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LA VILLE D'ORANGE

l'arc de triomphe

Un de nos architectes les plus expérimentés et les plus judicieux, M. C;irislie, eut le honlioi r, dans sa jeunesse, vers IS'iS, (le remplir une de ces mis i ns qui fondent la réputation d'un homme lorsqu'il s'en lire avec lio eur, ission jusque-là sans exemple, et d'oij devait sortir, pour toute une ( lasse de travaux publics, comme un modèle et un enseignement. Il s'agissait de la consolidation d'un monument antique, l'arc de triomphe d'Orange. Une belle publication dont le

MONUMENTS ANTIQUES D'ORANGE. 1Ô7 Icxlc et les dessins soiiL dus à M. Carislic a pci'[)élu6 le souvenir de ces travaux éxécutés par lui, ouvrage considérable et d ; ne d'ex men, qui a non-seulement pour but de révéler les détails d'une habile restauration, mais qui donne occasion de mieux connaître et d'étudier à fond deux de nos plus grands vestiges de 1 antique architecture romaine.

C'était, je le répète, vers 1825, une entreprise absolument nouvelle en France, que de prévenir la chute d'un ancien monument, et d'en prolonger l'existence sans en altérer le style et l'aspect extérieur. De 1789 à 1800, on n'avait fait que démolir ; de 1800 à 1814, la destruction s'était plutôt ralentie qu'arrêtée, bien que, dans quelques- villes, à Mmes, par exemple, Taulorité municipale eût fait cerlains efforts, plus méritoires qu'hibiles, pour prot'ger ses monuments. C'est seulement cinq ans après 1814 qu'on aperçoit un temps d'arrêt et comme le premier signe d'un mouvement réparateur. Une circulaire du ministre de l'intérieur, en date du 8 avril 1819, demandait à tous les préfets des renseignements circonstanciés sur les monuments et les antiquités de leurs départements, ainsi que sur les mesures à prendre pour en assurer la conservation. Par suite de cette circulaire, une ordonnance du roi établissait, au sein de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, une commission chargée de procéder à l'examen et au classement des documents transmis par les préfets; malheureusen)ent cette bonne volonté demeura presque stérile pendant les onze années écoulées de 1819 à 1830. Quelques rares notices parvinrent à l'Institut, et la commission fut souvent très-embarrassée de savoir à qui donner les mé-

dailles dont elle disposait chaque année. Aujourd'hui c'est un antre embarras : on a beau diviser, liaclionjier ces médailles, chaque armée la commission regrette de ne pouvoir les multiplier assez.

Si le zèle manquait en 1819 pour décrire nos monuments, qu'élait-ce donc pour les réparer? Personne n'y soîîgeait, ou si, par grand hasard, l'autorité prenait pitié de quelque édifice en péril, c'était presque toujours pour lui porter malheur. Ainsi, à Paris même, on avait vu, vers cette époque, un architecte en renom ne rien trouver de mieux, pour garantir la voûte de la grande salle du palais des Thermes, que de la coiffer de cet immense et affreux chapeau de tuiles copié trait pour trait sur les toits de la halle aux vins, masse informe et disparate, qu'on vient de corriger il y a seulement quelques années. Nous n'avons pas besoin de dire que M. Carislie avait conçu tout autrement son projet de restauration.

Il était temps de se mettre à l'œuvre. La ruine était imminente. Millin, dans son voyage, daté de 1807, décrit l'état de l'édifice en termes très-alarmanis et prédit un prochain désastre. Quatre ans après son passage à Orange, en 1811, la nécessité d'une consolidation devenait plus évidente encore. En redressant, aux abords de la ville, la route iu)périale de Paris à Antibes, on l'avait dirigée en ligue droite dans l'axe de l'arc de triomphe, que jusque-là elle laissait de côté, et, comme à Paris, pour l'arc de TÉtoile, on avait fait contourner la chaussée autour du monument. Or, pour ouvrir ce double embranchement semi-circulaire, il avait fallu déblayer et enlever, au niveau du sol, une masse de pierres et de moellons qui garnissaient le pied de l'édifice jusqu'à cinq ou

