‹ Études sur l'histoire de Metz; les légendesChapitre 18 sur 43 · Voir ci-dessus : chap. i, p · texte numérisé non relu

Voir ci-dessus : chap. i, p

l'évêque saint Clément y est nommé Flavius, qualifié Consul, et donné comme l'oncle du pape qui porte le même nom (beatus Clemens qui cognominatur Flavius, consul Romanorum patruus démentis papœ) ; Jacques de Guyse ajoute qu'il emprunte ces indications aux actes de saint Clément (ex Gestis sancti Clementis). Ce dernier document, inconnu aujourd'hui, devait être nécessairement antérieur à la seconde moitié du XIVe siècle, époque où écrivait Jacques de Guyse ; peut-être faut-il y voir la source originaire de la notion qui nous occupe et qu'on retrouve ensuite dans les ouvrages composés ultérieurement.

La chronique rimée dit que saint Clément se nommait Flavius, qu'il était noble et du sang des sénateurs; la chronique française des évêques de Metz le présente comme « principal conseiller des Romains « et des plus nobles de Rome et du sang des empe- « reurs, » elle dit en outre qu'il était oncle du pape son homonyme; le mystère du XVe siècle le nomme Flavius Clemens; et la chronique de Philippe de Vigneulles enfin lui donne aussi ce nom, en ajoutant qu'il était Consul et Patrice de Rome, et oncle du pape saint Clément.

Telle est l'histoire de cette notion singulière. Quant à son origine, elle réside évidemment dans un hardi rapprochement, fondé uniquement sur la ressemblance des noms, entre notre premier évêque et un personnage historique bien connu : T. Flavius Clemens, cousin de Domitien, mis à mort par ordre de celui-ci.

T. Flavius Clemens, consul avec l'empereur en l'année 95, avait été accusé du crime d'impiété. On a cru reconnaître dans cette imputation une preuve qu'il avait abandonné le paganisme pour embrasser la religion du Christ : aussi est-il honoré comme saint et comme martyr. Sa femme Flavia Domitilla, nièce, dit-on, de Domitien, avait été impliquée dans la même accusation et reléguée dans l'île de Pandataria. T. Flavius Clemens a été aussi quelquefois confondu avec le pape saint Clément; ailleurs il a été donné comme son oncle. Voilà comment cette notion est entrée, avec les autres indications qui concernent ce personnage, dans la légende de notre premier évêque.

Nous venons d'indiquer une des particularités les plus extraordinaires accueillies par la légende de saint Clément, postérieurement à la rédaction de ses deux premières versions. Cette légende s'enrichit encore ainsi de beaucoup d'autres détails qui lui étaient primitivement étrangers. Il résulte de ces modifications une nouvelle version qui semble d'accord avec celle que mentionnent Dom Calmet et les Bénédictins, auteurs de l'histoire de Metz, d'après des manuscrits conservés, disent-ils, de leur temps à Saint-Symphorien et à Saint-Vincent, mais dont la trace est perdue aujourd'hui. Nous allons réunir les principaux traits de cette troisième version, dont on peut observer la formation graduelle dans la chronique rimée, dans le mystère de saint Clément et dans la chronique de Philippe de Vigneulles. En constatant certaines diffé-

rences qu'elle présente avec les deux versions antérieures, rédigées à la fin du vin6 siècle et au XIe, nous tâcherons de saisir la signification des variantes introduites successivement dans le tableau si simple qui ressort du récit primitif.

Suivant la troisième version de la légende de saint Clément, saint Pierre étant à Rome y convertit à la foi un noble sénateur nommé Flavius Glemens et lui donne mission d'aller prêcher dans la Gaule-Belgique. Gelui-ci part avec dix autres prélats qui se dirigent sur différentes cités de la Gaule. Quant à lui, accompagné de deux acolytes, Céleste et Félix, qui devaient un jour être ses premiers successeurs à l'épiscopat, il arrive près de Metz et s'arrête d'abord aux environs de cette ville, dans la forêt de Gorze. Là le saint personnage fait reculer d'un signe de sa main une meute furieuse lancée sur un cerf aux abois qui s'est réfugié près de lui. Les veneurs surviennent. Émerveillés du prodige, ils vont le raconter à leur maître : celui-ci n'est autre que le roi Orius, à qui l'empereur Octavien avait donné le gouvernement de Metz, sous la seigneurie et suprématie de Rome. Le lendemain, le prince et sa femme se rendent eux-mêmes à la chasse. Le cerf, remis sur pied, trouve encore un refuge auprès de saint Clément. L'homme de Dieu voit bientôt paraître le roi à qui il annonce sa mission. Celui-ci, réputant vaines et frivoles, comme dit la légende, les paroles de saint Clément, l'engage ironiquement à

s'adresser directement au peuple de Metz. Le pontife vient dans la cité ; il y prêche publiquement la nouvelle doctrine, au sommet de la montagne de Sainte- Croix.

Sur ces entrefaites la fille du roi est subitement frappée de mort. Ses parents désolés recourent, dans leur affliction, au prophète qui édifie la cité par ses belles œuvres. — Si vous avez quelque puissance, lui disent-ils, faites-en preuve et nous sommes à vous. Saint Clément ressuscite la jeune fille. Le roi, la reine et le peuple, convaincus, se font baptiser. Le prince supplie alors le saint d'user de son pouvoir pour délivrer la ville du serpent redoutable dont la présence l'afflige. Saint Clément se rend à l'amphithéâtre où le monstre a pris son refuge, et le liant avec son étole il l'entraîne, ainsi que sa troupe maudite, jusqu'à la rivière, et en purge à jamais le pays.

Saint Clément construit des églises pour le peuple nouvellement converti. Il commence par Saint-Pierrele- Vieux, qu'il institue première cathédrale de Metz au centre de la ville, dans le lieu dit du Four-du-Cloître ; il bâtit ensuite, non loin de là, l'église Saint-É tienne, où fut transféré plus tard le siège épiscopal; il élève encore, dans l'amphithéâtre, une seconde église dédiée également à saint Pierre, pour laquelle il obtient du prince des apôtres les indulgences mêmes qui sont attachées au pèlerinage de Rome. Enfin, dans le quartier voisin, dit aux Basiliques, saint Clément construit un baptistère sous l'invocation de saint Jean, puis

une dernière église consacrée encore à saint Pierre auprès d'une fontaine miraculeuse, et avec elle une crypte destinée à sa sépulture dans le lieu où fut établi, longtemps après, le grand monastère qui portait son nom.

