Voir ci-dessus, p. 286, note
légende messine. On a cru, il a pu croire lui-même, que les ravages d'Attila avaient suivi de près la mort de saint Servais. Il ne le dit pas précisément, mais la forme peu explicite de sa narration a fait juger par tous ses interprètes que telle en était réellement la signification; les rédacteurs de notre légende, qui l'ont suivie, ont également pensé qu'il en était ainsi. Il n'en est rien cependant.
Saint Servais et Attila rapprochés, comme nous l'avons vu dans le texte de Grégoire de Tours, sont des personnages historiques parfaitement connus et qu'on sait n'avoir pas vécu dans le même temps : l'un appartenant au IVe siècle et l'autre au Ve. Le premier, mentionné par Athanase et par Sulpice-Sévère, et présent au concile de Sardique en 347, était mort avant l'année 390; le second, qui n'existait pas encore à cette dernière époque, n'est arrivé dans les Gaules qu'en 451 . Ces deux personnages ne peuvent donc pas avoir figuré dans les mêmes événements. Ils sont nommés, il est vrai, l'un près de l'autre dans le texte de Grégoire de Tours, mais on ne voit pas encore dans celui-ci de lien proprement dit entre eux. Ce lien tout légendaire consistera dans le personnage de saint Autor mis en relation directe, d'une part, avec Attila, de l'autre avec saint Servais ; il résultera encore de l'attribution faite à l'évêque de Tongres de la vision où est d'avance révélée la protection divine accordée à l'oratoire de Saint-Étienne, détails étrangers à l'ouvrage écrit au VIe siècle par Grégoire de Tours et qui
apparaissent pour la première fois à la fin du vme seulement dans l'œuvre de Paul Diacre.
Qu'y a-t-il donc en réalité dans le texte de Grégoire de Tours? La simple juxtaposition de deux récits distincts, le rapprochement de deux légendes différentes empruntées, l'une aux traditions de l'église de Tongres, l'autre à celles de l'église de Metz. La première concerne saint Servais et la révélation qui lui est faite des futurs ravages des Huns, avec l'injonction de quitter la ville de Tongres vouée à leurs ravages, et de se transporter à Maëstricht où résideront par la suite les évêques ses successeurs. La seconde se rapporte au sac de Metz par Attila et à la protection miraculeuse accordée dans ce désastre à l'oratoire de Saint-Étienne, destiné aussi à recevoir le siège épiscopal qui, auparavant, était fixé dans un autre lieu. Ce qui a pu conduire Grégoire de Tours à joindre ces deux récits, ce qui a pu le tromper sur leur apparente relation, c'est la mention eommune à tous les deux des ravages des Huns ; mais ce qui démontre qu'ils doivent nécessairement être séparés, ce sont les indications chronologiques qui rejettent à un siècle de distance l'un de l'autre les deux personnages de saint Servais et d'Attila qu'on y trouve mentionnés.
Il existe encore une autre preuve de la constitution originaire de ces tableaux distincts en deux légendes différentes; c'est que l'un d'eux, celui qui concerne spécialement saint Servais, se montre ailleurs dans des conditions d'isolement qui justifient cette interprétation. Telle est, en effet, la signification réelle
d'un passage de Sigebert de Gemblours où, à propos des ravages d'Attila, il est rapporté que ces malheurs avaient été longtemps auparavant prédits par saint Servais, lequel, pour cette raison, avait abandonné la ville de Tongres menacée de ruine et avait transféré son siège épiscopal à Maëstricht 4 . Il faut rapprocher de ce passage celui que nous avons précédemment relevé dans les interpolations d'iEgidius, et où on lit qu'un intervalle de soixante-dix années à peu près aurait séparé la mort de saint Servais de l'arrivée d'Attila dans les Gaules2 : notion des plus remarquables, dont le caractère est éminemment historique et qui ne saurait avoir été gratuitement inventée par l'écrivain du XIIe siècle, car elle est en contradiction avec le reste de son récit ; et cela prouve, soit dit en passant, la naïve sincérité avec laquelle celui-ci a été composé. Les deux indications de Sigebert et d'iEgidius se confirment l'une l'autre par leur accord. La seconde donne à la première une précision qui la complète et qui permet d'y voir, dans ses termes essentiels, la légende de Tongres ou de saint Servais, isolée de celle de Metz, à laquelle Grégoire de Tours a jugé à propos de l'associer.
1. « Hoc excidium Galliis impendere Servatius Tungrensis episcopus « longé antè in spiritu previderat, et Romee à Petro apostolo hoc judicium « Dei inevitabile fore didicerat ; ideôque relictâ Tungrensi urbe quœ ever- « tenda erat ad Trajectum sedem episcopalera transposuit. » (Sigeb. Gembl., Chron., ann. 453.)
