‹ Études sur l'histoire de l'artChapitre 21 sur 26 · SOR LES ORIGINES DE L ART MODERNE · texte numérisé non relu

SOR LES ORIGINES DE L ART MODERNE

ETAT DE l'art AU QUATRIÈME SIÈCLE

Pour qui veut s'initier soit aux secret^> de l'arcliéologio clirélieniie, soit à riiisfoire de l'an modorne |)ris à son arigineet dans son vrai berceau, il n'est point de guide pins sûr, point de niei leiu" texle à corisidter, que les mosaïques encore en partie conservées dans que'ques églises d'il. die. On en voit à Ravenne, à Venise, à Florence, à Miian, à Palerme; on en voit nolamment à Rome. Plus de trente églises romaines possèdent des parois entières de ces précieux revêtements. Sans

être exemptes de restaurations partielles qui les allèrent sur quelques points, les nios.iïques de lîorne sont presque toutes en état de conservation, (Tune autlienlicité liors de douie ; et, comme le hasard a permis que les églises dont elles couvrent en partie les murailles aient été ha ies et décorées à dessiècl-es divers, nous avons là, d'âge en à^e, peuplant près d'un millier d'armées, une suite à peine interrompue d'inappréciables documents.

Pen de gens cependant, peu d'aï tistessurtout, ont, jusqu'Ici, donné grande attention à ces sortes de peintures. l! y a tant de choses à Rome qui parlent à l'espr it tout en charmant ks yeux, qu'on rte s'arrête guère dev.int ces œnvies un peu rudes, souvent presque barbares, bien que loujouis grandioses, et même belles quelquefois, an iiioins de s!yle t l de senlirrient. Ces œuvres-là ne semblent laites que poui' Tnsage des savants, et en e.fet les savants seuls en ont jusqu'ici tetui compte, ceux-là siu toul qui de tout temps ont cnlti\é avec le plus d'ardeur l'archéologie chrétienne, le> savants italiens. Bosio, Boldeiti, Aringhi, et, plus que tous les antres,' Ciampini, ont décrit et commenté un eei tain non.bf ede ces mosaïques, sans autre desssein toutefois que d'en expliquer le sens, d'en dévoiler- les mystères symboliques et dVn délei miner la d «le et l'origine soit au moyen de documents écrits, soit à l'aide des traditions. S'ils en ont reproduit quelques-unes par la gravure, ce n'est assurément pas pour en faire apprécier le dessin et le car actère, tant leurs pîam hes sont peu fidèles. On peut dire que la gravure n'a pour eux d'autre but que d'indiquer sommairement l'ordonnance de la compo4 ion, le nombre des personnages, leur pose respective, leurs gestes

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principaux, et de fac iliter ainsi l'intelligonce du texte par un moyen plus sûr et plus commode que s'ils emp'oyaieiit de simples letires, ou d'autres signes de convention. Ainsi, bien que gravées et publiées pln>ieurs fois depuis deux ou trois siècles, ces mosaïques sont à peine cornmes, ou, du moins, elles offrent un ch;imp d'étude absolument nouveau, dès qu'il s'agit d'y voir ce que, pour notre part, nous y voulons cberclier, non plus des notionssur les mœurs, le costnme, les usages, les rites des chrétiens primitifs, mais un chapitre d'histoire de l'art, rétat du goût, le caractère du slyle et du dessin à Rome et dans rOccident, depuis l'émancipatioi^ des croyances chrétiennes, pendant et après le règne de l'empereur Constantin.

A quoi bon, dira-t-on? Qu'importe l'état du goût en pleine décadence? N'est-il pas reconiui que, dès le début du quatrième siècle, et à plus forte raison, apiès l'édit de Milan, tout était mort en Italie dans les arts du dessin? N'est-ce pas Topinion de Cianjpini et des principaux maîtres de 1 érudition iiilienne? IN'onl-ils pas démoniré que l'art antique, qui de Trajan aux Antomns avait déjà lait une si promple chute, et qui n'avait cessé d'aller s'abaissant toujours pendant le troisième siècle, élait, sous Conslantin, réduit à un tel degré d'impuissance, que les barbares eux-mêmes n'avaient plus rien à faire pour en consommer la ruine, et que, mémo au contact du christianisme alfianchi, cet arl éteint etiuoribond n'avait pu ni se régénérer, ni seulement recouvi ei' quelques instants de vie, quelques heures de jeunesse?

Telle est, nous le savons, l'opinion reçue ; mais cet arrêt de la critique, bien que non contredit, est-il définitif? Sur

quoi repose-t-il? Comme tout arrêt de ce genre, sur Texameu des monuments : or peut-on se fier en aveugle à la manière dont Ciampini et son école jugent et classent les monuments? C'est là préci«;ément ce qui est pour nous en question.

