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EN FRANCE

A-t-il existé en France une arcliiteotiire byzantine? Le goût, le style, les usages de la Rome orientale se sont-ils, à certaines éj)0c|uos, inirodnits dans notre ai t de bàlir? Comment et dans quelle mesure cette influence s'esl-elle manifestée,? N'en trouve-l-on la trace que sur quelques points de notre sol, à l'exclusion de tous les autres? Peut-on la reconnaître, au contraire, un peu partout, bien qu'à des degrés différents? Telles sont les questions assez complexes, assez obscures, mais dignes d'attention, que nous voulons plutôt exposer que résoudre.

On sait qu d fut un temps où tous nos monuments du moyen âge dont les arcades s'arrondissent en- plein cintre

DE L'ARCHITECTURE B\ZA^TINE EN FUAlNCE/ 505 étaient, chez nous, baptisés byzantins. Cela Vbulait-il dire qu'on les crût précisément d'origine orientale, de style et de travail néo-grecs? Nous ne raffnnierions pas : personne, en ces matières, ne se piquait alors d'exactitude et de pi écision. Byzantin, signifiait romain dégénéré, contemporain du Bas- Empire; c'était une idée générale de décadence plutôt qu'une indication d'origine qu'on pensait exprimer par ce mot. Plus tard, il y a vingt-cinq ans environ, on imagina d'emprunter à la philologie une manière nouvelle de désigner cette famille de monuments ; on l'appela romane j et le mot lit prompfement fortune. Il existe, en effet, une certaine analogie entre la décomposition du latin d'oij est sorti notre idiome vulgaire depuis le neuvième jusqu'au douzième siècle, et la transformation qu'a subie, dans nos contrées, l'architecture antique pendant la même période. Mais cette analogie, jnsqu'oià va-t-elle? La langue et rarchileclure ontelles suivi les mêmes phases? obéi aux mêmes influences? Est-ce des mêmes principes que procède leur transformai ion? Si, d'un côté comme de l'autre, le fondement [)rincipal, l'élément dominant, est sans contredit romain, les éléments accessoires ne sont-ils pas de nature et d'origine dilférentes? Sans insister quant à présent sur ces questions, nous nous bornerons à constater que, si le mot byzantin, pris à la lettre, donne lieu aux plus lourds contre-sens, le mot roman, quoique moins inexact, n'est pas non plus irréj)rochable : il a trop l'air de nier absolument ce que Fautre affirme outre mesure.

Un archéologue habile et consciencieux, M. deVerneilh, en composant un livre intitulé Varchitpcture byx^antine en

50Î ÉTUDES SUR L'IIISTOIUE DE L'AKT.

France, 'à'i-i\ eu dessein de rajeunir, de reprendre ù son compte le vieux mot, le vieux système? Tant s'en faut, il se bâte de le dire. L'école à laquelle il appartient revendique sans cesse en faveur de la France, et souvent à juste titre, l'initiative de presque tous les styles qu'a vus fleurir notre moyen âge. Elle n'a donc aucun penchant pour les termes qui expriment l'idée d'une influence étrangère, et le mot byzantin lui paraît aussi impropre à caractériser notre architecture à plein cintre, que les mots tudesque ou moresque à qualifier notre style à ogives. La tendance naturelle de M. de Verneilh serait, à coup sûr , de ne voir du byzantin en aucun lieu de France; mais il habite et il connaît à fond une province où, pour n'en point voir, il faudrait fermer obstinément les yeux. Quiconque a seulement traversé le Périgord sait à quoi s'en tenir sur cette question, puisqu'il a nécessairement rencontré des monuments, encore debout et en plein soleil, qui reproduisent de la façon la moins équivoque quelquesuns des principaux caractères des types architecluraux favoris à l'Orient. C'est là un fait que M. de Verneilh se garde bien de méconnaître. Non-seulement il l'admet ; il en proclame les plus extrêmes conséquences : il croit, en Périgord, à l'influence des idées byzantines, il croit même à leur importation directe : il signale un édifice, un seul à la vérité, la cathédrale, ou si Ton veut, la grande mosquée de Périgueux, ^ qui lui paraît si complètement inspiré par les souvenirs d'Orient, qu'il le suppose de construction véritablement byzantine, c'est-à-dire bâti par des artistes nés ou entièrement formés en Orient. Mais il ne fait cette concession que pour en venir plus sûrement à ses fins ; l'exception confirme la

DE I/ARC1HTECTI)RE BYZAN IIÎNE EN FRANCE. 305

règle r il se croit mieux en mesure de nier l'exi^stence d'un élément byzantin dans tout le reste de la France, après l'avoir ainsi affirmé sur un seul point. 11 veut bien reconnaître que ce monument uni(}ue a, soit dans son voisinage immédiat, soit dans les provinces limitrophes, donné naissance à des imitations; mais il trace le rayon au delà duquel ces imitations incomplètes et partielles cessent de se montrer, et il^ en conclut qu'en dehors de ce rayon , c'est-à-dn^e sur tout le reste du sol français, on chercherait vainement un exemple d'architecture byzantine proprement dite ; que tout au plus, çà et là, rencontre-t-on quelques traces extrêmement rares de Tesprit oriental dans les parties purement accessoires de l'architecture, dans les détails de l'ornementation.

