‹ Études sur l'histoire de Metz; les légendesChapitre 25 sur 43 · Voir ci-dessus, chap. il, p · texte numérisé non relu

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ces enceintes particulières, dans le château peut-être qu'on dit avoir existé à la Gour-l'Évêque ; ce qui serait assez d'accord avec l'emplacement qu'il convient de lui assigner. Nous n'insisterons pas sur les conséquences qui peuvent ressortir de ce rapprochement.

Il nous reste encore à faire, à propos de l'église de Saint-É tienne, une dernière observation qui, ce nous semble, présente quelque intérêt. Au moment où Metz tombait entre les mains des Barbares, Saint-É tienne n'était, suivant la légende, autre chose qu'une simple chapelle ; mais celle-ci avait l'avantage de se trouver dans l'intérieur de la ville et d'être protégée par son enceinte, peut-être même, en outre, comme nous venons de le dire, par une clôture particulière ; tandis que les grandes basiliques chrétiennes, celle notamment qui, dans les premiers temps, possédait le siège épiscopal, se trouvaient au dehors des murs de la cité. Dans le cataclysme, tous les édifices extérieurs sont détruits, nous dit-on, et il n'y a de salut que pour l'humble oratoire sauvé, grâce à la protection de saint Étienne son patron, avec le dépôt des trésors les plus précieux tirés à la hâte des autres sanctuaires, avec les reliques des saints et en quelque sorte avec la tradition même de l'église de Metz. Or, cette tradition, c'est cette chapelle de Saint-Étienne qui l'a conservée ; c'est elle qui, jusqu'à nos jours, est restée l'église principale, la cathédrale de ce siège. Ajoutons que probablement celui-ci passe alors seulement du patronage de saint Pierre ou de saint Jean qui ont

bien pu l'un ou l'autre avoir ce rôle à l'origine, sous celui de saint Étienne, qui n'a dû vraisemblablement le prendre que quand son église propre eut reçu la chaire du premier pasteur ; et nous savons qu'il n'en fut pas ainsi tout d'abord.

La notion du transport tardif du siège épiscopal à Saint-Étienne est, comme nous l'avons vu, celle qui ressort avec le plus de certitude des deux légendes de saint Clément et de saint Patient : saint Clément ayant, suivant l'une, construit le premier sanctuaire en l'honneur de saint Pierre qui lui avait donné sa mission ; saint Patient, disciple de saint Jean, ayant, suivant l'autre, consacré à celui-ci l'église qu'une tradition formelle assignait pour siège à nos premiers évêques, et qui conserva ce rôle, avec le caractère de mèreéglise de toute la contrée, jusqu'à l'époque où ce privilège fut transporté à Saint-Étienne. N'est-il pas naturel de rapprocher ce dernier fait de celui qui nous montre l'oratoire de Saint-Étienne comme le port unique de salut pour l'église de Metz au moment de l'invasion et comme sa seule épave après la tempête? N'est-il pas permis de penser que c'est dans ces circonstances et à ce moment même qu'a eu lieu la translation qu'ailleurs on signale sans en indiquer ni la cause ni la date ? N'est-on pas enfin fondé à dire que c'est à la destruction par Attila des premiers établissements du christianisme dans les faubourgs de la cité qu'il faut rapporter l'introduction du siège épiscopal dans l'intérieur de la ville et son installation définitive

dans l'église de Saint-Étienne qui le possède encore aujourd'hui?

Ces conclusions justifieraient l'interprétation que nous avons proposée pour la légende originaire transcrite par Grégoire de Tours, dans laquelle nous croyons voir l'intention de consacrer, par l'autorité d'une sorte d'intervention céleste, le changement opéré dans le régime de l'église de Metz, à la suite des ravages exercés par les Barbares 1 . Elles auraient de plus pour conséquence de donner une date à ce fait dont les deux légendes de saint Clément et de saint Patient nous révèlent simplement l'existence. Cette date serait le milieu du Ve siècle, si l'on devait voir, comme le veulent les apparences, un épisode de l'invasion des Gaules par les Huns (451) dans la prise et la destruction de Metz, avec la conservation de l'oratoire de Saint-Étienne au milieu de ses ruines.

