LE THEATRE
On peut visiter l'Itahe, la Sicile, l'Archipel, l'Asie Mineure, tout l'ancien monde grec et rortiain ; interioger les ruines des cinquante od soixante théîUri^s dont nous parlant (es Voyageurs ^ on n'en trouvera pas Un qui soit tout à la fois aussi imposant d'aspect, et aiissi utile à consulter que le
*■ Voici les noms dos villes où existent des restes do tliéâtres antiques : //^)rs^ (V Europe : liiodïctte, Miiet, Hiérapulis, .luzain, Boslra, Asperidus. Gubuia, Ephèsè, Slde, tralics, Myra, ï^asàra, Teluiissus,
MOINUMEMTS AISTIUUES D'ORAiNGE. 175 théâtre d*Orange. Par un hasard singulier, la partie qui, dans ces édifices, a le plus constamment soullert ; qui n'apparaît en général qu'à fleur du sol ; qui souvent même a complètement disparu, soit qu'elle lût sujette à plus de remaniements, soit que, dans cei tains cas, on ne la construisît qu'eji bois, la scène, remplacement occupé par les acteurs, le théàtie lui-même, à vrai dire, s'est ici conservé dans toute sa hauteur depuis la base jusqu'au sonmiet. On peut trouver ailleurs des gradins en meilleur élat ; la partie scmi-ciiculaire destinée au public, ce que nous appellerions aujourd liui l.i salle de spectacle [)roprement dite, n'est plus qu'un amas de ruines, rien ne subsisledes étages supérieurs, et, si les premiers rangs n'ont pas été détruits, c'est qu'ils sont assis sur le roc. La muraille, au contraire, contre laquelle la scène était adossée, et les constructions latérales qui la flanquaient de droite et de gauche, ce que les anciens appelaient lepo.si^cmmm, le proscenium et le parascenium^ sont restés debout comme par miracle. La masse tout entière en subsiste, il n'y manque que les revêtements décoratifs. Là, comme dans presque tous les monumenfs antiques, cette pallie délicate a été brisée, mulilée, dérobée ; mais les rares fiagments qui en restent permettent de la restituer dans son
Cnide, Stratonicée, Jassus, Rhodiopolis, Kyanca, Leto, Xanlhe, Pinara, Kadiaiida, Oinoanda, Ball)ura> Kibyra, Alexandrie, Cniculuni, Calama; eu Europe: Athènes, Délos, Mélos, Lacidémone, Mégalopolis. Maniinée, Ar«;os, Epidaure, Sicyone, Tliorîkos, Rlieniassa, Dramysi.us, Pella, Pola, 'Alaiina; Syracuse, Acrée, Ségeste, Tyndaris, Calane, Taorruina; Nora; tlierapylna, Lyllius, Goriina; Home, Pompci, Hercuianuni, Tusculum, Otricoli, Falèro, Euj^uhiuni, Fiésole, Anlinni, Fereutum; Sagonle ; Orange, Lilleboiino, Vaiognes.
ancien état sans grand effort d'imagination et sans abus de
conjectures.
Est-il besoin d'insister sur le prix inestimable d'un pareil moinnnent? Mettez de côté sa valeur archéologique, oubliez qu'il est peut-être unique au monde et qu'il sert à éclaircir un des points les plus obscurs, les plus énigmatiqnes de l'architecture des anciens ; il n*en restera pas moins au premier rang par le grandiose des proportions, la beauté de l'appareil, les dimensions des matériaux, la fermeté du style. Chaque fois qu'il nous est arrivé de voir et de mesurer des yeux cette immense façade, notre surprise a été plus grande. L'étonnenienl s'accroît quand on a la niémoii^e encore Iriiîche des monuments de F Italie, car il n'existe, même à Rome, qu'une seule œuvre de main romaine dont la grandeur soit plus imposante encore, c'est, à savoir, le Colisée. A[)rès ce géant des ampliithéàires on peut placer hardiment le théâtre d'Orange. Et c'est dans une chétive petite ville qu'on rencontre ce colosse î Contraste étrange qui ajoute encore, s'il est possible, à la grandeur de l'édifice.