Un fait considérable e4, ce nous semble, de nature à justifier nos doutes. Depuis qu*on peut descendre et circuler, sinon librement et sans guide, du moins fort à son aise, dans les immenses nécrojioles creusées autour de Rome à quelques milles à la ronde, dans ces interminables corridors dont faccès, il y a douze ou quinze ans, était encore presque interdit, ou qui iTétaient visibles que par grande exception, et seulement dans un certain parcours, toujours le même: depuis que les peintures dont le tuf de ces voûtes est çà et là ( ouvert, peuvent être vues directement et non plus au travers des informes dessins domiéo par Bosio et par ses successeurs, une lumière nouvelle a éclairé la critique. Ces œuvres décoratives, faites à main levée, en ca» heite, avec précipitation, et bien plus par de pieux motifs que par amour du beau, révèlent néanmoins aux yeux les plus rebelles et en dépit de négligences et d'incorreciions étranges, je ne sais quoi d'animé, de jeune, de fécond, et, pour tout dire, une transformation véritable de ce même art qui, au service du paganisme, semblait alors, nous en sommes d'accord, mourir d'épuisement. Voilà donc une preuve iardive, inattendue, mais désoimais acquise, qui paraît ébranler le système adopté jusqu'ici.

Quand ces fiiils seront mieux coimus, il ne sera plus permis de dire que le chri^tianisme naissant n*a exercé aucune action visible sur l'art romain en décadence, et ne lui a pas rendu, au moins pour quelque temps, une certaine ardeur

de jeunesse. N'insistons pas en ce moment : nous parlerons quelque jour, comme il convient, plus en détail, de ces secrets des catacombes ; nous parcourrons ces galeries, ces chambres sépulcrales, et mettrons en regard les peintures qui s'y voient à la Ineur des flambeaux et les œuvres des autres arts qui, vers le même temps, prenaient n.iissance au grand jour dans les cirques, dans les théâtres, dans les palais des Césars. On sera surpris du contraste : pendant qu'au-dessus du sol tout s'alourdit, (ont se matérialise, tout, dans la ville souterraine prend un air svelte et dégagé, tout semble respirer une nouvelle vie. C'esl bien le même style, mais c'est un autre esprit, et un esprit qui donne au style luimême quelque chose de hardi, de souple, d'i lancé. Ces ornements, ces arabesques, ces conqiarliments symétriques, ces ca[)ricieux enroulements, ces fantaisies, ces paysages que vous avez vus à Pompéi, vous les retronvt z |-i rajeunis, transformés, plus délicats, plus onctueux, sacrifiant moins à la routine et plus au sentiment. Mais c'eèt surtout l'expression des visages, le jet des draperies, la franchise du geste, qui nous confondent d'ctoiniemenl. Pendant que les spirales de la colonne Antonine vont ^e couvrant de persoimage.^ si trapus et si mal drapés, pendant ipie celte copie du trophée de Trajan accuse, à si court intervalle, un si profond oubli des traditions du premier siccle, vous avez devant vous dans ces modestes chapelles, dans ces humbles arcoaaiia, des draperies et des figuies qui, d'un bond, vous Iransporlent, par la naïvt lé et la gran leur des formes, jusqu'aux traditions du siè( le de Phidias. En un mot, tout dans ces catacombes est franchement antique, et tout pourtant y est chrétien. Cette alliance,

qui paraît impossible, pour peu qu'on s'en rappoi te aux théories abstraites et aux préjugés d'école, celte fusion intioiede l'esprit de l'I^vangile et des formes antiques, elle est là sous vos yeijx, et le problème est résolu.

Eh bien, si, dans ces lemps d'épreuves et de persécution, le chrisli.inîsme a su tirer de tels secours de l'art romain déjà déchu, s'en faire «un interprète aussi docile, un auxiliaire aussi intelligent, s'il a pu Tassouplir, l'épurer, le spirilualiser, devons-nous croire qu'au jour de son triomphe il îi'en ait |)lus rien obtenu, et que l'alliance commenc ée n'ait pas encore porté tout au moiub» quel |ues fruits jusqu'au jour, déjà proche, où les baibares allaient intervenir, tout inlenompi e, tout briser, et rendre pour longtemps étrangers l'un à 1 autre et comme incompatibles en apparence, l'esprit cbrétien et l'art de l'antiipiité?