MONUMENTS A ^ TIQ UES D'O U A NGE. 150 ah mètres de hauteur, et qui, tout on cachant une partie des sculptures, servaient à maintenir et à fot tifier la conslruclion. Ces débris provenaient de jurandes murailles crénelées, qu'un prince d'Orange, Raymond de Baux, avait élevées, au treizième siècle, par-dessus la maçonnerie romaine. Cette sorte de donjon subsista jusqu'en 1721. Le prince de Conti, alors propriétaire de la principauté d'Orange, tout récemment réunie à la France par le traité d'Utrecht, ordonna de démolir les additions du moyen âge et de ne respecter que la construction antique. L'ordre fut exécuté, mais, une fois par terre, les pierres et les moellons restèrent là pêle-mêle, depuis J 72 1 jusqu'en 18H .

Privés de cet appui, les parements inférieurs menaçaient de se détacher, et les parties supérieures n'étaient guère moins malades, bien que deux fois déjà on eût essayé de les réparer, d'abord en 1722, peu de temps après la démolition du donjon, puis en 1780. Grossièrement exécutées par des maçons du pays, ces réparations lie consistaient qu'en reprises imparfaites et sans consistance. On avait eu seulement l'ulile précaution d'aju>ter un toit sur le monument, remède efficace contre la pluie, mais du plus disgi^acieux effet. On le voit donc, tout était à reprendre, depuis la base jusqu'au sommet.

Rien de plus intéressant que de suivre, dans le texte de M. Caiistie et surtout dans les nombreuses planches qui l'accoHipagnent, les détails de cette délicate et difficile opération. Le premier but de l'architecte était de rendre à l'édifice sa solidité première, de le mettre en état de vivre encoie autant qu'il avait vécu, sans cependant le rebâtir à nouveau, et en

iGO ÉTUDES sua L'HISTOIRE DE L'ART,

s'imposant la tâche de conserver en place tout ce qui é(ait si*ffisamment solide. Quant aux parties qu'il fallait nécessairerftent démonter et reconstruire, il n'entendait leur rendre que la silhouette antique et leur donner dans le détail un caractère d'ébauche, afin de ne pas tromper le spectateur et de satisfaire à la fois ses yeux et son esprit, en lui permettant de saisir l'effet d'ensemble, l'ancien aspect général du monument, et de ne pas confondre les parties vraiment antiques et les parties seulement imitées. Ce sont là les vrais principes en matière de restauration : ni trompe-l'œil, ni désaccord; solidité parfaite, harmonie générale, distinction consciencieuse du neuf et de Tancien. Ces principes, que des hommes habiles pratiquent aujourd'hui en perfection, personne ne les avait enseignés à M. Caristie : il les avait trouvés dans la justesse de son esprit, dans son respect intelligent du beau et de l'antiquité.

Les jeunes architectes feront bien d'étudier ce compterendu fidèle, ce procès-verbal instructif. Que de précautions minutieuses en apparence et qui, pourtant, ne sauraient être négligées! Depuis l'étayement préalable et la démoHtion successive des parties ajoutées en 1722 et 1780 jusqu'au choix des matériaux et au mode d'assemblage, tout fut combiiié, calculé avec une prévoyante sévérité, M. Caristie eut le bonheur de retrouver la carrière qui avait servi à la construction primitive*, et en fit extraire les pierres dont il avait besoin ; puis il donna à chaque pierre les mêmes dimensions de hauteur et de longueur qui lui appartenaient dans l'ancien appa-

* La carrière de Baumes-de-Transit.