En parlant des divers personnages qui viennent successivement prendre place dans la légende de la destruction de Metz par les Barbares, nous avons mentionné au dernier rang saint Livier, qui n'y entre qu'après tous les autres vers la fin du Xe siècle, époque de la translation à Metz de ses reliques par

!. Nous avons indiqué précédemment (p. 302) cette interprétation, laquelle donne au tableau retracé par Grégoire de Tours (Hist., 1. II, c. 6) le caractère d'un thème originairement composé pour justifier, par des considérations d'ordre surnaturel, le fait de la translation à Saint-Étienne du siège épiscopal de Metz ; celui-ci ayant été alors enlevé à quelqu'autre église pour laquelle on aurait pu vouloir le revendiquer par la suite, en faisant valoir contre cette innovation des droits de possession antérieure.

32i6 CHAPITRE CINQUIÈME.

l'évêque Théodoric Ier, et qui apparaît pour la première fois dans la version du petit cartulaire de Saint- Arnould. Accueillies vers la fin du xve siècle par Philippe de Vigneulles, les notions légendaires relatives à saint Livier figurent dans sa grande chronique de Metz. L'auteur les introduit, comme nous l'avons dit précédemment, dans son ouvrage sous une forme toute particulière : ce qu'il donne à ce sujet est l'analyse d'un véritable roman de chevalerie.

Nous avons dû, en raison du caractère spécial de cette composition, en ajourner l'examen pour ne pas sortir de l'ordre d'idées où nous étions alors. Nous avions en effet sous les yeux les récits contenus et sobres de couleur empruntés aux légendes et aux chroniques ecclésiastiques; tandis que ce nouveau document nous offre les tableaux brillants qui caractérisent les œuvres d'imagination des trouvères du xme siècle. On y rencontre, comme dans celles-ci, la peinture des mœurs chevaleresques et féodales de cette époque et des temps antérieurs. Ce morceau se rattache par là aux compositions poétiques dont nous aurons à nous occuper à l'occasion de la légende de Hervis, laquelle renferme les traditions relatives à l'expulsion des Barbares. Quant au roman de saint Livier, c'est aux traditions de leurs ravages que, par son sujet même, il s'associe naturellement, avec les souvenirs des Huns, d'Attila et de saint Autor, auxquels le personnage de saint Livier se trouve originairement lié, comme nous l'avons vu. C'est donc ici qu'il faut en parler.

Le roman de saint Livier rappelle par plus d'un trait les grands poèmes du xiue siècle, et on pourrait supposer qu'il a été d'abord écrit dans cette condition, quoiqu'on ne possède plus rien d'une rédaction de cette espèce. Philippe de Vigneulles, qui s'était exercé à la mise en prose d'une partie de la geste des Lohérains, aurait bien pu traiter de la même manière une œuvre analogue consacrée à saint Livier ; rien cependant ne prouve qu'il l'ait fait. Il se pourrait tout au contraire, si le poème avait existé, qu'il eût été antérieurement déjà mis en prose, et que ce fût un travail de ce genre que Vigneulles suivît dans l'analyse qu'il nous donne. Ainsi réduit, le roman de saint Livier est encore un document des plus intéressants; nous le ferons connaître en peu de mots4. Les versions de la légende