Cette troisième version, adoptée avec des variantes de peu d'importance et par la chronique rimée et par celle de Philippe de Vigneulles, est suivie aussi, comme nous l'avons dit, dans le mystère du xve siècle, où elle reçoit de très grands développements. Sous cette forme particulière la légende de saint Clément devait nécessairement être présentée avec certaines modifications et avec des additions spécialement propres à une exposition théâtrale. Nous n'avons pas à nous arrêter à ces détails dans l'étude que nous avons entreprise. Nous mentionnerons cependant, à cause de leur singularité, les intermèdes du vilain et de sa femme, du messager et des ouvriers : peintures de mœurs du XVe siècle hardiment transportées au temps des apôtres. Nous énumérerons ensuite les faits accueillis par le mystère : la conversion de Flavius Clemens, au milieu de la persécution de Néron, dont il est d'abord un des agents passionnés ; son baptême, puis son sacre par saint Pierre assisté de ses chapelains ; sa mission, sur la prière des Messins qui, tourmentés par le serpent, ont fait porter par un messager leurs plaintes à saint Pierre; les incidents du voyage de saint Clément qui baptise en passant le châtelain d'Élégie avec sa femme

et ses sergents, et ressuscite un peu plus loin saint Materne, l'un de ses compagnons, auquel il rend la vie en le touchant avec le bâton de saint Pierre ; son arrivée à Gorze, puis à Metz, et, au premier bruit des conversions qu'il opère, les imprécations du prince Orius qui jure par Mahon et Jupiter, par Vénus, Apollini et Tévergant, qu'il saura le châtier; le baptême d' Orius lui-même après la résurrection miraculeuse de sa fille; enfin la construction des églises de Saint- Pierre-le-Vieux , de Saint-Étienne , de Saint-Pierreaux- Arènes, du baptistère de Saint- Jean et de l'oratoire où le saint se retire auprès d'une fontaine. Le mystère se termine par la mort de saint Clément que lui-même a prédite auparavant. Vient ensuite une scène où les anges réussissent à enlever son âme que leur disputent les démons, puis le tableau des funérailles du saint personnage, et des miracles qui les accompagnent. Quelques feuillets qui manquent à la fin du manuscrit devaient contenir une dernière scène montrant peut-être l'admission de saint Clément dans le paradis.

Il faut signaler comme un trait caractéristique des récits qui ont remplacé la narration primitive la confusion qu'ils introduisent, à des degrés divers et avec de notables innovations, dans l'ordre des fondations faites par le saint évêque. Il en résulte une modification remarquable des données essentielles de la légende telle qu'elle est constituée dans les deux versions rédigées par Paul Diacre et par son inter-

polateur du XIe siècle. En effet, dans ces premières versions, trois fondations seulement sont attribuées à saint Clément, et toutes trois sont au dehors de la cité, dans le quartier des Arènes. C'est d'abord une première église dédiée à saint Pierre sur l'emplacement même de l'amphithéâtre (in cavernis amphitheatri), puis, dans son voisinage, un baptistère sous l'invocation de saint Jean-Baptiste, et enfin, non loin de là, près d'une fontaine et au-dessus d'une crypte où le saint personnage a marqué sa sépulture, un troisième sanctuaire consacré comme le premier au prince des apôtres, dans le lieu où devait s'élever longtemps après la grande abbaye qui a reçu le nom de notre premier évêque .

Dans les diverses leçons de la troisième version, les choses sont présentées tout différemment. Par un sentiment facile à expliquer, on y attribue à saint Clément l'origine du sanctuaire où fut établi plus tard, au dedans de la cité, le siège de l'épiscopat messin. On fait construire par le premier pasteur l'oratoire de Saint-É tienne destiné à devenir un jour la cathédrale que nous connaissons, et, pour satisfaire à la tradition suivant laquelle la basilique primitive avait été consacrée par saint Clément à son maître saint Pierre, on donne ce rôle à la petite église de Saint-Pierre-le- Vieux qui dépendait du cloître de la cathédrale; ce n'est qu'après ces premières fondations dans l'intérieur de la cité qu'on place celles du dehors, les seules que connaissent les premières versions, en commen-

çant par Saint-Pierre-aux- Arènes, l'église de l'amphithéâtre.

Cependant la vieille tradition qui attribuait à celle-ci la primauté signalée par Paul Diacre ne pouvait être oubliée, car elle était relatée dans une inscription que Philippe de Vigneulles lisait encore au xvie siècle sur le portail de cette église et qui, après la destruction de celle-ci (1552), fut recueillie à l'abbaye de Saint- Clément où Meurisse l'a trouvée au xvne. Voici comment ce dernier la donne dans son histoire des évêques de Metz :

Prima sedes veniœ, Prima fides patriœ, Prima missse celebratio, Et serpentis ejectio.

L'auteur de la chronique rimée, qui avait vu l'inscription en place, la traduit ainsi :

Le premier siège de pénitence La première foy et créance Le premier des sacrements Et du serpent le condamnement.

Cette inscription est très explicite. Elle confirme ce que dit Paul Diacre dans la première version, que, suivant la tradition, Saint-Pierre-aux- Arènes serait le sanctuaire primitif construit à Metz par saint Clément. L'inscription et la première version de la légende, parfaitement d'accord sur ce point, étaient sous les yeux des rédacteurs de la deuxième version. Cependant ces écrivains n'ont pas été arrêtés par des témoignages si formels, dans la composition du thème tout

différent qu'ils voulaient accréditer; ils pouvaient y croire intéressé l'honneur du groupe d'église qui, dans l'intérieur de la ville, était de leur temps en possession du siège épiscopal. C'est à ces procédés hardis que sont dues, pour la plupart, les fables qui aujourd'hui encore sont données parfois pour la vérité.

Nous reviendrons tout à l'heure sur la légende de saint Clément, et, après l'avoir rapprochée de celle de saint Patient, nous tirerons de la comparaison de ces deux documents certaines conclusions qui nous semblent avoir quelque intérêt. Auparavant, il faut faire pour le second ce que nous avons fait pour l'autre, et montrer en quoi il consiste.

La légende de saint Patient, comme celle de saint Clément, nous est parvenue dans plusieurs versions d'époques diverses. Nous avons dit précédemment qu'elles sont au nombre de trois. La dernière a été publiée par les Bollandistes ; elle résulte du mélange de certains éléments constitutifs des deux autres. Quant à celles-ci, elles proviennent toutes les deux du petit cartulaire de Saint- Arnould. La première a été en outre suivie ultérieurement, mais d'une manière fort succincte, par les rédacteurs de la chronique des évêques de Metz et de la chronique rimée; la seconde, très brièvement aussi, et avec quelques altérations, par Philippe de Vigneulles.