MONUMENTS ANTIQUES D'ORANGE. IGl

rcil, afin de pouvoir replacer dans leur première position tous les matériaux antiques portant encore des restes de sculpture. Partout où les corniches étaient br isées, partout où les lignes des profils étaient interrompues, il les fit reproduire, mais en s'abstenant de refend le les moulures, afin (jue sa restauration demeurât toujours lisible. Par la même raison, il ne se refusa pas à canneler les colonnes nouvellement refaites, mais il eut soin de laisser les chapiteaux seidement épannelés. A l'intérieur, dans cetle partie vide et voûtée qui surmonte les trois arcades, il remit en place les murs de refend délruils par le moyen âge, de même qu'à l'exlérieur il fit rétablir l'assise supérieure qui couronnait l'édifice et les grands piédestaux destinés à porter, au centre, un quadrige triomphal, et, de chaque côté, un groupe de trophées. Enfin,' n'oublions pas que, pour relier entre elles toutes les assises des parlies nouvellement bâties, et pour les rattacher aux resles de l'antique construction, il se conforma scrupuleusement au mode suivi par l'architecte romain. Que pouvait-il faire de mieux, puisque, grâce à ce système de liaison, le monument, dans son ensemble, n'avait subi, en dix-huit siècles, aucune espèce de mouvement? De ses quatre façades, trois avaient conservé parfaitement leur aplomb, et quant à la quatrième, la face occidentale, l'état de ruine où elle était tombée ne provenait évidemment pas de la seule action du temps; antérieureurement au treizième siècle, la main des hommes avait dii faire brèclic dans ces pierres si bien jointes, puisque, pour édifier la forteresse de Raymond de Baux, on avait, dès lors, maçonné une large reprise dans le fianc de l'édifice antique. Tels sont, en abrégé, les travaux qui ont rendu â Parc

1G2 ÉTUDlS sur L^liSTOlUE DE L'ALÏ.

d'Orange la plus complète solidité et ( 2lle fermeté de lignes, cet air vigoureux et bien as^is d'un monument encore plein de jeunesse. Si, dans les siècles à venir, le respect archéologique se maintient parmi nous et protège ces noMes pieries contre toute barbarie nouvelle, il est permis d'espérer que nos arrières-neveux jugeront encore par leurs yeux, tout autrement que par des livres, ce qu'était un monument romain. Tel est l'inappréciable effet d'une bonne reslauration. Pour les peintres de paysage, mieux eût valu, peut-être, laisser à l'arc d'Orange ses crevasses, ses lézardes, ses pierres éboulées, tous ces piquants désordres d'un éilifice en ruine, sans oublier les mousses, les fleurs, les arbrisseaux qui se plaisent aux vieilles murailles; le pittoresque y gagnerait sans doute, maison pourrait compter les jours du monument, el pi édire sa dernière heure à coup sûr. Entre un pL.isir de fantaisie et un plaisir sérieux, durable, scientifique, le choix ne peut être douteux. Aujourd'hui, loisqu'on entr>à Orange, en venant de Lyon, on yoit de loin se dessiner sur le ciel cette masse imposante et gracieuse, et l'impression qu'on en reçoit a cela de particulier, qu'avant d'apercevoir aucun détail, et malgré ces arêtes si droites et si neuves, on sent que le monument n'est pas moderne; plus on ap|)roche, plus l'antique prédomine, et, quand on est au pied, la restauration disparaît. On jouit de ces scul|)tures et on les étudie tout autrement que dans un musée, car elles sont à leur place, à leur échelle, sous le soleil qui doit les éclairer, et avec leur destination véritable. Ce n'es! ni un objet d'art ni une ruine qu'on admire, c'est un monuuient conservé, spectacle tout différent et dont le charme est plus facile à sentir qu'à exprimer.

Puisque nous sommes en face de cet arc d'Orange, ne devons-nous pas lui demander quelques renseignements sur son histoii'e? A quelle époque et en Thonneur de qui a-t-il été construit? Il y a lon^^temps que les savants agitent, ce problcme, et on ne peut pas dire qu'il soit encore résolu. Le temps, qui, dans cet édifice, a respecté tant de parties essentielles, semble s'être dédommagé en portant ses ravages sur tons les points qui nous auraient aidés à échûrcir nos doutes. De tous les arcs de triomphe encore subsistants, il n'en est certainement aucun qui soit tout â la fois moins mutilé et plus muet. L'inscri[)tion votive qui se lisait sur l'entablement a complètement disfiai u, et, bien que les trous qui servaient à sceller les lettres de bronze se laissent encore apercevoir, on ne peut, soit par leur nombre, soit par leur écarlement, obtenir que des conjectures tout à fait incertaines. Pour savoir approximativement à quelle époque cette constru( tion appartient, on en est donc réduit à consulter, soit le caractère des sculptures, soit le style général du monument.