On comprend maintenant pourquoi nous nous proposons d'examiner ces mosaïques. 11 s'agit de savoir si le réveil ou plutôt la transformation de l'art antique, qui se manifeste dans les catacombes est un fait isolé, sansco iséqucnces extérieures, un fait qui commence et finit dnns ces mystérieuses retraites, ou si, au conlraire, le christiam'sme vainqueur, libre enfin de bâtir et d'orner des églises autrement que sous terre, persiste à s'approprier les traditions du style aniique, et trouve encore, au moins pour queKpie temps, jusqu'à l'approche (les barbares, et malgré l'abais-ement de plus en plus notoire des arts profanes à Rome et dans l'empire, quelques inspirations dignes des catacombes.

Avant d'entrer dans cette question, il faut s'être assuré d'abord si, parmi les mosaïques de Rome qui subsistent en-

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core, il en est qui remontent au quatrième siècle, et qui, par conséquent, nous donnent li mesure du savoir faire de cettt- époque. C'est là le point à écliii'cir avant tout.

Or aucun livre à nous connii n'en fournit le moyen, pas même le travail lout récent fait avec !anl de conscience et de soin pur unconserviiteurdu musée du Louvre, M Bai but de .louy. Nous tenons cei essai en sérieuse estime. C'est un catalogue descriptif, une soi'le d'inventaire de toutes les mosaïques clirétiennes de Rome. L'auteur a compris l'imporlance de ces peintures si peu connues, dont parlent à peine les guides et les autres livres accrédités a Home poiu' enseigner aux étrangers ce qu'Ii faut voir, ce ((u'il lant négliger; il s'est imposé la lâche de les élutiier une à une, de les ( lasser pai' ordre cbronologiipie, de les grouper dans un -oui cadre, d'en faire, en un mot, pour la première fois, le sujet d'une monogiapliie. On ne peut tro() lui savoir gré du servi::e qu'il a rendu ; mais, soit excès de modestie, soit abstention systématique, ses descriptions sont exemples de toute r» ilexion, de toute appréciation persomielle; il écrit ce qu'il voit, [las autre eliose, sans en tirer aucune conséquence; ne hasarde aucun jugement, ne se permet aucune conjeciure, s'iuteidit même .es ra|)procbeinenls et les conq)arai>ons, et la sse au lecteur seul le soin d'interpréfei et de condure Celte sobriété nous paraît volontair.', carj*dans l'introduction qui pré» è «e le livre, on voit que l'auieur, quand il le veut, sait [)ailer des question> d'arl et d'histoire avec auiant de savoir que de goût. Nous ne discutons pas sa méthode, nous constatons seulement qu'elle l'entraine d'abord à n'émettre aucune opinion sur la valeur relative des mosaïques qu'il décrit et à ne les

'm ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DE L'ÂIIT.

dislinguer enlre elles que par les dates qu'il leur assigne, puis, au sujet même de ces dates, à s'abstenir de tout contrôle, de toute initiative, et à se contenter des classements consacrés. De là vient que, pour déterminer quelle e>t la part du quatrième siècle dans cet ensemble de mosaïques, le travail de M Barbet de .louy, si eslimable et si récenf qu'il soit, ne nous est pas d'autre secours que les anciens travaux des érudits italiens.

Et, en effet, prenons, pour entrer en matière, la première église qui s'offre à la peuï^ée, quand il s'agit du quatrième siècle, la seule oij, scion notie auleur, il reste encoie des mosaïques de ce tem[)S-là, 1 église de Sainle-Constance, sur la voie Nomeiilane, à un mille environ hors de la Porta Pia, Cet édi(ic(^ cnculaire n'es! pas d'oiigine incertaine; c'est, à n'en pas donter, le bapti^lère de l'église votsme, de l'église de Sainle-Agnès, encore debout à quel(| les pas pins loin. Anastase nous dit^ (^u'à la prière de sa tille Constance, Constantin fit bâtir une église au-dt ssus du cimelière souterrain où saiiHe Agnès avait éfé ensevelie; puis il ajoute qu'en même lemps, et en dehors de l'égli-e, il construisit un baptist le où le pape Sylvestre donna le bapième aux deux Constance, c'est à-dire à la sœur et a la fille de 1 empereur; il va même jus<ju'à dire que le ba|)tislère était de forme ronde, à peu près semblable à celui que déjà Constantin av;;it placé vis-à-vis de Saim-Jean de Latran. Quoi de |)lus clair que cette indication? lî a fallu, pour s'y mé^ rendre, l'obstination du seizième siècle à voir de Fanlique [ arLout. Les suvauts

* Au Livre pontifical, Vie de saini Sylvestre.