C'est dans le petit cartulaire de Saint- Arnould, comme nous venons de le dire, que, par une singu-

larité tout à fait en rapport avec le caractère de compilation de ce recueil, on trouve réunies les deux premières versions de la légende de saint Patient. L'une, qui est la plus simple, paraît, à cause de cela, pour l'époque de sa composition, formellement antérieure à l'autre. On sait, en effet, que dans les documents de cette nature les rédactions successives sont ordinairement accompagnées d'un travail d'amplification qui fournit un indice assez sûr de l'ordre chronologique dans lequel il faut les ranger, et qui décide généralement de l'antériorité de celles où l'on trouve le moins de développement. Pour ce qui regarde notamment les deux versions de la légende de saint Patient contenues dans le petit cartulaire, nous avons jugé qu'il en était ainsi. Quelques particularités que nous signalerons dans la constitution de ces documents confirmeront cette appréciation de leur valeur relative, en montrant que la seconde version conserve certains traits caractéristiques de la première, à côté desquels ceux qui lui appartiennent spécialement ont toute l'apparence de véritables interpolations dans le récit primitif. Nous allons faire connaître, l'une après l'autre, ces deux versions.

Les récits des anciens conservés par la tradition, dit la première version, rapportent que saint Patient, quatrième évêque de Metz, avait été instruit par saint Jean l'Évangéliste, lequel, ayant longtemps survécu aux autres apôtres, put envoyer quelques-uns de ses disciples dans diverses contrées pour y répandre la

sainte parole. Patient, qui, au milieu de tous, brillait de l'éclat des plus nobles mérites, est désigné pour cette œuvre par une révélation de Dieu. Préférant cependant à toute chose l'inestimable présence de son maître, il refuse d'abord la divine mission qui doit l'en séparer, et il ne l'accepte qu'à cette seule condition qu'il lui sera au moins accordé la faveur d'emporter comme gage sacré une relique du corps de ce maître chéri. Saint Jean, touché de ce témoignage de pieuse affection, prie le Dieu tout -puissant de permettre ce prodige qu'un homme vivant puisse donner de ses propres reliques, et, après sa prière, portant la main à sa bouche, il en détache une dent qu'il remet à son fidèle disciple. — Prends, lui dit-il, ce gage de l'amour que je te porte. Et il ajoute : Sache maintenant que, par une grâce spéciale de Dieu, lorsque tu approcheras de la cité de Metz, à laquelle tu es destiné, tu recevras le don de parler la langue de son peuple. — Car on rapporte, est-il dit dans la légende, que saint Patient était grec de langage. Ainsi, de même que par une révélation de Dieu saint Nicolas fut élevé au degré le plus haut du sacerdoce, de même, par une grâce semblable, saint Patient fut désigné à l'apôtre saint Jean pour le gouvernement de l'église de Metz1.

1 . En cet endroit de la première version de notre légende il est dit que saint Patient fut ainsi envoyé à Metz par saint Jean, du vivant de saint Félix, le dernier des trois missionnaires de saint Pierre {beato Felice episcopo Metense predecessore suo adhuc in corpore vivente). Cela est formellement en désaccord avec les termes exprès de la seconde version, suivant laquelle saint Pierre prescrit à saint Jean d'envoyer à Metz un

Consacré et béni par saint Jean, Patient s'éloigne muni du précieux trésor de la relique dont il a reçu le dépôt. Arrivé à Metz, il en devient, par la grâce du Tout-Puissant, le pasteur suprême. Il élève alors au dehors de la ville, et du côté du midi, une basilique qu'il consacre à Dieu et à son maître saint Jean l'Évangéliste, et il y dépose la dent de ce dernier, avec douze parcelles des vêtements des apôtres accompagnées d'autres saintes reliques. Il y institue aussi des clercs pour le service de Dieu, et, enfin, après avoir accompli le cours de ses pieux travaux, il s'y endort dans la paix, au temps des empereurs Antonin et Adrien, et du pape Hyginus.

Ce récit est très simple. Il est formellement donné comme résultant d'une ancienne tradition suivant laquelle, instruit par une révélation directe de Dieu,

de ses disciples parce que les siens, saint Clément, saint Céleste et saint Félix, n'existent plus depuis un certain temps, et ont laissé sans pasteur l'Église naissante. Cette contradiction entre les deux premières versions montre qu'à l'époque où la légende a été constituée on n'était pas encore fixé sur les relations qu'il convenait d'admettre entre saint Patient et les trois premiers évêques envoyés, disait-on, par saint Pierre. Cette incertitude donne lieu de penser que, dans les deux formes qu'elle a prises, la notion de ces relations est étrangère aux traditions primitives concernant saint Patient, et qu'elle n'a dû leur être associée que tardivement; ce qui lui donnerait, dans la légende, le caractère marqué d'une véritable interpolation. Des deux formes qu'affecte cette notion, la première version a reçu celle où l'on fait arriver à Metz saint Patient du vivant de l'évêque saint Félix, la seconde version celle où l'on présente les premiers pasteurs comme étant morts depuis longtemps et l'église de Metz comme étant en quelque sorte abandonnée, quand le disciple de saint Jean vient en prendre la direction.

l'apôtre saint Jean, qui gouvernait comme on le sait les églises de l' Asie-Mineure, aurait donné mission à son disciple Patient, l'un de nos premiers pasteurs, de venir à Metz, où celui-ci aurait élevé une basilique dédiée à son maître. Telle est la première version de la légende de saint Patient. La seconde, recueillie aussi comme celle-là dans le petit cartulaire de Saint- Arnould, présente avec elle plusieurs différences notables, une surtout très essentielle, dont nous aurons à signaler l'importance. Nous conservons, dans le précis que nous allons en donner, les développements éminemment légendaires qui la caractérisent.

Saint Patient, est-il dit dans la seconde version, fondateur de l'église de Saint-Jean ou des Saints- Apôtres, comme nous le tenons des anciens, était Grec de naissance. 11 brillait par la noblesse de son origine aussi bien que par ses richesses dans les contrées de l'Asie- Mineure assignées à l'apôtre saint Jean comme le domaine propre de sa prédication, et soumises par lui au joug de la foi.

Converti avec tant d'autres, le bienheureux Patient avait abandonné les pompes de la vie mondaine pour s'attacher au saint apôtre; de même que celui-ci, pour suivre le Christ, avait abandonné sa jeune épouse après le miracle de l'eau changée en vin dans le festin de ses propres noces1. Jean avait assisté le Christ

1. Une légende assez répandue dans les siècles anciens faisait de saint Jean l'époux des noces de Cana.

ressuscitant la fille du prince de la synagogue, de même Patient était près de Jean ressuscitant le fils de la veuve fidèle ; Jean avait été témoin de la transfiguration du Christ sur la montagne, Patient était présent lorsque Jean, pris de pitié pour deux nouveaux convertis regrettant leurs richesses, les sauvait par la transformation miraculeuse de l'or en rameaux de feuillage et la restitution de ceux-ci à leur première condition; Jean s'était tenu au pied de la croix où était fixé le Christ, Patient était auprès de Jean plongé dans l'huile bouillante ; le Christ ressuscité avait enseigné à ses disciples, par l'exemple du rayon de miel, le mystère de l'intime union de sa double nature divine et humaine ; Jean, après son retour de l'exil, avait donné à Patient et à ses compagnons l'écrit où est éclairci le dogme de l'unité de substance du père et du verbe.

