CONVERSION DE METZ AU CHRISTIANISME ET ORIGINES DE SON ÉGLISE
Origines du christianisme à Metz ; deux légendes sur ce sujet : celle de saint Clément et celle de saint Patient. — Commencements de la religion dans les Gaules. Faits relatifs au 11e siècle; examen d'un passage des Épîtres de saint Paul qui a paru les contredire; l'Église de Lyon et ses rapports avec les Églises grecques de l' Asie-Mineure. Faits relatifs au 111e siècle : les missions romaines; examen d'un passage de l'histoire de Grégoire de Tours qui les concerne. Question relative à l'Église d'Arles; doctrine de l'origine romaine et apostolique des Églises des Gaules. Résumé des considérations relatives aux commencements de la religion dans les Gaules. — Origine apostolique de l'Église de Metz. Opinions émises sur cette question : par Meurisse ; par les historiens du xvne siècle ; par les Bollandistes au xvu6 siècle ; par le Père Le Cointe ; par l'archidiacre Brayer; par le Père Benoit ; par Dom Calmet ; par les Bollandistes au xvin6 siècle ; par Dom Cajot ; par Dom Tabouillot et Dom Jean François ; par M. l'abbé Clouet ; par M. Digot. Résumé de ces opinions. Opinion de M. l'abbé Chaussier. — État de la question ; documents qui s'y rapportent : les listes épiscopales et les actes des premiers évêques. Ces actes sont des légendes. — Légende de saint Clément ; les trois versions de la légende. —
Première version, analyse. Seconde version, analyse; épisode du Graouli. Troisième version, analyse. — Comparaison des trois versions ; leurs différences touchant les fondations de saint Clément. — L'inscription de l'église Saint-Pierre-aux-Arènes et sa signification relativement à l'origine et au caractère de cette église. — Légende de saint Patient; les trois versions de la légende. — Première version, analyse. Seconde version, analyse. Différence de ces deux versions touchant la mission de saint Patient. Troisième version. — Le petit cartulaire de Saint- Arnould ; traditions conservées par lui sur l'origine et le caractère de l'église Saint- Jean-Évangéliste. — Comparaison des deux légendes de saint Clément et de saint Patient : leur accord sur le fait de la translation tardive du siège épiscopal de Metz à Saint-Étienne; leur opposition touchant l'église investie d'abord du caractère de la primauté : Saint-Pierre-aux-Arènes suivant la première ; Saint-Jean-Évangéliste suivant la seconde. Opinions correspondantes d'une origine romaine ou d'une origine grecque pour l'Église de Metz; antériorité probable de cette dernière opinion sur l'autre; sa signification, d'accord avec les données générales de l'histoire de la religion dans les Gaules.
Les origines du christianisme à Metz sont pleines d'obscurité. La conversion du peuple de cette ville et la formation première de son Église sont des faits dont la connaissance détaillée échappe à l'histoire. La légende se prétend mieux informée sur leur compte ; il convient de l'entendre. Dans les récits qu'elle nous offre peuvent se cacher quelques traits de vérité : malheureusement ces compositions forment un tissu serré où le mélange intime du vrai et du faux ne permet que bien difficilement de distinguer la réalité de la fiction.
La légende de la conversion de Metz au christianisme et du commencement de son Église se présente sous un double aspect, ou plutôt il y a sur ces faits
deux légendes : celle de saint Clément, disciple de saint Pierre, et celle de saint Patient, disciple de saint Jean. Avant d'aborder leur examen, il faut, pour se rendre compte du sujet qu'elles concernent et pour éclairer d'avance les conclusions qui doivent ressortir de leur étude, rappeler ce qu'on sait de l'origine du christianisme dans les Gaules. Les documents anciens qui se rapportent à cette question sont peu nombreux ; nous allons les passer en revue 1 .
