Voir ci-dessus : Introduction, page 55, note
chronique ancienne, l'autre au roman de saint Livier, et ils semblent ne présenter entre eux que des différences insignifiantes. Suivant la seconde version, la fondation de Metz serait due exclusivement aux Troyens fugitifs à la suite de la destruction de leur ville. Voici le récit qu'elle en fait.
Après la ruine de Troie la grande, Francion, fils d'Hector, conduit à travers la Scythie et la Germanie une colonie nombreuse d'exilés échappés à ce désastre. Les nobles seigneurs qui marchaient à la tête de ce peuple portaient un oiseau sur le poing et ne vivaient que de chasse. Dix d'entre eux « font paction « ensemble que où leur oiseaulx se asseoiroit, chacun « feroit en ce lieu sa demorance et fonderoit une cité. » Ainsi naissent Paris, Reims, Ghâlons, Troyes, Vaucouleurs, Scarpone. Trois de ces nobles seigneurs, Méliandus, Dolbus et Arénus, qui étaient frères, descendent la Moselle et arrivent à l'endroit où la Seille y verse ses eaux. « Quand se vint à la vesprée, dit le « vieux récit, si laixirent voiler leur oiseau. » Celui de Méliandus s'arrête sur le haut de la montagne, celui de Dolbus sur un chêne qui était un peu plus bas et celui d' Arénus sur un saule au bord de la rivière.
Trois châteaux s'élèvent dans ces emplacements et, comme « les dicts trois frères estoient fort courtois et « lealz et ne vivoient mie de pilleries ne ne grevoient « mie les aultres terres et seigneuries d'aultrui, » les gens du voisinage viennent en foule se grouper autour
d'eux. De ce concours naît une ville qu'on nomme Montmélian, du nom de Méliandus, l'aîné des trois frères à qui elle devait son origine. Plus tard, on substitue à ce premier nom celui de Dividunum, qui est, dit-on, un mot latin signifiant chose divine ou fondée divinement, parce que la ville « est bien assise, « en bon air et en bon pais, » puis celui de Médiomatricum, à cause de la position de la cité au milieu de trois autres villes, Trêves, Toul et Verdun, dont elle est « comme mère et fondateresse. »
Tel est, dans ses données essentielles, le tableau que présente la seconde version. Elle était faite pour flatter l'amour-propre des Messins, en exaltant l'importance de leur ville. « Cest cité, » dit Vigneulles à la fin d'un des deux textes qu'il donne de cette version, « ait tousiours esteis, dès son acomencement, forte « et gairnie de haulte et espesse murailles et de grant « défense et fournie de bon peuple, et dit encore cet « acteur, ajoute-t-il, que depuis elle ait été appelée « Mets, comme elle est encore de présent, après vng « chevalier romain qui fut à la prendre et à la gai- « gner, car ce noble chevalier se appeloit Mécius. » Vigneulles termine son analyse en disant que, pour le reste, les faits racontés dans l'ouvrage qu'il cite et dans plusieurs autres, également consultés par lui, s'accordent avec ceux qu'il a rapportés précédemment touchant l'origine de la cité, et il renvoie, pour ce qui en est, au passage où se trouve, en tête de sa chronique, la grande version de la légende.
Parmi les traits qui appartiennent spécialement à la petite version, on doit signaler, au premier rang, l'étrange indication qu'elle renferme touchant le nom donné primitivement à la cité. Suivant elle, Metz se serait appelée d'abord Montmélian. Rien dans notre histoire, il faut le dire, ne semble se prêter à l'explication de cette mention singulière. Le nom de Montmélian ne figure dans aucun de nos documents historiques, et il n'est rappelé, que nous sachions, dans la dénomination présente ou passée d'aucun des quartiers de la ville ni d'une partie quelconque des territoires voisins. Ce nom, à en croire la légende, viendrait de celui de Méliandus, l'aîné des trois fondateurs. Tout ce que nous pouvons dire à ce sujet, c'est que le nom de Méliandus, ainsi que ceux de ses prétendus frères Dolbus et Arénus, se trouvent déjà relatés, avec la bien légère variante Mélandus pour Méliandus, dans la première version. Là ces noms sont attribués aux constructeurs de trois des portes de la cité, au Troyen Arénus qui élève au midi de la ville une de celles de la seconde enceinte, à Dolbus et à Mélandus qui établissent celles du faubourg d'Outre-Moselle, aux lieux où plus tard furent jetés sur la rivière le Pont-Thiffroy et le Pont-des-Morts. Il n'est pas sans intérêt, ce nous semble, de retrouver ainsi des traces de communauté entre les deux versions sur ce point qui constitue leur différence la plus notable; car le nom de Montmélian donné à la ville naissante est une particularité qui, étrangère à la
grande version, appartient spécialement à la petite1.
