ou la couverte vous révèlent qu'ils sortent de Nola, d'ArreizOy de la Basilicate ou de tel autre lieu; ne les distinguez que par la pureté, l'élégance, la nol)lesse des formes, l'harmonie des couleurs, la iinesse du trait, le caractère du style, l'esprit et la beauté des figures et de la composition. Vous en avez le droit. L'art est ici dans son domaine, Tart livré à lui-même, sans autre auxiliaire qu'un goût plus ou moins sûr, plus ou moins exercé. H y a donc deux manières également légitimes de juger la céramique antique, la manière des savants, la manière des artistes, et comme le public, qui n'est pas plus artiste que savant, a cependant l'esprit plus accessible aux émotions de l'art qu'aux mystères de la science, il s'ensuit qu'une collection de vases doit faire d'autant plus d'effet et devenir d'autant plus populaire que l'art, abstraction faite de la science, y brille d'un plus grand éclat. Maintenant continuez votre course à travers cette foret de vases. Vous en verrez sans doute, et pre^^que par centaines, qui vous sembleront beaux, qui charmeront vos yeux par la noblesse ou par la grâce du style et des contours; vous vous arrêterez, vous les admirerez, mais sans extase et sans ravissement. Ce sont des œuvres d'un grand méiile et d'un grand prix, seulement vous en avez vu à peu près de semblables dans tous les cabinets tant soit peu haut placés; votre mémoire vous les rappelle. 11 y en a d'aussi beaux, d'aussi parfaits au Louvre, il y en a parmi les antiques
LA COLLECTION CAMPANA. 153 de la Bibliotliccjuc impériale. Rien de hors ligne, rien qui défie toute comparaison. Eu un mot, celle supériorité que tout à l'heure M. de Witte nous révélait au nom de la science et que nous acceptions sur parole, nous ne la trouveras plus, nous la cherchons et n'osons pas la reconnaître, quand c'est au nom de Tart que nous devons parler.
Telle n'était pas, il y a cinq ans, l'impression que vous laissait la collection des vases au palais Campana. Vous traversiez d'abord cerlaines longues salles où votre admiration cherchait à s'écliauiïer sans parfaitement y réussir. C'étaient ces mêrîies vases qui sont là devant nous, c'étaient au moins leurs frères, des vases froidement beaux, parfaits, irréprochables, qu'on ne croyait pas voir pour la première fois. Peu à peu, après cette préface, vous mouliez un étage, et on vous ouvrait une salle oij, mêlés à une partie des bronzes, notamment aux armures, s'élevaient certains vases de dimensions extraordinaires. Rien que par leur grandeur ils attiraient vos regards ceux-là du moins, vous ne pensiez pas .les avou' déjà vus. Tout au plus vos souvenirs deNaples vous en rappelaient-ils quelques-uns de semblables : il y en a dix dans le musée Bourbon, et au Vatican trois ou quatre; vous en comptiez jusqu'à trente-cinq dans cette salle du palais Campana, presipie tous d'aussi haute stature, de vrais géants, devant qui les plus grands du , musée Charles X semblent tomber aux proportions moyennes. Quels étaient donc ces vases? Un merveilleux produit des fouilles de Ruvo, petit pays voisin de la Basilicate, singulière trouvaille, vases de luxe et d'apparat, desthiés, selon toute apparence, à décorer les iemples et les grands édilices. Mais, dira-t-on, la taille
m ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DE LWUÏ,
ii'e>t pas tout, et en effet, s*ils n'avaient eu pour eux que leur insolite grandeur, les vases de Ruvo auraient bienlôt "lassé votre attention; mais vous n'aviez pas le temps d'épuiser cette première surprise, que di'jà vous étiez frappés de la noble élégance, de la beauté sévère des peintures qui couvraient ces vases. Ce n'était pas ce trait rapide et comme improvisé, ce mélai ge piquant de fantaisie el de tradition qu'on rencontre dans les peintures de tant de vases moins ûistueux : c'était un art plus soleimel, cbercliant évidemment non pas à obéir aux modestes inspirations d'un pauvre peintre de fabrique, mais bien plutôt à lepi odiiire les souvenirs classiques, les œuvres en renom des peintres dès grands siècles. La plupart des compositions développées sur les lianes de ces larges vases semblaient, par leur grandeur même et pai' leurs mâles beautés, trahir celte noble origine. Or, quand on f)ense qu'il ne nous reste rien de tous les trésors de style, de forme, de pensée, qu'on appelait la peinture grecque, cette seule hypothèse que nous indiquons là ne doimait-elle pas aux vases de Ruvo une valeur inestimable? - Eli bien, tous ces grands vases, les trente-cinq, pas un de moins, et même encore quinze de plus, d'égale dimension, bien que d'autre origine, tous maintenant ils sont à l'Ermitage. On n'en a pas luissé mém<^ un échantillon. Ce n'est plus un simple prélèvement, comme tout à l'heure pour les bionzt s; le coup de filet e^t complet : au lieu de choisir, on a tout pris.
