‹ Études sur l'histoire de Metz; les légendesChapitre 17 sur 43 · Voir ci-dessus, chap. x · texte numérisé non relu

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ne contiennent que celle de saint Patient. Ajoutons que bien plus tard seulement la chronique rimée et la chronique de Philippe de Vigneulles, documents beaucoup moins anciens que les précédents, les ont accueillies toutes les deux et les ont, pour la première fois, rapprochées l'une de l'autre. Cela dit, passons à l'examen des légendes elles-mêmes.

La légende de saint Clément, comme tous les monuments de ce genre, s'est enrichie progressivement de divers détails, à mesure qu'elle passait par la bouche des conteurs ou par la plume des rédacteurs. Nous n'avons à notre disposition que les travaux de ces derniers. L'étude de ces compositions confirme ce que nous venons de dire de la formation de la légende. Le plus ancien parmi les documents qui la concernent est certainement l'ouvrage de Paul Diacre, qui date de la fin du vnie siècle et qui nous en donne la première version. La seconde résulte des additions faites à l'œuvre de Paul Diacre par son interpolateur du XIe siècle. La troisième est celle qu'on trouve dans la chronique rimée, dans le mystère du xve siècle et dans la chronique de Philippe de Vigneulles. La première version de la légende, dans le récit de Paul Diacre, représente la tradition telle qu'elle existait à Metz à la fin du vme siècle ; en voici une analyse dans laquelle nous avons conservé avec soin les expressions qui attestent le caractère de l'œuvre originale.

Après la résurrection de Jésus-Christ, les apôtres

se rendent chacun dans le lieu qui leur a été assigné par le Sauveur. Saint Pierre vient à Rome, et de là il dirige ses disciples vers les grandes villes de l'Occident. Il envoie à Metz un homme éminent et d'un mérite éprouvé qu'il a auparavant élevé à la dignité pontificale1, c'est saint Clément. Suivant l'antique relation (sicut antiqua tradit relatio) , ajoute Paul Diacre, d'autres pieux docteurs partent en même temps pour aller convertir les peuples des principales cités des Gaules.

Parvenu à Metz, saint Clément s'établit, à ce qu'on rapporte, au dehors de la ville, dans les souterrains de l'amphithéâtre, où il construit un oratoire à Dieu, avec un autel consacré à saint Pierre son maître2. Là il prêche le peuple, et, l'arrachant au culte des idoles, il le convertit à la vraie foi. Ceux qui connaissent cet endroit, dit l'auteur, assurent que jusqu'à ce jour nul serpent ne peut y demeurer, et que toute influence pestilentielle est écartée du lieu d'où s'est répandu le souffle du salut3.

1. « Ad eam (civitatem Metim) B. Petrus apostolus Clementem nomme « virum egregium ac meritis probatum sublimatum pontifîcali dignitati « direxit. » (Paul. Diac, Liber de Ep. met.)

2. « In cavernis, ut ferunt, amphitheatri, quod extra eamdem urbem « situm est, hospitium habuit; in quo etiam loco oratorium Domino « construens, altare in eo statuit, ac bli Pétri apostoli preeceptoris sui « nomine consecravit. » (Ibid.)

3. On a reconnu de notables invraisemblances dans ce récit, celle par exemple de la construction par saint Clément d'une église, à une époque où les chrétiens n'en bâtissaient pas encore, et celle surtout de la dédicace de cette église à saint Pierre, au temps même où il vivait. On a enfin

A ce point s'arrête le texte primitif de Paul Diacre. Il forme la première version de notre légende, suivant laquelle saint Clément, envoyé par saint Pierre, construit dans le lieu où s'élève l'amphithéâtre un oratoire dédié à son maître : première église qu'on ait vue à Metz, et qui fut nommée dans la suite, à cause de son emplacement, Saint-Pierre-aux- Arènes 4 , et aussi Saint-Pierre-aux-Champs .

La seconde version de la légende résulte, comme nous l'avons dit, de l'addition au texte de Paul Diacre d'un passage considérable donné par un manuscrit du XIe siècle provenant de l'abbaye de Saint- Arnould . Cette addition contient d'intéressants détails qui viennent s'ajouter à la première version, sans en déranger l'économie. Nous allons la faire connaître.

Les anciens, y est-il dit, tiennent de leurs prédécesseurs le souvenir d'un miracle transmis par une tradition digne de toute confiance ; c'est que, à l'arri-

signalé comme inadmissible la supposition que l'amphithéâtre, qui devait tout au plus avoir été construit au ier siècle, eût été, dès le temps des apôtres, assez abandonné déjà pour qu'on pût établir un édifice nouveau sur son emplacement. Quant aux autorités sur lesquelles Paul Diacre fonde ces assertions, ce sont de simples relations verbales, à ce qu'il semble, d'après les expressions (ut ferunt) qu'il emploie dans le passage qui les concerne.