Les commencements de la religion dans les Gaules sont insaisissables; ils ont dû, on le comprend, résulter originairement d'une propagande obscure qui ne pouvait guère laisser de traces; on ne trouve sur ce sujet aucune indication historique positive avant celles qui concernent l'église de Lyon, au milieu du 11e siècle. Cette communauté, atteinte vers l'année 177 par la persécution de Marc-Aurèle, paye alors le glorieux tribut d'un grand nombre de martyrs. Eusèbe nous en a conservé les actes. Ce sont, pour le IIe siècle, des documents contemporains dont il faut compléter la signification en les rapprochant d'un autre témoi-
î. Ces documents sont énumérés et discutés notamment par le Père Longueval dans la dissertation préliminaire qu'il a placée en tête de son histoire de l'Église Gallicane (Hist. de l'Église Gallicane, dédiée à nossgrs du clergé par le P. Longueval de la comp. de Jésus, t. I à VIII, 1732- 1734, continuée par les PP. Fontenai, Brumoi et Berthier, t. IX à XVIII, 1739-1749, in-4°), et dans le chapitre ier de l'histoire de l'Église de France par l'abbé Guettée (Hist. de V Église de France, composée sur les docum. origin. et authent., par l'abbé Guettée, t. I à XII, 1857, in-8°).
gnage digne de toute considération. Celui-ci est fourni par Sulpice-Sévère, qui écrivait chez nous vers le commencement du Ve siècle, au temps même de saint Martin, dont il était le disciple. Les martyrs immolés sous l'empereur Marc-Aurèle sont, suivant cet historien, les premiers qu'on ait vus dans les Gaules, où, dit-il, la religion n'a été reçue que tardivement1. On ne comprendrait pas, en effet, que des Églises y eussent auparavant professé ouvertement le christianisme, sans attirer sur elles l'action des premiers persécuteurs. En disant que la religion n'a été reçue que tardivement dans les Gaules, Sulpice-Sévère donne évidemment à entendre qu'à sa connaissance elle n'a pas dû y paraître du vivant des apôtres, mais qu'elle y a été introduite assez longtemps peut-être après eux, vers le commencement du 11e siècle au plus tôt, selon toute probabilité.
On est donc fondé à dire que la religion ne s'est montrée en deçà des Alpes qu'à une époque vraisemblablement peu éloignée de celle où l'on mentionne, pour la première fois, l'existence d'une communauté chrétienne à Lyon, au milieu du IIe siècle. D'autres Églises peuvent avoir reçu vers le même temps le dépôt de la foi, dans les provinces voisines, et même en Germanie où il s'en trouvait aux approches du IIIe siècle, suivant saint Irénée (m. %0%) qui vivait
!. « Sub Aurelio deindè Antonii filio, persecutio quinta agitata, ac « tùm primùm intra Gallias martyria visa, seriùs trans Alpes dei reli- « gione susceptâ. » (Sulp. Sev., Sacr. Hisl., h I, c. 46.)
alors1. Tertullien (m. 2145), qui vient immédiatement après saint Irénée, ne dit rien qui ne concorde avec les paroles de celui-ci, en affirmant que plusieurs nations des Gaules sont soumises à Jésus-Christ2. Ces indications n'impliquent entre elles aucune contradiction ; elles permettent, on le voit, de fixer au IIe siècle, à peu près, la première manifestation publique du christianisme dans les Gaules, et de signaler Lyon, qui en est le théâtre, comme le siège le plus anciennement connu d'une Église dans cette contrée.
On a vainement cherché la preuve positive de faits plus anciens touchant l'origine du christianisme en deçà des Alpes. On a voulu induire d'un passage des Épîtres de saint Paul qu'un disciple de ce dernier aurait visité la Gaule et y aurait fondé au premier siècle une église. Ce passage appartient à la seconde épître à Timothée. Le saint apôtre écrit de Rome; il dit qu'il est seul avec Luc ; que Démas, emporté par l'amour du siècle, l'a abandonné pour aller à Thessalonique; que Crescens est allé en Galatie et Titus
1. « Nam etsi in mundo loquelae dissimiles sunt, sed tamen virtus tra- « ditionis una et eadem est. Et neque hae quae in Germanià sunt fundatae « Ecclesiae aliter credunt aut aliter tradunt, neque lise quae in Hiberis « sunt, neque hae quae in Celtis, neque hae quae in Oriente, neque hae « quae in ^Egypte-, neque hae quae in Libyà, neque hae quae in medio « mundi sunt constitutae. » (Iren., adv. hœres, 1. î, c. 3.)
