Voir ci-dessus, chap. r
Les Huns, y est-il dit, ayant abandonné leurs premières demeures et ravagé plusieurs contrées, se jettent sur la Gaule qu'ils couvrent de ruines. Ils renversent les villes, pillent les églises, égorgent les prêtres sur les autels et outragent les moines et les clercs. Les peuples, que Dieu a condamnés pour leurs crimes, sont voués à la destruction. Les habitants de Metz ont enfermé à la hâte leur ville dans une ceinture de murailles. Les chanoines de la basilique de Saint-Jean, restée en dehors de cette enceinte, s'y retirent aussi avec ce qu'ils ont de plus précieux. Ils viennent chercher un refuge à l'oratoire de Saint-É tienne, où ils apportent les trésors de leur église, la dent du saint Évangéliste entre autres, résolus à y demeurer jusqu'au jour où ils pourront rentrer dans leur propre maison, après le passage de la tempête.
Au moment où elle approchait, saint Servais, évêque de Tongres, connaissant la future arrivée des Barbares, se rend à Rome. Il y implore au tombeau des apôtres la miséricorde divine et s'offre en victime expiatoire pour le salut de son peuple; il y prie aussi pour l'église de Metz qu'il a visitée à son départ. Saint Pierre lui apparaît alors et lui déclare la volonté de Dieu. La Gaule entière sera livrée à la ruine, et à Metz l'oratoire de Saint-Étienne sera seul épargné. Éclairé par cette révélation, saint Servais se hâte de revenir dans la Gaule qu'il trouve déjà envahie.
Arrêtés d'abord par les murailles de Metz, les Huns ont renversé tout ce qui était au dehors de la ville ; la
2i80 CHAPITRE CINQUIÈME.
magnifique basilique de Saint- Jean, la première église de la contrée, n'existe plus; ils ont même enlevé les riches matériaux, les colonnes et les tables de marbre dont elle était construite. Après cette destruction des dehors de la cité, les Barbares ont passé outre. C'est alors que, revenant de Rome, saint Servais s'y présente. L'évêque de Metz Valerius avait été tué par les Barbares, et le troupeau des fidèles y était sous la direction de saint Autor, qui appartenait à la plus modeste origine : il avait passé la première partie de sa vie dans l'exercice du métier de savetier. C'est là qu'un ordre émané du ciel était venu le prendre pour le porter à la tête de l'Église privée de son pasteur. Aussi recommandable par son humilité que par sa sainteté, Autor, après avoir refusé d'abord le glorieux fardeau qui lui était offert, ne s'était rendu qu'après avoir vu la volonté expresse de Dieu confirmée par un miracle. En effet, ayant enfoncé son alêne dans le sol, il en avait fait jaillir une source, révérée longtemps encore après lui sous son nom derrière l'église de Saint-Simplice et réputée pour la vertu qu'avaient ses eaux de donner la santé aux enfants nés chétifs et d'un tempérament débile.
Saint Autor reçoit de saint Servais la révélation des malheurs qui menacent le peuple messin, et il voit s'éloigner presque sur l'heure le saint messager qui la lui. a apportée, pressé lui-même de rejoindre le troupeau confié à ses soins. Aussitôt, et comme pour justifier la fatale prédiction, les murs de la ville s'écroulent.
Saint Autor rassemble les habitants épouvantés et les exhorte à confesser leurs péchés et à faire pénitence ; il ordonne en même temps de baptiser les enfants, car on était au samedi veille de Pâques, jour consacré alors à cette pieuse cérémonie.
Les envahisseurs n'étaient pas loin ; sur la nouvelle que la ville est sans défense, ils reviennent en hâte, et, ne trouvant plus d'obstacle, ils pénètrent sans difficulté jusqu'au cœur de la cité qu'ils incendient. Tout est détruit, sauf le seul oratoire de Saint-Étienne, qui, sous la protection céleste, se dresse inabordable au milieu de la ruine générale. Le reste de la ville est brûlé et les habitants sont massacrés. Un petit nombre réservé aux outrages des Barbares est entraîné par eux, avec le saint pasteur confondu au milieu de ce triste débris de son troupeau.
Arrivés à une certaine distance, près du lieu qu'on nomme Decempagi, les Barbares sont tout à coup frappés d'un subit aveuglement. Effrayés de ce prodige, ils en demandent la cause à leurs prisonniers. C'est, leur est-il répondu, un signe de la colère de Dieu, vengeur des violences exercées sur Autor son serviteur. Les païens recourent au saint évêque et lui offrent ce qu'il voudra choisir dans le riche butin qu'ils emportent, s'il peut leur rendre la lumière. Celui-ci ne veut pas autre chose que la délivrance des captifs ; elle lui est accordée. Aussitôt les yeux des Barbares se rouvrent et le pasteur emmène son troupeau rendu à la liberté.