Saint Jean l'Évangéliste, amené à Rome et soumis au martyre pendant la persécution de Domitien, est, au fond de sa prison, visité par saint Pierre. Le prince des apôtres lui apparaît dans une vision et lui annonce que la première Belgique, convertie par ses soins, manque de pasteur, ceux qu'il y avait envoyés étant morts. — De même, lui dit-il, que le Seigneur t'a confié autrefois sa mère, de même je te confie aujourd'hui l'église de Metz. Détache donc Patient du groupe de tes disciples, et envoie-le diriger ce troupeau. — Patient, averti par saint Jean, se soumet aussitôt à cet ordre suprême, mais il réclame de son maître une

portion des reliques de son corps. Celui-ci, disant que rien n'est impossible à Dieu, se met en prière, puis, ayant porté un doigt à sa bouche, il en fait sortir une dent qu'il présente à son disciple. — Je te donne ceci, lui dit-il, le reste de mon corps appartient à Dieu. — Raffermi par ce prodige, et en possession du gage précieux qu'il vient de recevoir, saint Patient accepte l'office pastoral. Muni des reliques des saints et du livre de l'Évangile, il prend avec ses compagnons un chemin inconnu d'eux et de lui, par la mer d'Illyrie et le golfe Adriatique, et, surmontant sous la conduite du Christ les difficultés du voyage, il entre dans les Gaules. Aussitôt il parle la langue des barbares qu'il avait ignorée jusque-là.

Saint Patient arrive à Metz. Sa venue répand la joie parmi les clercs et le peuple préparés à le recevoir : une révélation antérieure ayant annoncé celui qui devait remplacer saint Félix, successeur de saint Céleste et de saint Clément; car les premiers pasteurs n'existaient plus alors. Saint Patient commence donc à exercer son office spirituel et à gouverner en même temps les choses de l'ordre temporel. Il construit, au dehors de la cité, une basilique consacrée à Dieu et à son maître saint Jean, laquelle a subsisté jusqu'aux dévastations exercées par les Huns, et il y réunit un collège de clercs, destiné à servir Dieu, la sainte Vierge et saint Jean, en priant pour la rémission des péchés de tous et pour celle de ses propres fautes.

On connaît maintenant les deux principales versions

de la légende de saint Patient1, et l'on peut apprécier les différences essentielles qui les distinguent. Parmi ces points de dissemblance, il en est un surtout qu'il est important de relever.

Suivant la première version, la mission de saint Patient procède exclusivement de saint Jean, sans aucune attache avec Rome et son église. C'est Dieu lui-même qui la prescrit dans une révélation directe à l'apôtre évangéliste. La seconde version semble avoir été rédigée sous l'influence de l'idée que les églises des Gaules dérivent de Rome et de saint Pierre ; elle introduit en effet dans la légende un nouvel élément conforme à cette opinion. Suivant le récit dont elle consacre l'autorité, saint Jean, amené à Rome avec son disciple Patient, pendant la persécution de Domitien, reçoit au fond de sa prison la visite du prince des apôtres ; c'est alors celui-ci, et non plus Dieu lui-même, comme dans la première version, qui lui ordonne d'envoyer à Metz saint Patient. Cependant l'auteur de cette seconde version y laisse en même temps subsister un détail qui ne peut s'accorder qu'avec la première et qui donne aux éléments nouveaux ajoutés à la légende le caractère

1. Le caractère éminemment légendaire de ces récits ressort assez de lui-même, et les invraisemblances qu'ils présentent ne sont pas moins notables que celles qu'on a reconnues dans la légende de saint Clément. Saint Jean donnant de ses reliques à son disciple qui lui en demande, et recevant ensuite de ce disciple la dédicace d'une église bâtie par lui, ce sont là des détails historiquement inadmissibles. Quelques critiques cependant déclarent que, dans sa donnée essentielle, dans le fait de la mission donnée par saint Jean à saint Patient, la légende ne saurait être absolument rejetée. (Chaussier, Origine apost. de l'Égl. de Metz, p. 43.)

incontestable d'une interpolation. En effet, dans la suite de sa narration, il montre saint Patient qui se met en route pour Metz immédiatement après l'épisode de l'apparition de saint Pierre ; et, en ajoutant qu'il prend alors son chemin par la mer d'Illyrie et le golfe Adriatique pour gagner les Gaules, il décrit un itinéraire dont le point de départ naturel est la Grèce et non pas Rome, ainsi qu'il le faudrait d'après ce qu'il vient de dire. On comprend ce que doit signifier l'introduction des particularités qui concernent Rome dans le récit de la mission de saint Patient, et quelles raisons on a pu avoir d'intercaler ces notions dans la seconde version de la légende qui lui est consacrée.

La troisième version se trouve, comme nous l'avons annoncé, dans un texte publié par les Bollandistes 1 . Nous nous contenterons de dire, pour ce qui la concerne, que, sans rien ajouter d'important à ce qu'on lit dans les deux premières, elle a été évidemment rédigée après elles, comme le prouve cette circonstance qu'elle est composée de divers éléments empruntés à l'une et à l'autre. Ainsi, sur un point essentiel, la mission de saint Patient, elle dit d'abord (§ 4) que cette mission procède d'une révélation directe de Dieu, notion qui appartient à la première version, et un peu plus loin (§ 8), revenant sur le même fait, elle y mentionne l'intervention de saint Pierre prince des apôtres qui, dans une vision, aurait prescrit à saint Jean d'y

t. Bolland., Acta Sanctorum, Januar., t. î, p. 468.

pourvoir, notion caractéristique de la seconde version. Le texte imprimé par les Bollandistes est dû à un moine de Saint- Arnould, comme on peut l'inférer de la manière dont l'auteur parle de saint Patient (fundator nostri cœnobii), qui était regardé comme le fondateur de cette maison ; il est tiré d'un manuscrit, aujourd'hui perdu, de l'église de Metz, où il a été copié par le Père Dinette au commencement du XVIIe siècle, et, suivant ses éditeurs, il est à peu près conforme à celui de deux autres manuscrits appartenant alors l'un à la chartreuse de Cologne, l'autre à Saint-Martin d'Utrecht.