2. « Post obitum beati Servatii completis annis septuaginta, quos Domi- « nus ad pœnitentiam concessit omnibus confugientibus ad sepulchrum « ejus, per Gallias Hunnorum erupit seevitia ; Attila namque..., etc. »
La légende de saint Servais semble avoir eu pour objet de justifier la translation à Maëstricht du siège épiscopal possédé auparavant par la ville de Tongres. Ce changement pourrait bien n'avoir pas été accepté sans difficulté par les peuples dont il froissait les intérêts; et c'est probablement pour lui assurer le bénéfice d'une sorte de légitimation à leurs yeux qu'avait été composée la légende qui lui donnait la consécration d'un ordre direct de Dieu, transmis à saint Servais par saint Pierre lui-même. Telle est vraisemblablement la signification de la légende empruntée par Grégoire de Tours aux traditions de l'église de Tongres et transcrite par lui dans son histoire. Bien qu'il ne la comprenne évidemment pas comme il nous semble qu'elle doit l'être, il en donne cependant l'analyse avec assez de sincérité pour que l'interprétation proposée dans les termes précédents, d'accord avec ce que disent Sigebert et ^Egidius, ressorte de la teneur ellemême de son récit1.
(iEgidius Aureœvallis, apud Chapeavillum, Gest. pontif. Tungr., etc. Leodii, 1612, in-4% t. I, p. 48.)
1. Voir ci-dessus, p. 284, note 1, et p. 295. — Le transport à Maëstricht du siège épiscopal de Tongres est un fait historiquement certain, mais son motif déterminant le serait beaucoup moins s'il fallait le voir dans la prédiction faite soixante-dix ans d'avance des futurs ravages d'Attila. Il y a probablement lieu d'en rechercher, avec plus de vraisemblance, l'explication dans certaines particularités révélées, en ses interpolations, par iEgidius, touchant de graves différends survenus entre saint Servais et les habitants de Tongres, dont les violences auraient même forcé, est-il dit, le saint évêque à se retirer à Maëstricht. C'est quelque fâcheux incident de ce genre que la légende aurait eu pour objet de faire oublier, en fournissant une autre explication aux faits qui avaient pu en être la conséquence. Comme indication à cet égard, nous citerons un passage du
Grégoire de Tours transcrit de même sans aucun artifice, mais non sans intention peut-être de la rattacher à la précédente, la légende messine relative au sac de Metz par Attila. Celle-ci offre avec l'autre cette analogie qu'elle semble aussi avoir été composée pour donner l'autorité d'une intervention divine à la translation du siège épiscopal; non plus d'une ville à une autre, il est vrai, mais du dehors au dedans de la cité, c'est-à-dire d'une des grandes basiliques situées hors de son enceinte, à l'humble oratoire enfermé dans ses murailles et protégé par elles. Les courses des Barbares, les ravages mêmes d'Attila paraissent avoir été la cause réelle de ce changement à Metz. Le danger passé, il a pu sembler nécessaire de parer à toute revendication ultérieure contre le fait accompli ; pour cela, il n'était pas sans importance d'accréditer l'opinion qui rattachait à une protection miraculeuse en faveur de l'oratoire de Saint-É tienne le privilège qu'on voulait lui conserver de posséder le siège épiscopal de l'église de Metz1.
Spéculum historiale de Vincent de Beauvais, qui semble devoir se rapporter aux particularités signalées par ^Egidius et qui se trouve à la fin du chapitre xlv du livre XX de cet ouvrage. On y lit : « Post sanctum Serua- « tium electus est prsesul in Trajecto (Maëstricht) Agricolaus, quoniàm « Tungris indignum episcopatu se fecerat. » Le Spéculum hùtoriale n'a été écrit qu'au xiii0 siècle, il est vrai ; mais on sait que ce remarquable ouvrage a reçu le dépôt de bien des informations précieuses d'origine plus ancienne.
1. Ce que nous disons ici du caractère fictif de certains détails de la légende messine n'est pas en contradiction avec ce que nous admettons en même temps touchant la réalité du fait principal mentionné par elle, le sac de Metz par Attila. Il serait peu vraisemblable qu'un événement comme celui-là eût été gratuitement inventé à un siècle de distance seulement de
L'appréciation que nous faisons des indications réunies par l'historien du VIe siècle et leur distribution, comme nous la proposons, dans deux légendes distinctes, permettent, on le voit, d'interpréter d'une manière naturelle le texte de Grégoire de Tours, d'accord avec la vérité de l'histoire. Tandis qu'en voulant trouver dans celui-ci, au lieu de deux documents légendaires juxtaposés, un récit historique dont toutes les données soient liées entre elles, on tombe, avec le prétendu synchronisme de saint Servais et d'Attila, dans des difficultés inextricables. Celles-ci ont de bonne heure frappé les critiques et ont provoqué de leur part différents essais d'explication qui semblent peu satisfaisants.