Dans cette fatale invasion avait péri saint Livier, chevalier messin, issu de parents illustres et renommé pour ses vertus. Ému au spectacle des tourments infligés par les Huns à tout ce peuple de chrétiens, il avait osé se jeter au milieu des Barbares. Ceux-ci l'avaient saisi et entraîné au pied d'une montagne, dans le voisinage de la ville qu'on appelle Marsal, et là ils lui avaient tranché la tête. C'était le 7 des calendes de décembre. Une source miraculeuse avait jailli sur l'heure, aux yeux de tous, du lieu baigné par le sang du martyr. Quant à lui, prenant sa tête détachée du corps, il l'avait portée jusqu'au sommet du mont, à une place où on érigea son tombeau. Les malades qui le visitaient, après avoir bu à la source sacrée, y recouvraient la santé.
Pendant plus de cinq siècles, la piété des fidèles put révérer en ce lieu le corps de saint Livier, jusqu'au temps où Théodoric Ier, évêque de Metz, fondateur de l'abbaye de Saint- Vincent, le fit enlever malgré les plaintes et les larmes du peuple qu'on privait de cette source féconde de grâces célestes. La précieuse relique était destinée à la nouvelle abbaye récemment élevée sous les murs de Metz 1 ; mais, déposée pendant le
1. Théodoric Ier, quarante-septième évêque de Metz (964-984), avait fondé en 968 l'abbaye de Saint-Vincent dans une île de la Moselle située au dehors de l'enceinte de la ville. Cette île constituait un des faubourgs (celui d'outre-Moselle) réunis plus tard à la cité. Théodoric avait doté la nouvelle maison avec des biens enlevés aux grandes abbayes de Gorze et de Metz et il l'avait enrichie du précieux dépôt de plusieurs reliques rapportées d'Italie et de divers lieux.
trajet dans l'église voisine dédiée à saint Polyeucte, elle y fut miraculeusement retenue, et, par la volonté de Dieu, elle resta dans cette dernière église, à laquelle on donna plus tard, à cause d'elle, le nom du saint martyr immolé par les Huns.
Telle est, dans son ensemble et dans sa forme dernière, la légende de saint Autor et saint Livier. On peut, comme nous l'avons annoncé, étudier la manière dont elle s'est formée, en comparant entre elles les versions successives que nous en donnent les histoires de Grégoire de Tours, de Paul Diacre et d'Herigerus, le petit cartulaire de Saint- Arnould, l'œuvre d'iEgidius, moine d'Orval, la chronique messine rimée, la chronique française des évêques de Metz et celle de Philippe de Vigneulles.
Grégoire de Tours, qui écrivait au VIe siècle, environ cent ans après l'invasion d'Attila, avait connu, il le dit formellement, quelques-uns de ceux qui en avaient été les témoins. Dans la version qu'il donne de la légende, il ne fait aucune mention ni de saint Autor ni de saint Livier, non plus que de la chute miraculeuse des murailles de la ville, mais seulement de la prise et du sac de celle-ci par les Huns, et de la protection spéciale accordée, au milieu de sa destruction, à l'humble oratoire de Saint-Étienne.