Et par malheur c'e^t ce même systènie, ce procédé radical, cet accaparement sans parîage quia été mis en praiiqiie dans une autre section de la série des vases, tout autrement pré-
LA COLLECTION CAM!>ANA. 155 cieuse, à notre avis, même que les vases de Ruvo. Ceux-ci n'ont en effet, à Texception de leur grande taille et d'inie certaine perfection relative, rien au fond qui les caractérise, rien qui les classe à part de tous les autres vases; ils sont de même genre, décorés de même style, peints des mêmes couleurs, tandis que nous allons parler d'une catégorie absolument nouvelle, où le système décoratif est fondé sur un autre principe qne dans Ions les vases peints jusqu'à piésent connus. Aus^i ne saurions-nous dire quelle fut noire éniotion en entrant dans la salle où ces trésors étaient gardés. Nous "étions prévenu pourtant ; nous savions ce qui nous attendait. A son retour de Rome, en janvier 1854, M. Raoul llocliette avait écrit au savant professeur de Berlin, M. Gerhard, une lettre rendue publique, dans laquelle nous avions lu ces mots : « J'ai vu à Rome, cln z M. Gampana, les princi[)aux résultats des fouilles de Cumos, acquis de Son Altesse Royale le comte de Syracuse et d'antres parlicnliei s. Dans le nombre de ces objets, il y a un vase qui est unique au monde par la beauté de la fabrique et par une circonstance, jusqu'ici encore sans exemple, qui le rend le monument le |)lus célèbre peut être de la céramique grecque venu jus(pi'à nous. C'est un vase de très-grande proportion, à trois manches, à vernis noir, le plus fin, et le plus brillant (pii se puisse voir : il est orné à plusieurs hauteurs de ifi'ises sculptées en terre cuite et dorées; mais ce qui lui donne une valeur inestimable, c'est une frise de figures de quatre à cinq pouces de hauteur, scul[.tées en bas-relief, avec les têtes, les pieds et les mains dorées, et les habits peints de couleurs vives, bleues, vertes, du plus beau style qui se puisse imaginer.
150 ÉTUDES SUU L'IIISTOIKE DE L'AUl.
Plusieurs têtes, dont la dorure s'est détachée, laissent voir le modelé, qui est aussi fin, aussi achevé que celui du plus beau camée antique. En résumé, c'est une merveille à laquelle je ne connais rien de comparable. » Un tel témoignage, à coup sûr, nous préparait à ouvrir de grands yeux. Même en faisant la part de cette exagération naturelle que tout voyageur se permet en racontant ses découvertes, nous ne pouvions douter qu'il n'y eût là quelque chose de tout à fait considérable, une véritable nouveauté. Eh bien, nous n'aurions eu aucun avis, nous serions venu sans rien savoir, comme au hasard, que notre étonnement n'eût pas été plus grand. D'abord la lettre ne parlait que d'un seul vase, et en effet on commençait par n'en voir qu'un, tant celui-là échpsait tous les autres; mais en réalité ils étaient plus de vingt, tous à frises dorées, tous revêtus de ce beau vernis noir, si brillant et si fin, et ne se distinguant les uns des autres que par la diversité des formes. C'était déjà un saisissant spectacle que cet ensemble inattendu et cette unité de décors; puis chaque vase pris à part semblait un modèle d'élégance. Rien d'aussi pur et d'aussi distingué que l'ornementation de ces frises, simple branche de feuillage sculptée en relief et vivement dorée, se détachant sur ce fond noir comme une ceinture autour du vase. Où aviez-vous vu rien de semblable? Quel cabinet, quel musée vous en offrirait le moindre exemple? Et ce n'était pas une pièce isolée, c'était un groupe, une famille, vingt-trois vases en mot, faisant cortège, pour ainsi dire, à celui qui les dominait tous, comme un monarque dans sa coiu\ Pour le décrire, ce roi des vases, les paroles que nous avons citées, quelques vives et presque
hyperboliques qu'elles piiibsinl paraître, n'eu sont pas moins encore lont à fail impuissantes. lei les feniiles d'or n'ôlaient plus l'ornement principal ; bien que pins importantes et plus mullipliées, elles servaient seulement d'accompagnement, de cadre à la véritable frise, à ce bas-relief circulaire formant autour du vase comme un cordon de figurines, délicieux spécimen de statuaire polychrome. L'esprit, la pose, l'attitude de ces douze divinités (c'est bien là leur nombre, ce nous semble), la finesse du modelé, la douce harmonie des teintes, et avant tout la franchise du slyle, également exempt d'archaisme et de convention, accnsant nettement les beaux temps de l'art grec, nous ne savons pas de mois pour peindre tout cela, pour en donner seulement une idée.