Adrien de Valois a d'abord proposé de rapporter à deux personnages différents ce qu'on raconte de saint Servais. Constatant que, suivant un grand nombre de manuscrits, l'évêque de Tongres est nommé Aravatius dans le passage de Grégoire de Tours où il est question de lui, il attribue ce nom à un personnage du Ve siècle qui aurait été contemporain d'Attila, et il réserve celui de Servatius pour le pontife du IVe siècle
l'époque qu'on lui assignait, tandis que cet éloignement suffisait pour laisser s'accréditer les particularités imaginaires qu'on jugeait à propos de joindre à son souvenir. Nous avons là un exemple de la manière dont la vérité et la fiction peuvent s'associer dans la composition d'une légende. Dans celle de saint Servais aussi, la révélation miraculeuse de l'arrêt de Dieu qui, soixante et dix ans d'avance, condamnait Tongres à être détruite par les Huns, est sans aucun doute la part de l'invention ; ce qui est vrai, c'est la translation du siège épiscopal de Tongres à Maëstricht, fait certain attesté par l'histoire.
que mentionnent Athanase et Sulpice-Sévère, et qui figure en 347 au concile de Sardique4.
Après Valois, qui avait inventé en quelque sorte deux saints Servais, vient le Père Henschenius, qui, de son côte, imagine non pas deux Attila, mais deux invasions des Huns dans les Gaules, l'une, celle d'Attila, au Ve siècle, l'autre contemporaine à peu près de la mort de saint Servais dans le courant du IVe : opinion que, malgré les efforts d'une remarquable érudition, l'auteur n'a pas réussi à justifier2.
1, Adrien de Valois, qui a consigné ses observations sur ce point dans la préface publiée en 1658 avec le tome II de son ouvrage, Rerum Francicarum Libri XXV, signale d'abord l'impossibilité de faire siéger le même évêque depuis 347, date du concile de Sardique, jusqu'aux environs de 451, date de l'invasion d'Attila. Il rappelle ensuite que, dans son livre III (t. I, p. 129), il a d'abord admis deux évêques de Tongres différents portant également le nom de Servatius, l'un au ive siècle, l'autre au v6 ; mais il ajoute que le nom d'Aravatius, donné dans certains manuscrits de Grégoire de Tours et de Frédégaire à l'évêque du ve siècle, l'a non seulement confirmé dans l'opinion que celui-ci différait de l'autre, mais lui a de plus suggéré la pensée qu'il portait un nom différent de celui qui désignait le premier.
2. Le Père Henschenius, auteur d'une intéressante dissertation sur saint Servais (Bolland., Acta sanctorum. Maius, t. III, p. 209), constate l'existence de ce personnage dès la première moitié du ive siècle, ce qui est un des principaux objets de son travail. Il fixe en outre l'époque de sa mort à l'année 384. C'est donc aux environs de cette date qu'il lui faut trouver, au plus tard dans le ive siècle, une invasion des Huns autre que celle conduite par Attila au ve. Le savant critique mentionne assez heureusement pour sa thèse les courses faites par les Barbares en deçà du Rhin vers l'an 383, au moment de la levée de boucliers du tyran Maximus ; mais, quant à établir que ces Barbares étaient des Huns, ce qui n'a jamais été dit nulle part, il est moins bien inspiré, car il cite pour cela une lettre de saint Ambroise à l'empereur Valentinien II, à qui l'illustre évêque rend compte d'une mission remplie par lui près du tyran qui résidait alors à
Dom Ruinart, enfin, se saisit à son tour de la question. Il n'adopte pas les vues du Père Henschenius sur deux invasions des Huns dans les Gaules, et il revient à l'idée de Valois de partager les notions relatives à saint Servais entre deux individus différents. Après l'examen de nouveaux manuscrits, il propose décidément de corriger le texte de Grégoire de Tours ; et admettant que le personnage dont parle celui-ci à propos de l'invasion d'Attila (451) ne saurait être le même que l'évêque présent au concile de Sardique (347), il introduit dans l'édition qu'il donne
Trêves. Or, saint Ambroise rapporte dans sa lettre que, pour justifier l'empereur du reproche formulé par Maximus d'avoir poussé contre lui les Barbares sans ménagement pour les provinces de l'empire, il a répondu que, tout au contraire, l'empereur avait alors détourné les Huns et les Alains, qui menaçaient les Gaules, et qu'il les avait dirigés d'un autre côté sur les terres d'Allemagne : « Valentinianus Hunnos atque Alanos « appropinquantes Galliee per Allemanise terras reflexit. » Montrer que les Huns ont été détournés des Gaules menacées par eux, c'est assurément un mauvais argument à faire valoir pour prouver qu'ils les ont alors envahies. C'est cependant le seul que produise pour cela le Père Henschenius. 11 est bon de constater que c'est bien d'une invasion effectuée par les Huns dans les Gaules, vers l'an 384, et non d'une simple menace d'invasion, qu'il entend parler. Réduite à ces derniers termes, sa thèse, plus soutenable, permettrait d'expliquer le texte de Grégoire de Tours d'une manière qui se rapprocherait de l'interprétation que nous en donnons, puisqu'elle ferait encore expressément ressortir la séparation essentielle des faits relatifs à l'église de Tongres et de ceux qui regardent l'église de Metz ; les premiers appartenant au ive siècle, les seconds au v°. La menace d'une invasion suffirait en effet pour expliquer le voyage de saint Servais à Rome, et Grégoire de Tours ne dit pas formellement que cette menace ait été immédiatement suivie d'effet. Nous ferons cependant remarquer qu'en adoptant cette explication on négligerait complètement certaines indications, que nous avons mentionnées précédemment (p. 301, note 1) et qui nous semblent avoir beaucoup d'importance, touchant l'abandon de Tongres par saint Servais.
