‹ Études sur l'histoire de Metz; les légendesChapitre 19 sur 43 · Histoire de Lorraine, 2e éd., t. I, preuves, col · texte numérisé non relu

Histoire de Lorraine, 2e éd., t. I, preuves, col

milieu du 111e siècle. Ajoutons que Dom Galmet ne semble pas avoir vu comme nous, dans les notions diverses de cette double origine grecque ou romaine, l'opposition que leur donne leur caractère éminemment légendaire, et que, par une sorte d'inconséquence, ne les acceptant pas comme historiques, il paraît cependant les associer comme si elles l'étaient réellement.

Ces notions, redisons-le, représentent deux opinions traditionnelles distinctes qui très anciennement se sont rencontrées au sein de l'Église de Metz sur la question de son origine : l'une, plus ancienne, rattachant cette Église aux Grecs; l'autre, accréditée ultérieurement, la faisant venir des Romains. Telles sont les indications qui ressortent de l'analyse des documents tout messins que nous avons examinés.

Gomment ne pas être frappé du remarquable accord que ces notions particulières présentent avec les données de l'histoire générale du christianisme dans les Gaules? Ce qu'on sait de plus ancien sur les chrétientés instituées au nord des Alpes témoigne de leurs évidentes relations avec les Églises grecques de l' Asie- Mineure et se rapporte au milieu du ue siècle. Pour ce qui regarde spécialement l'Église de Metz, nous voyons son premier historien, Meurisse, recueillant avec impartialité certains renseignements touchant le caractère grec des pasteurs qui, originairement et pendant plusieurs siècles, en occupent le siège. Des observations analogues sont faites ensuite par Dom Calmet, qui, du reste, n'y insiste pas. A côté de ces

vagues indications et dans la pénurie où nous sommes de documents historiques sur ces temps reculés, nous possédons des documents légendaires dans lesquels on saisit la tradition des croyances admises le plus anciennement à Metz touchant l'origine de son Église, et ce que nous y trouvons, c'est la notion d'un apostolat émanant de l'Église d'Éphèse et de l'évangéliste saint Jean. Serait-on après cela coupable d'un excès de hardiesse si, de ces indices particuliers rapprochés des traits principaux de l'histoire générale, on concluait que la fondation de l'Église de Metz est due, sinon à des Grecs venus d'Asie-Mineure pendant le Ier siècle, au moins à des pasteurs envoyés à la fin du IIe, ou dans le courant du me peut-être, par cette église de Lyon que nous voyons vers ce temps si étroitement unie à celle de Smyrne, gouvernée par saint Polycarpe, disciple de saint Jean, et que bien des indices signalent comme dépositaire et dispensatrice des premiers germes du christianisme dans les Gaules1?

Nous terminerons ici l'examen des deux légendes de saint Clément et de saint Patient, et, pour résumer les

1. En rattachant l'église de Metz aux chrétientés gauloises d'origine grecque qui ont à Lyon leur centre bien connu, on peut la faire remonter jusqu'au n° siècle à peu près. En la considérant comme l'œuvre des missions envoyées de Rome dans les Gaules, missions que les documents historiques ne mentionnent pas avant le milieu du in° siècle, on est obligé de faire descendre, avec la plupart des critiques modernes, ses commencements probables à cette dernière époque au plus tôt, peut-être même aux premières années du ive siècle séulement.

conclusions qu'on peut, ce nous semble, tirer de leur étude, nous dirons, en commençant par énoncer les notions les plus positives, celles sur lesquelles ces deux légendes sont d'accord, que vraisemblablement le christianisme s'établit d'abord à Metz, au dehors et au midi de la ville, dans le quartier romain des Arènes, ou dans celui qui fut nommé plus tard aux Basiliques (ad Basilicas) ; que là furent longtemps groupées ses principales fondations, près des lieux où s'élevaient l'église de Saint-Pierre-aux-Arènes qui était considérée comme son berceau, et le sanctuaire consacré à saint Jean et aux saints Apôtres (plus tard Saint-Arnould), qui lui disputait ce caractère; que cette dernière église a possédé incontestablement le siège le plus anciennement connu de nos premiers évêques; et qu'elle l'a conservé jusqu'au temps où celui-ci fut transféré dans l'intérieur de la ville, à l'oratoire de Saint-Étienne 1 destiné à devenir, après diverses transformations, l'immense et magnifique cathédrale que nous admirons aujourd'hui.