Comprend-on maintenant nos regrets? Quel effet eût produit dans nos salles du Louvre l'apparition de ces vases de Cumes en compagnie des vases de Uuvo? A la bonue heure, c'était là quelque chose qu'on pouvait annoncer, prôner autant qu'on eût voulu, sans crainte d'en trop dire, sjus préparer de mécompte à personne. Les ignorants comme les doctes, tout le monde eût été pris. Le grand vase de Cumes surtout est un de ces chefs-d'œuvre d'un elfet infaillible. Nous ne craignons pas de dire que depuis la Vénus de Milo aucune œuvre de l'antiquité n'aurait excité chez nous, dans un genre différent, une admiration plus vive, plus populaire, et exercé sur le goût un plus salutaire eft'et. Ne pas l'avoir, c'est donc un crève-cœur. Autant nous nous félicitons que, dans un accès de libéralité grandiose, le pays se soit lait cadeau de cette immense galerie, autant pom- nous
158 ÉlLDtS SLMl L'IIISTOÎUE DE L'AHT.
c'est chose Iriste qu'il faille y constater une telle lacnne. EUit-ce une raison pour ne rien acquérir, et parce qu'on arrivait trop lard fallait-il renoncer à tout? Non, assurément non ; mais c'était un motif, quelques compensations qu'on offrît aux artistes et surtout aux savants, de ne m.anifester qu'une joie plus modeste, un enthousiasme plus ttnipét é, et de ne pas provoipier, ch&i 1 étranger suitout, de trop faciles représailles. 11 f.dlait dire tout franchement ce que nous n'avions pas, ne se vanter que de ce que nous avions, et par exemple ne pas adinellre qu'une des notices qui se vendent à la porte de l'exposition désignât sous ces mots : la fameuse coupe de Cuniis, luie [)ièce de duueusion moyenne, trouvée a Cumcs en effet et jusqu'à un certain point décorée dans le même goût que le grand vase dont nous venons de parler, mais sans qu'd eu résulte entre les deux objets une Sérieu e ressemblance. D'aboid la couverte noire n'a jamais existé sur la coupe : le fond, les parties lisses portent dés traces de peinture bleue, laquelle, ainsi que la dorure des ornements et des (igures, est piesque totalement rongée; et quarit à !a décoration en relief, elle est sans doute, dans cet échantillon de la poterie de Cumes, encore plus riche que dans les autres, mais aussi plus chargée, d'un goiit moins pur, les figurines sont d'un style moins sévère, d'une exécution [)lus lâchée; en un mot, cette coupe, bien que d'un très-grand prix et d'une vraie magnificence, n'a pas droit à l'excès d'honneur qu'on lui veut décerner. Le seul morceau de céramique provenant des fouilles de Gun^e^ qui soit vraiment fameiix^dir excelle ice, et qti'on puisse désigner ainsi, c est le ^raud vase qui n'est pas à Paris. N'Insistons [);;s sur cette
LA COLLEr/nON CAMi'ANA. 159 appellation fautive : ce n'est qu'un détail, un simple indice du diapason qu'on a clioisi.
Au reste, noire coupe de Cumes, fameuse ou non, couronne une vitrine qui renferme de vrais tiésors aussi bien pour l'artiste que pour l'arc heoiogue. C'est l i partie fantastiipie et grolesque de la céramiipie antique. Cet art italogrec, si attentif, en fii briquant ses vases, presqvie toujours si simples, à subordonner" le caprice au bon goût et à la raison, se permettait parfois de cliarjiiantes débauches. C'était le vase à boire et le vase iV parfums qui lui inspii aient ces licences. Pour plaire aux voluptueux et aux buveurs, il feignait d'oublier la raison, mais sans jamais trahir le bon goùl et la grâce. De là ces var iétés de formes singulièi'es, inattendues, bizar'res, ces rhytons à têtes d'animaux, à tèles d'hommes, à doubles tètes, ces (juadrupèdt s, ces griffons, ces reptiles, ces fleurs, ces fruits transformés en motifs de vases. Quelle élriinge manie! Se moquent-ils de nous, ces céramistes? se mo(|uent-iIs d'eux-mêmes? Non, sous ces extravagances, partout vous retrouvei'ez Télégance et le st^le, par fois mènie les plus séi'ienx chefs-d'œuvre, (éinoin ce vase à double (èle représentant Alphéeet Aréihuse, délicieux contr aste, adoi'ables figures, profils dont la beauté ne serait pas vaincue par «es plus pui'es médailles d'Athènes ou de Syracuse.
En face de cette vitr ine on se sent à son aise, même en pensant à M. Guédéonow. liien n'aide à supporter la richesse des autr'es comme d'avoir son coffre bien garni. Ici du moins nous rentrons dans le premier système, dans le simple prélèvement. Plus d'accaparement complet. Parmi ces vases de forme singulièrT, deux cent trciitc-lrois pièces, des meil-
leiires, on peut le craindre, nous ont été soustraites : c'est beaucoup ; mais on nous a laissé de telles compensations que nous ne songeons pas à nous plaindre. Ajoutons que dans quelques sections, et des plus précieuses scientifiquement parlant, telles que les vases de Cœre et les vases à inscriptions corinthiennes, on nous a tout laissé, rien ne nous manque. Et enfin c'est encore une bonne fortune que d'avoir sauvé du naufrage un des produits les plus extraordinaires de la céramique antique, ce groupe funèbre découvei t à Cœre et désigné sous le nom de tombeau lydien, œuvre étrange, à la fois raffinée et barbare, et d'un type oriental tellement prononcé, qu'on croit entendre ces deux époux confirmer de leurs bouches les récits d'Hérodote sur le berceau des peuples d'Étrurie.