2. « In quem enim alium universae gentes crediderunt nisi in Christum « qui jam venit?... Hispaniarum omnes termini et Galliarum diverses « nationes et Britannorum inaccessa Romanis loca Christo vero subdita,... « in quibus omnibus locis Christi nomen régnât. » (Tertull., adv. Judœos, c. 7.)
en Dalmatie1. Dans le texte original, le mot Galatia présente une certaine ambiguïté, parce que, en grec, il sert également à désigner la Gaule et la province d'Asie-Mineure que les Latins nomment Galatie. Toute la difficulté réside dans la traduction du mot grec ; il en a été donné à la fois deux interprétations dans les deux sens que nous venons d'indiquer.
Ces deux interprétations, fort anciennes, sont contemporaines et datent de la fin du IVe siècle à peu près. L'une est de saint Jérôme (m. 420), qui connaissait la Gaule où il avait voyagé, comme on le sait; l'autre appartient à un père de l'Église grecque, à Épiphane, évêque de Salamine (m. 401), qui ne paraît pas avoir jamais visité nos contrées. Celui-ci dit que le mot grec Galatia, dans le passage de saint Paul, doit s'entendre de la Gaule. Saint Jérôme est d'un avis contraire ; son interprétation nous a été conservée par la Vulgate, où le mot latin Galatia n'offre plus, comme le faisait le mot grec, aucune ambiguïté ; car il ne peut s'appliquer qu'à la province d'Asie-Mineure : en latin, la Gaule n'est jamais désignée par le mot Galatia.
L'opinion de saint Jérôme, qui est aussi celle de l'Église, est confirmée par son accord avec la croyance admise dans la Gaule même au temps où il vivait, et recueillie alors par Sulpice-Sévère , sur l'apparition
1. « Festina ad me venire cité. Demas enim me reliquil, diligens hoc « seculum et abiit Thessalonicam : Crescens in Galatiam ; Titus in Dal- « matiam. Lucas est mecum solus. » (Pauli Ep. II ad Timoth., IV, 8, 9, 10, 11.)
tardive du christianisme au nord des Alpes. L'opinion d'Épiphane, au contraire, est infirmée, dans une égale mesure, par cette même croyance qui la contredit; et, sans parler de l'autorité de l'Église qui s'élève aussi contre elle, il faut reconnaître qu'elle est encore amoindrie par la considération des circonstances dans lesquelles son auteur l'a introduite. Épiphane, en effet, au livre II de son traité contre les hérésies, ayant avancé, sans en fournir aucune preuve, que l'évangéliste saint Luc avait prêché dans les Gaules, cherche à démontrer la possibilité du fait en établissant que ce pays a pu être visité par les disciples des apôtres. C'est pour appuyer cette thèse qu'il invoque l'exemple de Crescens, disciple de saint Paul, et qu'il cite le passage de l'épître à Timothée, en l'accompagnant de celle des deux interprétations du mot Galatia qui convient à sa cause. On voit clairement que ce qui détermine son choix entre les deux hypothèses est le besoin qu'il a de l'une d'elles, et non une autorité supérieure quelconque, car il n'en allègue aucune. On voit de plus, par les expressions qu'il emploie, que l'opinion contraire à celle qu'il adopte était, à sa connaissance, accréditée de son temps1.