du vieil historien le nom d'Aravatius pour désigner le pontife mentionné par lui au chapitre v de son livre II1. Cependant D. Ruinart convient ensuite que la forme Servatius est justifiée par des leçons du texte de Grégoire de Tours, assez respectables pour qu'on doive penser que l'évêque de Tongres a pu porter ce nom en même temps que celui d'Aravatius (undè inferendum est vel ipsum binominem fuisse) : ce qui est en contradiction avec le système d'interprétation de Valois qu'il a d'abord adopté.
La conception d'un double personnage, c'est-à-dire de deux évêques de Tongres distincts pour expliquer le texte de Grégoire de Tours, n'est pas plus admissible que celle d'une double invasion des Huns ; et l'idée de
1 . Les éditions de Grégoire de Tours antérieures à Ruinart portent toutes la leçon Servatius au chapitre v du livre II de son histoire. L'édition de D. Ruinart, publiée en 1699, introduit la correction Aravatius reproduite dans l'édition de D. Bouquet (1739) et dans celle de Guadet et Taranne (1836). La plupart des manuscrits nomment, il faut le reconnaître, dans ce passage l'évêque de Tongres Arvatius, Aravatius ou Asavatius. Cependant on trouve la leçon Servatius dans deux d'entre eux : l'un (Codex Beccensis) vu par D. Ruinart, l'autre (Codex Cluniacensis) signalé par D. Bouquet. D. Ruinart avait de plus rencontré un manuscrit du vin6 siècle dans lequel le texte de Grégoire de Tours, avec quelques additions, était donné sous le titre : Sancti Servatii vita. Il trouvait encore le nom de Servatius dans un manuscrit du traité de Grégoire de Tours, de Gloria confessorum. Néanmoins, il a définitivement adopté et on a conservé depuis lui la leçon Aravatius que paraît justifier encore le témoignage de Frédégaire dans plusieurs copies fort anciennes. Or, le texte de Frédégaire, abréviateur de Grégoire de Tours moins d'un siècle après lui, équivaut à celui des plus vieux manuscrits eux-mêmes de l'évêque historien sur lesquels il a dû travailler et qui ne nous sont point parvenus. (D. Bouquet, Recueil des Hist., t. II, p. 160, note f. — Guadet et Taranne, Grégoire de Tours,
t. I, p. XXVII.)
donner deux noms différents au même individu n'est pas beaucoup plus heureuse. La vérité est que l'évêque dont parle Grégoire de Tours au chapitre v du livre II de son histoire, ainsi que dans son traité de la Gloire des Confesseurs, et celui dont la présence est constatée au concile de Sardique (347), sont un seul et même personnage; et que ce personnage n'est autre que saint Servais, dont le tombeau était vénéré à Maëstricht dans l'église qui porte encore son nom et qui a reçu, au IVe ou Ve siècle, le siège épiscopal transporté de Tongres dans cette ville. Maintenant, que dans les manuscrits le nom du saint pontife se trouve écrit tantôt Aravatius, tantôt Servatius, et que pour expliquer cette singularité on ait recours à l'hypothèse que le célèbre évêque de Tongres et de Maëstricht a eu deux noms, ou bien à celle que son nom unique Servatius, altéré par d'anciens copistes, a pu affecter quelquefois les formes Aravatius, Arvatius ou même Asavatius, cela importe peu ; et, soit qu'on adopte la correction proposée par D. Ruinart pour le texte de Grégoire de Tours, soit qu'on la rejette, cela ne saurait tirer à conséquence contre l'évidente signification des faits. D'après ce qu'on sait de ceux-ci, il y a lieu, comme nous l'avons dit, de reconnaître dans le texte de Grégoire de Tours deux légendes distinctes qui s'y trouvent rapprochées sans se confondre, la première concernant les événements accomplis dans l'église de Tongres au IVe siècle, la seconde relative aux destinées de l'église de Metz pendant le Ve.