La série céramique une fois épuisée, nous n'avons plus à constater de la part de la Russie que des conquêtes de peu de conséquence, et rien qui nous inspire de sérieux regrets. Ainsi le grand camée en calcédoine représentant l'impératrice Livie et l'anneau d'or joint au camée , qui reproduit les mêmes traits, ne sont pas, ce nous semble, des pièces introuvables; et quant aux fresqut s de la villa Spada^ sans pouvoir 0)1 juger par nous-même, faute de les avoir vues, nous hésitons beaucoup à croire que Raphaël en soit Tauteiir. La tradition qu'on invoque semble suspecte à bien des gens. M. Passavant la rejette, et quoique les arrêts du célèbre critique ne soient pas, selon nous, toujours irréfragables, il y a tout lieu de croire qu'en cette circonstance il n'use que d'un droit dejuste sévérité. Nous pensons donc qu'on peut se résigner sans peine à voir ces fresques à l'Ermitage.
LA COLLECTIOIN GAMPANA.
Et maintenant nous touchons au port. Vix tandem redit animiis ! Nous n'apercevons plus devant nous que des séries restées vierges, qui sont à nous, et tout entières. Nous en avons fini avec les Russes. Il y a bien encore les Anglais, qui, eux aussi, prétendent s'êlre mis à table avant nous et avoir dégusté quelques prémices du festin. C'est le conservateur du musée de South Kensingion qui a mis récemment en lumière ce trait d'habileté britannique. En publiant le catalogue des richesses confiées à sa garde, il s'est permis à notre adresse une préface tant soit peu railleuse, oii il se vante d'avoir acquis du marquis Campana la plupart des sculptures italiennes des quinzième et seizième siècles qui ornent le musée anglais. Il paraît que, vers les dernî'ers temps qui précédèrent son désastre, le marquis travaillait à celte collection. Ce fut probablement alors que le marché se conclut. Parmi ces marbres, œuvres de Ghiberti, de Donatello et d'autres maîtres de cet ordre, se trouve une vraie perle, l'Amour adolescent de Michel- Ange. On nous a, par consolation, permis de le mouler. Le plâtre est déposé dans la salle des moulages, exécutés sous les auspices de M. Ravaisson : figure charmante, originale et fièrement conçue, une des œuvres où ce puissant génie s'est élevé dans l'expressio!! du
142 ÉiUDES SUR L'illSTOlUE DE L'AUT.
nii sa suprême perleclion, les accenls de son style s'y faisant clairement sentir, tandis que ses défauts n'ont pas encore (oute leur plénitude et ne se montrent qu'avec timidité.
Ce rare chef-d'œuvre et les marbres d élite dont il est entouré ne seraient pas un renfort inutile pour relever, pour ennoblir la part de l'art moderne dans le musée Campana. Évidemment, ce tiès-habile collectionneur estimait peu la renaissance, et pas du tout k moyen Age, ou s'il en avait l'amour, le hasard l'avait bien mal servi. Cette paitie moderne de sa collection est tellement inférieure à la partie antique, qu'on est d'abord tenté de croire qu'elles ont été formées par deux hommes de caractère et de goût di fièrent s, l'un cherchant le précieux, le rare, — l'autre, moins exigeant, se contentant de peu. Il semble qu'il n'ait pris la peine de recueillir tous ces débris des arts modernes que pour faire un pendant à sa vraie collection, par pur e>prit de symétrie, pour avoir l'air d'un homme universel et impartial dans ses goûts. Là n'était pas sa vocation. 11 n'est vraiment lui-même, il n'a tout son insiinct, tout son coup d'œil, et même aussi tout son bonheur, qu'en explorant l'antiiiuité. Nous convenons que les heureuses clianccs, les occasions de découverte sont tout autrement rares, dès qu'on enli e dans les temps chrétiens. Il n'y a plus ces tombeaux, ces nécropoles, ces chambres sépulcrales parées de bijoux, de vases ou d'armures, petits musées enfouis en bon ordre, que la tei re nous conserve comme un gardien intègre et sûr, et qu'elle nous livre peu à pén, pour nous aider dans nos énigmes et ruiner tour à tour ou confumer nos conjectures. Avec le i^enre de sépulture pratiqué dans l'antiquité, il y a
LA COLLECTION CAMI'ANA. 1 'k>
toujours du nouveau possible en archéologie, tandis que le culle des morts tel que l'entend le christianisme nous interdit Tespoir de telles conquêtes, ou ne l'autorise que dans des cas si rares qu'il n'y a pas même à en parler. Toutes les créations de l'art moderne nous >oiit à peu près connues : elles changent de main, et voilà tout. Rien d'enfoni, rien d'oublié. Une fois par siècle, tout an plus, on assiste à quelque surprise, on retrouve un trésor perdu, une Vierge du palais Tempi, une fresijue de saint Onoîrio. Pauvre lessource pour les collectionneurs ! Jamais de grands coups de dés conune Ponipéi ou Corneto, Slabies ou Velletri, jamais de ces veines soudaines qui rajeunissent la science, de ces mines inespérées qui décuplent nos vieux trésors. On poui rai^ presque dire que l'art antique a sa Calilornie : il y a pour lui de l'or sous terre, de l'or en purs fdons, tandis que l'art moderne. Fart du moyen âge et des trois derniers siècles, tout son or est déjà monnaie, et cette monnayé qui circule va chaque jour en s'effaça nt.