Ce sont là des conclusions qu'on ne peut accepter sans réserve. Nous partageons, sur beaucoup de points, les idées de l'auteur, nous sommes tout aussi pénétré (jue lui du caractère évidemment exotique de la calhédiale de Périgueux, mais nous ne saurions en faire le type unique et nécessaire du style byzantin ; encore moins pouvons- nous admettre que la configuration, le plan des édifices, constituent seids l'architecture proprement dite, et que rornementation , surtout quand il s'agit de la classification des styles, ne soit qu'un accessoire secondaire et insignifiant. Nous croyons donc qu'en adoptant de confiance les conclusions de M. de Verneilh on risque, dans un sens, de dépasser un peu le but, et dans Taulre, de rester un peu en deçà Mais, avant d'expliquer noire pensée, ne faut-il pas avoir fait mieux connaître les idées de Fauteur? Il a droit quon en use sérreusement avec lui. 11 n'écrit sur ces matières qu'avec conscience et réflexion. Les

essais détachés qu'il a déjà piiîjliés sont tous marqués à ce carhei, entre autres une excellente étude sur la cathédrale de Cologne, véritable sei vice rendu à Thisioire archéologique. Ce n'esl [tas seulement 1 antériorité de nos premiers monuments à ogives sur ceux de l'Alîemngne que cet écrit démontre avec clarlé, il établit la provenance directe et incontestable du chef-d'œuvre si justement cher à nos voisins : ce que 'le rapftrochement des dates et la simple comparaison du dôme de Cologne avec la Sainte-Chapi lie de Paris et la cathédiale d'Amiens permeti aient jusipie-là d'affirmer, M. de Verneilh est parvenu à le prouver péremptoin ment. Voyons donc si, dans ce nouvel ouvrage, produit de dix années d études, il a donné d'aussi solides bases aux conclusions que nous venons d'indiquer.

Son premier soin est de définir ce qu-'il entend par architecture byzantine. C'est, dit-il, l'architecture de l'ancien empire grec. (( Les églises byzantines sont celles qui furent bâties, depuis Ju^tinien, là où régnaient les empereurs grecs, là où dominait la civilisation byzantine S » c'est-à-dire nonseulement en Orient, mais sur une partie des côtes d'Italie. Quel est le caractère dislinctif de ces édifices? Selon M. de Verneilh , « ce qu'iU ont de commun entre eux et d'exceptionnel à l'égard des antres monuments chiétiens, ce qui leur assigne une p^ace et un style à part dans rhi>toirede l'architecture, c'est avant tout la coupole. Ils ont lolis, et sauf des exceptions infiniment rares, ils ont seuls, dans Tarchitecture chrétienne, la coupole pour principe générateur.

* Introduction, page 5.

DE L'AÏUJHTEGTURE BYZANTINE EN FRANGE. 507 La coupole n'y est point un accident, une simple modification de la voûte... : elle est constamment, systématiquement employée ; elle fait la base de toutes les combinaisons archi-

tcctuiales ^ »

Ainsi, selon l'auteur, le signe caractéristique du monument byzantin, c'est la coupole. M;iis il y a bien des genres de coupoles : les unes sont hémisphériques, les autres surbaissées ; quelques-unes s'élèvent et s'enflent jusqu'à simuler une sphère tronquée seulement àsa base. Sans parler de ces différences de forme, il existe pour les coupoles un autre cause de diversilé : elles se distinguent essentiellement par la nature de leurs supports. Les unes sont assises tout simplement sur un plan circulaire, ce qui n'exige aucun artifice de construction ; d'aulres reposent sur un octogone, quel{|ues-unes sur un hexagone, d!autres enfin sur un carié. L octogone offrant des points d'appui midlipliés, les porte-à-faux intermédiaiies n'ont jamais une portée très-grande, et sont faciles à racheter. La difficulté augmente avec l'hexagone, elle s'accroît considérablement avec le carré ; en effet, dans cette dernière combinaison, la conpole ne repose directement que sur un seul point de chacune des faces du carré, et toutes les autres parties de son périmètre sont suspendues dans le vide: il faut donc que des quatre angles du carré s'élancent des encorbellements triangulaires, très-justement nommés pendentifs, lesquels se projeltent sur le vide et sai^issent, en s'épanouissant, tontes les parties de la coupole qui ne sont pas directement soutenues. Ces diverses espèces de coupoles

• Introduction, page 6.

sont elles toutes également byzantines? M. de Verneilh ne le croit pas : il ne reconnaît véritaljlenient pour telles que les coupoles inscrites dans un carré, les coupoles à quatre pendentifs en secliousde sphère. Celles-là seules, selon lui, dénotent dans un monument l'origine byzantine. 11 ne va pas jusqu'à prétendre que, sous les empereurs grecs, on n'en ait jamais construit d'autres : ce serait, chose impossible, rayer de la liste des édifices byzantins et Saint-Vital de Ravenne, dont la coupole repose sin^ un oclogone, et le Saint-Sépulcre, et bien d'autres constructions, soit d'Asie, soit d'Europe, qui appartiennent authenliquement au stylé oriental, et dont les coupoles s'élèvent sur un plan polygonal ou circulaire. Ce que M. de Verneilh se borne à soutenir, c* est que, postérieurement à la construction de Sainte-So[)hie, les usages changèrent en Orient; que cette immense coupole, soutenue dans les airs par ces quatre pendentifs les plus évidés et les plus hardis qui se puissent voir, frappa d'ime telle admiration les architectes grecs, que tous ils s'attachèrent à l'imiter, et que, depuis cette époque, ils en ont constamment et fidèlement reproduit, bien qu'à une échelle généralement plus petite, le })lan et le mode de construction ^