Auparavant, Grégoire de Tours parle des faits qui concernent l'église de Tongres et son évêque saint Servais (Servatius suivant quelques manuscrits, Asa-
vatius, Aravatius ou Arvatius, suivant le plus grand nombre)1. Sur le bruit répandu dans les Gaules de la prochaine invasion des Huns, saint Servais s'est rendu à Rome pour implorer au tombeau de saint Pierre la protection divine en faveur de son peuple. Il a, dans une vision, appris du saint apôtre lui-même que, par la volonté du Tout-Puissant, les Gaules devaient subir les ravages des Barbares ; mais il a reçu en même temps l'assurance qu'il ne verrait pas ces désastres, et que, pour le soustraire au spectacle de ces malheurs, Dieu le rappellerait à lui avant le déchaînement du fléau. Il a dû, en conséquence, regagner au plus tôt son siège d'évêque et se préparer à mourir, après avoir pourvu à sa sépulture. En effet, de retour à Tongres, il y a pris congé des clercs et du peuple désolés; puis, abandonnant cette cité condamnée par le Seigneur, il s'est rendu dans la ville de Maëstricht,
1. « Igitur rumor erat Chunos in Gallias velle prorumpere. Eratautem « tune temporis, apud Tungros opidum Aravatius (aliàs Servatius) eximise « sanctitatis Episcopus, qui vigiliis ac jejuniis vacans, crebrô lacrymarum « imbre perfusus, Domini misericordiam precabatur, ne unquam gentem « hanc incredulam, seque semper indignam, in Gallias venire permitteret. « Sed sentiens per spiritum, pro delictis populi, sibi hoc non fuisse conces- « sum, consilium habuit expetendi urbem Romanam ; scilicet ut adjunc- « tis sibi Apostolicee virtutis patrociniis, quas humiliter ad Dominum « flagitabat mereretur faciliùs obtinere. Accedens ergô ad beati Apostoli « tumulum deprecabatur auxilium bonitatis ejus, in multâ abstinentiâ, « maximâ inediâ se consumens ; ita ut biduo triduoque sine ullo cibo potu- « que maneret, nec esset intervallum aliquod, in quo ab oratione cessaret. « Cùm que ibi per multorum dierum spatia in tali afflictione moraretur, « fertur hoc à beato Apostolo accepisse responsum : — Quid me, vir sanc- « tissime, inquiétas? Ecce enim apud Domini deliberationem prorsùs sanci- « tum est Chunos in Gallias advenire, easque maximâ tempestate debere
où son âme n'a pas tardé à se séparer de son corps et où il a reçu la sépulture.
C'est après l'exposition de ces faits que Grégoire de Tours raconte comment les Huns, sortis de la Pannonie, arrivent, en semant partout la dévastation, devant Metz. Il dit qu'ils y pénètrent la veille de Pâques, qu'ils la brûlent et en massacrent les habitants; que rien n'échappe enfin à cette ruine générale de la cité, sauf le seul oratoire de Saint-Étienne, dont l'auguste martyr avait obtenu des apôtres Pierre et Paul d'assurer au moins le salut, s'il fallait que, suivant la sentence de Dieu, le reste de la ville pérît pour ses crimes. La prière de saint Étienne aux deux apôtres avait eu des témoins de qui l'historien Grégoire de Tours en tenait, dit-il, la relation. Il ajoute qu'en s'éloignant de Metz, laissée par eux en cendres, les Huns, conduits par Attila, vont attaquer la ville d'Orléans, qui est sauvée
« depopulari. Nunc igitur sume consilium, accéléra velociter, ordina « domum tuam, sepulturara compone, require linteamina munda. Ecce « enim migrabis à corpore, nec videbunt oculi tui mala quse facturi sunt « Chuni in Galliis, sicut locutus est Dominus Deus noster. — Hoc à sancto « Apostolo pontifex responso suscepto, iter accélérât, Galliasque velociter « repetit ; veniensque ad urbem Tungrorum, quse erant necessaria sepul- « turœ secum citiùs levât ; valedicensque clericis ac reliquis civibus urbis, « denuntiat cum fletu et lamentatione , quia non visuri essent ultrà « faciem illius. At illi cum ululatu magno et lacrymis eum prosequentes, « supplicabant humili prece dicentes : — Ne derelinquas nos, pater sancte; « ne obliviscaris nostri, pastor bone. — Sed cùm eum fletibus revocare « non possent, acceptà benedictione cum osculis redierunt. Hic verô ad « Trajectensem urbem accedens, modicà pulsatus febre recessit à corpore; « ablutusque à fidelibus, juxta ipsum aggerem publicum est sepultus. « Cujus beatum corpus qualiter post multorum temporum spatia sit « translatum, in libro Miraculorum scripsimus. » (Greg. Turon., Histor., I. II, c. 5.)
grâce aux prières de son évêque saint Agnan et délivrée par Aëtius uni au roi des Goths1.