1. ... touto yap £7iTETpoc7rY) to) Aouxa... èTciTpaTCVTOç 8e ooitou XYipuSjai TO EuayyeXcov ■ xat XYipuruei upwrov èv AaXjxaTia xai TaXXta, xou èv IraXta, xat MaxsSovta, àp^Y) Se èv ty) TaXXta • toç xat irepi tivwv twv ocutou àxoXou- 6a>v Xeyei èv touç ocutou euiaxoXatç 6 oanoç IlauXoç ■ KpiaxYiç çyictiv èv tyj TaXXia ■ où yap èv tyj TaXaxia coç xtveç TtXavY)6evTe; vofJuÇousiv, àXXa èv tyj TaXXta. (Epiphan. adv. hœres, l II, c. 11. Éd. Pétau. Paris, 1622, t. I, p. 433.)
Il n'y a évidemment pas à hésiter entre l'interprétation de saint Jérôme et celle d'Épiphane. Un peu plus tard, un autre père de l'Église grecque, Théodoret, évêque de Cyr (m. 458), dans son commentaire sur les épîtres de saint Paul, énonce une seconde fois, à propos du passage de l'épître à Timothée, l'opinion précédemment émise par Épiphane à qui, vraisemblablement, il l'emprunte. Il n'en fournit non plus aucune preuve; ce nouveau témoignage n'est donc pas meilleur que le premier, et ne saurait en rien suppléer au défaut d'autorité de celui-ci. La saine interprétation du passage de l'épître de saint Paul à Timothée n'implique, on le voit, aucune contradiction avec les indications que nous avons recueillies d'abord sur l'introduction tardive du Christianisme au nord des Alpes.
C'est, comme nous venons de le dire, pour justifier ce qu'il raconte des prétendues prédications de saint Luc dans les Gaules qu' Épiphane met en avant celles qu'il attribue à Crescens. Pour ce qui regarde ces prédications de saint Luc, nous nous bornerons à faire observer que l'écrivain ne donne pas d'autre appui à ce qu'il en dit que l'allégation gratuite qui concerne Crescens. Aussi, sur ce fait, dont lui seul est garant et que contredit d'ailleurs le témoignage de Sulpice- Sévère, le savant Tillemont n'hésite pas à déclarer les assertions de l'évêque de Salamine dénuées de toute valeur. Il rappelle que les Gaules n'ont conservé aucun souvenir de saint Luc; de plus, il dit qu'en général, pour ce qui est d'Épiphane, « on ne doit pas ajouter
« beaucoup de foi à ce père, qui, en matière d'his- « toire, est peu exact1. » Il n'y a donc pas plus de fond à faire sur ce qu'il avance de saint Luc que sur ce qu'il dit de Crescens, disciple de saint Paul.
Nous avons montré en quoi consistent les témoignages historiques les plus anciens que nous possédions sur les commencements de la religion dans les Gaules. A côté d'eux, on produit sur cette question certains documents plus modernes qui les contredisent parfois, mais qui ne sauraient néanmoins prévaloir contre eux, non seulement à cause de leur postériorité, mais encore en raison de leur caractère. Ces nouveaux documents ont pour fondement les traditions alléguées par les églises particulières pour justifier leur antiquité ; mais « ces prétendues traditions, dit le Père Longue val, ne « sont guère plus infaillibles que celles des familles « sur l'ancienneté de leur noblesse. » Si elles étaient fondées, ajoute l'historien, il faudrait reconnaître que la religion n'a été nulle part aussi florissante que dans les Gaules dès le Ier siècle; et cela est démenti par des preuves d'une incontestable valeur2.
Trente églises dans les Gaules se disaient instituées par les disciples de saint Pierre et de saint Clément, son collaborateur; mais les actes de ces prétendus fondateurs, dit encore le Père Longueval, sont pour la plupart mensongers et rédigés sur de faux titres. On
1 . Tillemont, Mémoires pour servir à l'Hist. eccl., 1693, t. II, p. 144 et 579.