Ce que les sculptures nom afjprennent clairement, c'est que l'arc a du être élevé en l'honneur des victoires remportées par les liomams sur les popidations, soit de la Gaule, soit de la Germanie. De grands bas-reliefs, composés d'une multiliide de petites figures, se voient dans la partie supérieure de l'atti juc, au-dessus de la grande aicadc; ils représentent deux combats très-animés, l'un d'infanterie, l'autre de cavalerie; les combattants sont Romains et Barbares. Si nous portons les yeux sur les façades latérales, nous trouvons de grandes figures de vaincus enchaînés deux à deux à des trophées d'armes ; leurs costumes et leurs airs de tète indi-

IGi ETUDES SUR L'HISTOIRE DE L'ART,

qncnt évidemmenl que ces vaincus sont Gaulois ou Germains. Reste à savoir leurs noms : or, dans ces amas de casques et d'épées, d'armures et de cuirasses, sculptés au-dessus des petites arcades latérales, voici des boucliers qui portent des noms. Ces boucliers font partie du butin; ces noms sont ceux des chefs dont Rome a triomphé, rien de plus clair et de moins contestable. Ajoutons que ces noms, qui, malgré leurs terminaisons latines, ou plutôt latinisées, ne peuvent déguiser leur origine étrangère, sont tous au nominatif, observation grammaticale que n'ont malheureusement pas faite les antiquaires qui accréditèrent, voilà plus de deux siècles, une tradition sans cesse reproduite et à peine abandonnée aujourd'hui, malgré son évidente fausseté. Cette tradition veut que Marins, le vainqueur des Cimbres, soit le héros de notre arc de triomphe, et cela parce que, sur un de ces boucliers, parmi tous ces noms de vaincus, on lit celui-ci-: Mario. Jamais attribution ne fut plus malheureuse : ce n'est pas en telle compagnie et à telle place que le nom du triomphateur aurait pu être écrit. Mario ici n'est pomt au datif et ne signifie pas à Marins, mais tout simplement Mario : c'est le nom d'un chef bai bare, comme tous les autres noms auxquels il est mêlé. Que pouvail-il y avoir de commun entre Orange et Marins? Ne sait-on pas que la défciite des Cimbres et des Teutons a eu lieu dans les environs d'Aix, à pins de vingt lieues de là? N'est-ce pas enfin un fait notoire et un argument sans réplique, qu'au temps de Marins, Orange, VAraiisio de Strabon, n'existait pas encore? Elle est une des colonies juliennes, et date, par conséquent, non pas même de Jules César, mais des premiers temps d'Auguste. Pour songer à construire dan? une ville un

MOIS'UMF.NTS A^hTIQDES D'ORANGE. 1G5 monument triomphal, il faut au moins qu elle existe, et ce n'esl pas soixante ans avant de la fonder qu'on s'avise d'en bâtir la porte.

Si nous ne pouvons prendre au sérieux cette tradition, à plus forte raison faut-il écarler celle qui, s'éloignant encore d'un quart de siècle en arrière, substitue, à Marins, Quintus Fabius et Domitius Ahenobarbus, vainqueurs des Allobroges et des Arvernes. Toute hypothèse qui prétend faire remonter la construction de l'arc à une époque antérieure aux premiers temps d'Auguste ne peut soutenir l'examen. La seule question est de savoir si elle coïncide avec la fondation de la colonie ou si elle lui est postérieure.