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prélcndireiit alors qu'AiiasLase avait dû se tromper; que Constantin n'avait pas pu construire cette rotonde élégante; que l'architecture, au quatrième siècle, él-ait bien trop dégénérée; qu'au lieu de bâtir à nouveau il avciil pris probablement un bâtiment tout fliit, et converti en baptistère un ancien temple païen, voire même un temple de Biiccbus, attendu que, sur les voûtes circidaii es qui entourent la rotonde, on voit, sinon des Bacchanales, du moins des scènes de vendange re[)résentées en mo-aïque.

Cette opinion s'acciédita si bien, que Ciampini, dans son Histoire des édifices sacrés conslridts par Constantin, n'Iiésite pas à l'adopter, et la soutient à grands leulorts d'érudition. Il faut voir que d'arguments il imagine et connue il les développe ! Ne voulant pas s'inscrire en faux contre Anastase, il l'inlerprète à sa façon. Le mot fabricare, par exemple, qui semble vouloir tlire que Constantin a fait bâtir le ba[)listère, a, selon Ciampini, un sens tout difiérent, le même sens que restaurare. Ce sont, à rentendre, deux mois qui, dans la rédaction du Livre pontifical, sont ahsolumeid synonymes et sans cesse employés l'un pour l'autre. On voit que rien ne l'embaî'rasse. Il explique avec la même aisance certains symboles évi lemment chrétiens qu'il rencontre dans l'édir.ce, et, par exemple, de petites croix grecques semées çà et là sur les voûtes, au milieu des pampres et des raisins. Ces croix, pour lui, ne sont pas des croix, mais des emblèmes en usage chez les Egyptiens pour désigner les quatre éléments. Que voulez-vous répondre à de si savantes raisons?

Ce ne sont pourtant pas là ses preuves décisives. L'argn-

ment principal, sur lequel il ne tarit pas, c'est le caraclcrc de l'archilecture. Plus il regarde l'édifice, moins il se croit, le droit d'en faire honneur à Conslantin; il n'y voit que des clioses incompatibles avec son époque (qnx xvo Constuntini répugnant). Ce n'est pas seulement l'élégance et surtout la symétriipie uniformité des colonnes, la non- diversité des bases et des chapiteaux, qui le confirment d;ins son opinion, c'est aussi la qualité des mosaïques. Il est d'autant plus frappé de la délicatesse, de la bonne exécution, du dessin presque toujours correct de celles qui tapissent la partie supi'^^ieure de la galerie circulaire, qu'un peu plus bas, dans le même édifice, il en voit d'autres d'un caractère et d'un travail entièrement différents.

En effet, deux petites absides, pratiquées dans la paroi extérieure de la rotonde, sont revêtues, comme les voûtes, de peintures en mo>aïque. Là, point d'incertitude : les sujets sont chrétiens; la figure principale est le Christ lui-même. Dans l'une des absides, il est représenté assis sur le globe du monde, offrant une clef à saint F^ierre, qui, respectueusement incliné, s'avance pour la recevoir; dans l'aulre, il est debout entre deux de ses apôtres, aux(juels il donne sa paix et sa bcnéiliction. Les deux composi ions sont encadrées dans des bordures de fruits et de feuillages artistement groupés, bien dessinés, bien colorés, mosai(pies aussi fines pour le moins que celles des voûtes circulaires; tandis que rien n'est plus barbare que les deux compositions elles-mêmes. Le style et le travail en sont également grossiers : défauts de proportions, vulgarité de types, lourdeur de draperies, rien n'y manque. Évidemment on ne

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peut imputer une telle œuvre qu'à un temps d'extrême décadence, et, par exem{ile, au septième ou au huitième siècle. Giampini n'y regarde pas de si près. Il est de cette école qui croit que la barbarie dans les arts n'est pas l'œuvre des barbares seulement, et que le chri>tiauisme en est le vrai coupable; qu'en moutant sur le trône il a porlé le coup mort^ au style antique, brisé les dernières traditions du goûf, et imposé conmie règle son mépris de la lornio et son dédain de la beauté. D'oij cette conséquence, sur laquelle est fondée toute Testhétique de la renaissance : que plus l'art se dégaiie des influences chrétiennes, pins il se régénère, plus il est apte à recouvrer son ancien charme et sa vef tu première. On comprend que, sous l'empire de tels préceptes Ciampini ne son^^e guère à s'informer s'il peut raisoiuiablement attribuer au quatrième siècle les mosaïques de ces deux absides. Les sujets sont cln étiens, cela lui suftit; il trouve tout naturel que l'exécuiion en soit barbare, n'importe à quel degré. Aussi pas d'hésitation : vo In, dit-il, l'œuvre de Gouiitantin. C'est de ces absides (ju'Anastase a voulu parler: c'est là ce qu'a fabriqué l'empereur; et, (juant aux autres mosaïques, pui-que le style en est meilleur, elles sont d'un meilleur temps, d'un temps antérieur (openim varietas temporum diversitatem ostendit); elles sont donc nécessairement, ainsi que l'édifice lui-môiiie, anlériemes à ConstMUtin, el par conséquent [laïennes.