2. Propositions n et ni développées par le Père Longueval, dans sa dissertation préliminaire à l'histoire de l'Église gallicane.
s'aperçoit qu'ils sont souvent copiés les uns sur les autres; on y reconnaît enfin l'œuvre de faussaires qui, généralement, ont écrit depuis le IXe siècle, « pour « appuyer l'opinion qui commençait à s'établir de « l'ancienneté de plusieurs églises et pour faire naître « cette opinion en faveur de quelques autres aux- « quelles on voulait faire honneur. » Enfin, suivant le même auteur, la suite des évêques de ces églises prouve qu'elles n'ont pu commencer que vers le milieu du me siècle, à moins d'y admettre de fort longues vacances, ce qui ne saurait être reçu que pour un très petit nombre. « Il n'y a guère, c'est ainsi qu'il s'ex- « prime, que Trêves, Cologne et Metz, où l'on trouve « assez d'évêques pour continuer la succession depuis « le temps des apôtres. Mais, ajoute-t-il, les catalogues « des évêques de ces églises et de quelques autres « n'ont pas même toute l'autorité nécessaire pour « nous rassurer. »
L'église de Lyon, comme nous l'avons vu, est signalée avant toute autre dans les Gaules, à l'époque même où le christianisme semble avoir paru au nord des Alpes. Elle a vraisemblablement servi de point de départ aux développements ultérieurs de la religion dans nos contrées. D'un autre côté, on admet généralement qu'elle doit, pour une certaine part, son origine à l'influence d'un élément grec qui se manifeste chez elle, d'abord dans ses relations avec les églises de l' Asie-Mineure, auxquelles on la voit, dès les premiers temps, adresser les actes de ses mar-
tyrs ; ensuite dans le caractère essentiellement grec de plusieurs de ses membres les plus éminents, de saint Irénée entre autres, un de ses principaux pasteurs : celui-ci, en effet, venait de Smyrne, où, dans sa jeunesse, il avait été instruit par saint Polycarpe, disciple de saint Jean.
On ne peut s'empêcher de remarquer cette physionomie grecque de la plus ancienne communauté chrétienne connue dans les Gaules dès le IIe siècle, tandis que la première mention historique d'une mission romaine au nord des Alpes se rapporte au IIIe seulement, suivant Grégoire de Tours, qui l'indique sous la date de l'an 250 à peu près. Le passage de son livre, où il est question de ce fait, a soulevé de graves discussions, car les sept grandes églises qu'il intéresse avaient toutes la prétention de remonter aux apôtres eux-mêmes.
Dom Ruinart a fait remarquer que, tout en étant très explicite, le texte de Grégoire de Tours fixe seulement d'une manière générale le synchronisme des sept missions romaines et du règne de l'empereur Decius (349-251 ), et que la date précise du consulat de Decius et de Gratus (250), donnée par l'historien, ne s'applique réellement qu'à la prédication de saint Saturnin dont il cite les actes. Il résulte de là que les six autres missions peuvent bien n'être pas de cette année même. Cependant, on doit, pour rester dans l'esprit du texte de Grégoire de Tours, leur assigner des dates voisines au moins de celle-là, vers le milieu
du me siècle ; il devient dès lors difficile de les faire remonter, comme on le voudrait, jusqu'au Ier 4.
Les arguments qu'on pourrait invoquer en faveur de cette dernière interprétation ont, au reste, peu de valeur. Le Père Longue val le reconnaît et ne fait, à ce sujet, de réserve que pour ce qui regarde spécialement saint Trophime, suivant lui disciple de saint Pierre et fondateur de l'église d'Arles, dont il reporte ainsi l'origine aux temps apostoliques. On a, dit-il, une lettre de saint Cyprien adressée, au plus tard en 253, au pape saint Etienne, dans laquelle il est question de Marcien, évêque d'Arles, et on se demande comment cette église aurait pu avoir ce Marcien pour évêque en 2!53, si elle avait été fondée en 250 seulement par saint Trophime. Gela n'est pourtant nullement inadmis-
1. Voici ce que dit Grégoire de Tours : « Hujus (Decii imp.) tempore, « septem viri Episcopi ordinati ad prœdicandum in Gallias missi sunt, « sicul historia passionis sancti raartyris Saturnini denarrat. Ait enim : « — Sub Decio et Grato consulibus, sicut fideli recordatione retinetur, pri- « mum ac summum Tholosana civitas sanctum Saturninum habere cœperat « sacerdotem. — Hi ergô missi sunt : Turonicis Gatianus Episcopus ; Are- « latensibus Trophimus Episcopus; Narbonae Paulus Episcopus; Tolosee « Saturninus Episcopus ; Parisiacis Dionysius Episcopus, Arvernis Stre- « monius Episcopus ; Lemovicinis Martialis est destinatus Episcopus. « De his verô beatus Dionysius Parisiorum Episcopus... preesentem vitam « gladio imminente finivit; Saturninus verô... tauri furentis vestigiis « alligatus, ac de Capitolio prœcipitatus, vitam finivit. Gatianus verô, « Trophimus, Stremoniusque et Paulus atque Martialis in summâ sanc- « titate viventes, post acquisitos Ecclesise populos, ac fidem Christi per « omnia dilatatam, felici confessione migrarunt. » (Greg. Tur., Hist., 1. 1, c. 28.)
