Voir l'Introduction, page
Il faut cependant reconnaître que, suivant toute probabilité, de pareils faits n'ont guère pu s'accomplir sans que la force ait été employée, au moins dans une certaine mesure, pour les réaliser; c'est là ce que pourrait exprimer dans plusieurs de ses détails la légende qui raconte l'établissement du régime romain à Metz. Ce document emprunte de l'importance à cette considération, et en outre à une observation que nous ferons tout à l'heure : c'est que, dans le récit qu'il contient, il y a quelques particularités qui présentent une remarquable conformité avec certains traits de l'histoire générale de la conquête des Gaules.
La légende de la conquête et de la transformation de Metz par les Romains se trouve, comme nous l'avons dit, dans la chronique rimée et dans celle de Philippe de Vigneulles, qui en donnent deux versions distinctes. Ce dernier écrivain déclare, en maint passage, ne parler des faits qu'elle concerne que d'après les anciens récits ; c'est néanmoins dans la version de la chronique rimée que nous suivrons notre légende, parce que la rédaction de ce dernier document est la plus ancienne. L'autre ne s'en écarte d'ailleurs que pour des détails de minime importance, sauf en un point essentiel que nous signalerons en passant. A part ce qui regarde ce trait particulier, la version de Philippe de Vigneulles ne mérite aucune mention spéciale après la première ; et nous nous bornerons, pour donner une idée de sa physionomie propre, à lui faire l'emprunt de quelques passages dans le cours de la narration.
Jules César guerroyant dans les Gaules, un de ses lieutenants, le chevalier Métius, arrive à Metz. Il en admire l'assiette et les défenses, le régime et la bonne police. La ville est grande et bien peuplée; les nobles réunis en ont le gouvernement. César a résolu de la soumettre à son empire; son lieutenant a pour mission de l'y réduire de gré ou de force; et, comme dit la chronique rimée,
Lors donc Métius fît son devoir Du mandement faire; assavoir :
Aux citoyens monstra par lettre Gomment César les voulait mettre.
Les citoyens, fort troublés à une pareille communication, demandent un délai pour prendre conseil. Ils se décident finalement à la résistance et répondent :
Nous sommes sur nos héritaiges De par nos anciens parentaiges C'est nostre-, si on nous fait tort Nous les tiendrons jusqu'à la mort.
Quant Métius seust la responce De grant colère le nez leur fronce, Et commande par grand despit Qu'ils n'eussent ni jour ni respit.
Le Romain réunit ses gens d'armes ; la cité assaillie par tous les côtés à la fois est enlevée et livrée aux horreurs du pillage :
Or fut la cité mal instruite Prinse, abatue, arse et destruite.
Noyez, pendus, tuez, rostys, Furent riches, grands et petits.
Fortune passe et sy s'en va, Qui se peust sauver se sauva.
Après ce grand trouble et huttin Chacun mit la main au butin.
Capitaines et chevaliers retournent à Rome chargés de richesses, laissant derrière eux la ville détruite. Plus tard elle est reconstruite par Métius lui-même, qui lui donne son nom. Ce fait de réparation constitue dans la légende une seconde partie qui nous semble exprimer spécialement la phase de transformation de la cité sous le régime romain, comme la première a servi à rendre celle de la réduction ou de la conquête.