On comprend donc que notre collectionneur, tout avisé qu'il fût, quelque souci d'ailleurs qu'il y prît, quelque argent qu'il y mît, et même en lui supposant ce goût spécial et ce genre d'aptitude dont nous persistons à douter, ne soit pas parvenu, dans le cercle des arts moJernes, à se créer une collection plus remarquable et vraiment digne de sa galerie d'antiquités. Il ml fallu s'y premlre vingt ou trente ans p'i s tôt, et surlout ne pas viser au nombre, n'aspirer qu'à la qualité. Telle qu'elle est cependant, nous sommes loin de professer pour cette collection le dédain absolu qu'affectent quelques personnes. Qu'on y regarde bien, tout n'est pas
iU ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DE L'ART.
méJiocre, il s'en faut de beaucoup. Il y a d'excellentes choses; mais rien ne vous séduit, ne vous allire, rien ne brille d'un véritable éclat. Il faut une grande attention, presque un certain travail pour écarter l'ivraie et trouver le bon grain, et ce bon grain lui-même ne va jamais jusqu'au chefd'œuvre. Nous avons parcouru un à un les six cent quarante-six tableaux de tous les âges, de toutes les écoles, dont se compose la série de peinture ; nous avons regardé avec le même soin îes quatre-vingt-quatorze morceaux de la série de sculpture, marbi es , stucs, terres cuites naturelles ou émaillées, plus six cent quarante-ileux majoliques de formes variées et de diverses fabriques, en tout près de quatorze cenis objets ; nous les avons jugés sans prévention, sans tenir compte du catalogue et sans nous révolter d'atiribulions qu'on ne donne, il est vrai, que sous toutes réserves, mais qui n'en ont pas moins le grand défaut de supposer chez le lecteur un degré de patience et de crédulité trop au-dessus delà moyenne; notre but était d'apprécier quel est, dans cet ensemble, le véritable nombre d'objets d'un prix réel, d'objets dignes d'entrer sans disparate et sans mésalliance dans une grande et noble galerie ; nous ne voulons pas dire à quel chiffre nous sommes arrivé.
Ainsi de toutes les séries du musée Campana qui n'avaient avant nous souffert aucime atteinte et que nous possédons sans partage, en voilà trois dont la virginité nous touche médiocrement. Que n'ont-elles excité les désirs de ce musée de l'Ermilage ! Si au lieu de marbres anti:|ues, de bronzes, de vafes jieints, il n'avait convoité que des tableaux italiens d'attribution douteuse, des majoliques estimables, des sculp-
tures llorcntines de second choix et un peu retouchées, il aurait pu tout à sou aise écrémer, prélever, et même accaparer tant qu'il aurait voulu, saus nous causer la moindre peine! A défaut de cette cousolaliou, il est vrai qu'on en invente une autre. Ou uons dit que si ces trois séries ne sont pas riches en chei's-d'œuvre à proprement parler, cenx qui s'en aperçoivent ont grand tort de se plaindre ; que c'est ne pas comprendre l'esprit, le caractère, l'intérêt de cetle collection ; que son véritable but est d'enseigner l'histoire de l'art, et que dans ces ti ois séries notamment « on apprendra ce cfu'a été en Italie l'art de la majoliqiie ou de la faïence^ depuis les premiers emprunts faits aux Arabes en Sicile iusqu'à la fin du dix-septième siècle, et que de plus, ou y suivra l'histoire non interrompue des progrès et de la décadence de la peinture italienne depuis les Byzantins jusqu'aux Carraches, sans compter quelques spécimens de la statuaire italienne, depuis Donatello jusqu'à Michel- Ange. »
Si dans ces trois séries on apprend en el'fet tout cela, elles sont alors le musée des musées, et les chefs-d'œuvre ne servent plus à rien. Étrange prétention que d'enseigner l'histoire de Fart à coups de médiocrités ! de dire aux gens : Vous parcourez ces grandes salles d'un air distrait el ennuyé, c'est vrai, vous n'avez pas à admirer grand'chose, m.iis vous prenez une bonne leçon ! — Quelle leçon ? Que leur apprenez- *vous? La leçon n'est bonne, selon nous, qu'à leur faire désapprendre le peu qu'ils savent déjà, s'ils ont vu quelques œuvres de maîtres. Ce que vous leur donnez est un grimoire qui les embrouille au lieu de les guider, et où les plus lia-
biles ne trouvent pas leur roule. Poiiit de chronologie de l'art ^ans grands jnlons, sans points fixes qui permettentde s'orienter. Avant tout, des chefs-d'œuvre, les chefs-d'œuvre de chaque époque, puisdans les rangssecoiidniresdesœuvres d'une autlienticité certaine. Or vous ne nous offrez ni Tun ni l'autre de ces moyens d'étude. Des chefs-d'œuvre, vous n'en avez pas, et quant aux œuvres honnêtes, sans flamme et sans noblesse, que vous étalez par centaines, les unes sont classées au hasard, atlribuées, sans qu'on sache pourquoi, à telle ou telle époque, à tel ou tel artiste; or, que conclure, et comment raisonner sur des attributions douteuses? — Les autres ont des dates ou des auteurs certains ; mais leur authenticité même devient parfois une chance d'erreur, une cause de trouble et de complication. Expliquons-nous par un exemple.