La seconde version de la légende de saint Patient est, dans le petit cartulaire de Saint- Arnould, accompagnée d'une légende de saint Jean l'Évangéliste qui nous fournit l'occasion d'une observation intéressante. On sait qu'il existe sur la personne de saint Jean deux traditions différentes ; que, suivant l'une, le quatrième évangéliste aurait été, pendant la persécution de Domitien, simplement relégué dans l'île de Pathmos, d'où il serait revenu, après la mort du persécuteur, reprendre son siège à Éphèse; tandis que, suivant l'autre, il aurait été, par ordre de l'empereur, conduit à Rome, et y aurait subi le martyre par l'immersion dans l'huile bouillante, d'où il serait sorti miraculeusement préservé de toute atteinte. La légende de saint Jean, que donne le petit cartulaire de Saint- Arnould, est conforme à la première de ces deux traditions, celle où il est seulement question de la relé-

gation à Pathmos, tandis que la version deuxième de la légende de saint Patient, dont celle de saint Jean est ainsi rapprochée, adopte l'autre tradition dans ce qu'elle dit de l'Évangéliste, en mentionnant sa présence et son martyre à Rome.

Il y a lieu de remarquer ce contraste entre les traditions différentes reproduites sur saint Jean dans deux documents associés ainsi l'un à l'autre par les auteurs du petit cartulaire. Ce contraste est au moins aussi marqué que celui qui sépare également, dans quelques-uns de leurs détails, les deux versions de la légende de saint Patient, transcrites aussi l'une et l'autre dans ce même recueil. On voit par là comment celui-ci a pu admettre simultanément ces deux versions malgré leur antagonisme, ayant de même accueilli et rapproché, malgré leurs données non moins opposées entre elles, les deux traditions relatives à saint Jean. Nous avons en cela un témoignage évident de la naïve sincérité avec laquelle sont reproduits, sans arrangement arbitraire en vue de leur plus parfait accord, tous ces récits empruntés à des sources diverses, par les rédacteurs du petit cartulaire de Saint- Arnould. Cette observation n'est pas inutile pour établir le caractère de ces documents, dans l'étude que nous avons entreprise ; elle justifie la confiance que mérite le recueil d'où nous les tirons; nous ne devions pas négliger l'occasion de la faire en passant.

La conservation de la légende de saint Patient parmi les monuments de l'abbaye de Saint- Arnould,

dans le petit cartulaire où sont transcrites ses deux versions, s'explique très naturellement par la circonstance que ce saint évêque était considéré, en quelque sorte, comme le fondateur de la célèbre abbaye. Celleci avait été instituée, il est vrai, longtemps après lui; mais elle était installée dans la basilique même de Saint- Jean, dont la première construction lui était attribuée1. Voilà pourquoi les anciennes traditions relatives à saint Patient s'étaient perpétuées dans cette maison. Avec elles on y gardait certains souvenirs très remarquables, également consignés dans le petit cartulaire, sur le rôle originairement assigné à cette première église, que saint Patient avait, disait-on, consacrée à son maître saint Jean l'Évangéliste, comme, d'un autre côté, saint Clément en avait dédié une au sien, l'apôtre saint Pierre.

La basilique de Saint- Jean -Évangéliste, laquelle reçut aussi le titre des Saints- Apôtres et plus tard celui de Saint- Arnould, avait été construite, est-il dit dans le petit cartulaire, par saint Patient en l'honneur de son maître, et du vivant même de celui-ci. Elle avait été instituée par son fondateur comme église-

1. L'abbaye de Saint-Arnould fut définitivement constituée parla substitution des moines de Saint-Benoît au collège de chanoines institué auparavant dans la vieille basilique de Saint-Arnould, dédiée primitivement à saint Jean et aux saints Apôtres. Cette substitution fut faite au milieu du xe siècle par l'évêque Adalbero I. L'abbaye de Saint-Arnould a existé hors de la ville jusqu'à l'époque du siège de 1552, dans l'emplacement de l'ouvrage dit actuellement la lunette de Montigny. C'est là que l'Église de Saint-Jean avait été fondée. (De Boblaye, Notice hist. sur l'abbaye de Saint-Arnould. Metz, 1857, p. 7 et 23.)

mère, au-dessus de toutes celles de la province; et plusieurs évêques y siégèrent avant la construction de Saint-Étienne : d'où vient que chaque année, dans la suite, l'évêque de Metz y faisait la bénédiction des palmes, en présence du peuple et de tout le clergé de la cité. Soutenue par des colonnes de marbre, cette église était magnifique. Elle fut brûlée par les Huns, relevée ensuite, puis augmentée, honorée par la sépulture de ducs, de comtes, de puissants barons et enrichie par les descendants de saint Arnould dont le corps y était conservé. Investie dès lors de privilèges importants, elle les conserva longues années, en vertu des donations et confirmations d'un grand nombre de pontifes, d'empereurs, de rois et de princes, dont elle possédait les bulles et les chartes. On lisait dans ces titres les noms de Glovis, de Ghilpéric et de Dagobert; ceux encore de Pépin et de Charles-Martel, de son frère le duc Drogo, des enfants de celui-ci et d'un grand nombre d'autres personnages dont les corps étaient déposés dans l'enceinte sacrée de la vénérable basilique 1 .

1. « Haec est mater ecclesia quam beatus Patiens fecit dignè fabricari « super omnes ecclesias totius provinciae, in honore sui magistri Johannis « apostoli et evangelistae viventis adhuc in carne; et ecclesiam eamdem « construxit raarmoreis subnixam columpnis quse post à Hugnis combusta « est. Crevit enim ecclesia in tantum ut ibi sepelirentur duces et comités « nec non et barones. Postquam verô beatus Arnulphus fuit ibi tumulatus « parentes illius amore sancti eamdem ecclesiam ditaverunt scilicet rébus « possessionibus privilegiis in tantum ut, à juridictione Episcoporum « exempta, regalis quam pluribus annis extiterit, et inter ceteras abba- « tias singularis et specialis, honore dignitate et privilegiis apostolicorum,

Telles étaient, suivant le petit cartulaire, les traditions conservées dans l'abbaye de Saint-Arnould sur les plus anciennes époques de son histoire. Nous ferons remarquer l'importance des renseignements qu'elles contiennent sur l'origine de la basilique de Saint- Jean, fondation de saint Patient, et sur sa condition d'églisemère de la province, en possession du siège épiscopal de Metz jusqu'au moment où celui-ci fut transféré à Saint-Étienne.