Nous ne voulons pas nous arrêter aux questions que soulève cette disproportion entre le monument et la ville Orange, nous le savons, est bien déchue de sa primive importance ; sans avoir joué jamais un grand rôle, cette cité fut, pendant quelques siècles, autrement peuplée qu'aujourd'hui, ce qui ne veut pas dire qu'elle le fût beaucoup. A suivre le développement de ses anciennes murailles, dont la tracé est encore visible, on reconnaît que," même en ses meilleurs jours, le nombre de ses habitants n'était pas trèsconsidérable. Pourquoi donc lui avoir bâti, et avec un tel
MONUMENTS ANTIQUES JJ'OllANGE. 117 luxe, im théâtre de premier ordre, où plus de sept mille spectateurs pouvaient s'asseoir à l'aise? Puis, à cô(é de ce théâtre, pourquoi cette autre construction d'une étendue plus étonnante encore, creusée dans le môme rocher et se prolongeant hien au delà dans la plaine, vaste hippodrome dont on suit les débris et les substructions à travers les cours, les jardins, les caves des maisons, sur un parcours de plus de quatre cents mètres ? Dans la plupart des villes soumises aux Piomains, les courses de chars avaient lieu hors des murs, en plein champ : on bâtissait à la légère quekpies décorations, quelques abris et des gradins pour les curieux. Ce n'était guère qu'à Rome et dans quelques cités populeuses qu'on voyait au cœur de la ville des cirques permanents. Orange faisait donc exception ; son hippodrome était un monument aussi solide que spacieux, pouvant loger sous ses portiques vingt mille personnes pourlemoms^ Etcen'élait pas tout : un peu plus loin s'élevait un amphithéâtre, dont il ne reste que des vestiges, moins immense en son genre que le théâtre et l'hippodrome, mais où les places se comptaient encore par milliers ! Comprend-on que, dans cette modeste ville, on trouvât assez de spectateurs pour couvrir tous ces gradins? Il en venait, nous dit-on, du dehors : les Cavarcs, dont Orange était le chef-lieu, entraient en ville, à certains jours de féle, pour assister aux jeux et aux spectacles, et c'est en prévision de ces aflluences extraordinaires qu'on avait dû multiplier ces sortes d'édilices et leur donner ces vastes proportions . Mais les Cavares élait un petit peuple dont le
* Histoire de la ville (lOranfje, par M. de Gaspariii; in-12, 1815. — P. 87 et 88.
178 ÉTUDES SUR L'IliSTOlRE DE L ART.
tei riîoiie ne comprenail qu'urie partie des départenienls de Ja Drôme et de Vaucluse. Demandez donc aujourd'hui à deux ou trois de nos arrondissements d'envoyer vingt mille âmes à des courses de chars, et non pas une fois par hasard et à de longs intervalles! Ou ne bâtit des cirques et des- théâtres comme ceux d'Orange (jue pour s'en servir fréquemment. Piicn ne fait mieux senlir combien la Gaule impériale différait profondément de notre France que celte part démesurée donnée nux divertissements publics. La prenjièie alfaiie de la vie était alors évidemment de se réjouir les yeux. Remarquez qu'autour de ces Cavares. chaque peuplade, chaque ville, pour ainsi dire, était pourvue, prestpie aussi bien qu'Or;mge, de ce genre d'établissement. Vienne, Yaison, Arles, jNîmes, avaient des arènes célèbres ; celles d'Arles et de Nîmes sont même encore debout, et le théâtre d'Arles, doWi \e proscenium est en partie détruit, mais dont 1 enceinte existe, et qui, dans ses substruc tiens, nous a conservé des tiésors, était, à deux ou trois mètres près, aussi vaste que celui d'Orange. A moins de supposer chez les architectes romains un tel di'faut de coup d'œil et de calcul, que ces immenses salles fussent toujours à moitié vides, il faut donc reconnaîti e que les possesseurs de la Gaule, pour amollir ces populations, leur avaient inspiré systématiquement une fièvre de pl:iis.irs dont nous n'avons aucune idée, quelles que soient notre futilité et notre pente à nous distraire. Mais, en poussant les gens à s'amuser ainsi, ôrt s'engage à les nourrir. Paneni et circenses sont deux mots nécessairement liés ; l'un ne pouvait aller sans Tautre, ])as plus à Orange qu'à Rome, Sans travail, rien ne vit en ce uionde. Le précipice
allait donc se creusant : ces édifices énervants, tout en prêtant secours au système impérial, étaient une des causes de son inévitable chute.
Peu importe, après tout; ce ne sont pas ces questions d'histoire que nous voulons traiter i' i. Prenons les choses telles que nous les voyons, et n'expliquons que notre monument. Nous sommes en face d'un théâtre dont le mur de façade est au moins aussi haut que le palais Ricardi ou le palais Strozzi à Florence, et qui n*est guère moins long que le palais Pitti. Si nous allons chercher si loin nos termes de comparaison, c'est qne nous ne connaissons pas de monuments qui, abstraction faite des détails, donnent mieux l'idée du théâtre d'Orange que ces grands palais florentins. Là aussi tout est sacrifié à la fierté, à la grandeur des lignes. Ils ont cet aspect rude, imposant, formidable, qui vous frappe à Orange, lorsque vous débouchez sur la place du théâtre. Pour prendre un autre exemple plus proche et plus connu, cette façade est une fois et demie ^ plus longue que l'arc de l'Étoile à Paris, et s'élève presque au niveau de la grand-e corniche qui supporte l'attique si lourdement ajouté à ce massif monument. Elle a donc plus de deux fois la hauteur des plus hautes maisons de Paris*.
Était-il nécessaire qu'elle fût aussi gigantesque, et tous les théâtres antiques avaient-ils extérieurement celte tournure de forteresse? Deux choses devaient modifier sensiblement et la sévérité et même la hauteur du thi'âtre d'Orange : d'ab ;rd
* Pour plus d'exactitufle, il faudrait dire îine fois cjL un tiers. L'arc de l'Étoile a 44™ ,80 de longueur, et le tlicàlrc d'Ornnoc 103"', 45. 2 Sa hauteur est de 56 moires.