Voyez cette Madone cataloguée sous le n° 90 ►ce n'est pas seulement une vierge archaïque, c^est de la peint(jre barbare, une œuvre humiliante pour Tépoquequi l'a vue naître. Pourquoi donc est-il là, ce tabb au? Parce qu'il est daté, parce qu'il porte le millésime 1454, évidemment contemporain de la peinture elle-même ; précieuse aubaine pour une collection qui veut être avant tout historique. Mais ceux qui liront cette date, quelle leçon voulez-vous qu'ils en tirent? Était-ce là, au cœur du quinzième siècle, l'état de l'art en Italie, et en particuher l'état de la peinture, après Masac( io, mort depuis q\iatorze ans, lorsque l'Aniielico vivait encore, lorsque de tous côtés s'avançaient de grands peintres, lorsque chaque jour enfantait un chef-d'œuvie? Votre tableau daté n'est floue que l'œuvre infime de quehjue obscur retardataire. Que vient-il faire ici? Troubler les idées acquises au
lieu (le les clarifier. Le seul trait de lumière qu'il nous donne, c'est qu'on trouve de mauvais peintres dans tous les siècles, même au quinzième. Esl-il brsoin d'un musée historique pour découvrir cette nouveaiité-Ià ? Et notez qu'en parcourant ces salles, nous pourrions presque à chaque pas vous signaler des pièges de ce genre dressés contre ce bon public que vons piéleiidez enseigner.
Encore un coup, nous ne voulons pas dire que dans ces six cents tableaisx tout soit à ilédaigner. Non, vous avez là quelques panne ux d'un style vr.i imeii t naïf, de saintes légendes fianchement exprimées, qui, toute ré>eive faite quant aux attribution-, pourront très-bien îenir leur place et combler de fâcheuses lacunes dans notre galerie du Louvre, si pauvre en tableaux archaïques. Elaguez sans ménagemeni, et vous tirerez (juelque chose de votre collection ; m;n's ne prétendez pas nous en faire admirer l'ensemble, et surtout ne la donnez pas pour une histoire complète de la jieinture en Italie. Non- FCidftmctrt elle enseigne mal et risque plus souvent d'égarer ceux qui savent que d instruire ceux qui ne savent pas, mais elle commet un péché qui })Our nous est plus irrémissibje : elle calomnie, ^;ins la personne de l^urs principaux chefs, au[)rès de ceux qui n'ont jamais quilté la Fiance, les écoles primitives d'Italie. Ces adorables maîtres qu'on ignore à Paris, abuser de leurs noms et nous les présenter sous cet aspect terne et morose, sans vie, sans | oésie, sans soleil, il y a de quoi guérir à tout jamais ilu désir de les connaître mieux!
Et maintenant que dire de la série des raajoliques et de celle des sculptures émaillées? Si nous jugions de la valeur
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des choses par le prix qu'on en peut tirer, ces deux séries auraient sur la première un avanlnge incontestable. Un grand nombre de ces mnjoîiques, sans être de premier ordre, ne semblent {)as inférieures à celles qui, depuis quelque temps, dans les ventes publiques, sont poussées à des prix vraiment étourdissants. En fait de pla(s de Gubbio, par exemple, ceux de la collection Soltykoff n'étaient guère plus étincelants, plus chatoyants que ceux-ci, et vous savez ce qu'on les a vendus; mais ce genre de mérite, tout précieux qu'il soit, est -il de ceux dont il faut tenir compte dans une collection publique? Est-ce seulement la fantaisie, l'engouement passager des amateurs de bric-à-brac qu'il convient de consulter ici? Ne sont-ce pas des raisons plus durables? Outre la réussite matérielle, outre la pâte et la cuisson, ne faut-il pas songe r à la grandeur, à la beauté des formes, à la porfeclion des peintures, à l'élégance de la décoration? Pour figurer dans un musée, suffit-il qu'un objet ait chance de se bien vendre? i\e faut-il pas qu'il porte un certain caractère de haute distinction? Or que voit-on dans cette salle, outre quelques beaux plats? quelle pièce peut-on citer qui sorte du vulgaire comme forme et comme style? Si vous nous montriez soit les vastes aiguières et les admirables vases du cabinet des majoliques à Florence, soit seulement quelques morceaux de choix comme on en voit à l'hôtel de Cluny, à la bonne heure! on se résignerait en faveur de ces nobles œuvres à votre muhitude d'insigniiiantes raretés ; mais telle n'est pas la collection des majoliques au musée Campana. Aussi, même en Fépuiai', jamais vous n'en ferez sortir qu'une mesquine et incomplète image de cette grande Jjranche de l'art ifalicn.