^ On pourrait objecter que Saint-Vital de Ravenne ne passe pas pour avoir été bâti antérieurement à Sainte-Sophie. La tradition la plus généralement établie veut que Saint-Vital ait été fondé en 5i7. Or la première dédicace de Sainte-Sophie eut lieu vers l'an 558, cinq ans, onze mois et dix jours après la pose de la première pierre. Justinien avait conjmencé les travaux quarante jours après Tincendie de la primitive église, dédiée à Sainte-Sophie, incendie qui éclata petidant la grande émeute des bleus et des verts. Cette émeute remonte aux premières années du règne de Justinien, environ à l'an 552. (V. l'rocope

DE L'ARCIIITECTlînr. BYZANTINE EN FRANGE. 509 Cette opinion doit s'être formée chez Taiitenr, nous le sup- - posons du moins, à la vue d'un assez grand nombre de coupoies à pendentifs spliériques dessinées récemment en Grèce par n'.jfeiques explorateurs habiles, entre autres par M. Albert Lenoir^ Nous reconnaissons toute la valeur de ces exemples, et nous penchons à croire exacte l'assertion de M. de Veriieilh; mais, si, dans tous ces dessins, la coupole est inscrite dans un carré, s'ensuit-il que ce soit là, en Orient, depuis le règne de Justinien, une règle générale et sans exception? Nous ne saurions le dire, et nous aurions voulu que, sur ce point, M. de Verneilh ne fut pas seulement affirmatif et nous donnât plus explicitement les motifs de sa conviction.

Voici un second point qui nous inspire des doutes plus sérieux, et au sujet duquel letlcfaut d'explications nous semble encore plus regrettable. Pour qu'une coupole soit vraiment byzantine, il ne suffit pas, selon M. de Verneilh, qu'elle soit inscrite dans un plan quadrangnlaire, et qu'elle repose sur

et Paulus Sileiiliariiis.) L'esprit d'iiiiitallon dont parle M. de Verneilh n'avait donc pas fiiil de très-rapides progrès, puisque, au bout de dix ans, il n'était pas encore parvenu à Ravenne, nnalgro les rapports continuels qu'entretenait cette ville avec Coiistantinople. La coupole de Saint-Yital diffère cssenticllcnient de celle de Sainle-Sophie, quant à la manière dont elle c?l soutenue. Le fait est certain, mais Tune est-elle plus byzantine que l'autre? Voilà ce qui peut seffibler douteux.

* Voyez, dans la collection de M. Jules Gailhabaud [Momi ment s anciens et modernes), quelques-uns de ces dessins de M. .Albert Lenoir reproduits avec finesse et précision par la gravure. Voyez notamment iroi'S planches sur l'cglise du Thcolocos, à Constanlinopie ; deux planches sur le CaihoUcon, ancienne cathédrale d'Athènes; une planche sur l'église de Saint-Taxiarquc, à Athènes.

des peiitkiilifs ; il faut surtout qu'elle ne soit pas unique. Une seule coupole dans un étlifice, cela, dit-il, se rencontre partout en Occident. Lors donc fjue, dans Tintérieur dune église, vous voyez, soit à la base d'une tour, soit à l'interjectien des nefs, une coupole ou calotte hémisphéiique plus ou moins piononcée, il ne faut pas vous iuiaginer qu'il y ait là Je moindre indice d'une influence orientale. Les coupoles ne sont byzantines que quand elles se multiplient d.ms uti même édifice, quand elles formeiit une série. Cette seconde condition, M. de Yerneilli la croit plus esseniielle encore que la première : il connaît, dans le Péri^ord et dans l'Aïigoumois, d'innombrables coupoles à pendentifs spliérique>; mais, attendu qu'elles sont isolées et ne forment pas une séiie, il n'en tient aucun compte, ou, du moins, il les regarde comme purement occidentales.

Nous devons l'avouer, les preuves nous manquent absolument pour justifier cette tbéorie. Nous savons bien qu'il n'y a pas la moindre analogie entre la coupole byzantine et ces simulacres de coupoles produits dans un grand nombre de nos églises d'Occident par l'évidement de la base des clocliers ou par rinlerseclion des nefs. Supposer à ces accidents de nos cx)nstru étions indigènes une origine orientale, ce serait la plus évidente méprise ; mais, dans un monument couronné par une véritable coupole , par une coupole ne servant point de base à une tour, reposant sur quatre grands arcs et sur quatre pendentifs, rappelant, en outre, par d'autres signes extérieurs, les constructions d'Orient, fautil refuser d'admettre la moindre influence orientale par la seule raison que cette coupole n'a poin.t de compagne et ne

DE L'AnCÎIlTEGTïinE lîVZANTINE EN FRANCE. 311 fait pas partie crune série? voilà la question. Or, sur quoi se fonder pour soutenir laffirmative ? est-ce encore sur l'exemple de Sainte-Sophie ? Mais ce type vénérable de rarchitecture byzantine est précisément surmonté d'une coupole unique suspendue entre deux absides : il faut donc mettre de coté Sainte- Sophie. S'antorise-t-on des églises plus récemment construites et encore debout en Orient? Mais les dessins qui nous les font connaître, ceux-là mêmes qu'on invoquait tout à l'heure, sont ici des témoins incommodes. Us nous montrent sans doute quelques églises à plusieurs coupoles ; mais combien n'en reproduisent-ils pas qui n'en ont qu'une seule, pincée généralement au centre de l'édifice, et, dans ce nombre, il faut ranger un des plus intéressants monuments de la Grèce chrétienne, la cathédrale d'Âlhènes!