180 ETUDES SUR L lilSTOlUE DE L'ART, il était précédé par un portique ou promenoir qui mascjuait t )iit le premier rang d'arcades et coupait par une forte saillie fiorizontale les lignes verticales de la façade. Ce porlique, selon toute apparence, se continuait, à angles droits, sur les quatre côtés d'une vaste place, et formait un forum. On n'apercevait donc le théâtre que par-dessus toutes ces colonnades; il les dominait avec majesté sans paraître les écraser. En second lieu tout semble démontrer, et M. Caristie en donne d'évidentes preuves, que les assises supérieurés et la dernière coriiii be de cette façade ont dû être ajoutées après coup. Cette surélévation sera devenue nécessaire lorsque, par un raffinement dont la date ne saurait être exactement* connue, on aura pris l'envie de garantir les acteurs contre la pluie et le soleil par un abri permanent, c'est-à-dire par un toit, tandis que, dans la construction primitive, ils ne devaient être protégés, comme les spectateurs, que par un simple velarmm.
L'existence de ce toit jeté sur le proscenium d'Orsinge est attestée par les parois des murailles latérales qui en portent encore la (race parfaitement visible, de même que la ligne du toit du portique est imprimée, pour ainsi dire, sur les pierres de la grande façade. Les anciens étaient-ils donc dans l'usage de construire sur la scène de leurs tlîéâtres une couverture à demeure? Vitruve n'en fait pas mention : c'est une question qu'aucun texte n'a résolue jusqu'ici et qu'on ne peut éclaircir par l'étude comparée des monuments, puisque le petit nombre de théâtres où par exception le jiroscenhim s'est conservé, tels que ceux de Pompéi, d'IJerculannm, d'iEizuii, <,le Taormina, ne s'élèvent au-dessus du sol qu'à moitié
MONUMENTS ANTIQUES D'ORANGE. 181 tout au plus de leur ancienne hauteur. Or ce sont les parlies snpéripures qu'il s'agirait ici d'intprioger. Seul le théâtre d'Orange est donc en mesure de nous rénonrire, seul il nous montre lél'Hjilion complète d'un proscenium, et cet exemple unique constate qu'un toit a existé.
Queltjue [)iéi ieux (|ue soit cet exemple, il ne fuut l'invoquer qn'.ivec circonspeclion. Ne serait-ce pas une exception plutôt qu'une règle, puisque le toi! d(jnt il s'a'^it parait n'avoir été conçu et exécuté que postérieurement à la construction primitive? Selon toute a[>parence, dans les climats les plus favori és, en Grèce, en Asie et même en Italie, l'idée n étail pasvennedecompl cpier la Ci^nslruvX'iou dviprosceniinn par réîablissement d'im toit. En Gaule même, on avait d'àb >rd inipoi'té piu'cment et simplement Tusa^^e méridional, ju-qu'à ce (pie rinconstauce des saisons fut venue commander des précautions particulières et imposer un pt ifectionnem^nt qui n'était pas d'exéculion facile eu é^ard à la dimension de l éditice et à l'étal des arts mécani jues chez les anciens.
M. Caristie, san> se perdre en vaines conjectures, sans agiter la question de savoir s'il a existé hors des Gaules des théâtre- dont la scène lut couverte, s'attache seulement au monument c|u'il étudie; il y voit la trat'e d'un toit, et aussitôt il clit'rche à se rendi'e com[>te de 1 effet qut* ce toit devait produire, des moyens mis en usaiie pour 1 établir et le consolider, et à qui lles condition^ il pouviiit garantir la scène sans que, d'aucun point de la salle et sur aucmi rang de gradins, la vue du théàti e en fût interceptée. Cette qut ^tion de (a couverture du proscenium lui inspire une dissertation pleine d'intérêt^ et très-concluante, à notre avis. Non-seu émeut il
expose ses conjectures, mais il les réalise dans une restauration graphique où sont indiqués tous les déiails d»' la charpente qui composait le loit, le re vêtement présuu é de cette charpente et l'effet géncial de la scène surmonlée de cette espèce de grand auvent ?ans supports appai enls du cô é du public, et ne prenant ses point> d'appui que sur le mur du postcenium etcoiitre les deux murs latéraux du parascenium. Les eaux se dirigeaient contre le parement intérieur du grand mur de façade ; là elles s'échapp.iieut piir une foule de petites ouvertures encore exi>tant('s, praliquéfs à travers les pierres d'un gros bandeau saillant, fusant o fice de ^joulhère. Il neige rarement à Orange; sans cela cette combin.ison aurait pu donner lieu à de graves iuconvéuieut>; ou ne conçoit même pas comment les plu es loi renti Iles du Midi pou va eut s'épancher assez rapidement d'un toit diri^^é de la sorte et aboutissant à une muraille.