Orange est une ville sortie de terre d'un seul jet, pour ainsi dire, par décret souverain, grâce aux moyens d'iiction que fournissait la légion romaine. Ses édifices publics ont donc pu ne pas être construits, comme dans la plupart des villes, successivement, les uns après les autres, à mesure que les habitants ont développé leur industrie et leur richesse; ils peuvent très-bien avoir tous vu le jour presque au même moment, puisque, à vrai dire, dans une telle ville, les monuments et même les maisons précèdci t les iKibitants. Mais, si nous comparons les deux seuls édifices qui soient encore debout de tout le grand ensemble qui composait Tantique Arausio, savoir, l'arc de triomphe et le lliéâtre, est-il possible de supposer qu'ils soient conlemporains? Qu'on fasse la part aussi grande qu'on voudra à la dilTérence des styles provenant de la dilïérence de destination; qu'on dise que, lorsqu'ils travaillaient à perpétuer le souvenir d'une victoire, les architectes donnaient à leurs pensées plus d'éclat, de richesse et

rC) ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DE L'ART.

nmne de cjqueUerie, que lorsqu'il s'agi^ssait loul simplement de jeux et de plaisirs publies, il n'en sera pas moins vrai que l'arc de triomphe et le théâtre d'Orange, toute proportion gardée, procèdent de données et d habitiides arciiilectoniqups entièrement différentes. 11 faut renoncer à déterminer jamais, parle caractère de l'architecture, l'âge relatif des monuments, si ces deux édifices ont pu être construits à peu près vers la même époque; autant le théâtre est sobre de détails, simple, mâle et vigoureux, autant l'arc est orné, paré et décoré. Cette élégance n'offense pas le goût; ce n'est pas encore l'art de la décadence, mais ce n'est pas non plus l'art pur et dans sa fleur.

On répond que, dans cette contrée, le voisinage de Marseille vient déranger la chronologie de l'art ; que cette porte ouverte aux iïilluences de l'Orient donne de très-bonne heure accès à des raffinements asiatiques, dont l'architecture romaine, à Rome, était, vers la même époque, tout à fait garantie. En admett;;nt celte inOuence, elle se serait exercée aussi bien sur la construction du théâtre que sur celle de lare de ti'iomphe. L'ex[)lication déplace donc la difficulté et ne la résout pas. Ajoutons que la décoration., un peu exubérante, qui convre les parois de cet arc, n'a aucun caractère oriep.ta! : elle ne consiste pas seulement d ins une certaine profusion d'ovi s, de rais de cœnr et d'autres combinaisons de ce genre, accompagnement obligé des ordres ionique et corinthien, mais surtout dans l'emploi de ces grands bas-reliels décoratifs, de ces trophées, de ces amas d'armes, piltoresquement groupés et semés sur le nu des murailles, qu'on ne rencontre guère ni en Grèce ni en Asie, et qui deviennent, au conjraiiv,

MONUMENTS \NT1QTIES D'OUANGE. 1G7 d'un iisnge habituel dans rarchifecture romaine d'apparat, à partir de Ti ajan.

Aussi, nous comprenons qne M. Caristie, sans tenir compte des controverses hisloriqnes et archéologiques, tranche la question en architecte et se refuse à croire que l'jirc d'Orange puisse êlre antérieur au règne de Trajan. 11 incline même à supj)0ser, d'après l'ordonnance générale du monument, et surtout d'après le caractère des détails, qu'il n'a été construit que sous les derniers Anloîiins; et en cela il se Irouve d'aocorà avec certains savants qui ont soutenu que c'était pour célébrer la victoire de Marc-Aurîle en Germanie que furent érigés dans la Viennoise et dans la Narbonnaise, non-seuleijfient l'arc d'Orange, mais toute une série d'autres arcs de triomphe, et, entre autres, ceux de Saint-Remy et de Carpentras, qui, à quelques lieues de là, et sur une plus petite échelle, reproduisent à peu près la même ornementation et les mêmes caractères de sculpture.

Si l'opinion modestement émise par M. Caristie doit faire autorité, il faudrait renoncer «à rinj.îénieuse ex[)l!cation que proposait, il y a quatre ans, en séance publi(}ue de l'institut, un archéologue célèbre, dont les vues scientifiques seraient encore nour moi d'un grand prix quand même son souvenir ne me serait pas si cher. Le nom de Sncrovir. lmcv'd sur un de ces boucliers disposés en trophées, servait do texte à M. Lenormant. Ce nom pour lui était le mot de Ténigme. Il en concluait que l'arc avait dû nécessairement être édifié en mémoire des vicloires remi)orfées, pendant le règne de Tibère, sur ce Julius Sacrovir, chef éduen, qui, peu de temps après la mort de Germanicus, de concert avec Julius Florus de