1. L'analyse du roman de saint Livier donnée par Philippe de Vigneulles dans sa chronique nous semble représenter un ancien poème. Cette opinion est fondée sur diverses considérations qui se rattachent soit aux détails de l'œuvre soit à sa physionomie générale. Comme détails significatifs à cet égard, nous citerons d'abord plusieurs locutions fréquemment employées dans le document et appartenant tout à fait au langage des chansons de geste et des romans en vers (« trois chevaliers qui moult « furent à prisier, » — « tant chevauchèrent par leurs journées, » — « et « tellement lait atteint que mort l'ait abattu, » — « et là y eut vng grant « chapplit, » — « le plus beau qui fût en cinquante pays, » etc.). Nous mentionnerons ensuite au même titre certaines notions qui ont un caractère analogue (l'empereur d'Allemagne siégeant à Cologne, — les ducs et la duchié de Metz la bonne cité, — etc.) et certains traits ayant la même valeur (les grandes batailles accompagnées de duels épisodiques, — etc.). Pour ce qui est de la physionomie générale du morceau fourni par Philippe de Vigneulles, on ne peut qu'être frappé de sa ressemblance avec l'analyse du roman du duc Hervis que notre chroniqueur donne également. Or, on ne peut refuser à celle-ci le caractère de transcription

de saint Autor et saint Livier que nous avons étudiées jusqu'ici nous apprennent seulement que le saint personnage, bon chevalier de la nation de Metz, avait été mis à mort par les Huns, au milieu desquels il avait osé se jeter pour leur arracher les malheureuses victimes de leur cruauté. Le roman raconte l'histoire tout entière du héros.

Le glorieux saint Livier, vrai chevalier et martyr de Jésus-Christ, sortait d'un des nobles lignages de la cité. Avant de conter ses aventures on rapporte que, au temps de la destruction de Troie la grande, environ 800 ans avant l'incarnation, plusieurs nobles gens passent dans les Gaules, où ils construisent diverses villes : Paris, Reims, Ghâlons. Parmi eux, trois frères de noble origine, Méliandus, Dolbus et Arénus, parvenus dans le royaume d'Estrasie, que plus tard on a nommé Lorraine, s'y arrêtent au confluent de deux rivières où ils bâtissent trois châteaux. Le lieu se peuple rapidement, et il s'y forme une ville qui porte successivement le nom de Montmélian et plusieurs autres1. Conquise plus tard par les Romains,

d'un ouvrage en vers. L'existence de l'œuvre originale parvenue jusqu'à nous ne permet pas d'en douter. Il résulte assurément de cette analogie, comme des observations mentionnées tout à l'heure, une forte présomption, sinon la preuve absolue, que dans la chronique de Philippe de Vigneulles le morceau relatif à saint Livier est, de même que celui qui regarde le duc Hervis, l'analyse d'une composition originairement écrite en vers.

1. Ce récit est, on se le rappelle, un des deux textes de la seconde version de la légende des premiers fondateurs. (Voir ci-dessus, p. 71 et p. 154.)

cette ville est détruite puis reconstruite par un noble chevalier de cette nation, Métius, qui lui donne son nom, et qui est fait seigneur et prince de la cité et de tout le pays. Métius est le premier duc d'Estrasie. Plus tard, cinq chevaliers riches et puissants viennent de France pour se fixer dans la nouvelle ville; ils y reçoivent pour eux et pour leur lignée la garde de la cité, dont la haute bourgeoisie se trouve ainsi fondée.

Le peuple messin est ensuite converti avec ses princes à la foi de Jésus-Christ par le benoît saint Clément, qui est le premier évêque de Metz. Le cinquième duc chrétien se nomme Lucien ; il est oncle du roi de France, et il a pour femme la sœur de l'empereur qui se tient à Cologne, où il est commis par celui des Romains; car l'empire est alors divisé en deux parties, l'une pour Constantinople, l'autre pour l'Allemagne. Survient une grande guerre des Frisons, des Hongrois, des Saxons, tous Sarrasins commandés par un amiral. Ces peuples, après s'être emparés de la terre de Bohême, viennent, en semant la ruine sur leur passage, attaquer l'empereur lui-même à Cologne. Celui-ci demande secours de tous côtés, et le pape ordonne des croisements par toute la chrétienté. Le duc de Metz rassemble ses gens et prend une croix rouge pour enseigne.