Passant ensuite aux notions moins précises qui résultent de la comparaison des données contradictoires des deux légendes, nous ajouterons que les premiers missionnaires dont le souvenir se soit conservé à Metz semblent avoir appartenu, sinon aux églises mêmes

1. Nous aurons, au chapitre suivant, quelque chose à ajouter aux considérations qui touchent cette translation du siège épiscopal de Metz, d'une des basiliques situées au dehors de la ville, à l'église de Saint- Étienne comprise dans son enceinte.

de l'Asie grecque, au moins à l'Église de Lyon, qui tenait de si près à celles-ci, ou bien à une des communautés chrétiennes qui lui durent leur institution dans diverses parties des Gaules ; qu'enfin l'arrivée de ces missionnaires à Metz a pu avoir lieu, sans qu'il soit possible cependant de rien préciser à cet égard, dès la fin du IIe siècle ou peut-être dans le courant du 111e.

On comprend que ces faits aient été l'objet de traditions positives, et que celles-ci se soient naturellement mêlées aux fictions qui constituent les deux légendes relatives aux origines de l'Église de Metz. Nous avons tenté de reconnaître les notions qui ressortent de ces traditions, en les dégageant des vieux récits où elles sont consignées. Cette étude n'avait pas encore été faite; nous devions, en y procédant, ne négliger aucune des précautions qui pouvaient assurer notre marche sur ce terrain nouveau. La nature du sujet commandait d'ailleurs ces ménagements, et réclamait les développements, un peu longs peut-être, que nous avons été entraîné ainsi à donner à cette discussion.

LA LÉGENDE DE SAINT AUTOR ET SATNT LIVIER. INVASIONS DES BARBARES | PRISE ET DESTRUCTION DE LA VILLE DE METZ.

Les Barbares clans l'Empire ; tableau historique des invasions jusqu'au ve siècle. Les Vandales et les Huns; leur souvenir dans nos légendes. — Distribution des traditions relatives aux invasions : dans la légende de saint Autor et saint Livier, les traditions des ravages exercés par les Barbares; dans la légende du duc Hervis, les traditions de leurs défaites et de leur expulsion. — Légende de saint Autor et saint Livier; les huit versions de la légende. — Analyse de la légende dans sa condition dernière. — Tableau de la formation graduelle de la légende dans ses huit versions successives : celle de Grégoire de Tours ; celle de Paul Diacre ; celle d'Herigerus ; celle du petit cartulaire de saint Arnould ; celle d'iEgidius ; celle de la chronique rimée ; celle de la chronique française des évéques de Metz ; celle de Philippe de Vigneulles. — Texte de Grégoire de Tours (1. II, c. 5, 6). Constitution de ce texte, où se trouvent rapprochées deux légendes distinctes, l'une de l'Église de Tongres, l'autre de l'Église de Metz ; difficultés soulevées par ce texte ; explications proposées pour les résoudre : par Adr. de Valois, par le P. Henschenius, par D. Ruinart. Explication nouvelle. Synchronisme de saint Autor et d'Attila. — Éléments divers de la légende de saint Autor et saint Livier : Attila; saint Servais; saint Autor; l èvêque

Tl% CHAPITRE CINQUIÈME.

Valerius ; saint Livier. — Examen des notions relatives au sac de Metz par Attila, au point de vue chronologique et au point de vue topographique ; les murailles de Metz ; leur chute miraculeuse ; la protection surnaturelle de l'église Saint-Étienne. — Roman de saint Livier ; sa transcription abrégée dans la chronique de Philippe de Vigneulles; analyse de ce document; appréciation des notions qu'il contient; conjectures sur la date de sa composition. — Croyance populaire touchant l'inviolabilité des murs de Metz ; surnom de Metz-la-Pucelle.

Nous avons étudié précédemment celles de nos légendes qui concernent la fondation de Metz, sa soumission par les Romains et les commencements de son Église; nous arrivons à celles qui, en racontant les invasions des Barbares, ont particulièrement trait aux destinées de la cité dans ce grand cataclysme.

Les invasions des Barbares, qui ont décidé de la chute et de la dissolution de l'empire romain, sont assez connues quant à leur mouvement général, mais elles sont loin de l'être dans les faits de détail qu'elles comprennent. Les notions relatives à ceux-ci présentent un amas confus de traditions locales dont la distribution chronologique dans les cadres arrêtés de l'histoire n'est pas sans difficulté. C'est ce qui a lieu notamment pour ce qui regarde la ville de Metz. Les souvenirs des Barbares y ont été recueillis dans les légendes dont l'étude fera l'objet du présent chapitre et du suivant. Avant d'aborder l'examen de ces documents, il faut, pour en faciliter l'appréciation, revenir sur le tableau d'ensemble des invasions qui ont désolé le nord-est des Gaules, afin de noter certaines particularités et quelques dates que nous avons dû négliger dans la rapide esquisse tracée au début de ces études.