Il ned donc pas possible d'accepter comme nécessaire une loi si souvent, transgressée; jusqu'à preuve contraire nous la tenons pour douteuse. Qu'une série de coupoles dans un même é lifice soit Tindice à peu près infaillible d'une influence orientale, nous eu tombons d'accord, maisijue cette influence ne puisse jamais se l évéler, sans l'accomplissement rigoureux Je cette condition, voilà ce qui nous ^emble contestable, et ce qui aurait be.>>oin d'être établi plus solidement.

Sansinsistrr davantage sur le ( ôlé ha.-ardé de celte théorie, achevons d'en suivre le développement.

L'auteur, après avoir posé la règle, passe à l'application : il cherche un monument où. soient lidèlfincnt observées les deux conditions sans Jesquell s il i.'esi point, selon lui, d'architecture byzantine ; et il s'arrête devant Saint-Marc de ' Venise.

D'où vient ce choix? nous le dirons tout à l'heure. Saint- Marc n'est assurément pas, aux yeux de M. de Verneilh, le type par excellence des monuments byzantins, puisque, d'après sa propre définition, les églises byzantines sont celles qui furent bâties, depuis Justinien , dans les lieux oi^i régnaient les empereurs grecs; telle n'était pas Venise au dixième siècle. Il est bien vrai, comme une note nous le rap- 'pelle, que, jusqu'en 998, les doges envoyèrent tous les aqs un manteau de drap d'or aux empereuis de Constantinople ; mais c'était un tribut de pure déférence, à peine commêmoratif d'une ancienne domination. Dès le temps de Charlemagne, et, à plus forte raison, sous les Othon, l'État de Venise ne relevait en réalité que de Tempire d'Occident. Seulement on peut dire qu'à défaut d'une domination réelle, Byzance, par sa civilisation et par son mouvement commercial, exerçait encore à Venise une influence presque souveraine au lemps^oii le dôge Orseolo relevait de ses ruines la chapelle ducale. Venise avait, en grande partie, hérité de Ravenne. Depuis un siècle environ, depuis la chute délinitive de l'exarchat, l'ancienne métropole de l'empire grec en Ilalie avait vu son port s'envaser, son commerce décliner, ses liens avec l'Orient se brisp>' et son gouvernement lomber aux mains de factions intérieures animées d'un esprit purement local; Venise, au contraire, était devenue pendant ce temps un des principaux enirepôls do^ richesses et des idées de l'Orient. Mais ce n'était [)as i^n privilé.^e qu elle seule possédât : bien d'autres cités marilimes d^ la Péninsule entretenaient avec les riv^s na Bosphore des relations également actives, et la civilisation byzantine était en ce temps-là à

DE L'ARCIÏTTEGTURE BY/A : I NE EN FRANCE. 5ir>

Aiicôue, à Pise, à Gènes, presque en même faveur qu'à Venise. Les monuments que ces diverses villes ont construits à peu près vers l'époque où s'élevait Saint -Mure pourraient donc bien aussi avoir reçu leur part de^ influences orientales qui régnaient incontestablemeiit à Venise; mais ni dans le dôme de Pise, ni dans Saint-Cyriaque d'Ancône, il n'y a de coupoles en séries; tout au plus la coupole s'y montre4-elIe isolée et à l'intersection des nefs. Dès lors, M. de Verneilh, fidèle à son principe, n'a que faire de ces monuments, et peu lui importe de savoir s'il s'y rencontre que'que part la trace de l'esprit oriental ; il s'attache exclusivement à Saint- Marc, parce que là se présentent des coupoles à pendentifs, ' des coupoles en séries, et, avant tout, parce que les dispositions essentielles du plan et la manière dont sont groupées les coupoles se trouvent exactement reproduites dans le monument que M. de Verneilh a principalement en vue, dans la cathédrale de Périgueux.

Voilà pourquoi, au lieu de prendre pour modèle un édifice d'Orient, il choisit de j^^éférence la chapelle des doges de Venise. Il n'a pas, encore un coup, la prétention d'en faire le spécimen accompli de l'architecture byzantine; tout au contraire, il convient que le plan de Saint-Marc, quoique beau et régulier, est en quelque sorte exceptionnel, et que les architectes néo-f^recs ne doivent pas en avoir fait grand usage, puisque, dans toutes les constructions encore debout sur le sol de l'ancien empire grec, on n'en saurait trouver une entièrement semblable à Saint-Marc, c'est-à-dire composée de cinq coupoles rangées dans le même ordre. C'est là pour M. de Verneilh un argument qui l'autoi ise à voir dans la

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calhédrale de Périgueux la copie pure et simple de Saint- Marc de Venise; pins le plan est exceptionnel, moins la ressemblance entre les deux édifices lui semble fortuite ; elle ne peut provenir, selon lui, que d'une imitation directe et spéciale, de même que tout» s les églises à coupoles plus ou moins voisines de noire cathédrale n'en peuvent être à leur tour que des imitations. Par là M. de Verneilh exclut toute idée d'une influence, même faible et éloignée, mais générale, de l'Orient sur l'Occident, et il circonscrit la question de i'arcbilectut e byzantine en France dans les limites où il veut la tenir. 11 in^:iste donc sur ce fait que Saint-Marc, tout en étant d'architecture essentiellement byznutine, est un édifice à part, dont le plan n'a rien de banal ni d'ordinaire en Orient.