Si M. Barbet de Jouy ne s'était pas imposé la loi de décrire sans discuter, s'il se permettait çà et là quelques réflexions personnelles, il n'aurait pas accepté sans contrôle cette sentence de Ciampini. Mais il adopte la devise, Scribitur ad

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narrandum non ad probam^im, et, pour n'être pas tenté d'entrer en polémique il attribue aux paroles de l'arcliéologiie italien l'aulorité de la chose jugée. Voilà pourcjuoi, dans son premier chapitre, consacré à l'église de Sainte- Constance, il ne parle que des deux mosaïques des absides, et passe entièrement sous silence celljs des voûtes circulaires, bien qu'elles soient, à tous égards, dix fois plus dignes d'attention. Son plui le veut ainsi; il sortirait de son sujet, s'il s'occupait de mosaï(jues qu'il ne croit pas chrélieimes. De celte abstention volontaire résulte, au début de son livre, une lacune regrel table, mais qui, dans une édition nouvelle, disparaîtra, nous en sommes certain. Il ne s'agit pas, en effet, d'un de ces litiges obscurs, inextricables, sur lesquels on est libre de n'avoir pas d'avis. Apres les découvertes qui, depuis trente ou quarante ans, ont été faites à Rome, Ciampini reviendrait au monde qu'il serait luimême forcé de convenir que, dans celte roionde de Sainte- Constance, tout est chrétien, aussi bien les murailles que les deux sortes de mosaïques dont elles sont revêtues.

Et d'abord, quant aux deux absidts, les attribuer au tem|)S de Constantin est d'une impossibilité manifeste, à moins de révoquer en doute les données les plus élémentaires de l'archéologie. Autant vaudrait prétendre que telle peinture de Raphaël est l'œuvre de Cimabué. L'un ne serait pas plus impossible que l'autre. On ne saule pas plus à pieds joints trois siècles de déclin qu'on ne franchit d'un seul bond trois siècles de progrès. La décadence a ses lois et sa chronologie, et la barbarie elle-même a ses degrés et ses nuances. Sans doute il est plus facile, pour juger l'âge des monu-

meiils, d'opérer au grand jour, qnand l'art est dans son éclat, lorsqu'on a pour jalons des chef-d'œuvre; mais on peut lire aussi dans des temps plus obscurs : c'est une affaire d'habitude; on ne s'y trompe pas, surtout quand il s'agit de comparer des œuvre* séparées par un inlervalle d'un siècle ou deux pour le moins. Si, dès son premier jour, dès son début olficiel, l'arl chrétien fût tombé si bas, qu'on pût hii imputer ces deux informes mosaïques, il faudrait en coiiclure que, dans les siècles suivants, dans le cinquième et le sixième, par exemple, au lieu de continuer à descendre, il se serait régénéré, puisijue tout à Theure ces deux siècles vont nous montrer des iy])es moins grossiers, un dessin moins déchu, un travail moins abâtardi. Aussi n'est-ce guère la peine d'insi>ter sur ce côté de la question ; il ne s'agit pas, en vérité, de disculper le quatrième siècle du méfait impossible d'avoir décoré ces absides, le point essentiel est d'établir que les mosiiïques des voûtes et l'édifice lui-même lui appartiennent légitimement.

Or, sur ce point aussi, le temps a fait justice des objections de Cianipini. Elles se sont évanouies une à une, à mesure que les fouilles, les recherches, les explorations scienlificpies, se sont multipliées à Rome. Devant des juits sans ré[)lique, il a fallu se rendre, et, peu à [)eu, nous avons vu changer l'âge et le nom de bit n des monuments, baptisés un peu à la légère parles savants delà Renaissance. Ces remaniements une fois opérés, certains siècles y ont perdu, d'autres y ont gagné; le quatrième est un de ceux qui ont le mieux soutenu l'épreuve : son crédit s'en est relevé; non que jamais il v)uisse être autre chose qu'un siècle de décadence; mais on

210 ÉTUDES SUR LMllSTOlUE DE l'AUT.

l'avait traité si mal, on l'avait fait tomber si bas, qn'à reprendre son rang il a l'air de grandir.