Après avoir examiné en particulier chacune des deux légendes de saint Clément et de saint Patient, avec les notions diverses qui s'y rapportent, il convient maintenant de les comparer entre elles. Joignant pour cela aux indications données par le petit cartulaire de Saint-Arnould touchant l'église de Saint- Jean- Évangéliste celles qui ressortent de la légende de saint Patient sur le même objet, nous les rapprocherons des notions fournies, d'un autre côté, par la

« imperatorum, regum et principum quee adhuc hodiè in ipsâ ecclesiâ « conservantur, persévéra verit, videlicet à Clodoveo, Chilperico... (etc.).

« Tanto tempore (usque ad Adalberonem I) Ecclesia sanctorum Apos- « tolorum quse modo sancti Arnulphi dicitur conventualis extitit, et in « eâ nonnulli pontificum resederunt antequàm ecclesia beati Stephani « construeretur. Undè usque hodiè annis singulis, conuenientibus inibi « conuentualibus ecclesiis et canonicis et clero et populo, palmarum à « presule sedis fit consecratio et omnes presbiteri totius civitatis tenentur « venire in eamdem Ecclesiam ad consecrationem palmarum, antequàm « canonici veniant, et debent mittere palmas suas ad consecrandum. » {Petit cartul. de Saint-Arnould, art. VII et IV. — Voir ci-dessus, p. 84, note 1.)

légende de saint Clément sur l'église de Saint-Pierreaux- Arènes, fondée, suivant elle, avant toutes les autres, par le premier évêque, et considérée d'ailleurs, à ce que rapportait l'inscription de son portail, comme le siège primitif de la religion, celui par conséquent de l'épiscopat, à Metz. Les deux légendes s'accordent, dans leurs meilleures leçons, pour refuser à l'église de Saint-Étienne ce dernier rôle, et on ne saurait à aucun titre le revendiquer à son profit, quoique la primauté lui fût réservée dans l'avenir.

La légende de saint Clément, nous devons le rappeler, ne mentionne même pas l'église de Saint-Étienne parmi les fondations du premier pasteur; au moins en est-il ainsi de ses deux versions les plus anciennes dues à Paul Diacre et à son interpolateur du XIe siècle. Ce n'est que dans la forme la plus altérée de la légende, dans la version adoptée au XVe et au xvie siècle par l'auteur anonyme du mystère et par Philippe de Vigneulles, que cette église est signalée comme érigée par saint Clément, mais après la construction préalable d'un autre sanctuaire consacré d'abord par lui sous le nom de Saint-Pierre dans l'intérieur de la ville, au lieu dit le Four-du-Cloître4. L'église désignée ainsi est celle de Saint-Pierre-le-Vieux, qui a subsisté jusqu'au siècle dernier dans le voisinage immédiat de

1. Dans la chronique rimée, de même que dans le mystère et dans la chronique de Philippe de Vigneulles, l'église de Saint-Pierre-au-Four-du- Cloître, située dans l'intérieur de la ville, est indiquée comme la fondation principale de saint Clément, avec le titre de cathédrale; mais, a la

notre cathédrale1. L'indication qui la concerne, quelle qu'en soit la valeur, a au moins le mérite de respecter, dans son point essentiel, la tradition suivant laquelle saint Clément aurait dédié à son maître sa première fondation. Les versions diverses de la légende de saint Clément diffèrent donc en ceci seulement que la dernière donne à l'église de Saint-Pierre-le- Vieux, située au milieu de la cité, le rôle que les deux premières assignent à celle de Saint-Pierre-aux- Arènes construite au dehors de la ville dans les souterrains de l'amphithéâtre, conformément aux anciennes traditions recueillies dès le vme siècle par Paul Diacre. Le caractère de première église n'est dans aucun cas donné à celle de Saint-Étienne dans la légende de saint Clément, non plus que dans la légende de saint Patient.

Le fait de la translation tardive de la chaire épiscopale à Saint-Étienne ressort également, on le voit, des deux légendes que nous avons étudiées. Ces documents s'accordent d'une manière très digne d'attention sur ce point que l'épiscopat messin fut tout d'abord établi, non pas à l'intérieur de la ville, dans l'église destinée à en être par la suite le siège définitif,

différence des autres documents, la chronique rimée ne mentionne même pas Saint-Étienne parmi les églises qu'elle attribue au premier pasteur. Constatons en même temps que cette chronique renverse tout à fait l'ordre des fondations de saint Clément; elle met en tête celle du baptistère, et après toutes les autres seulement celle de Saint-Pierre-aux-Arènes.

1. L'église de Saint-Pierre-le- Vieux était contiguë à la branche septentrionale du cloître de la cathédrale. C'est une de celles qui ont été détruites en 1754 pour la création de la place d'armes actuelle. (Baltus, Annales de Metz, 1789, p. 237.) '

mais au dehors et au sud de son enceinte, dans une région que le nom de quartier aux Basiliques (ad Basilicas), sous lequel il fut connu plus tard, désigne comme le théâtre des plus notables développements de la religion à Metz.

La fondation de la première église au dehors de la ville, dans la région que nous venons d'indiquer, est un fait dont la notion appartient également aux deux légendes. Leur accord à cet égard est d'autant plus remarquable que sur d'autres points elles sont entre elles en opposition. Se séparant en effet presque aussitôt après cette première rencontre, elles se contrarient formellement dans cette analogie même, que, de part et d'autre, elles montrent le disciple investi de la sainte mission, instituant à Metz la première église en l'honneur de son maître, saint Clément le Romain en l'honneur de saint Pierre, saint Patient le Grec en l'honneur de saint Jean. Les deux légendes s'éloignent ici notablement l'une de l'autre; et, à y regarder de près, on reconnaît que leur désaccord va jusqu'à la contradiction.

Il est difficile d'y voir, comme on pourrait le penser d'abord, le simple résultat de l'omission fortuite dans chacune d'elles de certains éléments constitutifs de l'autre. Il y a, croyons-nous, bien plutôt lieu d'admettre qu'individuellement elles ont reçu le dépôt de notions distinctes et manifestement contradictoires sur l' église-mère ou siège principal du christianisme naissant dans la cité de Metz ; car ce rôle devrait reve-

nir, d'après la légende de saint Clément, à l'oratoire consacré sous le nom de saint Pierre par le missionnaire venu de Rome, et, d'après la légende de saint Patient, à la basilique dédiée à saint Jean par le disciple que ce dernier aurait envoyé des provinces de l' Asie-Mineure.