Ce passage exprime très formellement, il faut le reconnaître, la pensée que les sept missions qu'il mentionne appartiennent à peu près au même temps que celle de saint Saturnin de Toulouse, laquelle a date certaine
sible, car, dans cet espace de quatre années, de l'an 250 à l'an 253, Rome avait vu passer sur son siège quatre papes, saint Fabien (m. 251), saint Corneille (m. 252), saint Luce (m. 253) et saint Étienne (m. 257) ; Arles pouvait, à plus forte raison, avoir eu deux évêques pendant le même temps. Mais la lettre de saint Cyprien est peut-être encore postérieure à l'année 253. Baluze, dans son édition des œuvres du saint évêque de Carthage1, assigne à cette lettre la date inférieure de 254; il se pourrait même, d'après certains détails consignés dans la vie de saint Cyprien jointe à cette édition, qu'elle dût descendre jusqu'à l'année 255. D'un autre côté, la date de 250 assignée à la mission de saint Trophime n'a rien d'absolu. Elle peut, comme nous l'avons dit, sans que l'esprit du passage de Grégoire
sous le consulat de Decius et de Gratus (250). Il est absolument contraire à l'opinion de ceux qui, en présence de ce groupe de faits réunis par l'historien du vie siècle touchant les premières missions romaines dans les Gaules, veulent en détacher quelques-uns et prétendent les reculer assez pour les reporter jusqu'au milieu du premier siècle. Le passage de Grégoire de Tours est, non seulement par son sens propre, tout à fait opposé à cette dernière interprétation, comme on peut le voir, mais il est de plus corroboré en cela par un autre texte, celui de Sulpice-Sévère, que nous avons déjà cité et qui pourrait au besoin lui servir de commentaire. Sulpice-Sévère, ayant écrit plus anciennement encore que Grégoire de Tours et parlant des premiers martyrs des Gaules qu'on signale dans la seconde moitié du second siècle seulement, rapproche de cette indication la mention formelle de la tardive introduction du christianisme au nord des Alpes. Cela ne permet assurément pas d'admettre qu'il y ait paru dès le premier siècle, ce qui ne serait nullement tardif, ni qu'il y soit de beaucoup antérieur à la persécution de l'an 177.
1. Sancti Cxcilii Cypriani Epi. Carthag. et martyr. Opéra. Ed. Baluze. Venetiis, 1728.
de Tours en soit faussé, être reculée de quelques années. On voit donc que rien ne s'oppose à ce qu'on admette un intervalle de six ou sept années au moins, pour la succession de Marcien à saint Trophime, entre la mission de ce dernier et la lettre de saint Gyprien; il n'en faut pas tant pour faire tomber l'objection qu'on veut tirer de la teneur de cette pièce.