Nous avons tenu à présenter avec quelques détails cette suite de considérations, parce qu'elles font voir comment s'est produite la notion du prétendu synchronisme de saint Servais, évêque de Tongres, et d'Attila joint à saint Autor, évêque de Metz ; notion erronée qui a pris une certaine importance dans les discussions que soulève la chronologie de nos évêques.
La première mention que nous ayons de saint Autor est celle qui est donnée dans l'histoire de Paul Diacre, où elle se lie au récit du sac de Metz par Attila. Ce récit, l'auteur l'a tracé, il le dit formellement, les yeux fixés sur le texte de Grégoire de Tours, dont il prend au reste les expressions elles-mêmes. En ajoutant à ce qu'il y trouvait les détails relatifs à saint Autor, il se bornait à transcrire des traditions messines recueillies par lui, mais restées inconnues à l'évêque de Tours, ce qui s'explique très bien par la différence de situation des deux écrivains. Telle est la source des informations de Paul Diacre. Il ne nous permet pas d'en douter lorsque, annonçant les faits qui concernent l'évêque Autor dans l'épisode de l'invasion d'Attila, il dit qu'il rapportera ce qui en est venu à sa mémoire (ad nostram memoriam ejus miracula pervulgata sunt). C'est donc une tradition qu'il suit en cela. C'est une tradition qui associe l'évêque saint Autor à l'épisode des ravages d'Attila au milieu du Ve siècle. C'est, au contraire, comme nous l'avons vu, le simple travail des rédacteurs de légendes qui a introduit saint Servais dans le tableau des mêmes
faits. La nécessité où l'on est aujourd'hui d'en détacher celui-ci par respect pour la chronologie et pour l'histoire n'oblige nullement à en retirer avec lui le personnage de saint Autor qui s'y trouve uni à de tout autres titres. On a tenté cependant de le faire; nous croyons avoir démontré que c'est à tort, car cette correction arbitraire des anciens textes n'a d'autre fondement que le faux synchronisme dont nous avons précédemment signalé l'inexactitude en expliquant son origine.
Nous avons vu en quoi consiste la légende de saint Autor et saint Livier, qu'on pourrait appeler aussi la légende cle la prise de Metz par les Barbares. Nous avons suivi l'histoire de sa formation depuis le VIe siècle, où ses premiers éléments apparaissent dans l'œuvre de Grégoire de Tours, jusqu'au commencement du XVIe, où, grossie par l'addition successive de toutes les notions, les unes traditionnelles, les autres imaginaires, qui pouvaient s'y rapporter, elle prend place ainsi modifiée dans la chronique de Philippe de Vigneulles. Pour ce qui est des principaux éléments de la légende, lesquels regardent en particulier soit le fait de la destruction de Metz, soit les personnages de saint Servais, de saint Autor, de l'évêque Valerius et de saint Livier, nous avons constaté que leur introduction dans la légende n'a eu lieu que progressivement.
La notion de la destruction de la ville par Attila et les Huns, avec la protection miraculeuse de l'oratoire de Saint-Étienne, est de tous ces éléments le plus
ancien. Cette notion appartient à la version primitive donnée par Grégoire de Tours dès le VIe siècle, d'après les récits de contemporains, lesquels notamment prétendaient avoir été témoins de la supplication adressée, dans cette circonstance, à saint Pierre et à saint Paul par saint Étienne, pour obtenir d'eux le salut de son oratoire.
Saint Servais ne figure pas originairement dans la légende messine. Nous avons expliqué comment, grâce au travail lui-même de la rédaction, ce personnage s'est introduit graduellement dans nos documents. Nous avons montré que la légende spéciale qui le concerne, distincte dans le principe de celle de la ruine de Metz par Attila, a été seulement rapprochée de celle-ci par Grégoire de Tours, puis amalgamée avec elle par les écrivains qui sont venus après lui.
Les notions relatives à saint Autor sont, comme nous l'avons constaté, étrangères au récit de Grégoire de Tours. Nous les avons rencontrées pour la première fois dans la version de Paul Diacre ; et celui-ci paraît les avoir empruntées à une ancienne tradition messine que l'évêque de Tours n'avait pas connue.