Mais, dira-t-on peut-être, existe-t-il nécessairement une contradiction entre ces notions? Pourquoi, les réunissant au lieu de les opposer l'une à l'autre, n'admettrait-on pas que saint Clément, envoyé d'abord par saint Pierre, eût fondé l'église consacrée à ce dernier; que saint Patient, disciple de saint Jean, fût venu ensuite, et qu'il eût construit alors la basilique dédiée à son maître ? Cette dernière église aurait alors tout simplement succédé à la première comme siège principal de l'épiscopat messin, en attendant que Saint-Étienne vînt la remplacer à son tour dans ce rôle important. Sans doute, cet enchaînement de faits n'aurait rien que de naturel, si les indications qui le concernent ressortaient de notions historiques intrinsèquement vraies et liées entre elles. Mais il n'en est pas ainsi. Les notions auxquelles nous les devons sont purement légendaires. De plus, elles se trouvent consignées de part et d'autre, il ne faut pas l'oublier, dans des documents de même nature qu'elles; et ceuxci n'ont rien de commun entre eux, à ce point qu'ils ne sont admis, cela est très significatif, qu'à l'exclusion l'un de l'autre par les recueils où on les rencontre. Celui qui se rapporte à saint Clément et à ses fonda-

tions figure seul, en effet, dans l'œuvre de Paul Diacre, d'où est exclu celui qui regarde saint Patient, et ce dernier appartient spécialement au petit cartulaire de Saint-Arnould, lequel passe l'autre sous silence1. Bien loin d'avoir rien de commun, ces documents paraissent consacrés, chacun de son côté, à la conservation de notions distinctes et à l'exposition de conceptions animées d'un esprit tout différent ; ils sont, en un mot, essentiellement étrangers l'un à l'autre.

Ainsi donc, dans les notions relatives à Saint-Pierreaux- Arènes et à Saint- Jean-Évangéliste, eu égard à leur caractère légendaire, lequel est d'accord avec celui des documents qui les contiennent, on ne saurait voir autre chose que l'expression de deux opinions différentes sur les commencements de notre Église et sur ses premiers pasteurs. L'une ferait dériver leur mission de l'apôtre saint Pierre, l'autre la ferait venir de l'évangéliste saint Jean ; l'une rattacherait nos plus anciennes institutions religieuses à l'Église romaine, l'autre leur assignerait pour point de départ les églises grecques

1. 11 s'agit, bien entendu, des légendes elles-mêmes, et non de la simple mention des deux saints qu'elles concernent, saint Patient étant nommé, mais nommé seulement, dans l'ouvrage de Paul Diacre, de même que saint Clément l'est de son côté dans le petit cartulaire de Saint-Arnould. Bien plus, la légende de saint Patient, dans les deux versions que nous en donne le petit cartulaire et dont la rédaction n'est peut-être pas de beaucoup antérieure au xi6 siècle, est constituée sous l'influence de cette idée, fixée dès la fin du vme siècle au moins, comme en témoigne l'ouvrage de Paul Diacre, que saint Patient était le successeur des trois missionnaires romains, Clément, Céleste et Félix, sur le siège de Metz : notion étrangère aux traditions primitives sur saint Patient. (Voir ci-dessus, p. 243, note 1.)

de F Asie-Mineure. De là les indications contradictoires sur la primauté originaire soit de l'église de Saint- Pierre-aux- Arènes, soit de la basilique de Saint- Jean- Évangéliste, lesquelles ressortent des deux légendes de saint Clément et de saint Patient. Il y a lieu d'ajouter à ce que nous venons de dire de ces notions toutes différentes certaines observations qui, sans rien décider de leur valeur intrinsèque, peuvent au moins fournir quelques indications touchant leur valeur relative et, en jetant un peu de jour sur leur origine, aider à l'intelligence de leur véritable signification.

La notion de la primauté assignée à l'église de Saint- Pierre-aux-Arènes ressort des données de la légende de saint Clément dans sa version la plus ancienne transcrite par Paul Diacre, mais elle est en outre exprimée dans l'inscription qui était gravée au-dessus de la porte de cette église. Nous avons cité précédemment cette inscription d'après Philippe de Vigneulles, qui la voyait encore en place au commencement du xvie siècle, et d'après Meurisse, évêque de Madaure, qui l'a trouvée, au XVIIe siècle, à l'abbaye de Saint- Clément, où on l'avait recueillie après la destruction du sanctuaire qu'elle illustrait. Nous avons donné les termes de cette inscription. Elle marque très clairement l'idée qu'on avait à Metz de la primauté originaire de l'église de Saint-Pierre-aux- Arènes, lorsqu'elle fut composée. L'évêque de Madaure, l'appréciant à ce point de vue, l'interprète comme nous et la traduit en ces termes :

Voicy le lieu où fut esleué le premier throsne du pardon, où la foy fut premièrement annoncée en ce pays, où le saint sacrifice de la Messe fut premièrement célébré, et où le dragon fut vaincu et surmonté.

L'opinion que nous avons énoncée touchant le rôle d'église -mère attribuée à Saint -Pierre -aux -Arènes est ainsi, on le voit, formellement exprimée dans la vieille inscription. Malheureusement, nous ne connaissons de celle-ci que sa teneur; nous n'avons en ce qui la concerne aucun renseignement qui permette de déterminer à quel temps elle appartient; et nous ne pouvons que constater son accord avec les données de la version rédigée par Paul Diacre. C'est au témoignage de ce dernier qu'il faut revenir pour apprécier l'âge de l'intéressante notion qui nous occupe. Il convient toutefois de reconnaître que cette notion doit nécessairement remonter à une époque plus ancienne que sa première apparition dans l'ouvrage du diacre d'Aquilée, à la fin du VIIIe siècle; car elle y est donnée comme résultant d'une croyance répandue que l'auteur se serait borné à recueillir.

Les notions relatives à la basilique de Saint-Jean étaient de leur côté conservées, comme nous l'avons dit, dans l'abbaye de Saint- Arnould. Elles se rattachaient à un souvenir très précis qui s'y était perpétué, suivant lequel, pendant un certain temps avant la translation du siège épiscopal à Saint-Étienne dans l'intérieur de la ville, plusieurs évêques de Metz avaient résidé près de la basilique construite, disait-on, par

saint Patient, en l'honneur de saint Jean, et constituée en même temps par lui comme église-mère au-dessus de toutes celles de la province. Les documents qui nous fournissent ces notions ne remontent pas plus haut que le Xe siècle, il est vrai, mais les notions ellesmêmes appartiennent vraisemblablement à une tradition beaucoup plus ancienne1.