Nous venons de voir ce qui constitue en ses traits essentiels la première partie de la légende, dans la chronique rimée. Dans la version de Philippe de Vigneulles, elle est enrichie de la description pompeuse de la cité, de ses richesses et de ses palais, et d'un tableau du bonheur de ses habitants, maintenus en franchise et en liberté jusqu'à l'arrivée des conquérants. Venant à parler de ceux-ci, notre vieux chroniqueur fait de leur convoitise une peinture dont il emprunte naïvement les couleurs au temps où il vivait, sur la fin du XVe siècle, et où la ville était un objet d'envie pour les seigneurs du voisinage. « Les Romains, dit-il, très « mallement indignes faisoient souvent esguet, s'effor-
« çant plusieurs fois à destruire la dicte cité, aux quelz « très vaillamment par plusieurs fois elle résistoit ; et « tellement que toutes les autres nacions la craignoient « et magniffioient, la estimant très puissante et très « redoutable... Elle se armait tous les jours contre « ses envieulx, en préparant tousiours armes, artil- « lerie, sans espargnier homme qui lui fust contraire, « rendant à chacun ce qui lui apparthenoit... »
Philippe de Vigneulles avait évidemment les yeux fixés sur les choses de son temps lorsqu'il faisait, dans ces termes, le portrait de fantaisie de la cité gauloise qui allait plier sous le joug des Romains. Dans le récit du chroniqueur, César lui-même prend la ville et la détruit. C'est là une variante notable dans la version qui lui est propre par rapport à celle de la chronique rimée. Dans celle-ci, on l'a vu par l'analyse qui précède, ce n'est pas César, c'est un de ses lieutenants qui s'empare de Metz ; et il n'en vient à la force, pour la réduire, qu'à la suite de préliminaires où on ne peut méconnaître une période de négociations. Cette version offre, en ce point, un remarquable accord avec le peu de notions exactes qu'on peut tirer de l'histoire générale de la conquête des Gaules, pour le fait particulier de la réduction de Metz par les Romains.
Ce n'est pas César, tout tend à le prouver, qui a opéré en personne la soumission définitive des peuples établis dans nos contrées. Ces peuples appartenaient à la grande famille des Belges. Le premier d'entre eux était celui des Treviri qui occupait les cantons de la
basse Moselle; un peu plus haut se trouvait celui des Mediomatrici dont la place principale, Divodurum, n'était autre que la ville de Metz. Or, dans les célèbres commentaires consacrés à ses campagnes des Gaules, César, qui ne nomme pas une seule fois Divodurum, ne parle que fort peu, et d'une manière indirecte, des Mediomatrici eux-mêmes. Il serait difficile d'accorder ce silence avec le fait d'une conquête accomplie personnellement sur ces derniers, par le grand capitaine qui racontait ses propres victoires. Sa réserve s'explique au contraire parfaitement d'après la marche toute différente que semblent avoir suivie les événements.
Dans sa seconde campagne des Gaules (57 av. J.-C.), César avait soumis une partie des Belges, après les avoir plusieurs fois battus dans les régions de la Sambre et de la basse Meuse. Plus tard ce sont ses lieutenants, et particulièrement Labiénus, l'un d'entre eux, qui réduisent les peuples soulevés à différentes reprises, par les manœuvres d'Induciomare notamment (54 av. J.-C), et ensuite par le cri de désespoir poussé dans Alesia par Vercingétorix (52! av. J.-C). On sait qu'après ce dernier et mémorable épisode de la résistance, l'asservissement des Gaulois fut à peu près accompli. Les Mediomatrici, qui sont formellement signalés dans cette dernière phase de la lutte, furent, comme les autres peuples de la Gaule, contraints à l'obéissance ; et leur soumission, dont il n'est fait aucune mention spéciale, mais qu'on ne peut révoquer en doute, fut, selon toute vraisemblance, en même
temps que celle des Treviri, l'œuvre de Labiénus. A lui en revenait probablement l'honneur, soit que le succès fût le résultat de négociations, soit qu'il eût été obtenu par la force des armes dans la campagne conduite par ce lieutenant de César en l'année 51 .
On voit combien, dans ses traits principaux, l'histoire est d'accord avec la légende telle que nous la donne la chronique rimée, puisque dans celle-ci non plus ce n'est pas César, mais un de ses lieutenants, qui, selon les termes exprès du document, soumet la ville des Mediomatriei.