On peut encore opposer aux contradicteurs de Grégoire de Tours, et à leur opinion sur la prétendue fondation de l'église d'Arles par un disciple de saint Pierre, un document d'une certaine autorité : nous voulons parler d'une lettre du pape Zozime qui, écrivant dans les premières années du Ve siècle (41 7) aux évêques des Gaules, leur dit, pour les inviter à la soumission envers la métropole d'Arles, que celle-ci a été fondée par saint Trophime envoyé par le siège de Rome1. En vue de l'objet qu'il se propose, le pape Zozime ne manquerait certainement pas de dire de saint Trophime qu'il a été envoyé par saint Pierre lui-même, s'il pouvait donner à la métropole d'Arles ce degré de plus d'illustration. Son silence sur ce point, dans la circonstance que nous venons d'indiquer, a une signification qu'on ne saurait méconnaître. Il n'y a donc aucune raison valable de rejeter le témoignage
1. Anno 417. — Epistola v Zozimi papœ ad Episcopos per Gallias et VII provincias constitutos. — « Sanè quoniam metropolitanae Arelatensium « urbi vêtus privilegium minimè derogandum est, ad quam primùm ex « hac sede Trophimus summus Antistes, ex cujus fonte totœ Gallias fidei « rivulos acceperunt, directus est,... data xi kal. april. Honorio Aug. XI « et Constantio II consulibus. » (Conciliorum col. reg. 1644. T. IV, p. 406.)
de Grégoire de Tours touchant la mission romaine du me siècle au nord des Alpes.
Les premiers renseignements que fournisse l'histoire sur la religion dans les Gaules y font connaître d'abord, comme nous venons de le voir, une chrétienté avec des pasteurs originaires de l'Asie grecque au 11e siècle, puis des envoyés partis de Rome au me. On parle encore d'une mission venant d'Afrique, à la fin du IVe siècle, pour contribuer aussi aux premières prédications. Après cela, on voit nos églises travailler à régulariser leur discipline générale, en fixant leurs rapports réciproques et leur hiérarchie. C'est l'œuvre à laquelle s'appliquent les évêques dans les conciles, et surtout le pontife de Rome qui, au nom de la primauté reconnue à son siège par tous les autres, va organiser peu à peu, sous une direction généralement acceptée, malgré les hérésies et les schismes, la puissante unité du catholicisme.
On comprend dans quel esprit, afin de resserrer les liens qu'on veut nouer, on s'efforcera dès lors de se rattacher le plus étroitement et du plus haut possible à cette Église romaine considérée comme la mère universelle de la chrétienté tout entière. C'est après le vme et le IXe siècle surtout que ce mouvement prend son essor et qu'il enfante la plupart des légendes invoquées aujourd'hui pour établir l'origine romaine de nos églises particulières. Cependant, à cette époque, il a déjà commencé depuis longtemps, et, dans sa première période, quand ses conséquences n'ont pas
encore eu le temps de se généraliser, il crée, en faveur de quelques sièges, qui, à cet égard, sont en avance sur les autres, une situation privilégiée fort ambitionnée et vivement disputée dans certains cas.
Nous possédons les détails d'un des épisodes de ce mouvement général. Il convient de lui accorder en passant quel qu'attention, parce qu'il donne l'explication d'autres faits analogues qui sont moins bien connus. Cet épisode se rapporte au commencement du Ve siècle, et il intéresse la primauté de la métropole d'Arles sur les autres sièges de la province. L'église d'Arles était justement fîère et entendait tirer avantage de son institution par un envoyé de Rome. Saint Trophime, son fondateur, est en effet mentionné comme tel par Grégoire de Tours dans le passage dont nous avons parlé précédemment, et où il est question des missionnaires venus dans les Gaules au IIIe siècle.
Les évêques de la province refusaient de se soumettre à la juridiction de celui qui siégeait à Arles, et le débat avait été porté devant le pape Zozime qui l'avait tranché en faveur de celui-ci. Nous avons cité tout à l'heure la lettre écrite aux évêques par le pape dans cette circonstance. « On ne doit pas, y est-il dit, « déroger à l'ancien privilège de la métropole d'Arles « à laquelle tout d'abord a été envoyé de ce siège « Trophime, suprême pasteur, source de la foi répan- « due ensuite sur toutes les Gaules1. »
Trente ans plus tard, cette primauté de l'église