LA COLLEGTIO.N CAMl'ANÂ. 141) A plus forte raison faut-il désespérer aussi de la série des sculptures, bien qu'il soit juste cependant d'y signaler au moins trois charmantes esquisses, trois petits bas-reliefs, tout à fait dignes d'attention, l'un {n°81) attribué, avec quelque apparence de raison, à Michel-Ange, les deux autres (n"^ 6 et 7) d'une main inconnue, mais suave et délicate. Quant aux pièces plus im} ortantes, les marbres proprement dits, bas-reliefs et statues, nons ne les avons pas, on vient de voir qu'ils sont à Londres. Aussi, pour nous, cette série de sculptures modernes se compose presque exclusivement de terres cuites émaillées à la manière des délia Robbia. Pauvres délia Robbia! que d'excu>es à leur faire! ils ne sont guère mieux traités que les grands peintres leurs contemporains. Quelle façon de les faire connaître dans ce pays, où leurs vrais chefs-d'œuvre n*ont jamais pénétré! Les accuser de ces froids médaillons! les confondre avec leurs derniers élèves et leurs plus faibles imitateurs! iN'insistons pas, mais hâtons-nous de quitter cette salle et toute la partie moderne de l'exposition. Rentrons dans le salon carré, c'est-à-dire sur le sol antique. Nous aurons par bonheur de quoi nous dédommager. Trois séries nous attendent, trois séries vraimeut belles, d'une richesse incomparable, où personne avant nous n'a glané, et où le premier fonds s'est encore enrichi de quelques additions heureuses. Ces trois séries sont les verres antiques, les terres cuites et les bijoux.
L'art, dans les verres antiques, ne joue pas un grand rôle ; aussi c'est à l'arclréologue bien plutôt qu'à l'artiste que s'adressent les nombreux trésors enfermés dans ces (rois vitrines.
Sauf quelques pelites pièces, quelques coupes charniaiites, imitant le saphii', le jaspe et d'autres pierres précieuses, saut' une vraie merveille, un verre à boire intact, autour duquel des pampres bleus serpentent en relie! , on n'y peut signaler que d'utiles documents, soit sur la vie privée et les usages domestiques, soit sur l'état de l'industrie chez les anciens. La gr.uideur, la transparence plus ou moins irisée, les formes plus ou moins bizarres, l'état de conservation de chaque pièce, voilà ce qui donne ici matière aux observations. Nous nous abstiendi ons donc, en nous contentaii-t d'affirmer qu'tà moins d'aller à Naples, nulle part on ne saurait trouver un choix aussi complet et aussi remarquable de cette sorte de monuments.
Mais s'il suffit d'un coup d'œil pour parcourir ces trois vitrines, quel temps nous faudrait-il si nous voulious dire au lecteur tout ce qu il y a d'élégance, de grâce, d'ingénieuse invenlion, de perfeciion prescpie incompréhensible dans ces soixante-quatre écrins disposés en cercle, sur deux rangs, au centre de ce grand salon! Il n'est pas un de ces bijoux qui ne mérite un regard, un regard attentif, et souvent une étude. Chacun de ces diadèmes, de ces colliers, de ces pendanls d'oreilles, la moindre de ces bagues, la plus simple de ces fibules, est une œuvre considérable, qu'on nous [)asse le mot, une œuvre d'art, une composition savante qui a droit à notre admiration, tantôt par l'infinie variété des détails, l'imperceptible finesse de ces méandres granulés, prodiges de ciselure et de soudure, dont d'ingénieux imitateurs n'ont encore retrouvé qu'en partie le secret, titntôt par la simplicité et la sobriété incomparables des contours et du style.
Et ce ne sont pas seulement des leçons de bon goût que ces bijoux nous donnent, ce sont juesque des leçons d'histoire. Autant les grandes salles tapi-sées de tableaux que nous venons de traverser nous en ont peu appris sur l'art italien du quinzième et du seizième siècle, autant ces petits- écrins et ces parures de femmes nous aident à comprendre et à sentir l'antiipiité. Voiià des monuments qui disent quelque chose, qui ont vraiment un langage. Toute une civilisation se révèle dans ces splendides futilités. On peut dire qu'elles évoquent et font revivre devant nous Tétrange état de société qui les a fait éclore.
Et maintenant si vous entrez dans la salie voisine, si de Tor vous passez à l'argile, vous retrouvez même élégance, même délicatesse, même richesse d'invention, même luxe de détîiils, môme chas(eté de style. La matière n'y fait rien, l'art est partout le même, aussi pur, aussi fin, presque auss raffiné dans la demeure la plus modeste que dans le plus somptueux palais, il sait s'abaisser sans déchoir, se prêtant à tous les usages, ennoblissant tout ce qu'il touche. Son esprit et ses tradilions remplissent celte société, la possèdent et la vivifient. Il en est l'âme ; lui seul, il la soutient, il la relève et la console.