Trêves, parvint à soulever la Gaule depuis la Saône jusqu'à la Moselle, et sembla compromettre un instant la paisible possession des vainqueurs du monde. Les sculptures de l'arc d'Orange se prêtent à cette conjecture, nous aimons à le reconnaître, par des particularités nombreuses, que le mémoire de M. Lenormant relevait et faisait valoir avec une rare habileté; mais reste toujours celte question de style, qui est le gros embarras. Il ne s'agit plus, il est vrai, de iaire de l'arc et du théâtre d'Orange deux monuments contemporains. Depuis les premiers temps d'Auguste, époque présumée de la fondation de la colonie, et probablement aussi de la construction du théâtre, jusqu'à la prise d'armes de Sacrovir, il s'était écoulé plus de cinquante ans. Mais qu'est-ce qu'un demisiècle pour motiver de si profondes difiérences? Voici, d'ailleurs, d'autres témoins, d'autres termes de comparaison plus directs et moins récusables, qui soutiennent la thèse de M. Caristie : nous parlons des arcs de triomphe d'Italie, même postérieurs à Tibère. Quant à ceux qui lui sont antérieurs, et notamment l'arc de Rimini et l'arc de Suse, les deux seuls qu'on s'accorde à regarder comme érigés en l'honneur d'Auguste, ils ont un caractère de simplicité, de calme et de sobriété, qui les range dans une classe à part et les distingue profondément de l'arc d'Orange. N'en faut-il pas dire autant de l'arc de Titus à Rome, bien que déjà d'un demi- siècle plus récent? C'est à coup sûr de la sculpture délicate, de l'architecture élégante; mais que de parties lisses, comme l'œil se repose enciTj^e sur des fonds non brodés, que de contrastes bien ménagés, quelle discrétion dans ces profils ! Si nouspssons maintenant à l'arc d'Ancône, qui appartient

authentiqiiement à Trajan, ne le trouvons-îious pas moins convert d'ornements et d'mie ordonnance plus sévère qne Tare d'Orange? Il est vrai qu'à Bénévent existe un antre arc de li'iomplie également attribué à ce môme empereur, et que, sur les deux piles, depuis la base jusqu'à la corniche, on ne voit guère que bas-reliefs superposés; mais la disposition en est claire, régulière et symétrique. Pour arriver à quelque chose de plus surabondant et de plus surchargé que l'arc d'Orange, à une ornementation moins heureuse et moins pure, il faut descendre jusqu'à Septime-Sévêré, jusqu'à l'arc à demi enfoui dans le forum romain, au pied du Capitole. Là évidemment une certaine gaucherie se laisse apercevoii", la décadence va commencer. Nous sommes donc au delà de la juste limite où, par analogie, nous devons classer l'arc d'Orange. N'en peut-on pas conclure que c'est entre Trajan et Septime- Sévère, c'est-à-dire vers le nn'lieudu deuxième siècle, que tout naturellement et avec probabilité suffisante on doit croire qu'il a été construit^?

Il est une circonstance sur laquelle on n'a peut-être pas suffisamment insisté en étudiant cette question clnonologique; c'est l'ordonnance de l'édifice, c'est-à-dire sa triple ouverture,

* Nous pensons cependant qu'entre ces deux points extrêmes il faut se rapprocher de Tmjan plus que de Seplime-Scvèrc. Dans les basreliefs de l'arc {rOranf»;e, les combattants romains ont le menton rmé: il en est de même sur la colonne Trajane, tandis que, sur la colonne Antonine, les Romains portent la barbe longue. Celto observation de détail nous donne quelques doutes sur la version qL.i veut que l'arc d'Orange ait éfc consacré à Maic-Aurcle, car cet empereur est le premier qui ait porté la barbe longue, comme le témoignent ses bustes et ses niédailles,