De iios jours on eût probabl(ment cherché quelque autre proi édé-. Ces ( harpenies en fer, avec lesquelles nous sus|)endons sur nos halles ou sur nos gares de chemins de fer des berceaux si hardis et de si grande portée, auraienf permis de jeter sur cet immense vide du proscenium conmie une arche de pont recouverte en feuilles métalli(jues, et s'acculant, de chaque côté, aux massifs du parascenimn. De celle façon le toit aurait eu deux pentes, les eaux se seraient (hvisées et auraient abouti à deux cliéneaux très courts, pouvant par conséquent être très-inclinés et débiter en un clin d'œil de grandes masses d'eau par deux fortes gargouilies. Ces resr sources de la métallurgie moderne qui, f)our nous-mêmes, sont encore d'un usage si récent, manquaient comj^létement
MOISUMExNTS ANTIQUES D ORANGE. 185
aux anciens, bien (|u'à d'autres égards ils fussent profondément versés dans Part de manier les métaux. Us faisaient eu ce g'enre des (ours de force qui nous confondent d'étonnement. Ils ontconvert des rotondes colossales et dantres gi ands vaisseaux sans points d'appui visibles, grâce à des arlificcs soit de maçonnerie, soit de cbar pente, qui seraient anjonrd'iiui ruineux ou impossibles. Ainsi, ponr établir ce toit du pjvscenium d'Onnige, ils n'avaient i ien épargn;\ Il fail lit Télever à plus de 50 mètres du sol alin que. des gradins les plus hauts, la vne plongeât jns(|u'au fond de la scène. Dès lors on ne pouvait songe r à aucune espèce de sup})ort veilical : des colonnes, même corinthiennis ou cumjO>ites, hautes de 30 niè(res, auraient, par leur diamètre, encombié tout le devant de la scène; et les fuseaux gothiques eux-mêmes, eussent-ils été inventés, n'auraient pu être admis, puisqu'il falr lait, avant tout, éviler les obstacles, si minimes qu'ils pussent être, entre la scène et les spectateurs. Force était donc de f.ibriqner une charpenle d'un genre tout pariicnlier, ^orte de grand levier qui pùt tenir te toit [lour ainsi dire en suspension. Cette char|ienLe consistait en vingt fermes disjiosées et inclinées à peu près connne ces grues à iarge base et à col allongé, avec lesquelles on charge et décharge les navires. Les fermes avaient le pied encastié dans la miiconnerie du grand mur de façade, passaient an-dessu^ du niui' de scène arasé à cet effet sel )n rinclinai^on que dev; it avoir le loit, s'appuyaient sur ce mur comme sur un chevalel et se pi oloiigeaient ensuite dans le vide, de manière à couvrir toute la superfn ie de la scène, jusqu'à l'orchestre. Pour que cette combinaison fut d'une solidité à toute épreuve, il ne suffisait pas qu'on eut
18i KTliDES SllU L'HISTOIRE DE L'ART,
composé chaque ferme d'énormes madriers fortement reliés et assemblés, et que le mur de scène offrît mi point d'appui inébranlttble, il fallait que ces madriers rencontrassent à leur base dans le mur de façade une invincible résistimce; or c'était pour obtenir ce ré>ullaf, pour charger le pied des .'érmes d'un poids supérieur au fardeau qu'elles devaient porter, que le mur de façade, déji d'une belle hauteur dans l'origine, avait du être surélevé de plusieurs mètres lors de l'élabh'ssement du toit. Grâce à cette snrélévation, on peut dire que chaque ferme était comme emboîtée dans une sorte cle l ocher factice. Aussi jamais ce toit ne serait tombé de lui-même, le feu seul était à redouter pour lui, et c'est en elfet le feu qui l'a détruit; à la couleur rougeâtre et à l'aspect calciné des pierres auxquelles il était adossé on voit qu'elles ont dû subir l'action d'un violent incendie. ^
Ces vingt niches colossales au sommet de cette haute muraille étonnent tout d'aboid, quand on visite ces ruines. On se demande à quoi pouvaient servir ces grands enfoncements, et quelles statues on pouvait y cacher. Puis, quand on a compris l'énigme, quand on voit quelle masse de cliai pente était logée dans ces creux pour soutenir une toiture très-longue, à la vérité, mais très-étroite, on trouve un peu démesurée la dépense de foi'ces pour le résultat obtenu. C'est une vraie machine de Marly, qu'une charpente ainsi conçue. Toutefois, il faut y regarder à deux fois avant de condamner une œuvre des anciens; ils prennent des précautions et pensent à des choses qui souvent nous échappent. Ce système de grues se prétait seul à un toit ainsi relevé ; et pii sait si cette forme de visière renversée n'était pas plus favorable à la voix, et ne
HOlMJMElNTS ANTIQUES D'ORANGE. 185 renvoyait pas plus vivement le son à ces gradins supérieurs, si éloignés de la scène, qu'un cinlre dans le genre de ceux qui couroinient nos théâtres modernes?