Après la phase de conquête et de destruction vient celle de transformation pour la cité sous les Romains ; le tableau de celle-ci a également, comme nous l'avons dit, sa part dans la légende. Reprenons l'analyse de cette dernière au moment où Métius vient de s'emparer de la ville.
Sur l'ordre de César, Metz, tombée au pouvoir de son lieutenant Métius, a été détruite de fond en comble. La charrue a été promenée parmi ses ruines, et dans les sillons on a semé des deniers à l'image de l'empereur. On les retrouvera un jour, comme des témoignages de son triomphe, chaque fois que sera remué à quelque profondeur le sol de la cité. Ayant accompli cette dernière partie de l'œuvre prescrite, Métius revient à Rome, non sans remords de cette impitoyable exécution. Sa conscience troublée lui fait craindre d'être, pour un si grand crime, voué à la damnation
éternelle. Il se dit qu'une seule chose peut lui faire trouver grâce devant Dieu; c'est de réparer le mal opéré par lui et de reconstruire la ville anéantie. Il demande à César de lui en concéder le territoire, et il l'obtient comme récompense de ses grands services, avec la permission d'en relever les murailles et d'y réunir un nouveau peuple.
Métius, qui était au reste fils de roi, part donc avec des ouvriers de toutes sortes et des gens de diverses nations. Arrivé au but de son voyage, il fait crier par tout le pays que ceux des anciens habitants qui survivraient quelque part peuvent revenir, et qu'ils seront accueillis dans la nouvelle ville. Un grand nombre se présentent,
Entre les quels cinq en trouva Que moult noble et sage aprouva, Et il les mist de son conseil Et en justice ses pareils.
De ces cinq nobles hommes sont venus les cinq paraiges, ajoute Philippe de Vigneulles à cet endroit.
La ville reconstruite, son nouveau fondateur lui donne un nom qu'il tire du sien propre. De Métius il fait Metz ; et depuis lors on dit Metz-la-Pucelle, parce que, pour lui assurer longue durée, et peut-être aussi, par suite de quelque mystérieuse croyance, pour la maintenir en éternelle jeunesse, une vierge avait été, à ce que racontaient les anciens, renfermée dans la muraille d'une de ses tours. La ville est donc refaite et bien peuplée, et, ajoute la chronique rimée,
Métius en fut le seigneur Et la soubmit à l'empereur.
Il donne à la cité des institutions par lesquelles sont sauvegardés les privilèges des anciens habitants descendants des enfants de Noé. Il les fait Seigneurs- Voués de la ville, les constitue en Justice pour faire bonne police, et en forme les cinq Paraiges, auxquels il joint le Commun qui sera comme le sixième. Près de mourir, il leur donne ses derniers avis, en les chargeant de compléter son œuvre ; voici ses paroles :
Vous êtes cinq nobles paraiges Vaillants, riches, prudents et saiges, Pour régenter vous ay assis, Et mon commun qui fera six.
Pourvoyez-vous au demeurant; Adieu vous dy, j'en va mourant, Secourez à plus nécessaire, Ascheuez ce que ne peux faire.
Métius meurt, laissant la ville ordonnée de manière à se suffire à elle-même. Le régime aristocratique y est institué sous l'obéissance due à l'empereur :
La citez auoit pour suppos L'empereur toujours Augustus Auquel l'auoit submis Métius.
Les riches et nobles citains s'appliquent dès lors à continuer l'œuvre commencée et remise entre leurs mains par Métius. Deux d'entre eux attachent leur nom à de grands travaux longtemps désirés par les
habitants. On ne passait alors que difficilement le grand bras de la Moselle :
Le peuple en étoit tourmenté En temps d'hiver en temps (Testé Par eau et par glace et par neiges En allant à leurs héritaiges.
Le noble Thiffridus fait construire le Pont-Thiffroy, puis Moridus le Pont-des-Morts1.