170 ÉTUDES SUR L' il 1 S TOI H f; DP. L'A'RT

celle grande arcade llanquée de deux petits arceaux. Quel est le premier exemple, encore existant, de celte disposition? N'est-ce pas l'arc de Seplime-Sévère? Ni les deux arcs d'Auguste, à Suse et à Rimini, ni l'arc de Titus, à Rome, ni ceux de Trajan, à Ancône et à Bénévenl;, ni même celui d'Adrien, à Athènes, ne sont ainsi conçns. Ils se composent tous d'une grande et unique arcade. Les médadies, il est vrai, nous apprennent qu'à Rome, au forum de Trajan, Tare de triomphe était percé de trois ouvertures; mais nous ne pensons pas que la numismatique ni aucun autre témoignage fasse remonter pins haut cette innovation. Peut-être même est il permis de supposer qu'elle aura [iris naissance dans cette occasion solennelle. Ces trois portes, sans rien ajouter à la noidesse et à la vraie grandeur de rarchitecture triomphale, lui donnent plus d'am[)leur, plus de volume, pins de magnificence, et les architectes romains purent être conduits à ce raflinement par le désir de lutter avec les richesses de tout genre (jui peuplaient ce splendide forum, avec cette colonne aux ambi lieuses spirales dominant ces immenses portiques, dont les débris gisant aujounrhui sur le sol sont à eux seuls un fastueux spectacle. Cette façon nouvelle de disposer un ai'c de triomphe, celte grande arcade pour le prince, pour le triomphattîur, ces deux portes modestes mais commodes, ouvertes à la foule, c'était une double llatlerie à l'adresse des deux puissances qu'il fallait alors aduler, le peuple et l'empereur. Comjnent croire que, s'il eût existé, dès le rè;nie de Tibère, dans une colonie des Gaules, un arc de triomphe à trois ouvertures, le bruit ne s'en fût pas répandu dans l'empire; que, pendant près d*un siècle, per-

M0INlj]\1E]NTS AiNTÏQUES LVOUANGE. .171 sonne à Rome n'en eût fait quelque imitation, et que, sons Titus par exemyjle, on fût resté lidèle à la tradition de l'ancien [)lan et de l'arcade unique?

Quelle que soit la valeur de cette observation quelavuedu plan nous suggère, elle se fbrtiiie de toutes les raisons qu'inspire l'étude des détails. Voyez, sur chacune des deux façades principales, ce fronton qui surmonte la grande arcade ; comparez-le avec celui de l'arc de Uirnini : quelle inclinaison différente! comme le sommet du trimgle est ici plus aigu! et comme celle aspérité trouble déjà l'harmonie des lignes horizontales! Ce n'est pas tout : vous retrouvez ces frontons sur les façades latérales ; des honîons aux flancs d'un arc de triomphe, est ce là une donnée simple et naturelle? Et (jue dire de cette dépression de la corniche sur laquelle reposent ces IVontons, dépression qui l'ail i'ef.et d'une écliancrure, et qui est surmontée d'un petit plein cintre surbaissé inscrit dans l'intérieur du fronton? Enhn, que dire de ces modi lions des corniches montrant leurs panses au spectateur, au lieu de les appuyer contre le nu du mur? Quel nom donner à ces caprices? N'est-ce pas de la licence, ou tout au mouis l'oubli et le premier abandon du goût sévère et primitif?

Malgré tant de motifs de nous ranger à l'opinion de M. Carislie, il nous eût semblé juste d'attendre que M. Lenormant eût fait connaître la seconde partie de son mémoire, celle qui devait concerner le stvle du monument et les inductions (ju'il en tirait. Par malheur, nous doutons' qu'elle fût rédigée et que son fils puisse la mettre au jour. Aj)rès tout, la question de date et d'histoire n'est que secondaire dans l ouvrage de M. Garistie. Le véritable but, l'in-