Nous ne nous sommes arrêté à cette question de couverture, que parce qu'elle est particulière au théâtre d'Orange, et lui appartient pour ainsi dire en propre; mais combien de problèmes d'un intérêt plus général vieiment nous assaillir à l'aspect iV un proscenium antique! Les différences l'on damentaîes qui nous séparent des anciens, les disparates des deux civilisations, des deux littératures, des deux théâtres, se montrent là plus au vif et en traits plus saisissants que dans les œuvres mêmes des poêles dramatiques, mieux conservées pourtant que la plupart de ces ruines. En lisant un chefd'œuvre, on oublie malgré soi, on n'a pas bc>oin de savoir djus quelles conditions il était récité; à quelle distance du public, dans quel espace, devant quel genre de décorations les acteurs rertîplissaienl leurs rôles. Ces circonstanc es matérielles s'effacent, à la lecture, devant le pur attrait de la poésie, devant ces beautés éternelles qui appartiennent à tous les tem|)s, que sentent tons les cœurs, que comprennent tous les esprits, qui n'ont, pour ainsi dire, ni costume, ni date, ni pati'ie Mais^ si vous mettez le pied sur le sol même où ces vers ont jadis retenti, non plus comme œuvre d'art abstraite, mais comme partie intégrante d'une action dramatique soumise à certaines lois, ces lois, ces conditions, ces accessoires de la pensée du poète, vous apparaissent et s'emparent de vous. Ce qui, tout à l'heure, n'élaii qu'au second plan, passe maintenant au premier; ce ne sont plus les côtés analogues et presque identiques des deux systèmes dramatiques qui vous charment
180 ÉTUDES SUK L'illSTOIUE DE L'AKT.
et VOUS attirent, vous êtes frappé surtout des différences.
nieri, dans un Ihéàtre antique, ne coutrarie aijtant nos idées et nos habitudes que la forme de la scène. Elle était, comme on sait, prodigieusement large par rapport à sa profondeur. Au Ihéàlre d'Orange celte largeur est de 66 mètres environ, et la profondt^ur de 12. La même différence existe, à peu de chose près, partout où le proscenium est assez conservé pour qu'on |:)uisse le mesurer. Ainsi la règle antique était de faire la scène de cinq à six lois plus large que profonde , chez nous, il n'est pas un théâtre dont la scène ne soit au moins deux fois plus profonde que large, et cette proportion est souvent dépassée.
Voilà une différence- radicale, qui ne pouvait manquer d'avoir des conséquences. Cette manière di métralement opposée deeoncevoir la structure delà scène devait se reproduire dans l'action dramatique elle-même et dans le mode de repré- SQutation. Pour bien se figurer ce qu'était la scène chez les anciens, on n'a qu'à regarder ce qu'il en reste che z nous, lorsque la toile e.-t baissée L'espace compris entre la rampe et le rideau d'une part, et d.; l'aulre entre les loges d'avant scène, voilà, toule propor tion gai dée, ce qui correspond à la totalité d'un proscenium aniique.
Dès lors, il va sans dire qrie tout effet de perspective, nonseulement dans les décorations, mais dans la position des acteurs et des chori>tes, devenait impossible. Chez nous, la mise en scène est toujours calculée dans le sens de la profondeur, elie veut être vue de face; chez les anciens, elle procédait dans le sens opposé, et, par conséquent, de profil. Nous cherchons à montrer les choses en ronde bosse, pour ainsi dire ;
MONUMENTS ANTIQUES D ORANGE. 187 les anciens les faisaient voir comme en bas-relief, se conformant an peu de profondeur et à la forme allongée de l'espace où ils agissaient. Lorsque plusieurs acteurs sont réunie sur nos tlii'âtrcs, il y en a toujours (pielques-uns légèrement en arrière des autres ; ils s'étudieni à former des plans distincts, et, si les chœurs sont nombreux, ils se divisent en groupes, s*éclieloimaut et se multipliant aux yeux des spectateurs par une sorte d'effet de raccourci. Ces ralfinements artilicit ls étaient iuterdits aux anciens. La scène tout entière s'étalait sou> les yeux du public; elle était sans mystère pour lui ; il en voyait le fond à quehpies pas au delà de Torcliestre; il distinguait tous les cborisies et les passait en revue un à un. On ne pouvait donc le tromper ; on n'était pas eu mesure de lui faire croire, soit à une profondeur dlimilée des lieux où se passait l'action, soit à un nombre de persomiages plus grand qu'il n'était en effet. Les décors, dans ce genre de théâtre, étaient em[)l()yé^ plutôt à ti're de renseignements que comme moyens d'imilation. Au lieu de poser une alfii he, un écriteau disant: ici est jm palais, uil temple, une place publi(jue, nous sommes Hir le mont Cithéron, ou sous les murs de Thèbes, ou ajustait sur le proscenium^ à certaines places convenues, des toiles sur châssis, de véritables décorations, très-habilemenl peintes, mais tout autrement combinées que nos décorations modernes, et n'ayant assurément pas la prétention de transporter mai^iipu'ment le spectateur devant les lieux eux-mêmes qu'on voulait fiiiurer. Quant aux effets de scène, du moment qu'ils ne pouvaient être que parallèles et non perpendiculaires à l'orcbe^tre, ils ne consistaient guère que dans les évolutions du chœur, sortes de processions ou
188 ETUDES SUR L'HlSTUiHE LE L ART.
cortèges qui défilaient sur la scène de droite à gauche ou de gauche à droile, descendaient quelqui fois dans l'orchestre, et, aj>rès yavon^ serpenlé, rem niaient gravement à leui place. Ces promenades, entremêlées de dan>es et de chant, étaient de vraies cérémonies d'origine religieuse; elles n'avaient pas le caractère que nous appelons aujourd hui théâtral : ce n'étaient pas des simulacres, c'étaient des réalités. En un mot, le principe de la mise en scène esl chez nous l'il!u^ion ; chez les anciens c était la convenlion; on n'y simulait ])ms la vie réelle ; le public acceptait qu'on lui représentât les choses suivant un certain rite convenu.