1. Les notions légendaires concernant les ponts de la Moselle à Metz laissent beaucoup à désirer, d'autant plus qu'elles semblent représenter des traditions qui devaient offrir un véritable intérêt. Celles-ci paraissent malheureusement avoir été gravement altérées en passant dans nos légendes. Nous avons déjà dit quelques mots (page 144, note 1) de la manière dont elles y sont distribuées. Ce n'est pas tout; elles s'y présentent avec des variantes que nous devons aussi faire connaître. — Suivant le texte le plus ancien, dans la chronique rimée, l'œuvre des seigneurs Troyens consiste dans l'établissement de deux ponts de pierre, le Pont- Thiffroy d'abord, le Pont-des-Morts ensuite, qui succèdent à des ponts de bois en mauvais état; une leçon spéciale dans certains manuscrits donne à entendre qu'un seul pont de bois aurait existé primitivement et qu'il aurait occupé l'emplacement du Pont-Thiffroy. — Suivant le texte de Philippe de Vigneulles, le premier pont est construit en pierre, à la porte Dolbe, par Thiffridus, « considérant que par ponts de bois ne par nefz « le passaige ne pouvoit estre seur au passant; » et, plus tard, pour imiter l'œuvre de son frère, Moridus construit également en pierre, à la porte Mélande, le Pont-des-Morts, « considérant que à l'autre porte au-dessus « estoit aussi nécessaire. » — Suivant la chronique anonyme du xvie siècle enfin, les deux seigneurs Troyens jettent l'un après l'autre un pont de bois, le premier en un lieu où « en temps d'yueir la riuière faisoit grant « dopmaige et y auoit souuant plusseurs bestes et gens péris multz en « dangier par ce que on ne pouoit passeir sans neif, » le second, à son imitation, à un endroit « où il auoit passaiges bien dangereulx où l'en « passoit auec neif. » — Les différences que présentent ces trois textes montrent qu'ils ne sont pas établis l'un sur l'autre. Ils reproduisent d'ailleurs, dans leur variété, d'une manière constante, la notion essentielle de l'antériorité du Pont-Thiffroy sur le Pont-des-Morts. Ils permettent aussi de reconnaître que la tradition conservait le souvenir d'un temps où l'on ne passait le grand bras de la Moselle que dans des barques.
176 CHAPTTRE TROISIÈME.
Pendant ce temps-là Octavien, à Rome, avait succédé à Julius. Le nouvel empereur subjugue le monde entier et en fait une seule monarchie, dans laquelle toutes les régions sont tributaires de Rome et gouvernées en son nom par prévôts et régents. « Alors, dit Philippe de Vigneulles, furent toutes guerres extinctes. » Octavien visite les provinces de son empire et vient à Metz, où il est reçu avec honneur. Il anoblit la cité et l'élève au-dessus de toutes les villes de la province, au-dessus de Reims et de Châlons, au-dessus de Luxembourg, de Toul, de Verdun, de Trêves, de Strasbourg. Il la constitue seconde cité impériale, et commande qu'on y apporte les tributs des pays de deçà les monts et d'outre le Rhin. Un hôtel spécial est, en conséquence, créé à Metz pour les recevoir. C'est Rome-Salle, d'où vient, ajoute le chroniqueur, le nom d'une des vieilles rues de la cité ; et dans ce lieu est placée, pour compter l'argent qu'on doit à l'empereur, une grande table de marbre dont on fera plus tard, par succession de temps, est-il dit, l'autel de Saint-Pierre.