L'armée réunie à Metz part de là un mardi. On y voyait l'empereur, le roi Ban de Bénis, les Romains, les Français, les Bretons et la grande bourgeoisie de la cité conduite par le duc. Les Sarrasins sont surpris

et attaqués avec furie, près de cinquante mille d'entre eux sont tués, et dans le nombre leur amiral luimême. Les chrétiens étaient vainqueurs; mais le duc de Metz avait été grièvement blessé dans la bataille, et l'un des plus nobles hommes de sa grande bourgeoisie, Guinart de Gournay, ayant mis pied à terre « pour « le rescoure, » avait été tué près de lui. Ce noble bourgeois avait une fille, dame Guinarde, mariée au damoiseau Hontrans, à qui elle avait donné un fils, le glorieux saint Livier. Hontrans portait dans la bataille l'étendard du duc. Il est, après le combat, armé chevalier par le roi de France ; et le duc le fait son maréchal. Au retour, les princes s'arrêtent à Metz, et le roi Ban de Bénis est logé chez dame Guinarde, où il est servi par le gentil enfant Livier, lequel était alors âgé d'environ seize ans et moult beau jouvencel.

Plusieurs années après, le duc étant mort, son fils Lutaire lui succède. Le jeune prince est grandement apparenté, car il est neveu à la fois de l'empereur et du roi de France. Il envoie une ambassade au roi Ban de Bénis pour demander en mariage sa fille, la belle Esclarmonde. Il confie cette mission à Hontrans, qui est son sénéchal, et celui-ci emmène avec lui son fils Livier, le beau jouvencel. Les envoyés montrent à la princesse la figure de leur jeune duc peinte à vif sur un drapeau. — Fille, dit le roi, déclarez votre talent, dites si vous le voulez avoir à Baron oui ou non ; il est beau et de grand parenté, Dame serez de la duchié de Metz la bonne cité et de tout le pays d'Estrasie. —

La proposition est agréée par Esclarmonde, et le sénéchal retourne vers son maître pour lui dire de faire quérir la jeune princesse; mais, à la demande du roi, il laisse près de celle-ci son fils Livier, pour lui enseigner la langue de son pays. Le sénéchal regagne Metz, en passant par Rome et la Lombardie et par le mont Saint-Godard en Allemagne. Il rapporte au duc « un « drap dans un escrin auquel la foy de la pucelle « estoit mise. »

Bientôt on reçoit à Metz la nouvelle que le roi Ban de Bénis est assiégé par le roi d'Arménie et par le roi de Chypre, et qu'il demande à être secouru. Le duc de Metz fait aussitôt son mandement et assemble ses gens. L'armée se met en mouvement, elle passe à Rome, où elle est bénie par le pape Pélagius. On arrive devant la ville assiégée, on se jette sur les ennemis. Saint Livier combat un des rois sarrasins et le prend ; l'autre tombe au pouvoir de Hontrans ; les deux prisonniers reçoivent le baptême.

Aux noces du duc son maître avec Esclarmonde, saint Livier est fait chevalier ; mais il laisse son père retourner seul à Metz. Quant à lui, il reste avec les deux princes nouvellement convertis, le roi de Chypre et le roi d'Arménie. Plus tard, il les accompagne à Jérusalem et visite avec eux les saints lieux, après avoir payé le tribut et reçu l'assurement du Soldan. Au retour, les nobles pèlerins touchent au port de Montarpain, où ils sont reçus par la duchesse Genèvre, laquelle était une noble dame, nièce du roi d'Arménie.