172. ÉTUDES S R L'HISTOIRE DE L'ART, tcrêt principal de celte publication, c'est d'abord la restauration, puis Tappréciation, au point de vue de l'art, du monument d'Orange; appréciation comparative, qui prend pour base les principaux modèles que nous a légués l'antiquité. Sur ces deux sortes de terrains, on peut en toute assurance suivre notre arcbitecte. Il n'a rien négligé pour donner à son œuvre un caractère complet et définitif. Déjà nous avons dit avec quelle fidélité scrupuleuse il avait reproduit, dans ses moindres détails et sous les aspects les plus divers, l'état du monument, tel qu'il était en 1825, et tel qu'il est aujourd'hui. Plans à toutes les hauteurs, coupes dans tous les sens, élévation sur toutes les laces, détails mesurés et cotés, rien ne manque pour que le lecteur se rende un compte minutieux de toute l'opération. Quant à l'étude comparée du style et du mérite architectural de l'édifice, elle ressort d'un tableau synoptique où sont représentés, à la môme échelle, quinze arcs de triomphe.

On pourrait souhaiter peut-être que ce tableau fût encore plus complet, que ce parallèle s'étendît aux monuments de ce genre qui subsistent encore soit en Asie Mineure, soit en Afrique. Je crois même qu'en Europe, à Trêves par exemple, à Reims, à Saintes, à Besançon, on en pourrait trouver qui méritaient d'y prendre place. L'arc de Reims n'est pas d'un très-bon style, mais il a trois ouvertures, et celui de Saintes en a deux, ce qui est encore autrement rare. M. Caristie s'est attaché de préférence aux termes de comparaison les plus généralement connus. De son parallèle il résulte qu'au point de vue de la grandeur et de l'importance monumentale, l'arc d'Orange est le troisième de tous ceux qui sont

MOiNUMtiNTS ANTIQUES D OilANGii:. 177>

parvenus jusqu'à nous. Le plus grand est Tare de Constantin, puis vient celui de Septime-Sévère, puis enfin Tare d'Orange. Tons les autres sont incomparablement pins petits. Sons le rapport du style, les rôles sont renversés : les deux grands arcs romains le cèdent à Tare d'Orange, lequel, à son tour, est battu par les arcs d'AugusIe et de Titus, lutte avec ceux de Trajan, et l'emporte sur tous ceux que nous conservons en France. Une fois admise cette décoration envahissante qui s'étend sur tout le monument, on ne peut refuser son eslime au talent des sculptenrs; non-seulement le ciseau est fin, .hardi et parfois délicat, la pierre bien taillée et refouillée, mais il y a dans l'ajustement de tous ces groupes, dans la combinaison de ces trophées et dans la pose de quelques-unes de ces figures, beaucoup d'adresse, une grande habileté et de beaux restes d'un art pins ferme et plus concis.

Ce qui rehausse encore le mérite de cette publ'cation et en fait une œuvre peu commune à tous égards, c'est que l'auteur Ta entreprise, exécutée et terminée à ses propres dépens. Ces sortes de grands ouvrages, sur immense p qiier, avec accompagnement d'une cinquantaine de planches gravées sur cuivre, ont coutume de ne venir au monde que par le bon plaisir et la munificence d'un grand seigneur ou d'un gouvernement. M. Caris lie a été son Mécène à lui-même.. A peine quelques souscriptions de la direction des beaux-arts ont-ellci allégé le fiirdeau. La persévérance et la foi d'un artisto font d'un modeste patrimoine mieux qu'une liste civile. Et, eu. effet, ce n'est pas seulement à lare si bien restauré par lui qu'il a consacré son ouvrage; son zèle ne

m ÉTUDES SUU L HISTOIRE DE L'ART,

s'est pas arrêté à ce monumeiit qui lui est pour ainsi dire personnel; il a vu dans ccite même vdle, à quelques centaines de pas, un autre monument d'un intérêt plus grand encore, d'une conservation plus élonnante, plein de révélations curieuses, et aussitôt il a compris que son œuvre serait imparfaite s'il néj^ligeail ce monument, s'il n'en donnait pas une étude sérieuse et détaillée. De là une secondé pallie et pl'csqué lin second volume, oii ilous retrouvons la nîeme ililelligence de l'art et de l'antiquité, le même soin, la même exactitude de dessiti, et d'aiilres parallèles non moins utiles que les premiers, non moins féconds en rapprocheiftents instructifs. Nous ferons comme iM. Caristie, et parlerons, dans un chapitre à part, du théâtre d'Orange.

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