L'évêque Valerius n'apparaît que plus tard dans la légende et ne réussit pas à y prendre une place bien assurée; il est mentionné dans deux versions seulement. On se rappelle que, suivant le récit qui le concerne, il aurait été immolé par les Huns, lesquels, arrêtés à leur premier passage par les murailles jusque-là intactes de la cité, auraient alors ravagé tout
ce qui était au dehors de celles-ci. Valerius est nommé pour la première fois dans le petit cartulaire de Saint- Arnould, dont certaines parties peuvent appartenir à la fin du Xe siècle. Cependant les indications relatives à ce personnage sont peut-être plus anciennes encore. Valerius ne se trouvant pas dans le catalogue de nos évêques, la notion qui le concerne semble devoir, en raison de cette circonstance, remonter à une époque antérieure à celle où ce catalogue a été fixé ; et nous savons qu'il l'était déjà d'une manière définitive à la fin du vme siècle, date de l'ouvrage de Paul Diacre, qui nous en donne la plus ancienne rédaction. Après la version du petit cartulaire, l'évêque Valerius n'est plus rappelé que dans celle de Philippe de Vigneulles.
La première mention de saint Livier se trouve, comme celle de Valerius, dans le petit cartulaire de Saint- Arnould et peut se rapporter à la fin du Xe siècle. Nous avons fait remarquer que cette époque est précisément celle de la translation à Metz des reliques du saint martyr par l'évêque Théodoric Ier (964-984), circonstance qui explique avec une certaine vraisemblance comment a pu s'introduire tardivement, à cette date, dans la légende messine, l'épisode relatif à ce personnage. Nous nous contenterons maintenant de rappeler d'une manière succincte, parmi les additions qui ont encore enrichi la légende, les particularités dues à iEgidius, qui écrivait au xme siècle, et quelques autres dont l'introduction appartient aux chroniqueurs du XVe siècle.
On voit comment sont entrés successivement dans la légende de la prise de Metz par les Barbares les principaux éléments qui la constituent. Il ne faudrait pas croire cependant que ces diverses notions soient précisément des inventions propres au temps où chacune d'elles fait son apparition dans le thème légendaire. Il y a quelque intérêt à constater le moment où elles y prennent place, mais on ne saurait conclure de là qu'elles datent du jour seulement où elles y sont accueillies. Toute réserve faite pour celle qui concerne saint Servais et qui s'y trouve introduite, comme nous l'avons vu, par le travail même des rédacteurs, la probabilité est, pour les autres, qu'elles ne passent chacune à leur tour dans la légende qu'à titre de croyance accréditée et de tradition déjà plus ou moins ancienne. Nous avons constaté qu'il devait en être ainsi notamment de celles qui regardent les personnages de saint Autor et de l'évêque Valerius; peut-être, malgré les apparences contraires, en est-il, jusqu'à un certain point, de même de celles qui se rapportent à saint Livier. Quant aux indications relatives au sac de Metz par les Barbares, elles avaient été transmises directement par les contemporains à l'historien Grégoire de Tours, selon ce qu'il nous affirme. Elles sont, il est vrai, accompagnées de détails merveilleux fort peu admissibles; mais si, à un siècle de distance de l'événement, la mention de ces particularités a pu se glisser au milieu des souvenirs qu'on avait conservés de celui-ci, il n'en est pas de même de ce qui
regarde le fait principal, lequel ne saurait avoir été inventé comme elles. La réalité de ce dernier ne peut guère être l'objet d'un doute. Il s'accorde d'ailleurs d'une manière remarquable avec les données générales de l'histoire, et il emprunte à cet accord un caractère de vraisemblance qu'on ne saurait méconnaître. Nous en trouvons, en outre, la confirmation dans des observations qu'il est bon de mentionner en passant.
Touchant le fait de la destruction de la ville par les Barbares, nous possédons, outre les indications fournies par la légende, des témoignages d'un autre ordre qui, rapprochés de celles-ci, lui empruntent une signification très digne d'attention. Sur quelque point qu'on fouille le sol dans notre cité, on trouve presque toujours, à la partie inférieure des remblais qui la couvrent et sous l'amas des matériaux de toutes sortes accumulés pendant la période du moyen âge, une couche plus ou moins épaisse de débris divers, caractérisée par la présence constante de traces d'incendie : ce sont des pierres et des terres calcinées, des bois réduits en charbon. Le feu a passé partout. Le feu est le mode de destruction employé, suivant la légende, par les Barbares. Des travaux considérables effectués à Metz en ces dernières années, pour l'établissement d'un réseau général d'aqueducs, ont permis de faire avec un certain ensemble ces observations et quelques autres qui sont d'accord avec elles. Dans le nombre nous en mentionnerons une qui nous semble particulièrement intéressante.