Une remarque qu'il faut faire dès à présent, c'est que, dans le texte de Grégoire de Tours, les faits relatifs à saint Servais, rapprochés de ceux qui concernent le sac de Metz par les Barbares, ne doivent pas être mêlés à ces derniers, lesquels constituent seuls la première version de notre légende. Cette observation, qui peut sembler une nouveauté, sera justifiée tout à l'heure; nous ferons voir qu'elle seule résout convenablement une grave difficulté que soulève sans cette distinction le récit du vieil historien. Admise
1. « Igitur Chuni a Pannoniis egressi, ut quidam ferunt, in ipsâ sancti « Paschœ vigiliâ, ad Mettensem urbem, reliqua depopulando, perveniunt, « tradentes urbem incendio et populum in ore gladii trucidantes, ipsos que « sacerdotes Domini ante sacrosancta altaria perimentes. Nec remansit « in eâ locus inustus, preeter oratorium beati Stephani primi martyris ac « levitae. De quo oratorio, quas à quibusdam audivi, narrare non distuli. « Aiunt enim, priusquàm hi hostes venirent, vidisse se virum fidelem in « visu, quasi conferentem cum sanctis Apostolis Petro ac Paulo beatum « levitam Stephanum de hoc excidio, ac dicentem : — Oro, domini mei, « ut non permittatis obtentu vestro Mettensem urbem ab inimicis exuri, « quia locus in eâ est in quo parvitatis meee pignora continentur. Sed « potiùs sentiant se populi aliquid me posse cum Domino. Quôd si tantum « facinus populi supercrevit, ut aliud fieri non possit nisi civitas tradatur « incendio, saltem vel hoc oratorium non cremetur. — Cui illi aiunt : — « Vade in pace, dilectissime frater, oratorium tantum tuum carebit incen- « dio. Pro urbe verô non obtinebimus, quia Dominicse sanctionis super « eam sententia jam processit. Invaluit enim peccatum populi et clamor « malitise eorum ascendit coram Deo ; ideô civitas haec cremabitur incen- « dio. — Unde procul dubio est, quôd horum obtentu, urbe vastatâ, ora- « torium permansit inlsesum. Attila verô Chunorum rex à Mettensi urbe « egrediens, cum inultas Galliarum civitates opprimeret, Aurelianis adgre- « ditur, eamque maximo arietum impulsu nititur expugnare..., etc. » (Greg. Turon., ffistor., 1. II, c. 6, 7.)
provisoirement, elle nous permet d'apprécier en quoi consiste, dans ce premier témoignage, la version la plus ancienne de notre légende. Il n'est pas besoin d'insister sur les différences qui distinguent ce thème si simple de la version définitive que nous avons transcrite en commençant, et dont il est en quelque sorte le point de départ. Nous allons montrer comment la narration, se développant graduellement, passe de sa première forme à la dernière.
La première version est due à Grégoire de Tours, qui vivait au VIe siècle, la deuxième à Paul Diacre, qui l'a consignée, vers la fin du vme, dans son histoire des évêques de Metz. Paul Diacre connaissait l'ouvrage de Grégoire de Tours, car il lui emprunte, comme il le dit formellement, et il reproduit d'après lui, avec ses expressions mêmes, le récit de la prière adressée par saint Étienne à saint Pierre et à saint Paul en faveur de son oratoire de Metz, sans omettre cette considération présentée par le saint patron, que la conservation de l'humble édifice au milieu de la ruine générale donnerait au peuple une grande idée de son crédit dans le ciel. Cependant Paul Diacre rapporte en même temps à l'évêque de Tongres lui-même la révélation miraculeuse de la protection accordée à l'oratoire de Saint-É tienne, ce qu'on ne trouve pas dans l'histoire de Grégoire de Tours. L'écrivain du vme siècle forme par cette innovation le lien qui désormais doit rattacher au fait de la destruction de Metz par Attila le personnage de saint Servais, évêque de Tongres; il amène
en outre celui-ci à Metz même ; il l'y fait venir à son retour de Rome, pour informer saint Autor des malheurs qui sont près de fondre sur son peuple.
Paul Diacre enrichit la légende de plusieurs éléments nouveaux. Outre qu'il y attache pour la première fois d'une manière formelle le souvenir de saint Servais, il y introduit encore le personnage de saint Autor et quelques-unes des particularités qui le regardent spécialement. C'est aussi à lui qu'est due la première mention d'un fait considérable, étranger à la version primitive, la chute miraculeuse des murs de la ville, avec cette circonstance que les Barbares arrêtés par eux à une première attaque, et après s'être éloignés pour aller prendre Scarpone, reviennent à la nouvelle qu'ils se sont écroulés et pénètrent alors seulement dans l'intérieur de la cité qu'ils saccagent et livrent à l'incendie. Dans son récit, la ville étant envahie, l'oratoire de Saint-É tienne se dresse au milieu de la nuée des Barbares comme une masse de pierre impénétrable (eorum oculis velut ingens saxum ac mobilis solida apparebat).
Deux siècles après la version de Paul Diacre, vient celle d'Herigerus, abbé de Lobbes (990-1007). Dans une histoire des évêques de Tongres, écrite à ce qu'on croit un peu avant 980 \ Herigerus parle de saint Servais, de saint Autor et de la ruine de Metz par Attila. Son récit se rapproche beaucoup de celui