Octavien fait encore exécuter à Metz beaucoup d'autres travaux, dont le principal est un grand amphithéâtre, où il établit sa cour et où il est servi à « mode d'empereur. » Il y festoie ses amis, un mois durant, puis tout le peuple, bourgeois et marchands, pendant huit jours, et les gens du commun enfin pendant huit jours également, par des danses et des tournois. L'édifice, d'une noble structure, était ouvert de tous côtés, et il avait pour unique couverture un vaste drap
d'or. A l'extérieur, ses murs présentaient un appareil régulier de pierres carrées bien liées entre elles; longtemps encore après qu'il eut été ruiné, on admirait, dit Vigneulles, leurs masses imposantes. On l'avait élevé loin du centre de la ville et des quartiers habités, en un lieu dit aux Arènes1. Là il était entouré de terrains vagues et mal hantés, où se concentrent, à la longue, tous les éléments impurs rejetés du sein de la grande cité. La débauche, les crimes, les maléfices s'y rencontrent dans un milieu infect, où Dieu fait naître en sa colère un serpent venimeux :
Ce serpent osta le peschez
Mais au peuple il fit grand raeschef
Delà il chassa la luxure
Mais y mit venin et ordure.
Le monstre répand la pestilence autour de son repaire dont nul n'ose approcher, et il engendre vermine, couleuvres, crapauds, scorpions.
Celui mal longuement dura, Dont le peuple moult endura Et tourment et affliction Jusquez après la passion.
Telle est la légende qui raconte la destinée de Metz conquise et détruite par les Romains, réparée ensuite
1 . Il est à peine besoin de faire observer que le nom des Arènes ne fut vraisemblablement donné à ce lieu qu'à cause de l'amphithéâtre que les Romains y avaient construit.
sous leur domination. Ce qui la caractérise, c'est le sentiment qu'elle exprime de la complète transformation opérée alors dans la cité, et ce sentiment porte l'empreinte de la vérité. Il est rendu par le tableau de la ruine suivie de la restauration de la ville par Métius : détails d'un caractère tout légendaire, dont la signification et le sens vrai ne sauraient être méconnus.
Ce qu'il faut voir, en effet, dans ces peintures, c'est l'expression énergique de la révolution opérée au sein du vieil oppidum gaulois par l'introduction du régime romain. Sous l'action de ce régime, le passé a été comme anéanti ; les conditions ont changé et pour les hommes et pour les choses ; tout s'est modifié dans la cité, tout jusqu'à son nom. Elle adopte pour celui-ci une forme jusqu'alors inusitée qu'elle emprunte, dit-on, au nom même du fondateur. Là, nous saisissons, dans un de ses traits vraiment remarquables, l'accord de la légende avec l'histoire. C'est, en effet, pendant la période romaine de son existence que le Divodurum des Mediomatrici a pris, on le sait, le nom de Mettis, d'où celui de Metz est dérivé immédiatement. Les grands changements accomplis dans la condition de la cité et dans sa dénomination sous le régime romain, tels sont les faits réels que la légende avait à exprimer dans ses fictions. Le personnage du chevalier Métius, dont le nom est très significatif, et le rôle qu'on lui attribue n'ont été imaginés que pour cela.
Dans la plupart de ses détails, le récit légendaire trahit, pour la forme au moins dans laquelle il nous
est parvenu, une origine assez récente. La date qu'il convient de lui appliquer semble se rapprocher de celle que nous avons assignée précédemment à la légende de la fondation; elle pourrait bien lui être même quelque peu inférieure. Les institutions décrites dans ce document, comme étant l'œuvre du fondateur romain, sont celles du moyen âge. Il y est parlé des aristocratiques Paraiges qui appartiennent au xme siècle, de l'acquisition de la Vouerie par les bourgeois qui est du xive. Nous avons, dans notre introduction, donné, approximativement au moins, la date véritable de ces faits, qui ne sont nullement du régime romain. Dans l'opinion erronée qui les attribue à celui-ci, il faut vraisemblablement reconnaître le reflet de préjugés admis à Metz à l'époque où ces notions sont entrées dans la légende. Peut-être cette fiction répond-elle à quelque sentiment, encore existant dans la cité du moyen âge, de la filiation non interrompue qui aurait rattaché ses institutions propres à celles du monde romain.