Au printemps de l'année 1 863, la construction d'un des aqueducs dont nous venons de parler a fait ouvrir une tranchée profonde dans toute la longueur de la rue Jurue. Ces travaux ont mis à découvert, sur une portion notable de leur parcours, des substructions ou fondations à peu près parallèles ou perpendiculaires à la rue Fournirue. Or, la rue Jurue, qui arrive obliquement sur celle-ci en passant au-dessus de ces substructions, n'est d'accord avec aucune d'elles pour sa direction, c'est-à-dire qu'elle les coupe de biais. N'appartenant donc pas au même système de distribution du quartier, elle n'a pu être tracée qu'après la disparition de celui-ci, après la destruction totale des édifices qui le constituaient, et en quelque sorte au milieu de leurs ruines abandonnées. D'un autre côté, il faut considérer qu'on se trouve là dans la partie la plus ancienne de la cité, sur le sol même de la ville gauloise qui occupait la montagne resserrée par le confluent des deux rivières ; et la rue Jurue, tout porte à le croire, est elle-même très ancienne. Quoi de plus vraisemblable, pour expliquer ces particularités, qu'une destruction générale suivie d'un abandon prolongé de cette portion au moins de la ville primitive; et où placer dans nos annales de pareils faits, sinon à la date reculée du sac de Metz attribué par notre légende aux Barbares conduits par Attila1 ?
1. Il existe contre ces inductions un argument d'une certaine valeur, quoique insuffisant à notre avis ; nous voulons le faire connaître. Philippe de Vigneulles, en ses chroniques (Huguenin, Chron. de Metz, p. 38), mentionne, sous la date de l'an 1320, un incendie fortuit qui dévora le quartier
On peut donc regarder comme à peu près démontrée la destruction de Metz par les Huns. La légende qui nous occupe, ne contînt-elle que cette seule notion positive, mériterait grandement encore de fixer l'attention. Nous devons, avant de passer outre, étudier les indications qu'elle donne sur ce fait à divers points de vue d'où l'on peut utilement les considérer.
En examinant d'abord au point de vue chronologique la mention du sac de Metz par les Barbares, nous rappellerons ce que nous avons dit précédemment de la possibilité que notre légende exprimât, dans quelques-unes de ses parties, les notions traditionnelles de faits analogues distincts appartenant à différentes époques de notre histoire. On peut cependant, croyonsnous, sans trop de témérité, admettre que le fond de l'indication légendaire se rapporte à un événement principal auquel rien n'empêche d'assigner la date du milieu du Ve siècle, comme le veulent les versions les plus anciennes de la légende, celle notamment que nous devons à Grégoire de Tours. Celui-ci déclare formellement qu'il a recueilli de la bouche même de contemporains des détails sur la catastrophe.
Au point de vue topographique, si l'on peut s'exprimer ainsi, notre légende fournit de précieuses indications sur des faits d'un autre ordre qui concernent la
où se trouve la rue Jurue : « Et fut, dit-il, la rue Fournelrue toutte airse « et brullée avec Salnerie, le couvent des dames Cordellières et plusieurs « aultres. Et fist ce feu, lequel vint l'on ne sceit de quelle part, innumé- « rable dopmaige. » La rue Jurue était située entre celles dites Fournelrue
situation des lieux avant et après le passage des Barbares. Ces indications ressortent de plusieurs circonstances mentionnées avec un caractère merveilleux par la légende, et qu'il convient de rapprocher de quelques autres notions légendaires qui ne sont peutêtre pas sans un certain rapport avec elles. En procédant ainsi, nous étudierons d'abord les particularités qui regardent l'enceinte de la cité, dans les conditions où elle pouvait se trouver lors des invasions du Ve siècle, et ensuite celles qui touchent l'église Saint- Étienne et sa conservation au milieu de la ruine générale de la ville à cette époque.
La légende mentionne l'établissement précipité des fortifications de Metz à la nouvelle de la prochaine
et Salnerie. On pourrait croire que c'est à cette grande destruction que se rapportent les divers témoignages énumérés et interprétés par nous. Rappelons que la direction suivie par la rue Jurue à travers les ruines de cette partie de la ville donne à penser que celle-ci était à l'état d'abandon quand se dessina cette rue. Or, telles ne durent pas être les conséquences de l'incendie de 1320. La ville était à cette époque très peuplée et dans une situation de prospérité que ce malheur, quelque grand qu'il fût, ne peut avoir complètement interrompue. En 1320, des propriétés détruites au cœur même de la cité ne sauraient avoir été abandonnées. De pareilles suites impliquent une sorte de dépopulation inadmissible au xive siècle, mais très vraisemblable au contraire après les dévastations des Barbares, au ve. C'est donc à cette dernière date plutôt qu'à la première qu'on peut rapporter l'œuvre d'anéantissement dont la réalité est prouvée par les observations faites dans les fouilles de la rue Jurue. Ajoutons que la plupart des substructions mises à découvert dans cette circonstance avaient un caractère de haute antiquité et quelques-unes la physionomie franchement accusée des ouvrages romains. Ces particularités ont été constatées par un observateur aussi exact que savant, M. le baron de Salis, qui a levé le plan de ces substructions et les a étudiées avec un soin scrupuleux.