Bien des gens ci oient le contraire par celte seule rai^on que les cou[)olos de S lint-Marc sont disposées en forme de croix grecque; mais M. de Verneilh ne tombe pas dans cette erreur. En admettant qu'il y eiit véritablement une croix grecque, ce ne serait point celle qui est ain>i dénommée, mais bien plutôt la croix à double croisillon, celte croix que, depuis le seizième siècle, on s'est accoutumé, chez nous, à nommer la croix de Lorraine. Celle-là est d'un constant usage en Orient, non pas dans les plans d'églises, mais dans les cérémonies du culte; tandis (pie la croix à quati e branches égales n'app.iraît guère que comme motif d'oriiemen talion, ce qui rend difficile à comprendre d'où lui est venu ce iiom si géné/ralement admis de croix grecque. On peut voyager longtemps en Grèce et visiter beaucoup d'égli-es sans en rencontrer une dont les parois extérieures figurent la croix grecque. Il s'en trouve pourtant, seulement leur aspect est

DE l'ARGlllTEGTURE bYZANTlNE EN FRANCE. 515

tout autre que celui de Saint- Marc, car, au lieu d'avoir une coupole pour chaque branche Je la croix, plus une coupole centrale au point d'intersection, elles ne sont, en général, surmontées que d'une seule coupole placée soit à l'extrémité, soit au centre de l'église.

Est-ce donc à Venise, et quatre siècles après Justinien, que ce plan de Saint Marc est apparu pour ia première fois dans le monde? Ce n'est pas là ce qu'entend M. de Verneilh : autant il a pris soin de faire de la cha()elle ducale un édifice à part et unique en son genre, autant il tient à ne laisser aucun doute sur sa légitimité byzanline. 11 se hâte donc de rappeler qu'à défaul d'exemples encore debout, l'idée nicro, le prototype de Saint-Marc, a survécu dans les écrits de Pi oeope. L'historiographe de Ju-tniien ne nous parle pas seulement de Sainle-So[)liie : il décrit une autre église dédiée par Tempeieur aux saints apôties, et bâtie sous ses yeux avec presque autant de soins et de dépenses. La description de Procope est conçue en termes intelligibles, chose a^sez rare dans les anciens écrits parlant d'architecture : elle nous monlre le centre de Tédifice recouvert, conmie à Siunte- Sophie, d'une coupole de même forme, mais de moihdre dimension puis à l'est, à l'ouest, au midi et au nord de cette partie centrale, quatre autres coupoles semblables à la première*; c'est bien là, comme à Saint-Marc, une croix à

* Tn^ ûk opO'fPiç rà /jièv rot» iepoe.r£Îo\j y.ccloM fxh o\> xafJvnspOsv t&j Tijç lo'ficcç hpu xarà ye rà /xs^a l/x'^ep-n eipyoLorat, nlrrJ ye Sri ort raura £/.£ivwv £/a7C7o07Ôat ixsyédei au/^êaivet. ProcopH de œdi/icHs, l, i. (Édition de Bonn,t, III, p. 188.)

^ Tô jj.iv oZv Tvj^ bpoc^rjç fJLf rov T'^^e nercor/jTcci' xarà os rag TiXcvpài

quatre branches. Les deux branches transversales, dit au^si Procope, sont de même longueur, mais celle qui se dirige vers roccident est un peu plus allongée que les autres , tout juste assez pour qu'il y ait forme de croix ^ D'où il suit qu'au temps (le Justinien l'idée d'une croix à quatre branches absolument égales n'existait pas chez les Grecs : ils donnaient au pied de la croix moins de longueur que dans les églises latines ; m;iis, à Constanlinople aussi bien qu'à Rome, toule croix devait avoir un pied.

Cette légère diflerence de longueur, signalée par Procope dans une des branches de l'église des Saints-Apôtres, se retrouve à Saint-Marc de Venise. On ne s'en aperçoit pas, au premier coup d'œil, en entrant dans Péglise, mais, à la vue du plan, il est clair que la coupole de l'ouest, égale à celle* du centre, est d'un diamètre plus grand que les trois autres. M. de Verneilh trouve dans cette particularité même un motif de plus d'étroite parenté entre l'église de Justinien et la chapelle d'Orseolo ; mais en même temps il convient qu'en traversant les siècles l'idée première a dû s'abâtardir, car Procope tombe en extase devant la grandeur et la hardiesse du temple des Saints-Apôtres, devant la légèreté de ses coupoles poussée jusqu'au manque apparent de solidité^, et

eipycccra.L... Id. lOC. Cit.

* Kcà cdixbxj cd /j.h 1^' eAÛTcpcc TxXsvpal rvjç sv ro) lyAocpijLO) xsi/j.évY}<;

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^ Td Tâ GifXlpOZL^ki XU^CTOÛ/y.£VC»V VUEpOîV TTST&W^C tÇ£(70at TTOU So/isX /at

ou/ Inl szèppy.i '^'^•S oly-oSoy.îui i^rava»., y^inip à<T^a/£ta$ su è'x^Jv. Id., id.

DE L'AliClUTECTLKE ilYZA.MirsE EÎN FUAiSCE. 317 telles ne sont pas assurément les coupoles de Saint-Marc; elles ont peu de grandeur, et les arcs qui les soutiennent sont suffisamment épais pour convaincre le plus timide spectateur de leur évidente solidité. Il y a donc lieu de croire, ou que des copies successives, aujourd'hui disparues, ont modifié peu à peu- le type primitif et qu'il est arrivé ainsi altéré à Venise, ou que, faule d'avoir été copiée pendant plus de quatre siècles, l'œuvre d'ÂnIhémius de Tralles et d'Isidore de Milet n'a pu être, à si longue distance, qu'imparfaitement comprise et imitée.