Les historiens signalent comme très ancien le mouvement qui de la Germanie portait les nations vers la Gaule. De ce grand fait procédait le mode de distribution des peuples dans cette dernière contrée, où ils venaient se serrer les uns sur les autres, dans le sens de leur marche du nord-est au sud-ouest; il en résultait de plus un état de lutte presque permanent entre ceux qui étaient déjà établis en deçà du Rhin et ceux qui se présentaient incessamment pour passer le fleuve. Cette situation, nous le rappellerons, avait en quelque sorte décidé de l'asservissement de la Gaule par César, venu d'abord pour la défendre contre les envahisseurs.

On était au milieu du dernier siècle avant notre ère. Après huit années de combats, la soumission de la Gaule était à peu près accomplie; cependant les protestations des vaincus durèrent encore pendant longtemps et se manifestèrent ultérieurement par plusieurs soulèvements, auxquels ne manqua jamais le concours plus ou moins actif des peuples germaniques arrêtés sur le Rhin depuis que la puissance romaine avait atteint cette limite. Un des actes suprêmes de cette lutte mémorable est la diversion que tentent les Germains en faveur des Gaulois entraînés une dernière fois, pendant la seconde moitié du Ier siècle, par Civilis, Tutor et Classicus. Les temps qui suivent immédiatement voient encore en deçà du Rhin bien des attaques, toujours vengées par de hardies expéditions au delà du grand fleuve. Ils voient aussi se

consolider sur ce point une frontière dont la force réside principalement dans un régime d'occupation militaire, solidement constitué pour faire obstacle à toute tentative d'invasion.

Cette espèce de barrière résiste jusqu'au milieu du me siècle au mouvement qu'elle contient. Mais, à ce moment, les forces assaillantes ayant grandi sans cesse par l'accumulation des peuples envahisseurs, celles de la résistance ayant au contraire graduellement perdu de leur ressort par suite de l'affaiblissement de l'État, la digue est rompue. Une nouvelle série d'agressions commence pour la Gaule ; et les invasions ne cesseront plus désormais de ce côté qu'après la destruction de l'empire dont elles auront été une des causes principales, et après la formation des nationalités modernes dont elles auront fourni les éléments. Cette dernière période d'invasions commence vers la seconde moitié du iue siècle après Jésus-Christ; elle se prolonge jusqu'à la fin du Ve. C'est aux événements qu'elle embrasse que semblent se rapporter pour la plupart les faits dont le souvenir est consigné dans nos légendes particulières, touchant les courses des peuples barbares et les ravages exercés par eux.

Au milieu du 111e siècle et pendant trente années (de 234 à 264), les Germains deviennent de plus en plus pressants et se signalent à diverses reprises par des expéditions toujours plus fréquentes en deçà du Rhin. En 264, enfin, au temps de l'empereur Valérien, a lieu la grande invasion conduite par Ghrocus. C'est

celle que raconte Grégoire de Tours au livre premier de son histoire (c. 30-321). Les Barbares s'avancent, ravageant les campagnes et pillant les villes ; ils pénètrent au cœur des Gaules, dans le pays des Arvernes, et descendent par la vallée du Rhône jusqu'à Arles, où la mort arrête le chef redoutable qui les conduisait.

Le reste du 111e siècle et tout le IVe sont des temps de cruelles souffrances pour les contrées du nord-est des Gaules, désolées par les incursions des hordes germaniques. Cependant le me siècle voit les victoires d'Aurélien, de Probus et de Maximien sur les Barbares; le ive est témoin de celles de Constance-Chlore et du grand Constantin son fils, qui séjournent d'une manière à peu près permanente dans nos provinces, à Trêves notamment, pour être plus à portée du péril. A ce même temps appartiennent enfin les batailles gagnées par Julien à Strasbourg (357) et par Jovin à Scarpone (366).