D'après la physionomie propre de cette indication, jointe à cette circonstance qu'elle a pour fondement certains détails communs aux deux versions, il y a peut-être lieu d'y voir, non pas une notion spéciale, mais simplement un développement des données premières de la légende, dans un sens romanesque qui est précisément celui d'un des documents où elle se rencontre. En effet, un des deux textes de la petite version a été, nous l'avons dit, emprunté par Philippe de Vigneulles au roman de saint Livier, et ce roman, que nous aurons à étudier plus tard, est, comme nous le verrons, une œuvre exécutée selon toute apparence avant la fin du XIVe siècle. Il est conçu dans le goût littéraire des grandes compositions chevaleresques du xme, à côté desquelles il y a lieu de le ranger. Le nom de Montmélian appartient à la géographie toute de fantaisie de ces œuvres d'imagination, et on reconnaîtra certainement un caractère analogue à l'invention des oiseaux que portent les
1. Ce détail est entré cependant, mais avec le caractère probable d'une interpolation, dans l'un des trois textes de la grande version, celui de l'anonyme du xvi° siècle, qui se sépare, en cela comme en quelques autres points encore, des deux premiers textes. Nous avons déjà parlé précédemment, à l'occasion des notions relatives aux ponts (page 144, note 1), des différences que présente avec la chronique rimée et celle de Philippe de Vigneulles l'œuvre anonyme du xvi6 siècle; nous ajouterons qu'on peut attribuer ces singularités au système de composition ou plutôt de compilation suivi par son auteur; ce qui est au reste d'accord avec l'époque tardive où il a paru. Nous renverrons sur ce point à ce que nous avons dit au chapitre i de ce livre, sur l'écrivain et sur son œuvre dont nous avons seulement quelques fragments.
nobles Troyens, et qui dans leur vol marquent la place des châteaux primitifs construits par les fondateurs de la cité. Ces trois seigneurs, avec leur oiseau sur le poing, appartiennent évidemment à la galerie des personnages qu'on rencontre dans les romans de chevalerie. La petite version de notre légende nous les représente comme des Troyens, et attribue à eux seuls la fondation de la ville. C'est là une particularité qui rattache encore cette version à la famille des œuvres écloses sous l'influence du génie littéraire français pendant le moyen âge.
On sait ce que sont dans nos légendes nationales ces Troyens transformés en peuple des Francs au passage du Rhin, pour conquérir la Gaule et y fonder le royaume de Charlemagne et de Hugues Capet4. Ce thème apocryphe a joui d'un tel crédit au moyen âge dans tous les pays de langue française, qu'on ne doit pas s'étonner d'en trouver les données dans la légende messine. Nous les avons déjà vues apparaître dans la grande version; mais pour qu'elles viennent prendre
1. La légende de l'origine troyenne des Francs est fondée sur une opinion qui paraît être née vers la fin du vie siècle ou au commencement du vne seulement. Elle ne se trouve pas dans Grégoire de Tours, qui a réuni, au vie siècle, tout ce qu'on savait alors de plus ancien sur les Francs (Hist., I. II, c. 9); on la rencontre pour la première fois dans l'Epitome (chap. 2) attribué à Frédégaire et rédigé dans la première moitié du vu6 siècle. On lit dans cet ouvrage que, parvenus du Danube sur le Rhin, les Francs construisirent près de ce dernier fleuve une ville, qu'en souvenir de leur première patrie ils nommèrent Troie (Troja). Cette circonstance a donné lieu de penser que l'idée singulière de faire venir les Francs des Troyens avait pu avoir pour point de départ la syno-
la première place, comme cela a lieu dans la petite, il faut quelque chose de plus qu'un simple emprunt; il faut presque la force d'une idée dominante. Ainsi donc, s'il y a lieu de croire que l'auteur de cette composition n'était pas absolument étranger à Metz, ce que paraissent démontrer les traits essentiellement messins de son œuvre, on doit penser au moins qu'il avait encore d'autres attaches et qu'il subissait d'autres influences. C'est ce que prouverait, au besoin, la manière dont il parle de la fondation des grandes villes du royaume de France. Il semble même indiquer plus particulièrement son origine, par la considération égale qu'il accorde, tout à la fois, à ces villes et à certaines localités d'importance plus que secondaire qu'il mentionne avec elles, à Vaucouleurs par exemple et à Scarpone déjà réduite de son temps, comme il le dit, à la condition d'un simple village.