Quoi qu'il en soit, le plan de Saint-Marc, tel qu'il est, n'en doit pas moins passer pour byzanlin le plus légitimement du monde. A défaut du texte de Piocope, le monument lui-même nous dirait son origine. Âu^si, tout en nous réservant de signaler, même dans ses parties pruuitives, bien des caractères mixtes, bien des signes d'une influence étrangère à l'Orient, nous ne croyons pas que , dans TEurope occidentale, il y ait un monument qui, par son aspect général et l'ensemble de sa structure , se rapproche davantage de la véritable architecture byzantine.

Si donc un édifice presque en tout point semblable à celuilà, à la seule exception de la qualité des m-atériaux et de la richesse de la décoration, un monument vêtu de bure au lieu de drapd*or, mais de même stature, de mèmeforme, deniênie caractère, se présentait à vous, non plus aux bords de l'Adriatique, et sous l'éclat de ce soleil qui est déjà le soleil d'Orient, mais au milieu de la France, au cœur de l'Aquitaine, à l'ombre des noyers et des châtaigniers, pourriez-vous en croire vos yeux? Eh bien, ce n'est ni un rêve ni un jeu

d'imagination : ce nnonument existe. Nous nous portons volontiers garants de M. de Vcrneilh et de sa description :1e patriotisnfie local n'a point aitéré sa vue. Voilà bientôt trente ans que poin^ la première fois nous entrâmes dans cette calbédrale dePérigueux, et aucvm souvenir ne nous est plus présent, tant fut grande notre snr[)rise à l'aspect de ces coupoles et de cette ordonnaiice si insolite dans nos climats. Ce qui n'est guère moins étonnant, c'est qu'un .'ait si élraui^e et si visible soit aujourd'hui presque entièrement inconnu ! Encore s'il n'était question que d'un seul monument, isolé, perdu dans le fond d'une province, on comprendrait- qu'il échap|)ât à l'attention; mais, outre cette abbaye de Saiiit- Front, aujourd'hui cathédrale, une autre église à Périgueux est également couronnée de coupoles, moins nombreuses, mais de même caractère; puis, dans tout le voisinage, des monuments de second ordre se conforment aussi à ce genre de construction ; puis, enfin, on en trouve des exemples plus éclatants et sur une plus vaste éclïelle dans des villes importantes et souvent visitées, à Cahors, à Angoulême. 11 y a là tout un ensemble, tout un groupe de faits aussi cur ieux que rares, n'attendant que des observateurs pour devenir un sujet inépuisable de recherches, d'études et de comparaisons. Eh bien, nous lé demandons, combien de gens sont dans le secret? combien, non-seulement en France, mais dans les pays voisins où celte branche de la science historique est plus cultivée que chez nous ?

C'est pour remplir cette lacune que M. de Verneilh s*e^t mis courageusement à Pœuvre. La partie théorique de son livre n'en est pas, à vrai dire, la partie principale : son but,

DE L'ARGlllTECl UUE BYZANTINE EN EIIANCE. 319 sa véritable ambition, est de décrire et de mettre en lumière des monuments qui lui sont cbers et dont il comprend l'inestimable prix. Il s'attacbe naturellement de préférence à celui qui domine tous les aulre?, qui est à la fois le plus complet et le plus original. La monograpbie de Saint-Front, voilà le fond de son ouvrage, monograpbie métbodique, patiente, aussi claire que peuvent l'être les descriptions d'architecture, et rendue de temps en temps d'une lucidité parfaite par quelques planches finement touchées, que l'auteur enlreiiiêlc à soîi texte. Quand il nous a ainsi décrit, dans tous les sens et sous toutes ses faces, *ce vaste monument, il pas^e à ceux qui lui font corlé-ie, et nous donne des descriptions moins détail lées, mais suf^l^autes, soit des grandes églises de Cahors, d'Angoidême, de Souillac, de Fontevrault, soit d'un trèsgrand nombre d'autres moins importantes, moins connues parce qu'elles sont moins accessibles, et dont la révélation n'est due qu'à son zèle et à la persévérance de ses investigations.

Nous perdrions de vue notre but, nous qui ne voulons ici que tracei* quelques vues sommaires et générales, si nous suivions pas à pas l'auteur dans cette copieuse moisson de faits p.irticnliers. 11 faut pourtant, dans l'intérêt même des observations que nous aurons à présenter, signaler les traits principaux et de Saint-Front et des églises qui l'environnent, et de celles qui, plus au loin, semblent encore l'avoir pris pour exemple.

520 ETUDES 6UU L'IIISIOIUE DE L'AilX

Saint-Front, dans son état actuel, ne laisse voir extérieurement ni la forme de son plan, ni la proéminence de ses coupoles. Une ceinture de maisons , de jardins , de hangars, l'enveloppe de tous côtés, ou peu s'en faut ; à peine aperçoiton çà et là cpielques pans de ses hautes murailles lourdement et tristement coiffées d'une grande toiture à deux étages, dérobant entièrement aux yeux la partie supérieure du monument. Ce n'est qu'en montant sous la charpente de ce toit, en pénétrant dans ses cavités, qu'on aperçoit, au-dessus de l'extrados des voûtes, les tambours des cinq coupoles. Les pierres qui forment ces tambours sont en partie calcinées p*r le feu, en partie rongées par la pluie et la gelée ; mais leur forme est encore très-accusée et très-recoimaissable. Les calottes sont légèrement aiguës, elles n'ont pas cette courbe élégante qui caractérise presque toutes les coupoles d'Orient; On pourrait souhaiter aussi plus de style et plus d'accent dans les tambours ; au lieu de s'élever perpendiculairement, ils vont en se rétrécissant dé la base au sommet, ce qui leur donne un aspect conique et alourdit leur profil. Néanmoins, malgré ces défectuosités, si les coupoles de Saint-Front étaient débarrassées de l'enveloppe de poutres, de charpentes et d'ardoises, qui les cache et les emprisonne; si leur silhouette se dessinait sur le ciel , ce serait, dans nos climats, un rare et

DE L'AUCHlTEGi DUE BYZAiNTlNE EN FUAINCE. 321

curieux spectacle fait gour donner le change à bien des voyageurs revenus d'Orient.