Pour ce qui concerne l'église de Saint-Jean, comme pour ce qui regarde celle de Saint-Pierre, les documents impliquent, on le voit, de part et d'autre, des traditions plus anciennes que les dates respectives attachées à ceux-ci. Il est donc impossible de tirer de la considération de ces documents, inscriptions ou manuscrits, un moyen d'apprécier l'ancienneté relative des notions qu'ils nous transmettent. Il faut dès lors recourir à d'autres indices pour comparer à ce point de vue ces notions entre elles, et pour se prononcer sur les questions que leur antagonisme sou-

l. Ces notions étaient nécessairement liées à celles qui concernaient saint Patient et qui étaient contenues avec elles dans le petit cartulaire de Saint-Arnould. Précédemment (p. 243, note 1) nous avons reconnu que les traditions primitives sur saint Patient devaient remonter à une époque très ancienne. Elles appartenaient, selon toute apparence, à un temps où l'on n'était pas encore fixé sur les relations qu'il convenait d'admettre entre ce personnage et les trois missionnaires romains donnés comme étant ses prédécesseurs par la liste de nos évêques. Or, ces relations, exprimées dans cette liste, ont dû être reconnues avant la première apparition de celle-ci dans l'ouvrage de Paul Diacre, à la fin du vme siècle. 11 faut donc assigner une date originaire plus ancienne encore aux traditions concernant saint Patient, bien que nous ne les trouvions formulées pour la première fois que dans des documents rédigés vers le x° ou le xie siècle, époque à laquelle semblent se rapporter les parties les plus anciennes du petit cartulaire de Saint-Arnould, où ils sont consignés.

lève, soit d'une manière directe en ce qui regarde le rôle de mère-église de la province que se disputent et le sanctuaire fondé par l'envoyé de saint Pierre et la basilique érigée par le disciple de saint Jean, soit d'une manière indirecte touchant l'origine romaine ou grecque de l'église de Metz, et mieux encore touchant les opinions qui ont pu régner anciennement sur ce sujet dans le sein de celle-ci.

Obligé de nous borner à de simples conjectures sur ce point, nous dirons que, suivant toute apparence, la notion favorable à la primauté de l'église de Saint- Jean s'est formulée avant celle qui concerne la primauté de l'église de Saint-Pierre. Il est permis d'en juger ainsi par la considération que celle-ci intéresse particulièrement l'opinion, qui a prévalu finalement, de l'origine romaine de l'église de Metz. On comprend en effet que, des deux notions, la seconde, avec cette conséquence admise encore aujourd'hui, ait pu s'introduire après celle qui donne une physionomie grecque aux commencements de notre église ; tandis qu'on ne voit guère comment, avec cette dernière signification, l'autre notion, abandonnée depuis longtemps, aurait pu naître dans une communauté où eût régné antérieurement la croyance reçue jusqu'à nos jours, qui fait de l'épiscopat messin une émanation de l'Église de Rome, d'accord avec une doctrine dont on connaît les causes et la puissance presque partout, notamment en France, ainsi que nous l'avons dit au commencement de ce chapitre.

Il est une autre observation qui confirme sur un point de détail cette vue générale : c'est celle que nous avons faite précédemment de certaines altérations opérées graduellement dans la légende de saint Patient. Nous avons constaté les changements que cette légende a subis, de sa première à sa dernière version, dans le sens d'une atténuation de ceux de ses termes qui accusaient le plus nettement le caractère grec de la mission de saint Patient, pour lui donner en quelque sorte des attaches romaines. On mentionne à cet effet une intervention de saint Pierre décidant de cette mission. La première version de la légende ne contient aucune trace de cette particularité, et la seconde l'introduit, nous l'avons remarqué, dans des conditions qui lui donnent toute l'apparence d'une interpolation. On doit donc reconnaître dans cette seconde version une intention évidente de modifier la signification primitive de la légende, et d'affaiblir le sens originaire de la notion qui lui est propre ; et cela au profit d'une notion nouvelle qui est d'accord avec les données spéciales de la légende de saint Clément. Il est ensuite assez naturel d'admettre l'antériorité probable de la notion ultérieurement modifiée, par rapport à celle avec laquelle on a voulu la faire concorder en l'altérant ; cela implique pour l'opinion première exprimée par la légende de saint Patient, le disciple grec de saint Jean, un degré d'ancienneté supérieur à celui qu'on peut assigner aux indications ressortant de la légende de saint Clément, l'envoyé romain de saint Pierre.

Est-ce à dire que l'église de Metz aura été fondée par saint Patient plutôt que par saint Clément? Non sans doute ; il y a tout au plus lieu de penser qu'on a cru à Metz aux attaches grecques exprimées par la légende de saint Patient avant d'accepter les attaches romaines accréditées par la légende de saint Clément. Quant aux personnages mêmes de saint Clément et de saint Patient, ils échappent à la critique. Tout ce que celle-ci peut saisir se borne aux documents qui les concernent, aux deux légendes qui leur sont consacrées et aux notions différentes que renferment celles-ci. Ces notions semblent de part et d'autre se rapporter à deux opinions distinctes touchant l'origine des missionnaires qui les premiers ont prêché l'évangile dans nos contrées; suivant l'une, ce seraient des Grecs, suivant l'autre, des Romains; et, d'après ce que nous avons vu, il semble que de ces deux opinions celle qui concerne les Grecs est la plus ancienne.

Ces croyances diverses présentent, au point de vue de notre histoire particulière, le reflet de l'antagonisme qui, d'une manière générale, a existé dans les premiers temps, au sein de l'Église, entre l'influence de l'élément grec et celle de l'élément latin. Il n'y a, croyons-nous, aucune exagération à reconnaître chez nous ce caractère aux notions contradictoires qui constituent les deux légendes de saint Patient et de saint Clément. Nous ne sommes pas au reste les premiers à l'admettre, et de bonne heure les choses ont été considérées ainsi. La preuve en est dans les altérations

que très anciennement on a fait subir, comme nous venons de le rappeler, à la légende de saint Patient, pour affaiblir l'opposition qu'elle présentait avec l'autre en y introduisant, d'accord avec celle-ci, des données relatives à Rome et à Saint-Pierre qui, dans le principe, lui étaient étrangères.

Plus tard, cette particularité d'une double tradition touchant les origines de l'Église de Metz a frappé notre premier historien Meurisse, évêque de Madaure, qui en dit quelque chose dans son ouvrage4. Les faits auxquels il s'arrête n'ont pas échappé non plus à l'attention de Dom Galmet, qui écrivait après lui. « On peut, « dit celui-ci, remarquer dans l'Église de Metz une « double origine de ses premiers prédicateurs : l'une « qui y fait venir de Rome l' évêque saint Clément, « envoyé par saint Pierre, l'autre qui y fait venir « d'Asie saint Patient qui reçoit sa mission de saint « Jean l'Évangéliste2. » Et qu'on ne se méprenne pas sur le sens attaché à ces paroles par le pieux et savant abbé de Senones. En parlant des prédicateurs envoyés par saint Pierre et par saint Jean, il ne pensait évidemment qu'à des missionnaires venus de Rome et de Grèce, car il est en même temps très décidé dans l'opinion qu'il est impossible d'assigner à l'Église de Metz une origine immédiatement apostolique ; il croit même qu'on ne saurait la faire remonter plus haut que le

Page 1