Faute de léfléchir à toutes ces conséquences de la configuration du proscenhm antique, on [lourrait, en lisant Vitruve, commettre une méprise et .ittacher un sens modeine aux décorations dont il pai le à deux endroits de son livre ^ On est d'abord tenté de voir, dans les irigones^ ('es coulis-es à trois faces tournant sur pivots, comme il en existe diins (|uelques-uns de nos ihéàlres qui n'ont pas de r/moî/s prolonds, et qui veulent exécuter des changements à vue. Mais Vitruve lui même a soin de nous détromper en indiqnanl quelle place occupaient ces machines et quel en était le nombre, il y en avait trois en (ont dans chaque théàire, et elles étaient posées lansle fond, ou, pour mieux dire, en dehors de la scène, un 02n en arrière de ehacnne des Irois portes qui, en vertu d'une iè-;le invariable, fidèlement observée au théâtre d'Or.inge, devaient être percées, au fond du proscenhm^ 'lans la grande muraille faisant face aux spectateurs, l\m\ que
* Chap. Yji et viii.
MONUMENTS ANTIQUES D'OKANGE. 180
moiiuiiieiitales et de dimensions plus qu'ordinaires , ces trois portes, relativement à l'immensité du mur de scène, ne paraissaient pas grandes, et c'était seulemeni par ces trois ouvertures qu'on entrevoyail lestrigones. Les peintures fixées sur ces machines étaient d'un caractère différent sur chacune de leurs trois faces, et, lorsque l'action comportait quelque métamorphose, l'apparition subite d une divinité, ou tout autre changement instantané, les trigones tournaient, et un aspect nouveau se découvrait aux spectateurs à travers l'ouverture des trois portes.
Ainsi, chez les anciens, les décorations, à vrai dire, étaient reléguées hors de la scène, sur la limite du proscenium et du postsceniiim, dans cette parlie du théâtre où se place aujourd'hui Facteur qui parle à la cantonade. Ou ne les admettait pas sur la scène elle-même. La scène était un lieu banal, un terrain neutre, sans caractère délerminé, unesorlede parloir public oi^i les acteurs, armés de poi te-voix sous forme de masque, récitaient et jouaient leurs rôh'S. Elle était richement ornée, mais sa décoration était réelle et non pas simulée, sans loilesni peintures, décoration de marbre, de bronze, de statues, de colonnes, indépendante de l'aclion, fixe et toujours la même aussi bien pour la tragédie que pour la comédie ou pour la pastorale. C'est là une |)articulariié qui n'est ni moins notable ni moins contraire à nos habilud' s modca'nes que la contiguration large et sans profondeur du proscenium. On peut même dire qu'elle caractérise encore plus fortement et met en plus grande évidence ce que nous avons appelé la base conventionnelle, ou, si l'on veut, le principe idéal de l'art dramatique des anciens. Chez nous, les murs de scène sont
100 ÉTUDES SllU i/lllSlOlRi: DE L'ART,
destinés à n'être jamais vus : ils sont hideux, malpropres, à peine crépis; qu'imporle? l'illusion va les rendre beaux; des toiles, des châssis en feront des palais, des sites enchanteurs. Chez les anciens, c'est le contraire. Qui songerait à cacher ces muraille^? N'est-ce pas sur elles qu'est concentrée toute la richesse, toute l'élégance, toute la perfection archite turale du monimieni? Le proscenium gsi à la fois un pal ris , un temple et un musée. Séjoin^ splendide de !a poésie, sa parure est inaltérable. Quoiqu'il arrive, quels que soient les péripéties, les accidents du drame, rien ne changf^, rien ne renouvelle celte décoration. Le public l'accepte ainsi, c'est chose convenue entre le poëte et lui. Pourvu qu'on lui fasse voir, à travers ces Irois portes ouvertes, les ti igoiies indicateurs, radones explicatas, comme dit Yitruve, poiu-vu qu'en un coup «l'œil il ait compris de quel genre est la pièce, tragique, comique ou satirique, et qu'il sache à peu prc> en quel pays on le transporte, il n'en demande pas davant ige ; il a la dose d'illusion qu'il lui faut, et se livre sans résistance et sans raisonnement aux fictions qui se jouent devant lui, s'y associant pai' la pensée avec autant de foi etdlabandon que s'il était déduit parmi trompe-l'œil matériel.