La petite version de la légende qui traite de la fondation de Metz est donc une œuvre exécutée probablement hors de cette ville, peut-être par un habitant du territoire de Scarpone ou de Vaucouleurs. Elle est d'ailleurs constituée sur les données de la légende
nymie apparente du nom de la ville de Priam avec celui d'une ville que les Francs occupèrent effectivement sur la rive gauche du Rhin, au-dessous de Dusseldorf, et dont le nom, Colonia Trajana, s'est métamorphosé en ceux de Trojana, Troja, Troja francorum, Troja minor, Troja sancta, Troja sanctorum, Sancten ou Xanten (de Ring, cité par Digot, Hist. d'Austrasie, I, p. 131). En constatant l'apparition de cette notion vers le commencement du vu0 siècle, on en a aussi attribué l'origine à des idées rapportées d'Orient par une ambassade de Dagobert à Constantinople vers cette époque. (Huguenin, Hist. d'Austrasie, p. 367.)
messine exposée dans la grande version, dont elle semble être un extrait; et c'est dans le cadre d'une composition chevaleresque, d'un roman portant la date probable du XIIIe siècle ou du xive au plus tard, qu'elle paraît s'être d'abord produite. Ces conclusions n'ont rien de forcé, à ce que nous croyons. Nous leur avons d'avance emprunté un de nos arguments pour déterminer l'âge approximatif de la grande version qui contient l'expression complète de la légende. Cette grande version étant nécessairement antérieure à la composition romanesque consacrée vers le XIVe siècle à la petite, on est fondé, avons-nous dit, à la considérer comme une œuvre qui, malgré la date assez récente de ses rédactions dans des manuscrits du xvie siècle, pourrait bien remonter jusqu'au xme.
On connaît maintenant les deux versions de notre légende des premiers fondateurs; on peut apprécier en quoi consistent les analogies et les différences qui existent entre elles. La seconde est évidemment brodée sur le même fond que la première. Il n'y est plus question, il est vrai, du déluge et des petits-fils de Noé, ni même des Babyloniens, détails peu importants; mais, avec les Troyens, il y reste la notion essentielle de l'arrivée des peuples venus de l'Orient. Le relief donné par la petite version au rôle des fils de Priam et de Francion mérite considération. 11 est, comme nous l'avons fait remarquer, conforme à l'esprit des grandes légendes françaises sous l'influence desquelles cette version semble éclose. Quant à la notion toute messine
des trois châteaux primitifs, elle est commune aux deux documents. Nous avons déjà dit d'où elle vient, selon toute apparence. Il y a lieu de penser qu'elle n'a pas, dans la petite version, d'autre signification que dans la grande, où nous l'avons rencontrée et appréciée précédemment. Le nom singulier de Montmélian, donné par la dernière version à la nouvelle ville, est un des traits caractéristiques qui lui sont propres. En revanche, elle laisse dans l'ombre les précieuses notions fournies par l'autre sur les accroissements successifs de la cité, notamment celles qui regardent les premières enceintes. C'est dans ces renseignements si curieux, appartenant exclusivement à la première version, que réside surtout l'intérêt de ce document.
En résumé, la légende des premiers fondateurs de Metz, composée de notions vraisemblablement assez anciennes et fixées dans leur ensemble vers le xiii6 siècle, nous donne, sous la fiction qui les recouvre, des indications vraies appartenant à deux ordres de faits distincts. Parmi ces faits, les uns se rapportent à l'arrivée dans notre pays de peuples venus des parties orientales de l'Europe; les autres, à la formation première et aux développements successifs de la ville elle-même et de son enceinte. Nous aurons, croyons-nous, déterminé la part de la fiction, en disant que, pour ce qui regarde les premiers, elle y ajoute la mention toute gratuite des petits-fils de Noé, des Babyloniens et des Troyens; et qu'en ce qui touche les seconds, elle leur donne, par leur mélange avec les
autres, une antiquité absolument imaginaire. Quelquesuns de ces faits appartiennent au moyen âge seulement, et d'autres, plus anciens, doivent être cependant encore postérieurs à certains événements de date certaine, mentionnés après eux dans notre cycle légendaire, à la conquête romaine des Gaules par exemple.