« Le roy sa niepce par la main print et plusieurs « deuises eurent ensemble ; mais sainct Livier inces- « samment la regardoit; et la duchesse qui à marier « estoit faisoit le cas pareille, et y auoit desjà son « amour mis. » — Par Dieu ce serait un bon mari pour elle, dit le roi à qui l'on fait remarquer leur attitude commune. — Le noble bourgeois messin est sur l'heure accepté pour époux par la duchesse Genèvre, « tant joyeuse voiant les beaulté et courtoisie qui « estoient à sainct Livier ; car c' estoit le plus beau che- « valier qui fût en cinquante régions. » Saint Livier, accepté par la princesse, reçoit d'elle congé d'aller à Metz pour quérir son père, et il part avec une suite nombreuse de chevaliers et d'écuyers, tous vêtus d'une livrée. Quand il a fallu se quitter, la belle duchesse et lui se sont embrassés en pleurant; « et non sans « cause s'ils ploroient, ajoute le conteur, car oncques « puis ne se revirent. » Mais telle était la volonté de Dieu ; il ne voulait pas que saint Livier demeurât en Arménie, parce qu'il en avait fait comme le chef et gardeur des cinq lignages de la haute bourgeoisie de la noble cité de Metz.

Saint Livier repasse la mer, débarque à Marseille et prend par la Provence et la Bourgogne le chemin d'Estrasie. Parvenu à deux lieues de Metz, il voit les gens fuyant de tous côtés. Trois cent mille Sarrasins, Hongres et Wandrois avaient envahi le pays. Passant outre, saint Livier arrive à la cité qu'il trouve dans le trouble et la désolation. « Et à celle heure estoient

« les cinq lignées des bourgeois et toute la commu- « naulté armées. » La mère de saint Livier était morte depuis longtemps, et son père avait été tué par les Hongres.

« En celluy temps, ce dit l'histoire, estoit evesque « de Mets ung sainct homme nommé sainct Valérien. » Celui-ci tient conseil avec le Commun de la cité. On décide qu'on ira à la bataille contre les païens, sous la conduite de saint Livier. Le lendemain, en effet, plus de trente mille hommes sortent de la ville. Ils ne devaient plus y rentrer. Saint Valérien, le bon évêque, est au milieu d'eux avec sa clergie, et en avant marche saint Livier. « Et le faisoit moult beau veoir sur son « basant, et bien lui séoient ses armes, car de rouges « vestemens de sandalle estoit vestus, luy et son « cheual, et pourtoit une aigle d'or en ses armes. »

Saint Livier, au commencement de la bataille, tue un roi païen ; mais bientôt les chrétiens sont écrasés par le nombre. L'évêque et tous ses clercs sont tués d'abord ; les cinq lignages se défendent plus longtemps ; ils finissent cependant par succomber aussi, et saint Livier est pris, dépouillé et battu de verges. Son martyre commence. Les tyrans essaient vainement de lui faire renier Dieu et adorer les idoles ; ils le conduisent au pied d'une haute montagne voisine de Marsal, et là, irrités par sa constance dans sa foi et par sa résignation à souffrir tous les outrages, ils lui tranchent la tête. On était au vingtième jour de décembre l'an de l'Incarnation 197.

Le sang précieux de saint Livier répandu sur le sol en fait jaillir une source miraculeuse, et le saint martyr, prenant dans ses mains sa tête abattue, la porte jusqu'au sommet de la montagne, où il rend son âme à Dieu. Quant à la duchesse Genèvre, informée de la mort du vaillant chevalier qui l'avait fiancée, elle quitte le monde et se retire dans une abbaye qu'elle fonde pour y passer le reste de ses jours.