La sculpture de terre cuite, si humble de matière, de travail si modeste, cette sculpture économique, expéditive, presque de pacotille, sorte de carton-pierre des anciens, n'en est pas moins, à notre avis, un des sujets d'étude les plus féconds et les plus attrayants, un des plus sûrs moyens de mesurer la portée, de sonder la puissance de l'art dans l'antiquité. Aussi la salle où nous venons d'entrer, cette longue
152 ÉTUOES sur» L'IlISTOiUE DE L'ART,
et immense salle, garnie, d'an bout à rautre, de fragments x de ce genre, est-elle, selon nous, la partie la plus neuve, la plus originale de toute la collection Campana. Des figurines de terre cuite, des lampes, des antéfixes et autres menus objets, on en voit et en assez grand nombre dans la plupart des cabinets d'Europe : nous en avons au Louvre de déiicieux échantillons ; mais ici, c'est tout autre chose. D'abord les figurines, les lampes, les antéfixes se multiplient par centaines et comme à profusion, puis^il s'y joint une suite innombrable de monuments encore plus rares, ou du moins presque introuvables ailleurs, sorte de grandes tuiles, ou plaques rectangulaires, sculptées sur une seule face, et destinées évidemment à s'incruster comme des bas-reliefs soit dans les parois extérieures, soit même à l'intérieur des portiques et des habitations. C'étaient probablement les bas-reliefs de la petite propriété, de ceux qui, pour décorer leur maison, hésitaient à faire sculpter le marbre. Application charmante de Tart à l'industrie ! Devant ces fermes sailhes et ces vives are- • tes, comme ce pauvre carton-pierre, avec ses contours baveux, fait misérable figure! Quels trésors que ces plaques sculptées! quelle variété de motifs! quelle symétrie sans froideur! quelle grâce dans ces rinceaux! quel mouvement dans ces personnages! C'est le génie de l'ornementation. La plupart de ces bas-reliefs sont empruntés sans doute à des œuvres connues, à des œuvres de maîtres, mais ajustées, modifiées, réduites avec un bonheur sans égal. Quiconque, entre ces deux haies de sculptures animées, souples et intelligentes, restera froid, et ne sentira pas, comme s'il se promenait dans les rues de Pompéi , renaître de-
LA COLLECTION CAMPANA. 153 vaut soi les généralious qui vécurent sous les lambris, sous les portiques que ces terres cuites ont décorés, nous le tenons pour rebelle à tout sentiment de l'art. C'est un Pompéi en miniature que cette partie du musée Campana. L'effet, €omme à Pompéi, est un eflet de masse; il ne résulte pas de tel ou tel objet plus merveilleux, plus exquis que les autres, il provient de l'ensemble. 11 y a des sommités, mais peu saillantes. Ce qui est saisissant, c'est cette ampleur, cette .abondance, c'est cette variété sans fm que domine partout une grande unité.
Aussi nous voudrions qu au Louvre on ne négligeât pas ce légitime moyen d'effet, que, sous prétexte de double emploi et parce que certaines pièces sont plusieurs fois répétées (mais toujours avec variantes), on n'allât pas pousser trop loin en faveur des musées de province le système des libéralités. En un mot, nous souhuitous qu'on maintienne et qu'on expose ensemble, dans un même vaisseau, s'il est possible, ces innombrables terres cuites. Pour cela, rien n'oblige à trouver un local aussi vaste que cette salle oii maintenant nous les voyons, car, il faut le dire, malgré la prédilection que cette série nous inspire," elle a besoin, comme ses sœurs, d'une certaine épuration ; mais après qu'elle l'aura subie, quand une fois on l'aura purgée de ses scories, des pièces équivoques, des surmoulages et des restaurations, elle n'en sera pas moins tellement nombreuse encore qu'un peu de bonne volonté deviendra nécessaire pour ne pas trop la disperser. Nous aurions, quant à nous, un sérieux plaisir à la revoir ainsi, sans alliage, dans sa demeure définitive, et ce serait alors le moment d'aborder les nombreuses et difficiles questions
d'esthétique et d'histoire que ces sculptures soulèvent, surtout quand on les compare aux bijoux, leurs voisins. Pour aujourd'hui, nous ne devons pas même ilfleurer ces ptoblèmi s : c est bien assez de ce coup J'œii d'ensemble jeté sur la cj.lection.
Somme (oute, parmi les diverses séries dont la primeur nous est restée, il en est trois, deux surtout, qui lehausbent singulièrement et la valeur et l'impor lance de notie acquisition. A nos yeux, nous le disons encore, ces terres cuites et ces bijoux sont la partie, non pas la plus brillante, entendons-nous, mais la plus neuve et la plus vitale de toute la collection. Eût-il fallu pour en faii e la conquête acquérir tout le reste, quand tout le reste n'eut rien valu, le marché, si onéreux qu'il semble, aurait encore son bon côté. Or il s'en faut que tout le reste soit, comme on l'a vu, sans valeur. Quelques bons marbres, des bronzes remarquables, une multiiudc de vases que la science tient en sa haute estime, enfin, même à l'étage le plus disgracié, des objets d'un grand prix et çà et làd un vrai mérite, tout cela forme un ensemble qui, joint à ces deux séries qui vont placer notre musée en si bon rang devant r l'Europe, nous permettra de braver avec philosophie les sarcasmes et les sourires de nos plus malicieux voisins. Toutefois, comme le vrai moyen d'avoir les rieurs pour soi est de né pas paraître dupe, sachon<-le bien, le but que nous nous proposions n'est |>as celui que nous avons atteint Nous cherchions l'éclatant, c'est le solide que nous avons trouvé. Nous prétendions tirer uu grand feu d'artifice: la poudre n'a pas pris feu, mais si'est pas hors d'usage et peut avec prolit rentrer à rarï>en;il. Quand on n'échoue
LÀ COLLECTION GAMPANA. 155
que pour bien faire, il n'y a pas après tout grand'raison de se plaindre. Le plus ambilieux projet se pardonne aisément quand il n a d'autie pis-aller qu'une œuvre utile et raisonnable.