1. L'amphithéâtre antique était situé, comme nous l'avons dit, au sud de la ville, dans le lieu où se trouve aujourd'hui l'ouvrage du Pâté, très près de la porte Saint-Thiébault. C'est là que se trouvait au moyen âge l'église Saint-Pierre-aux-Arènes ou Saint-Pierre-aux-Champs, qui a subsisté jusqu'à l'époque du siège de Metz par Charles-Quint, en 1552.

vée de saint Clément dans le pays, l'amphithéâtre était infesté de serpents qui en rendaient l'approche impossible, car leur haleine avait empoisonné la contrée ; et on ne saurait s'étonner, ajoute le récit, que le serpent pût faire mourir des corps que le baptême n'avait pas encore arrachés à sa domination. La prédication de saint Clément révèle à ces malheureux la cause de leurs souffrances. Le retour à la santé sera la récompense de ceux qui abandonneront le culte des idoles. Tous s'engagent à se soumettre si le saint pontife justifie ses promesses. L'homme de Dieu, rassemblant quelques frères, célèbre alors le saint sacrifice prescrit aux fidèles par le Christ. Ainsi fortifié par la sainte libation contre le vieil ennemi, il pénètre hardiment dans les cavernes du théâtre pour y combattre l'antique serpent, c'est-à-dire le diable. Les monstres s'élancent au premier bruit de ses pas; lui, d'un signe de croix, les arrête et les abat. Les anciens rapportent qu'au moyen de l'étole qu'il portait au col, saint Clément lie alors en présence du peuple émerveillé le plus grand de ces abominables serpents, et que, l'entraînant au bord de la Seille, qui coulait près de là, il lui ordonne, au nom de la sainte Trinité, de passer le fleuve avec sa troupe empestée et de disparaître dans quelque lieu désert où il ne pourra plus nuire. Les serpents obéissent et, depuis lors, on n'en a plus trouvé aucun dans le lieu qu'ils infestaient auparavant.

Après ce miracle, le peuple messin s'empresse de

se convertir. Saint Clément le baptise alors de ses propres mains, par l'eau et par l'esprit saint (per aquam et spiritum sanctum), et rend ainsi la santé aux corps et aux âmes. Depuis ce jour jusqu'à celui où il lui sera donné de voir le maître des dieux (domini deorum cerner e visionem) , expression bizarre employée par l'écrivain du XIe siècle, le saint pontife marche incessamment dans la voie des vertus. Après la première église dédiée à saint Pierre, il en construit, dit-on, en l'honneur de saint Jean-Baptiste une seconde dont il fait le baptistère de son peuple, et où, longtemps après, s'est constitué un saint collège de moines1. On affirme qu'il élève enfin une troisième église accompagnée d'une crypte et d'une fontaine , et que là il établit le tombeau où son corps reposa ensuite pendant longtemps (in quo etiam non parvo tempore humatus jacuit2). Les eaux de cette fontaine avaient la vertu, depuis lors perdue, de guérir les fidèles de

1. Allusion erronée à l'introduction des moines de Saint-Benoît, non pas dans l'église de Saint-Jean-Baptiste, mais dans celle de Saint-Jean- Évangéliste, qui en était voisine et qui devint plus tard l'abbaye de Saint- Arnould. Cette indication suffirait pour donner au texte où on la rencontre, au milieu de l'ouvrage de Paul Diacre, qui est du vnr8 siècle, le caractère d'une interpolation nécessairement plus récente que le xe, date des faits qu'elle concerne. Les moines de Saint-Benoît ont été installés à l'abbaye de Saint-Arnould (ancienne basilique de Saint-Jean-Évangéliste) par l'évêque Adalbero I, vers l'an 941.

2. Ces expressions doivent être encore signalées comme une preuve que le passage où elles se rencontrent forme bien, comme nous l'avons dit, dans le texte de Paul Diacre, une interpolation; elles montrent, en outre, que celle-ci n'est pas plus ancienne que la fin du xie siècle, car elles impliquent l'accomplissement antérieur de la levée du corps de saint Clé-

tous les maux ; auprès d'elle saint Clément avait consacré encore un nouvel autel à son maître saint Pierre.

On ne doit pas, ajoute en finissant l'écrivain du XIe siècle, hésiter à croire ces miracles et d'autres en quantité presque innombrable, quoique les témoignages en aient péri : Dieu ayant permis, à plusieurs reprises, pour châtier les peuples, que les barbares les exterminassent et détruisissent même les églises et, avec elles, les livres où étaient écrites la vie de saint Clément4 et celles d'un grand nombre de saints personnages .

On sait maintenant en quoi consiste la seconde version de la légende de saint Clément : version qui résulte de l'interpolation faite au texte original de Paul Diacre par l'écrivain anonyme du XIe siècle. Elle introduit dans le document la notion de trois fondations nouvelles de saint Clément au dehors de Metz : celle du baptistère, celle de la crypte qui a reçu sa

ment, laquelle fut faite par 1 evêque Heriman en 1090 seulement. D'un autre côté, le manuscrit où est consignée l'interpolation ayant les caractères du xie siècle à peu près, la date de celle-ci se trouve par là resserrée, comme on le voit, dans d'assez étroites limites.