Une observation qu'il y a lieu de faire également, c'est que, dans ce tableau, la qualité de bourgeois privilégié est exclusivement assignée aux anciens habitants issus des enfants de Noé, et qu'eux seuls forment les cinq Paraiges primitifs, auxquels est adjoint ensuite, avec jouissance des mêmes droits, le Commun érigé ultérieurement en sixième Paraige. Nous rappellerons à cette occasion qu'en parlant, dans notre introduction (page 51), de l'organisation des Paraiges messins, et en mentionnant, à côté des cinq premiers (Porte-
Moselle, Jurue, Saint-Martin, Port-Saillis et Outre- Seille), le corps du Commun, nous avons dit que celui-ci n'avait pris que graduellement, et vers le XVe siècle seulement d'une manière définitive, le caractère complet de sixième Paraige. Le document légendaire qui nous occupe maintenant concorde avec ces indications. Il rapporte, il est vrai, que le Commun fera un jour le sixième Paraige ; mais dans cette forme, qui est celle d'un commentaire explicatif, son témoignage prend assez clairement l'apparence d'une tardive interpolation. Dans ce qui constitue la notion légendaire essentielle, on trouve, au contraire, expressément relatée, d'accord avec les données de l'histoire, l'existence distincte des cinq premiers Paraiges avant l'introduction du sixième parmi eux. Cette notion appartient au xme siècle ou au XIVe au plus tard; elle fait remonter à cette date à peu près la composition du document primitif qui l'a reçue.
Au même temps correspond aussi ce qui concerne la création des deux grands ponts de la Moselle1. L'origine de ces ponts ne saurait être attribuée aux Romains; on n'en trouve aucune mention avant le xme siècle; ils étaient alors en bois, et leur construc-
i. On n'a aucun renseignement historique sur l'origine du Pont-Thiffroy et du Pont-des-Morts. Une assertion douteuse de la chronique de Praillon (Huguenin, Chron. de Metz, page 74) paraît être l'unique fondement de l'opinion que très anciennement ils auraient été déjà établis en pierre. Rien n'est moins certain. Tout ce qu'on sait, c'est qu'ils étaient encore en bois en 1282. La plus ancienne mention qui en soit faite dans cette condition ne remonte qu'au commencement du xme siècle, et on voit ensuite qu'ils n'ont été construits en pierre qu'au xiv6 seulement. (Raillard, Mèm. sur les ponts de Metz, 1864, p. 76-94.)
tion en pierre ne date que du XIVe. Les détails qui les concernent dans la légende n'ayant dû y être accueillis que plus ou moins longtemps après leur établissement, il ressort de là une raison pour fixer, à une date probablement peu reculée, l'époque à laquelle la légende de la conquête romaine s'est définitivement constituée.
Notre légende contient cependant certaines notions qui, en particulier, remontent vraisemblablement à un temps plus ancien. Telles sont celles qui regardent le personnage de Métius, le prétendu lieutenant de César, qui aurait, dit-on, reconstruit Metz après l'avoir détruite, et lui aurait donné son nom. Il y a lieu de remarquer, sur ce point, qu'une conception semblable existe pour la ville de Toul, et qu'elle avait déjà cours au commencement du XIIe siècle4. Cette circonstance permet de donner, avec une certaine probabilité, une date analogue à la notion correspondante qui concerne Metz.
La légende du chevalier Métius renferme donc des éléments de différentes époques. Dans le nombre il en est qui, selon toute apparence, sont étrangers à la période romaine; mais elle en contient d'autres en même temps qui sont essentiellement propres à celle-ci.
1. Cette notion relative à la ville de Toul est exprimée par Hugo Metellus, écrivain de la première moitié du xn6 siècle, dans une lettre adressée par lui à Héloïse, la célèbre abbesse du Paraclet. Il y dit, en parlant de Toul, sa patrie : « Civitas in quâ genitus sum vocatur Leucha, « vocatur et Tullum à Tullo qui eam devicit, duce Csesariano... » (Hugonis epistola xvii ad Helwidim — apud Hugo Sacr. antiq. monum., 1731.)