Plus les peuples ont d imagination et de fraîcheur d'esprit, moins ils demandent à leur théâtre un système de décors rigoureusement imilatifs. Voyez les enfants ! Ils se figuient ce qu'iN veuKn/> voir; ils transforment tout à plaisir; un hàton sur l'épaule, et les voilà soldats ; un bâton qu'ils enfourchent, les voilà cavaliers; ainsi des peuples jeunes, ils ont les yeux dociles et complaisants. Pour se passer de nos décors uiodernes, il faut ou la jeunesse, ou le ralfinemeiit cfe Fesprit,
MONliMElNïS ANTIQUES D'ORAiNGE. l'Vl
Dans nos salons, dans nos châteaux, on joue la comédie, on la joue sans coulisses et sans toile de fond ; un simple paravent f;iit r. ftaire. C'était un paravent de marbre que la décoration du proscmium antique.
Est il besoin d'insister plus longtemps pour démontrer à nos lecteurs en (juelle estime il faut tenir et les magni(i(|ues restes du ibéàtre d'Orange, et l'ouvrage de M. Caristie (\\\\ les rcpro luit si bien. Les questions qui naissent de ces ruines ne pouvaient être ici qu'à peine ei'tleuiées par nous : ell-sdemanderaieni une étude plus complète et pins approfondie. L'obser vation archéologique, en s'associaut soit à riii loire, soit à la ( ritique littéraire, peut rendre, de nos jours, des services inattendus. Ede peut exhumer des jalons dont l'autorilé évidente redresse les eirenrs les mieux accivdilées. Parmi les questions qu'elle a missijude nijeunir ainsi, il n'en est pas de plus ft condeque celle du tliéàlre et surloul de la scène antique. Nulle part, nous le répétons, on ne saisit aussi bien sur le f.iit re>prit et les dilleren -es des temps modernes et de Tantiquilé. Di'jà, sur ce sujet >i peu connu, nous avons vu, depuis douze ou quinze an<, enlrepreiidie d'importants travaux, des reclier( lie> habiles, particulièi ement en Allemagne et en Angleterre. M. Siraek à Berlin \ M. Fied. Wiese!er à (jOitingue, MM Charles Bar rys et Falkener, à L >ndre.^, les uns au j oint de vue tLéurique, les autres dans de simples notes et croquis de voyage, ont pas.>é en revue laplu-
* Das altfjriec.hische Theatergebàude nach sàimnt lichen bekamteu ûberresten dargedellt auf ntun Ta/eln, vou J. II. Straclt. Pooidam, 1843, in-t'olio.
192 ETUDES SUR L'IilSTOIHE DE L'AUT.
part des théâtres dont il subsiste quelque trace ^ Après tons ces ouvrages d'un iiit('^ret ^^énéral, on aime à pénélier dans Ja raonograpkie de M. Carislie. 11 y a sans doute un ^rand profil et de vives lumières à comparer beaucoup de monuments, mais les patientes investigations circonscrites sur un seul point ne font pas moins avancer la science.
Presque tous nos voisins, par un attrait bien naturel, s'attachent de préférence aux monuments de Grèce, de Sicile ou d*Ionie. C'est là qu'est la vraie source de la poésie théâtrale, c'est là qu'ils vont chercher Tidée mère du théâtre. Rome, de son propre aveu, n'avait ni le ^êni^ dramaiiniie, ni le goût des représentations littéraires; il lui falhvit des jeux moins délicats. Aussi les théâtres romains, bien (jue copiés ou peu s'en l'aut sur l« s ih'àlres grecs, et ne'se perme ta t que des moililications archit' Clurah s à peine appréciables, semblent, il faut le reconnaître, avoir perdu quelque clio>e de leiu' valeur intellectuelle et poétique; on les dirait sans vie, sans âme, sans esprit; ils ont Tair de ce qu'ilssont, de co|)ies. Il ne tant donc [)as s'étonner de la piédilection tout hellénique desérudils d Allemagne et d'Angleterre. Nous nous permettons néanmoins de leur recommander noire théâtre, quoique romain et même provineial. Une conservation si prodigieuse, des dimensions si colossales, rachèt 'ut lariicment, ce nous semble, son péché d'origine. Ou peut nous l'envier,
* Nous ne devons pas oublier qu'en France non-seulement Mazois, dans ses Études sur Pompéi, mais Abel Blouei, co rjnie membre de la commission scientifique ne Morée, et M. Texier, clans ^es Études sur VAsie Mineure, ont relevé et d<ssiné un grand nombre de théâtres antiijues, et conlribué, pour leur part, à en laciliter l'élude.