1. On voit par là que l'auteur de l'interpolation ne consultait pas d'anciens documents écrits, mais de simples traditions verbales, ce qui d'ailleurs est d'accord avec les expressions qu'il emploie en plusieurs endroits (per varios temporum successus relatu vulgatum, — ut fertur, — aflirmatur). On comprend d'après cela ce que peuvent valoir les indications qu'il nous transmet, notamment sur le miracle du dragon vaincu par saint Clément. Tout le monde, au reste, est d'accord pour reconnaître dans ce dernier trait une sorte d'allégorie.

sépulture, celle enfin d'un second oratoire consacré encore à saint Pierre auprès de cette crypte, laquelle était accompagnée d'une fontaine miraculeuse. Outre cela, elle rapporte la victoire de saint Clément sur le serpent, prodige à peine indiqué par une allusion indirecte dans la version primitive de Paul Diacre, et dont nous trouvons ici la première mention formelle. Ce fait miraculeux tardivement signalé, et où tout le monde s'accorde à reconnaître une simple allégorie, est devenu cependant le titre caractéristique de la popularité acquise à Metz au personnage de saint Clément. C'est à lui que se rattache une vieille coutume dont nous devons dire quelque chose en passant.

Dans les processions de la fête de saint Marc et des Rogations, on promenait autrefois à travers les rues de Metz, au milieu du cortège sacré, l'image du serpent de saint Clément. C'était un mannequin représentant un dragon ailé fiché au bout d'une longue perche; il était connu sous le nom de Graouli4. Les boulangers lui payaient au passage le tribut d'un petit pain, et, le troisième jour des Rogations, les enfants le fouettaient dans la cour de l'abbaye de Saint-Arnould, dernière station de la procession. Les Bénédictins, auteurs de notre grande histoire, encore témoins de la promenade du Graouli à la fin du siècle dernier,

1. On conserve à la cathédrale de Metz le dernier exemplaire de ce mannequin du Graouli. Les Bénédictins auteurs de l'histoire de Metz en ont donné la figure dans leur ouvrage (t. I, p. 261). Un tableau de M. Migette, appartenant au musée de la ville de Metz, représente la procession du Graouli au xvi6 siècle.

en faisaient remonter l'origine probable au XIIe, ou même à la fin du XIe, époque à laquelle ils fixaient aussi le commencement du culte de saint Clément dans l'église de Metz. Le joyeux curé de Meudon a mentionné dans son Pantagruel (1. IV, c. 59) le Graouli de saint Clément, lequel est resté populaire à Metz, quoique la gravité actuelle des mœurs religieuses ne permette plus de l'admettre dans les processions.

Quant au nom donné à la monstrueuse image , Le Duchat, un de nos érudits du xvne siècle, en proposait deux étymologies. Suivant l'une, ce nom viendrait du mot allemand grœulich, qui signifie horrible, abominable; suivant l'autre, il serait dérivé du mot français gargouille, par lequel on désigne le déversoir d'une gouttière. Les constructeurs du moyen âge appliquaient, dans les édifices d'architecture ogivale, des formes fantastiques et monstrueuses à ces gargouilles; la figure à la fois terrible et grotesque du Graouli pouvait présenter avec elles une certaine analogie, et de là lui serait venu son nom.

La légende de saint Clément n'a été accueillie, comme nous l'avons dit, ni par le petit cartulaire de Saint- Arnould dont certaines parties peuvent remonter au Xe ou au XIe siècle, ni par la chronique des évêques dont le texte latin appartient au XIIe. Il est bon de constater que le premier de ces deux ouvrages, tout en s'abstenant de la donner, introduit dans le peu de mots qu'il consacre à saint Clément une notion étrangère aux versions primitives de la légende. C'est que

le saint évêque aurait été d'abord à Rome un personnage important, revêtu des dignités de Consul et de Patrice, converti ensuite par saint Pierre. Cette indication, qui n'a aucune valeur historique, se retrouve encore amplifiée dans les documents ultérieurs, où l'apôtre des Messins est nommé Flavius Clemens et devient un sénateur romain, oncle propre de saint Clément, martyr.

La formation graduelle de cette étrange notion est intéressante à observer. Elle ne se montre pas encore dans l'ouvrage de Paul Diacre (Liber de Ep. Met.), où l'évêque saint Clément est présenté seulement comme un homme éminent et d'un mérite éprouvé (virum egregium ae meritis probatum). La première indication qu'on en trouve se rencontre dans le catalogue des évêques de Metz qui est donné par le petit cartulaire de Saint-Arnould et qu'on a quelque raison de regarder comme étant de la fin du Xe siècle : saint Clément y est qualifié Consul et Patrice des Romains (sanctus Clemens qui fuit consul et patricius Romanorum). La chronique latine des évêques de Metz (Gesta Ep. Met.) se borne ensuite à dire que le pape saint Clément était neveu de notre évêque (beato Clémente ipsius fratruele Romam fidelibus post Petrum apostolum présidente). La notion complète apparaît enfin au xive siècle, dans la grande compilation de Jacques de Guyse , dont nous avons parlé précédemment 1 ;

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