Telles sont les notions relatives à Rome-Salle et à l'amphithéâtre .
Nous ne connaissons guère de Rome-Salle que son nom joint à ce qu'en dit la légende. Suivant celle-ci, c'était un lieu où l'on comptait les deniers des impôts apportés de tous les pays environnants pour être envoyés à l'empereur de Rome. 11 peut être à propos de ne pas prendre au pied de la lettre cette assertion ; au moins sera-t-il permis d'y reconnaître le reflet des idées qui s'étaient conservées à Metz touchant le rôle de ville capitale assigné à la cité dans la province gallo-romaine d'abord, et ensuite dans les royaumes d'Austrasie et de Lorraine. Pour ce qui regarde l'édifice lui-même, on peut admettre que c'était quelque construction antique dont la tradition attribuait l'origine aux Romains, et auquel se rattachait le souvenir des institutions publiques créées par eux. Son emplacement est déterminé par celui de la porte Méridiane dont nous avons parlé précédemment et qui était ellemême dans la partie de l'ancienne enceinte comprise entre Saint-Martin-en-Curtis et Anglemur situé sur la Moselle ; car, dit la chronique rimée,
Depuis ceste porte en curtis Par la lettre en sommes advertis Tranchoit un fossez mol ou dur Tout outre jusque en Anglemur.
Mais au milieu estoit la porte Ainsy que l'escripture porte Qui Méridiane estoit nommée Là où Rome-Salle est fondée.
Rome-Salle avait donné son nom à une rue de la cité qu'on ne connaît plus aujourd'hui, mais dont on trouve la mention jusqu'au xvie siècle. Cette rue devait être dans le voisinage des lieux où fut construite à cette dernière époque la Citadelle, et peut-être a-t-elle disparu dans le bouleversement qui est résulté de cette opération pour tout le quartier.
L'amphithéâtre est, de même que Rome-Salle, mentionné dans la légende de la conquête et de la transformation de la cité par les Romains. Il y a tout lieu de douter que sa construction remonte, comme il y est dit, à Octavien, c'est-à-dire à Auguste lui-même ; et il est en tout cas absolument inadmissible que ce prince y ait fait sa résidence comme dans un palais; mais l'existence et l'origine romaine de l'édifice sont certaines ; les ruines en ont subsisté jusqu'au siècle dernier, et, à toutes les époques de notre histoire, le caractère romain du monument a été reconnu par ceux qui ont pu voir ses restes longtemps considérables. Le graveur Chatillon nous a laissé une planche représentant ce qui en existait encore au XVIIe siècle, et Cormontaigne fit lever cent ans plus tard un plan de ses substructions, avant de les enterrer dans les remblais de l'ouvrage du Pâté1.
1. Cette opération eut lieu en 1736 suivant les Bénédictins (Hist. de Metz, t. I, p. 152). Le fait qui nous est ainsi révélé détermine l'emplacement de l'amphithéâtre antique dans un lieu qui, au moyen âge, était couvert d'habitations accompagnées de nombreuses églises et de plusieurs monastères, mais qui, à l'époque romaine, devait être au dehors et en quelque sorte à l'écart de la cité, comme l'indique en effet le récit légendaire.
Dans ce que la légende rapporte de l'amphithéâtre, il est un détail qui présente tous les caractères de la vérité et qui pourrait bien venir de la tradition ; car, à l'époque à laquelle on peut faire remonter le document qui le contient, il était plutôt en contradiction que d'accord avec l'état des lieux. Nous voulons parler de cette circonstance que l'amphithéâtre, construit au dehors de la ville gallo-romaine, se serait trouvé au milieu de terrains vagues et inhabités. Rien n'est plus conforme à ce que pouvait généralement exiger, à l'époque romaine, l'établissement de ces vastes édifices. Il devait donc en être alors ainsi de l'emplacement de l'amphithéâtre à Metz; mais, au moyen âge, ces lieux étaient occupés par un faubourg florissant.