invasion. Elle parle d'un premier passage des Barbares, arrêtés d'abord par ces défenses, puis du retour des envahisseurs auxquels cette fois ne s'opposent plus d'autres obstacles que ceux qui protègent la petite église dédiée à saint Étienne dans l'intérieur de la cité. Les murailles élevées à l'approche d'Attila se sont écroulées miraculeusement pour lui donner passage ; la ville désormais sans défense est saccagée et réduite en cendres. Les quartiers des Arènes et des Basiliques, situés au dehors de l'enceinte, avaient été ravagés à la première attaque de ces hordes sauvages ; avec eux étaient tombés les édifices qui avaient servi de berceau à l'église de Metz, et, dans le nombre, ce fameux sanctuaire de Saint-Jean et des Saints-Apôtres, dont on attribuait la fondation à saint Patient et qui semble avoir été, dans ces temps anciens, le siège de l'épiscopat messin à son origine.
Voyons d'abord quelles indications peuvent ressortir de la légende touchant l'enceinte de Metz au moment de l'arrivée des Barbares. Les Huns qui suivaient Attila se présentent, nous dit-on, à deux reprises différentes devant la ville, et la seconde fois seulement ils réussissent à y entrer. La légende des premiers fondateurs, dont nous avons précédemment parlé, mentionne comme se rapportant aux époques les plus reculées certaines notions d'invasions étrangères dans la contrée. Pour ce qui regarde Metz en particulier, elle signale sa chute devant des conquérants venus de l'Asie sous la conduite d'un fils de Ninus; elle ajoute
qu'après avoir pénétré dans la ville, ces ennemis en sont finalement rejetés. Sous cette forme évidemment fabuleuse, il y a peut-être lieu de reconnaître un souvenir éloigné des invasions qui ont précipité sur nos contrées les hordes conduites par les Ghrocus et les Attila. On est, en effet, assez naturellement amené à penser que la notion très peu vraisemblable d'une conquête de la cité par les Babyloniens n'est pas sans quelque rapport avec le fait malheureusement plus certain de sa dévastation par les Huns ; et si la prétendue expédition des premiers n'est que l'expression légendaire des ravages exercés par ceux-ci, il est permis de chercher dans les détails divers que renferment les deux tableaux les particularités dont l'accord peut servir à l'interprétation de l'un et à l'exacte intelligence de l'autre.
En relatant l'arrivée devant Metz du fils de Ninus avec son peuple, la légende des premiers fondateurs rapporte qu'il trouve inachevées les fortifications de la ville. Encore nouvelle alors, celle-ci, d'après la description qu'on nous en donne, présente à peu près la forme d'un triangle tronqué, d'une sorte de trapèze irrégulier dont le sommet est tourné vers le confluent des deux rivières et dont les côtés suivent plus ou moins le cours de celles-ci. Ces côtés sont, de part et d'autre, défendus par des murs d'une certaine importance longeant la Moselle ou bien se détachant des escarpements qui bordent la Seille. Mais, à la base de la figure et entre ces deux lignes de murailles, la
ville, dont on n'a pas encore complété l'enceinte, n'est protégée que par un fossé accompagné d'une faible palissade. Les Messins conservaient, dit-on, le souvenir d'une prise de vive force exécutée dans ce lieu même, après laquelle les envahisseurs se seraient retirés. Nous avons déjà cité des passages de la chronique rimée qui expriment, sous des formes différentes, ces notions légendaires 1 ; nous rappellerons celui-ci :
La cité estoit si fermée Et de murailles environnée Fors que un lieu fermé de palis Par ce lieu là fut assaillie.
La chronique rimée ajoute :
Là y eut si mortelle encombre Que de chacun mourut grand nombre Après, quand fut retraicte faicte, Ce lieu fut nommé Forcefaicte.
C'est par là que les Babyloniens forcent la ville; c'est par là aussi que les Huns semblent y être entrés. A l'arrivée de ceux-ci, comme à la venue des premiers, les murailles de la cité sont, dit la légende, de construction récente; elles ont été élevées à la hâte sur la nouvelle de leur approche ; elles tombent devant eux, après les avoir arrêtés un instant; et ils pénètrent dans la ville.
Représentons -nous ce que devait être Metz au Ve siècle. L'oppidum gaulois, resserré au nord, à l'est