Aussi formons-nous le vœu qu'on resliiue à celte antique église son primitif couronnement. Il était sérieusement question de ce travail, en 1847; la proposition allait même en être faite, lorsque la plus brusque des" catastrophes vint arrêter et suspendre toute entreprise de ce genre. Nous espérons que le projet n'en est pas abandonné, et, comme il y a nécessité de reprendre en sous-œuvre une paitie des piliers, en apparence si robustes, qui portent les coupoles, ce sera tout pi ofit que de les soulager en même temps du poids additioimel de cette immense toiture. Reste seulement à savoir si les raisons qui firent substituer, il y a déjà plusieurs siècles, un toit à double égout, un toit septentrional à ces coupoles pseudo-orientales, ne se feront pas encore sentir, et si, après avoir rétabli le monument dans son premier état, nous ne serons pas forcés, nous ou nos descendants, de le défigurer une seconde fois. Point de doute qu'd n'en soit ainsi, si l'on n'apporte pas à la restauration plus de soin, qu'à la constructibu première. Il faut à ces coupoles, pour braver l'intempérie de notre ciel, ou des feuilles de plomb bien soudées, ou des tuiles bien cimentées, ou un revêtement de pierres du meilleur grain et parfaitement jointoyées. Telles ne sont pas les pierres du Périgord, en général, et celles qui paraissent avoir formé jadis le revêtement de ces coupoles sont de la pire espèce. La négligence et Timpéritie des constructeurs primitifs éclatent, comme nous le verrons bientôt, dans presque tout le monument, mais parliculicrcmentà son sommet. Il n'est donc pas étonnant qu'au bout de

522 ÉTUDES SIHJ f/lHSTOIRE DE L'ART,

peu de temps des accidents sérieux se soient manifestés , et qu'après de vains essais pour rester dans la donnée première, on ait eu recours d'abord à des toitures partielles, puis, comme remède héroïque, à la couverture en ardoise du monument tout entier.

Ce n'est là qu'un exemple entre mille de cette éternelle vérité que l'architecture n'est point un art nomade ; qu'elle a, comme les plantes, ses zones et ses climats, qu'on ne la fait pas émigrer à volonté, et que ces sortes d'importations, même souteimes par la mode, ne tardcn? pas à succomber devant la raison. Les constructions à coupoles, malgré certains avantages qui leur sont propres, ne devaient pas plus s'acclimater en France que les terrasses et les balusires à l'italienne ne s'y naturaliseront. En dépit de Louis XIV et de Perrault, de David et de Napoléon, nos édXices commencent à repiendre et reprendront de plus en plus leurs couvertures naturelles et nationales ; ce qui n'empêche pas que, par exception, à titre de rareté arcliéoloj^ique, il ne soit tiès-dési^ rable de restaurer les coupoles de Saint- Front, puis de les laisser bravement exposées à ciel ouvert. Grâce aux moyens perfectionnés dont on dispose aujourd'hui et à un léger surcroît de soins et de dépense qu'on pourrait se permettre en pareille occasion, il serait aisé de procurer à cette restauration fidèle du passé de très-bonnes chances de dur ée dans l'avenir, et nous ne doutons pas que l'architecte habile auquel é(ait destinée cette tache ne s'en acquittât heureusement. Les avis de M. de Verncilh ne seraient pas d'un médiocre secoui s. Un chapitre entier de son livre, et des plus judicieux, est consacré à celte res'auration probable de Saint-Front. Il

DE L'ARCHITECTURE BYZA?^T1NE ÈN FRANCE. 525 la désire, il la demande, tout en priant que le zèle ne soit pas poussé trop loin. Point de ravalement, dit-il, point d'ornements nouveaux, surtout point d'hypothèse. L'ancienne physonomie du monument restituée dans ses traits principaux et incontestables, voilà tout, saiv^ îe moindre rajeunissement des parties solides. Cette façon prudenle de restaurer les œuvries de nos pères est la seule bonne, la seule vraie : son grand mérite, sa perfection habituelle, est de ne pas se laisser voir, de prolonger la vie d'un édifice sans qu'on s'en aperçoive; mais ici, par extraordinaire, la restauration la plus sage et la plus modérée serait visible 5 Ions les yeux ; ce serait une métamorphose, un coup de théâtre, un changement à vue. Le voyagoir, l'habitant de Périgiicux lui-même, apprendraient qu'il y a des coupoles à Saint-Front, tandis qu'aujourd'hui il n'en existe extérieurement que pour l'ardiilecte et l'antiquaire.