A côté de ce trait empreint de vérité, s'en trouve un autre dans lequel on ne peut méconnaître le caractère de la fiction légendaire; il s'agit du groupement signalé en cet endroit de tous les vices et de tous les crimes, puis de l'apparition, dans leur milieu impur, du monstre envoyé par Dieu pour les punir. Il faut certainement voir là une conception de l'esprit chrétien du moyen âge, identifiant avec la peinture de ce lieu, théâtre des jeux abhorrés du paganisme, l'image allégorique du paganisme lui-même et des pratiques honteuses attribuées à ceux qui suivaient ses lois. Le serpent qui dévore ces hommes criminels est le ministre de la vengeance céleste. Une seule chose apaisera la colère de Dieu et mettra fin à de si grandes souffrances, ce sera la îcon version du peuple de Metz à la religion du Christ.
Nous touchons à ce grand événement qui a aussi son expression dans les documents de notre cycle légendaire. Metz devenue romaine est bien près de devenir chrétienne. Le serpent de l'amphithéâtre dont on nous parle une première fois à propos de l'empereur Octavien, nous le retrouverons dans la vie de saint Clément. Cette fiction sert de lien entre la légende de la conquête romaine et celle de la conversion au christianisme. Nous quittons la première, nous allons entrer dans la seconde.
Revenons auparavant en quelques mots sur l'examen que nous venons de faire de la légende du chevalier Métius. Rappelons que, constituée vers le xiile ou le XIVe siècle, elle comprend des notions appartenant à différentes époques, groupées dans un tableau qui retrace deux situations distinctes : la soumission de Metz aux Romains et sa transformation par eux. A la première de ces situations se rapporte une double donnée, celle de la conquête et de la destruction de la ville. En ce qui la concerne, nous avons remarqué l'accord de la légende avec certaines indications historiques, malheureusement trop peu précises, sur la réduction de Metz par un lieutenant de César; nous avons fait ensuite quelques réserves sur la signification du trait légendaire de l'occupation violente accompagnée de la destruction de la ville, où nous proposons de voir seulement une image accentuée des changements considérables effectués dans la cité sous le régime romain. Ce régime constitue la seconde situation dépeinte par la légende. La ville subit une
complète transformation ; cette donnée générale comprend des indications relatives aux institutions sociales et politiques et à certains établissements matériels. Les institutions sont celles du xme et du xive siècle : l'affirmation des privilèges d'une caste aristocratique, l'organisation des Paraiges, l'acquisition de la Vouerie par la ville, la constitution des magistratures municipales ou de la Justice. Les établissements matériels consistent en certaines créations du moyen âge, comme les grands ponts de la Moselle, et en quelques constructions remontant véritablement à l'époque romaine : Rome-Salle et l'amphithéâtre. Plusieurs notions essentielles ressortent encore de cette partie de la légende : celle de la formation du nom définitif de la cité (Mettis, Metz) qui remonte à l'époque romaine et qu'exprime l'intervention du chevalier Métius; celle du régime impérial romain qui réside dans le souvenir d'Octavien et de sa fastueuse installation à l'amphithéâtre ; celle du désordre moral qui précède l'introduction du christianisme et qui a pour expression le serpent symbolique; celle du rôle de capitale qui, se dessinant pour la ville dans son anoblissement par l'empereur Octavien, doit se constituer définitivement au sein des royaumes d'Austrasie et de Lorraine; on reconnaît enfin, dans les institutions attribuées aux Romains, une dernière notion, celle du régime aristocratique institué à Metz vers le xme siècle, et sous lequel la cité a vécu pendant tout le moyen âge.