Tel est dans ses données principales le roman de saint Livier4. L'esquisse que nous venons d'en tracer suffit, croyons-nous, pour justifier ce que nous avons dit précédemment de sa physionomie générale et de l'analogie qu'il présente avec les compositions romanesques du xiii0 siècle. Il raconte les mêmes aventures merveilleuses et met, comme elles, l'orient en rapport avec l'occident : caractère des ouvrages postérieurs au temps des croisades. Il offre en même temps comme une revue générale de nos diverses traditions légendaires, sur la fondation des trois châteaux de Metz par les Troyens fugitifs, sur la domination romaine après

1. Ce roman pris pour une histoire véritable est le fondement d'un ouvrage imprimé en 1624 sous ce titre : « Les actes admirables en pros- « périté, en adversité et en gloire du bienheureux martyr saint Livier, « gentilhomme d'Austrasie... Histoire non moins agréable qu'utile aux « personnes de noblesse, extraite des archives, cartulaires et manuscrits « anciens, par A. de Ramberviller, écuyer, lieutenant général au bailce liage de l'évêché de Metz... » Cette publication, enrichie de la description des miracles opérés par la vertu de saint Livier, était accompagnée des approbations de quatre théologiens de différents ordres et fut l'objet d'une critique du ministre protestant Paul Ferry, publiée la même année sans nom d'auteur. {ffist. de Metz, par les Bénéd., t. ï, p. 232.)

la ruine et la reconstruction de la cité par Métius, sur les prédications de saint Clément et les ravages des Barbares. Il rappelle ensuite la constitution des grands États austrasien et lorrain qu'il confond en un seul, comme le fait aussi, nous aurons occasion de le remarquer, celle de nos légendes qui se rapporte spécialement à ce sujet. Il accueille enfin, avec les traditions relatives à l'invasion des Barbares, celle qui concerne l'évêque Valerius. Il montre le prélat tenant conseil avec le Commun, c'est-à-dire avec le peuple de la cité, sur le parti qu'il convient de prendre à la nouvelle de l'arrivée des Barbares. C'est là un trait de mœurs politiques dont nos titres anciens fournissent la justification et qui appartient à l'histoire de la cité avant le xme siècle. Il faut le signaler comme une des rares indications recueillies par nos légendes sur le rôle des évêques dans la cité à cette époque. Le document qui nous occupe rappelle encore, en décrivant le trépas de Valerius au milieu de son peuple armé contre les Barbares, un des épisodes de notre histoire, la mort de l'évêque Wala tué à Remich en 882! par les Normands, au-devant desquels il s'est porté avec les milices de Metz levées contre eux.

Pour ce qui touche la période ducale, le roman de saint Livier reflète le souvenir du royaume de Lorraine et de la situation de ses ducs entre les souverains de la France et ceux de l'Allemagne pendant la durée du Xe siècle. Parmi les notions qu'il renferme à cet égard, il en est une fort remarquable qu'il faut

signaler : c'est celle d'un de ces ducs de Metz qui, par sa femme, est beau-frère de l'empereur d'Allemagne et en même temps oncle du roi de France. N'y a-t-il pas lieu de reconnaître à ces traits le duc Giselbert et son épouse la fameuse Gerberge, sœur à la fois de l'empereur Otto Ier et de Hadwide, mère du roi Hugues Gapet1?

Dans la peinture des mœurs, le roman de saint Livier reproduit les idées et les usages des Xe et XIe siècles, mêlés aux combinaisons d'aventures merveilleuses dont les impressions rapportées des croisades avaient développé le goût au xne et au xme siècle.