Pour ne parler d'abord que de l'architechire, c*est presque une amende honorable qn'ou a dû faire à Couslanlin, On lui a restitué, par exemple, TlToimeur d'avoir construit celte masse imposante qui, bien qu'aux deux tiers détruite, domine encore la voie Sacrée entre le Colysce et le Forum. Ces trois grandes arcades que surmontent des voûtes à caissons d'une immense portée ont, pendant environ trois siècles, passé pour l'œuvre de Vespasien, et porté le nom de Temple de la Paix, Or, il y a trente ou quarante ans, Nil)by, sur preuves décisives, démontra que le prétendu temple de la Paix était, à n'en pas douter, la basilique de Constantin, et cette attribulion est aujourd'hui incontesté^- Elle serait depuis longtemps admise, si, dès l'abord on avait tenu compte de certains signes indica leurs qui trompent rarement. Le mode de la construction, la nature des matériaux, et surtout l'épaisseur des joints, ne permettaient guère de croire que le premier siècle eût vu construire ces murs; et, d'un autre côté, la noblesse du plan et la grandeur de> lignes avaient pu, jusqti'à un certam point, autoriser celte méprise lio loiable pour le quatrième siècle. On voit, par ces ruines grandioses, que ce qui avait snrlourdégénéré depuis les Antonins, ce qui s'était alourdi, épaissi, c'était rexécution, la main-d'œuvre, la techni(|ne de l art, mais qu'il n'en restait pas moins un certain fond encore vivant de grandes traditions, et que toute pensée n'était pas éteitile.

Le mèn)e contraste apparaît dans le célèbre arc de triomphe qui porte le*nom de Constantin, et qui le porte à bon droit,

LES MOSAÏQUES C II M ÉT I E i\ iS E S DE ROME. 211 bien que, dès l'abord, cette dénomination ait failli lui être contestée. Une partie des sculptures de cet arc, et de beaucoup les meilieures, passent, comme on sait, pour provenir d'un autre arc érigé sous Trajan Or on voulait que l'arc luimême, l'arc debout aujourd'hui, (ût celui de Trajan gâté par Conslantiu, et non celui de Constantin enrichi des sculptures de Trajan. La raison qu'on faisait valoir était que l'arc actuel, malgié ses nombreux défauls, malgré la médiocrité d'une partie de ses i-culptures, avait encore trop grand air, que le ga be en élail trop franc, l'effet trop majestueux, pour qu'on oScU en faire hoimeur anx artistes du (jnalrième siècle. Toujours, comme or^ voil, même thèse et mcme parti pris. Aujomd'hui le doule est impossible; il faut se résigner à croire que l'art, sous Constantin, si maladroit qu*il fut dans le détail, avait encore le sentiment des masses, et sa\ait, par exemple, donner à un arc de triomphe d'heureuses et nobles proportions.

Eiirni il est un autre préjugé dont Ciampini ne cherche pas à se défendre, et qui est désormais sans l'ombre de fondement. L'argument favori de notre archéologue, pour refuser d'admeltre que la rotonde de Sainte-Constance soit de consiruction chrétienne, est, coimne on vient de le voir, que toutes les colonnes ont la même hauteur, tous les clxapiteaux, toutes les bases, les mêmes dimensions et le même dessin; à l'entendre, le trait caractérislicjue de l'architecture en usage ^u temps de Constantin serait cette confusion, ce désordre et cetie disparité des supports qu'on remarque en effet dans auéhiups églises de Home attribuées à ce prince, notamment h Saint Laurent extra miiros. Or cette basilique, le fait est

aujourd'hui prouvé, a été reconstruile à neuf sous le pontificat de Pélage II, vers 580, sans compter qu'Ilonorius III, en 1:216, l'a de nouveau amplifiée et bouleversée de fond eu comble. 11 est donc plus que probable que l'incohérence des colonnes ne provient pas du premier fondateur. Nous ne prétendons pas pour cela que jamais, sous son règne, on ne se soit permis de démolir deux ou trois temples pour en faire une égh'se, et qu'en tirant parti des matériaux on n'ait pas accouplé sous la même architrave des colonnes de style et d'ordre différents. Pour oser affirmer qu'on n'ait jamais commis, au quatrième siècle, ce genre de barbarie, qui devint si fn'qnent dans les siècles suivants il faudrait oublier qu'à aucune autre époc^ue I nrchitL-cture ne fut mise à aussi rude épreuve que dans les années qui suivirent l'édit d'émancipation; que jamais en si peu de temps il ne fallut soil bâtir, soit transformer, convertir, appropriera un nouvel iisageun phis grand nombre d*édilices. Ce que Paris a vu tailler de piei res et crépir de moellons depuis quelques années n'est rien en comparaison de la quantité de bâtisses que rédit de Milan fit sortii* subitement de terre dans le monde romain. Il est donc très-possible que çà et là, par exception, on ait alors donné quelques exemples de ces étranges amalgames. Mais faire d'un expédient une rè^de con>tante, croire qu'on en ait usé partout, en toute occasion, sous les yeux de l'empereur, dans une construction dédiée à sa fille, et vouloir que la disparité tfes colonnes soit le signe nécessaire, la condition sine quà non de tout édifice construit par ordre de Constantin, c'est une prétention par trop déraisonnable. On le voit donc, quant à rarchitecture, rien ne s'oppose à