Les empereurs, donnant alors un développement nouveau à une politique inaugurée dès les commencements du Ier siècle, établissent, le long du Rhin et en deçà de son cours, des peuples germains belliqueux pour en faire à l'empire un rempart contre l'invasion. La barrière rompue se reconstitue ainsi et peut d'abord suffire pour arrêter les incursions des pillards ; mais contre les grands mouvements de peuples elle est impuissante, et le Ve siècle en voit deux également terribles : en 406, les Vandales traversent, en les ravageant, la Gaule entière et l'Espagne, d'où ils passent

dans le nord de l'Afrique ; en 451 , les Huns, conduits par Attila, promènent le pillage et l'incendie dans le nord-est des Gaules et répandent la ruine jusqu'à la Loire.

Metz, qui ne fut peut-être pas toujours épargnée dans les incursions des me et IVe siècles, paraît, suivant certains témoignages, avoir subi de graves atteintes dans les grandes invasions du Ve. Les Vandales et les Huns sont en effet les Barbares dont le souvenir a conservé le plus de force dans la mémoire du peuple de nos provinces. Ces contrées pourraient bien n'avoir jamais subi auparavant de désastres comparables à ceux qu'elles eurent à essuyer de leur part ; elles n'en connurent certainement pas depuis lors de semblables. Ce n'est pas que la vallée de la Moselle ait été depuis le Ve siècle à l'abri de toute insulte de ce genre. De même qu'elle avait vu les coureurs allemands au me et au IVe siècle, elle devait au IXe connaître les Normands et au Xe les Hongrois; mais les excès de ceux-ci ne furent rien, à ce qu'il semble, auprès de l'œuvre de destruction des Barbares du Ve siècle.

Ce sont ces derniers surtout qui firent les plus cruelles blessures et qui laissèrent les traces les plus douloureuses. Aussi, tout sentiment de souffrances analogues devait-il, à distance, s'effacer auprès du souvenir de celles-là, ou du moins se confondre avec lui. Les Vandales et les Huns, les Wandres et les Hongres, suivant la forme donnée à leurs noms dans

les récits populaires, sont donc chez nous comme la personnification de la barbarie déchaînée, et en deviennent, dans nos légendes, les héros caractéristiques. Il ne faudrait donc pas s'étonner de trouver sous leur nom, dans les récits légendaires, des faits auxquels ils ont été étrangers ; cependant, rien n'empêche de leur attribuer, avec une certaine probabilité, la plupart de ceux qui leur sont assignés par ces documents.

La constitution des légendes présente cette particularité que les choses y sont souvent rapprochées et distribuées, d'après leurs analogies, dans des groupes distincts. Les invasions des Barbares comprenant des phases diverses, les unes de souffrances et de ruine, quand les envahisseurs arrivent, les autres de soulagement et comme de réparation, quand ils s'éloignent ou sont repoussés, nos compositions légendaires séparent ces différents faits pour donner à leur expression plus de relief et en forment deux tableaux distincts. Le premier est consacré à la peinture des scènes de ravages et de destruction dans la légende de saint Autor et saint Livier, le second représente la défaite et l'expulsion des envahisseurs dans la légende du duc Hervis.

La légende de saint Autor et saint Livier conserve la mémoire de la prise et de la destruction de Metz par les Barbares. Dans sa forme la plus ancienne, elle fait de cet événement un des épisodes de l'invasion des Huns conduits par Attila au milieu du Ve siècle; mais des versions ultérieures le rapportent au com-

mencement du IVe siècle ou même au 111e 1 . On a en cela un exemple remarquable de la confusion des souvenirs populaires touchant ces affreux ravages, dont la constante menace a duré si longtemps, et de leur mode d'expression un peu arbitraire dans la légende qui les a recueillis.

Nous venons de mentionner les conditions diverses dans lesquelles se présente la légende de saint Autor et saint Livier. Il existe en effet pour cette légende plusieurs versions successives où il est intéressant de suivre ses transformations. Les documents qui contiennent ces différentes versions sont d'abord l'histoire des Francs par Grégoire de Tours, puis celle des évêques de Metz par Paul Diacre, l'histoire des évêques de Tongres par Herigerus, le petit cartulaire de Saint- Arnould, les interpolations ajoutées par iEgidius, moine d'Orval, à l'ouvrage d'Herigerus, la chronique messine rimée, la chronique française des évêques de Metz, et enfin la chronique de Philippe de Vigneulles. Nous avons parlé précédemment de ces ouvrages2. Avant de présenter le tableau des modifications qu'a subies graduellement, en passant de l'un à l'autre, la légende de saint Autor et saint Livier, nous voulons faire connaître les données essentielles de celle-ci dans la forme définitive où elle s'est fixée après ces divers changements.

1 . En 329 suivant le petit cartulaire de Saint- Arnould ; en 242 suivant la chronique messine rimée.

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