MOINUMEINTS ANTIQUES D'OKANGE. - 193 mais non lui refuser d'être le type le plus rare., le plus précieux, le plus con)[)let, que puisse, eu aucun pays, consulter ran liéologue ou I an liit cte jaloux d'étudier à l'ond un proscenium antique. Nous ne i é|)ondons pas «pie le plancher de cette .scène n'ait jamais été profané, que les é« hos de ces murailles n'aieni jamais lépélé que des vers de Piaule et de Térence, ou seulement de Sénèque le Trajiiipie. Si, même à Rome, et dans le sièrie d'or, Horace élait forcé de confesser que, pour faire accepter à ses compatriotes deux actes de poésie, il fallait leur donner comme intermède nécessaire, c mmerrcréation oMi;^ée, ou la danse de Tours ou des com.batb à coup? de poing,
Media inter cnrmina poscunt
Aut ursuiïi, aut pugiles
combien, dès le deuxième et jusqu'au cinquième siècle, combitn de baleleurs et d*i^nobies parades n'aura pas vue cette scène d'Orange! sans compler qu'elle élail desliuée plus lard à I ien d'autres profanations. Lorsque Milliu la visitait, en 1807, il ne Irouvail pas d'expression pour pe indre son iudignalion à la vue de ces belles ruiues transformée s en inlecle prison. Les immondices vergées pijr les prisonniers formaient, le long des pierres, des sillons dégoûtants, et, dans l'iiuérieur même de la srène, dans Torches! re et jusque sur les ^M'adins, on voyait des amas de maisons, d'étables, d'écuries, plus repoussantes les unesque les autres, vrais bouges où croupissait
* Epîstolarum lib. lî, epist. i, v. 186.
tonte une population au milieu des bestiaux, des porcs et du
fumier.
Chose étrnnge! c'est ponrlant ce cloaque qui a sau\é ces nobles murailles. Inhabitées pendant douze siècles, elles se seraient écroulées; ni l;i solidité de Tappareil, ni la grandeur des matérianx ne lesauraienl préservées; eîies seraient devenues une carrière de pierres à l'nsage de tons les habitants delà ville et des enviions. En s'en>par;int, comme d'nn rem- ♦ pait tout lait, de l'enceinle et des mnrs du théâtre, en y planlani ses huttes, celte colonie dégueniliée l'a f)rise sous sa garde. Tristes délénseur s, il est vrai, qui creusaient et taillairnt dans ces voùles ch icim à qui mieux mieux. M.»is, s'ils ont dégradé le momiment en détail, ils l'ont conservé dans sa masse, en lui donnunt un caractère d'utilité, en le faisant respecter à titre» de propriéiiiiros. C'est à ce même «icnre d'usurpation et de [iroteclion (]ue nous devons le saint et de nos aiènes d'Arles et de Ninies et de Tare d'Orange lui-même. Si Raymond de Baux n'avait pas eu l'idée de hisser sur c s trois arcades les créneaux de sa forteresse, il n'en resterait plus trace aujourd'hui.
Grâce à Dieu nous donnons maintenant à nos antiquités nationales un autre genre de sauvegarde. C'est en le> dégageant que nous les protégeons, en les garantissant de tout conclact [)ro''ane et im[.rndent,.en pan-ant leurs blessures, puis en les confiaiil à la protection de l.i loi et de la vénération piibli|ue. Elles parviendront ainsi, espérons -le, jusqu'au plus lointain avenir.
Nous sera-t-il permis de rappeler, en termmant, qu'il y a vingt-quatre ans, en 1839, les trois plus beaux peut-être de
MONUMEiNTS ANTIQUES b'OUAÎNGE. 195 ces débris d'architecture antique qui font la gloire de nos départements du Midi, le théâtre et rampliilliéàtre d'Arles, et le (héâire d'Orange, étaient encore couverts et eutcombrés de ces ignobles masures, de ces populations parasites dont Millin demandait à grands cris ^expul^ion, il: y a tout à l'heure soixante ans. Ce n'était pasœuvr^ facile que de s'en débarrasser. Les acquisitions amiables se succédaient si lentement, et les prétentions des vendeurs faisaient de tels progrès, qu'en suivant cette voie, à peine aurait-on pu tout expulser au bout d'un siècle; un déblayement complet passait presque pour une utopie. Grâce à une heureuse application du principe de l'expropriation pour cause d'utilité puldique, appUcalion la plus légitiine à coup sûr qui se puisse imaginer, en peu d'années, dès avant 1848, tout était balayé, tout avait dis[)aru : ces vieux murs romains revoyaient enfin la lumière et pouvaient être étudiés librement.
Cet inappréciable service rendu à la science, on le devait d'abord à la sollicitude d'inie administration qui comprenait le prix de tels trésors et qui avait eu le bon espril d'en commettre la garde, et, pour ainsi dire, la gestion, à une réunion d'hommes compétents, à une commission régulièrement consultée, et, ce qui est assurément {)lus rare, écoulée avec la confiance la plus constanle et la plus absolue. M. Caristie était un de ces hommes. Comme membre de ceKe commission des monuments historiques, il eut la salisfaction de contribuer plus que personne, par ses avis, par ses rapports, par d'aclives inspections, au déblayement d'abord, puis à la consolidation de ce proscenium d'Orange, sujet constant de ses études et de ses admirations depuis près de quarante années.
11 ne lui restait plus, au (erme de sa carrière, qu'à élever luimême sou monument, eu rassemblant et en sauvant de l'ou- Ijli les croquis, les dessins, les souvenirs de sa jeunesse. Ce bonheur lui a été donné ; il a pu mettre la dernièi e main à ce bel et consciencieux ouvr.i^^e qui résume sa modeste vie, et qui assure à sa mémoire un vrai titre d honneur.