LES MOSAÏQUES CURE 1 iEiNiN ES i)E iloME. '215 ce que la rotonde de Sainte-Constance soit l'œuvre de Constantin. Tout an plus, y aumit-il lieu de s'informer si les colonnes ne sont pas empruntées à quelque édifice antérieur; et nous ne voyons, pour notre part, rien qui nous porte à le croire. Les colonnes de Sainte-Constance se distinguent, il est vrai, par la beanté de la matière : les fûts sont en granit, les chapiteaux en marbre; elles ne manquent donc pas de richesse, mais le style n'en a rien d'assez fin, d'assez pur, pour qu elles proviennent nécessairement d'un temps plus noble que le quatrième siècle. Nous pourrions même affirmer que ces chapiteaux composites, chargés d'oves, un peu épais et un peu courts, ne doivent guère avoir été sculptés que vers le temps de Constantin. Ueste donc h savoir si les mosaïques (les voûtes sont d'un travail tellement supérieur, et si les sujets qu'elles repré>entent sont si évidemment païens, qu'il y ait nécessité de faire rétrograder la construction de l'édifice lui-même.

Or, dans ces mosaïques, la qualité du travail n'a vraiment rien d'extraordinaire. Les cubes sont de dimension moyenne; la taille est sans finesse et sans précision, bien que suffisamment exacte ; Tenchàssenient anssi laisse quelque chose à désirer. En un mot, ce sont de bonnes mosaï(|ues, purement décoratives, d'un effet harmonieux, agréable, mais, à tout prendre, fort inférieures aux grandes œuvres de cet art, et, par exemple, au célèbre tableau de bataille découvert à Pompéi, et même aux conrses de char du musée de Lyon. Ainsi, à ne consulter que le caractère du travail, ce n'est ni au deuxième ni même au troisième siècle, c'est tout au plu^ au quatrième que ces voûtes ont dû être décorées .Quel

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argument reste-t-il donc pour soutenir qu'elles sont païennes? un seul : la nature du sjijet. Ces pampres, ces raisins, ce ulle de la vigne, ces charrettes attelées de bœufs portant les charges de vendange, ces hommes nus ou plutôt ces génies foulant les grappes de leurs pieds, et les ruisseaux de vin s'échappant du pressoir; tout cela n*est-il pas bachique? En aucune façon; voyez les catacombes : n'y retrouvez- vous pas ces mêmes pampres et ces mêmes raisins, ces cuviers, ces pressoirs, et ces fouleurs de grappes? La vigne et la vendange n'ont-elles pas un sens symbolique? N'en est-il pas question dans les saintes Ecritures, au moins aussi souvent que dans les récits de la fable? Ciampini le reconnaît luimême : il avoue que Bosio, dans sa Rome souterraine, et Aringhi, le continuateur de Bosio, citent plusieurs exemples de f)einture chrétiemie dont la vigne est le sujet? D'où vient donc (pi'il n'en tient aucun compte? Ce qu'on peut dire à sa décharge, c'est que probablement il n'était pas, de sa personne, descendu datis les catacombes, l'usage de les visiter s'étant peu à peu perdu au temps où il viv.iit; or, s'il n'a vu que les gravures de Bosio, la similitude évidente entre les peintures qu'elles prétendent reproduir e et les mosaïques de Saintt -Constaîice a très-bien pu lui échapper. Quoi qu'il en soit, cette similitude est hors de doute. Ce n'est pas seulement la même idée, le même symbolisme, ce sont les mêmes ajustements de feuilles et de rinceaux, les mêmes enfants, les mêmes oiseaux groupés dans le feuillage. S'il s'agissait de Bacchanales, si c'éîait la vigne de Baccluis et non la vigne du Seigneur qu'on eût voulu représeriter, la scène serait-eîlo donc si calme? y verrait-on régner cette douceur, ctlle \/ut'

cidité? Ici pas Tombre de délire , point de fureur, point d'ivresse : la paix au contraire, la paix et l'innocence des vignerons de l'Évangile.