i. Cette notion légendaire est très digne d'attention. Suivant elle, Lucien, duc de Metz, a pour femme la sœur de l'empereur de Cologne ; il est de plus oncle du roi de France, et à sa mort il laisse un fils très jeune, le duc Lutaire, neveu à la fois du roi de France et de l'empereur. Or, Giselbert, qui tenait, au xe siècle, le duché du royaume de Lorraine, avait pour épouse Gerberge, sœur de l'empereur Otto Ier et de Hadwide, mère du roi Hugues Capet ; il se trouve par là le beau-frère du premier et l'oncle du second. Ce même Giselbert laissa en mourant un fils très jeune, Henri, qui tint quelque temps le duché de son père et qui était, comme le personnage de la légende, le neveu de l'empereur frère de sa mère. Quant à la parenté du jeune prince avec le roi de France, elle ne se rapporte pas aussi bien à l'indication légendaire. Le duc Henri était, non pas neveu, mais cousin du roi Hugues Capet ; en même temps il était beau-fils du roi Louis d'Outre-Mer, qui avait épousé en secondes noces sa mère Gerberge, et il se trouvait par conséquent frère utérin des enfants que cette princesse donna à son second mari, de Lothaire, qui fut roi, du duc Charles et de trois autres fils. 11 y a donc, quant à ce dernier point, quelque réserve à faire sur l'accord de la légende avec l'histoire. Une observation qu'on ne saurait maintenant omettre, c'est que Giselbert, mort en 939, et son fils Henri, mort vers 944, ne virent jamais Otto Ier élevé à la dignité d'empereur, ni Hugues Capet à celle de roi de France, car le premier ne fut couronné qu'en 962 et le second ne s'empara du trône qu'en 987. L'introduction de ces qualifications dans la notion légendaire est, au reste, conforme au caractère qui lui convient d'un thème composé librement à une certaine distance des événements.

Le souvenir des croisades est d'ailleurs très formel dans ce document. C'est bien une armée de croisés qui se réunit à la voix du pape pour aller secourir l'empereur assailli par les païens. On partait ainsi au XIIe siècle pour aller au secours de Gonstantinople. Les termes du récit ne permettent d'ailleurs aucun doute à cet égard. Le pape ordonne des croisements dans toute la chrétienté, et le duc de Metz adopte pour enseigne une croix rouge. Enfin, dans la réunion à Metz de l'armée qui prend de là son point de départ, n'est-il pas permis de voir un souvenir du rendez- vous assigné, en 1 1 47, dans cette ville, aux croisés qui, sous la conduite du roi Louis VII, allaient traverser l'Europe pour gagner Jérusalem par Gonstantinople et l' Asie-Mineure ?

Le roman de saint Livier est, pour l'époque de sa composition, postérieur aux croisades dont il conserve le vif reflet. D'un autre côté, il contient certaines indications relatives aux Paraiges messins qui ne peuvent pas être antérieures au xme siècle. C'est à cette époque au plus tôt, et au XIVe siècle au plus tard, que se rapportent la notion des cinq lignages de la bourgeoisie messine, armés pour défendre la cité, et celle des cinq chevaliers d'où ils sortent et qui sont mentionnés au commencement du récit. Cette notion, en effet, n'a pu se produire qu'entre le moment où les cinq Paraiges messins commencent à dessiner leur rôle à Metz, dans la première moitié du xme siècle, et celui où le même caractère politique est acquis définitivement au Com-

mun à titre de sixième Paraige, à la fin du xive ou au commencement du xve1. Ces particularités fournissent probablement les limites entre lesquelles il faut placer la date de la composition du roman de saint Livier2.

En terminant ce que nous avons à dire de la légende qui concerne la destruction de Metz par les Barbares, nous ne pouvons nous dispenser de constater que, dans sa donnée essentielle rendue très probable par les diverses considérations que nous avons exposées, elle est en contradiction avec une croyance très populaire à Metz et dont il nous en coûte de discuter la légitimité. Cette croyance justement chère aux Messins est celle de l'inviolabilité de leurs remparts. C'est là une opinion qui, au reste, a plus d'une raison d'être. D'abord, il faut le dire, depuis le xie siècle au moins jusqu'à nos jours, les faits la justifient pleinement. Ajoutons que la mémorable défense de 1 552! a dû singulièrement la renforcer et développer le noble sentiment qui l'inspire. Peut-être même est-ce depuis lors seulement que s'en est formulée l'expression telle que nous la connaissons aujourd'hui. C'est depuis cette époque, en effet, qu'elle semble avoir été fixée comme elle l'est maintenant, par l'adoption de la figure symbolique de la pucelle qui servait de cimier aux armes de la cité, et qui, dans ces derniers temps, est entrée

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