Rien de semblable à l'intérieur du monument : on n'y peut espérer ni découvertes, ni surprises. La partie concave des coupoles est parlaitement dégagée. Dès le premier pas sur le seuil de l'église, on voit, en levant la tête, la succession de ces larges dames hardmient suspendus sur leurs fuyants supports. C'est un effet qiii nous étonne et nous déioule, accoulumés que nous sommes à la perspective ordinaire de nos églises, à ces berceaux continus se prolougeant, s'enfonçant sous nos regards. M;u's d'oi^i vient qu'en entrant à Saint-Front, ceux qui connaissent Saint-Marc, qui Tout présent à la pensée, ne sont pas immédiatement fr;ippés de la ressemblance des deux édifices? L'aspect est tout différent et l'impression tout autre : à Saint-Marc, ce n'est pas la forme géométrique

de la coîistraclion qui vous saisit tout d'abord, vous ne regardez pas si vous êtes sous des coupoles ou sous des voùles; vous vous sentez sous un ciel d'or dont les rayons, rembrunis par le temps, colorent chaudement ces luisantes murailles tapissées du haut en bas de mosaïcjues et de marbres; à vos pieds le porphyre et le vert antique se jouent et s'enlrelaeent en capricieux méandres; de tous côtés des colonnes de la mntière la plus fine, du travail le plus varié, des couleurs les plus diver.-es, et tout cela doucement éclairé par une mystérieuse lumière qui s'échappe de rares et étroites ouvertures, au travers d'un vitrage d'albâtre transparent : en un mot, la partie purement décorative tient, à Saint-Marc, une si grande place, qu'elle absorbe l'attention; on ne songe au monument lui-même, à sa forme, à sa structure, qu'avec le temps et par réflexion. A Saint-Front, au contraire, comme la partie décorative est absolument nulle, comme le monument se montre à nu, sans le moindre revêtement, sans la moindre moulure, laissant à peine apercevoir de loin en loin (pielques maigres chapiteaux perdus et clair-senié dans d'immenses surfaces de maçonnerie raboleuse, il n'y a que les lignes et la coiifiguration générale de la construction qui attirent les regards. Pour compléter la disseudDlance, la lumière inonde Saint-Front; de grandes et nombreuses fenêtres, vitrées de verre non coloré, laissent passer un jour éblouissant. En voilà bien assez pour qu'à première vue on soit loin d'imaginer des liens de ressemblance et de- parenté entre choses si diverses; ce n'est qu'à tête reposée et le compas à la main que l'analogie devient évidente et la parenté prseque certaine.

DE L'ARCHITECTURE RYZANTINE EN FRANCE. m

Non-seulement il y a dans ces deux édifices cinq coupoles à peu près de même diamètre, rangées dans le même ordre, s'appuyant sur des arcs d'épaisseur et de hauteur presque égales, mais, ce qui rend la similitude plus directe et plus intime, les piliers qui soutiennent ces arcs sont évidés à Périgueux comme ils le sont à Venise, et nous ne croyons pas qu'on pût trouver ailleurs un autre exemple de cette combinaison.

Il faut pourtant, mémo sur ce point, constater une différence : à Venise, les piliers sont teIK ment évidés, que le vide l'emporte de beaucoup sur le plein, de telle sorte que dans l'intérieur du pilier est pratiquée une petite coupole à laquelle on accède par quatre larges arcades; les grands piliers, les piles maîtresses qui soutiennent les grands arcs se trouvent ainsi complètement à jour à leur base, et chacun d'eux ne repose que sur quatre jambages d'une assez faible épaisseur. A Péiigueux, c'est le même principe, mais une autre mise en œuvre : le plein l'emporte sur le vide; les arcades qui percent de part en part les piliers dans les deux sens sont trois fois plus étroites qu'à Venise, tandis que les jambages sont deux fois plus épais, d'oii résulte, on le conçoit, un effet tout différent. Cette différence, il est vrai, seraii bien moins sensible, si une opération à peu près semblable à celle que le Panthéon de Soufilot a<* dû subir presque aussitôt après sa construction n'était venue épaissir considérablement les jambages de ces piliers de Saint-Front. Il y a tout lieu de croire que, soit en cours d'exécution, soit immédiatement après, on s'aperçut que les coupoles écrasaient les piliers : pour prévenir une catastrophe, les piliers furent radoubés, ou, pour

mieux dire, renforcés; on augmenta leur diamètre extérie\ir par un placage on revêtement dont la trace est encore visible ; puis, pour que la consolidation fût plus complète, on prit la même f récaution à l'intérieur, en ajoutant aux faces internes de chacun des jambages un empâtement égal au placage extérieur des piliers; de cette façon, l'évidement fut diminué et les arcades se trouvèrent réduites aux dimensions si élrangeiuent étioites qu'elles conservent aujourd'hui. Mais leur rendît-on par la pensée ce qu elles ont ainsi perdu, elles seraient encore bien loin d'égaler en largeur les arcades de Saint Marc. Malgré cette différence, la seule identité du principe, c'e.-t-à-dire l'ouverture de quatre arcades dans Fépai^sein^ des piliers destinés à servir de supports, est une étrange similitude, qui, jointe à tant d'autres traits comnmns et exce[){ionnels, constitue entre les deux monuments une telle aftinilé, qu'il est bien difficile de l'attribuer seulement au iiasard. M. de Verneilh met en regard sur une même planche la coupe en travers des deux églises, alislraction faite de toute décoration: ce sont vraiment les mêmes lignes; tous les membres principaux des deux constructions sont conçus et combinés de la même manière : commeut donc ne pas supposer que l'une des deux a servi de modèle à l'autre? Sans doute il serait possible qu'une troisième église, aujourd'hui démolie et oubliée, leur eût donné naissance à toutes deux; mais la question, quant à Saint-Front, resterait tou-' jours la même. Que la cathédrale périgourdine soit sœur de la vénitienne au lieu d'eu être fdle, peu im])orte, car il est évident que l'initiative d'un tel style n'est point partie de Périgueux ; reste donc à trouver dans les deux cas par quel

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