Ainsi l'énigme est résolue et la tradition justifiée. La rotonde de Sainle-Constunce est bien l'œuvre de son fond «leur. Murailles, colonnades, mosaï jues, lout en elle est chrétien. Reste à examiner de près et en détail quelle est, au poinl do vue de fart, la valeur de ces mosaïijues. Elles fornien! un ensemble régulier, méthodique, d'une parfaite symétrie. Douze travées, correspondant aux douze coloiuies géminées qui portent la coupole, coupent la voûte circulaire à intervalles égaux. La décoration varie de travée à travée : ici des scènes de vendange, là de simples méandres, des ornements purement géométriques ; plus loin des figures d'hommes ou d'animaux, encadrées une à une dans des séries d'enroulements; puis les vendanges reparaissent, puis les méandies, et ainsi de suite. Ces peintures se détachent sur fond blanc, à l'exception d'une seule travée revêtue d'ornements A fond d'or. Cette travée est la partie de l'édifice oii fut trouvé le tombeau de Constance, grand sarcoph.ige en porphyr e rouge, maintenant au Vatican, vis-à-vis du tombeau de l'impérutrice Hélène, ave£ lequel il a de grandes analogies de dimenbion, de style et de matière. Il est bon de noter que les sculptines en relief qui décorent ce sarcophage ont le même cai actèrc que les mosaïques des voûtes : ce sont aussi des pampres et des raisins, et de jeunes garçons, des génies cueillant le fruit de la vigne. Ciampini s'émerveille devant cette scnipture duut, à vrai dire, le mérite principal vient de la difficulté vaincue, le porphyre, comme on sait, ne se prêtant qu'avec

peine à Faclioii du ciseau. Uu reste, nen dans ces bas-reliefs n'est supérieur, comme art, aux mosaïques qui les abritaient, et qui lurent évidemment conçues et exécutées en même temps et dans la même pensée. Quelle est donc en défmilive la valeur de ces mosaïque^? Y trouvons-nous cette vie, celte flamme, cette jeunesse, ce retour insljnctif aux grandes Iradilions, ces éclairs d'originalité qui nous élonneiit et nous charment dans quelques morceaux d'élite des catacombes? Franchement, non. Il y a tout juste assez de christianisme dans ces voùies pour aftirmer qu'elles ne sont pas païennes; il n'y en a pas assez [)0ur que l'art s'en res:^ente, poui* qu'il soit rajeuni, transformé. C'est une décoiation qui diffère assez peu, comme dessin et comme ajusiemeut, de ce qu'on aurait pu faire quelques années auparavant dans Vatrimn d'un palais. La partie purement ornementale, les festons et les encadrements; la partie pmement végétative et animale, les feuilles, les fruits, les oiseaux, sont traité; s l'une et Tautre avec art, non sans quelque roideur, sans quelque sécheresse, mais dans un sentiment et un esprit qui rappellent encore les meilleures traditions; la partie humaine, au contraire, est terne et un peu vulgaire, les personnages manquent d'élé* gance, ils sont courts et presque ti apus. L'échelle est d'ailleurs trop petite pour que les physionomies jouent nn rôle important; or, sans pliysionomies, point d'expression, et Texpressiou est, dans les catacombes, la grande nouveauté, la ressource inal tendue qui prépare les voies aux conquêtes de l'art moderne.

Si donc les églises de Rome n'avaient à nousoflrir, comme révélation* de Lart au qualrième sièxle, que les mosaïques de

celle voûte circulaire, nous serions forcé de convenir que la question posée par nous reste sans solution; et nous n'aurions rien à répondre à qui diraii que le christianisme émancipé a pu produire encore des travaux estimables, des œuvres presque correctes, d'agréables décorations se distinguant à peine des créations païennes; mais qu'une production vraiment originale, empreinte de son esprit et néanmoins fidèle aux grandes lois du goût, une œuvre vraiment chrétienne et classique à la fois, rien ne permet de lui en faire honneur. Heureusement la part de ce quatrième siitle ne se réduit pas utiiquement aux mosuïques de Sainte-Constance. Nou^ allons en signder une, presque inconnue jusqu'ici, ou du moins relé,;uée, sans examen, sans contrôle, p.u- une inexplic .blc habitude, dans les ténèbres du siècle le plus obscur, et à qui la première place, malgié cette méprise, appartient incontestablement. Comme cette mosaïque est non-seulement la pièce capitale de la question que nous traitons, mais, pour l'histoire de la peinture, un monument aussi extraordinaire que fécond en aperçus nouveaux, nous devons en parler avec quelques détails. Ce sera la matière du chapitre siiivant.

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