DÉTERMINATION DU CYCLE DES LÉGENDES MESSINES
La légende, son origine, ses caractères ; valeur historique de son témoignage. — Précis de l'histoire de Metz ; division de cette histoire en quatre périodes. — Période Gallo-Romaine, depuis les origines jusqu'au commencement du vie siècle : Metz gauloise ; Metz romaine, conversion au christianisme, ravages des barbares, dissolution de l'empire; constitution du royaume de Clovis. — Période Franque, depuis le commencement du vie siècle jusqu'à la fin du x6 : L'Austrasie berceau des Carolingiens ; Metz dans le royaume d'Austrasie ; Metz dans l'empire Carolingien ; dissolution de celui-ci ; Metz dans le royaume de Lorraine; Metz passe avec le royaume de Lorraine dans l'empire d'Allemagne, traité de 980 ; guerres, désordres politiques, relâchement de la subordination envers le souverain; commencements de l'autorité des évêques à Metz ; différence entre la Lorraine du ixe siècle et celle du xiii0 et entre ses ducs à ces deux époques. — Période Germanique, depuis la fin du x6 siècle jusqu'au milieu du xvi° : 1° avant le xuie siècle : rivalité à Metz pour la prépondérance entre l'empereur, l'évéque et le corps des citoyens ; droits des empereurs à Metz ; autorité des évéques ; vie municipale ; 2° à partir du xnr9 siècle : prépondérance acquise au
corps des citoyens ; indépendance de la cité, sa conduite à l'égard de l'empereur, à l'égard de 1 evèque ; les magistratures ; l'aristocratie messine, les paraiges ; au dedans ceux-ci compriment le commun populaire, au dehors ils soutiennent des guerres nombreuses avec les princes voisins; leur prospérité, leur décadence, leur chute; fin de l'indépendance de la cité, prise de possession effectuée par le roi Henri II en 1552. — Période Française, depuis le milieu du xvi6 siècle jusqu'aux temps modernes : siège de 1552; caractère de l'autorité du roi; vaines réclamations de l'empire; rôle de la petite bourgeoisie après la disparition des paraiges; les officiers royaux; traité de Westphalie en 1648, cession de Metz par l'empire à la couronne de France. — Énumération des points favorables à la formation de la légende dans l'histoire de Metz.
L'histoire du passé se dérobe en bien des points à toute connaissance, et, dans ce qui nous en est livré, la fiction tient quelquefois encore la place de la vérité. Le désir inconsidéré de corriger à tout prix l'effacement de celle-ci, souvent aussi l'intention moins innocente de dissimuler ses traits et de la déguiser, telles sont les causes d'où procède ordinairement la fiction, telles sont les sources de la légende 1 .
Erreur ou mensonge, la légende doit-elle être prise en considération par l'historien? On serait tenté, à première vue, de lui refuser toute attention sérieuse. On aurait tort cependant de la repousser absolu-
1. Nous employons ici le mot légende dans un sens qui sera compris par tout le monde, quoique n'étant pas le sens rigoureux du mot. Celui-ci en effet s'applique spécialement aux ouvrages contenant le récit de la vie des saints. L'introduction habituelle de détails merveilleux dans ces sortes de compositions a fait naturellement donner, par analogie, le nom qui les désignait à toutes celles où la fable se mêle ou bien se substitue à l'histoire. Cette acception nouvelle du mot légende, consacrée par de nombreux exemples d'une incontestable autorité, est aujourd'hui généralement admise ; c'est celle que nous adoptons.
ment ; car, s'il y a lieu de contester parfois sa valeur quant aux choses dont elle parle, il faut bien reconnaître qu'elle est presque toujours instructive touchant l'objet au moins en vue duquel on la fait parler, touchant les hommes qui l'ont introduite ou ceux qui l'ont accueillie les premiers; on ne saurait donc, en ce qui les concerne, dédaigner de l'entendre. Son témoignage à cet égard présente quelque analogie avec celui que fournissent certaines peintures du moyen âge, qui, représentant avec naïveté des scènes de l'antiquité, nous donnent des indications, non pas sur les costumes et les usages de celle-ci, mais sur ceux du temps même où elles ont été exécutées.
La légende, on le voit, est une source de renseignements positifs sur les choses au moins qui se rapportent à son origine et sur les hommes qui s'y trouvent intéressés; mais ce n'est pas tout, et souvent, au milieu des fables qu'elle renferme, elle contient encore des notions vraies sur le sujet lui-même de ses récits. En effet, l'ignorance à la faveur de laquelle se forme la légende n'est pas toujours complète, et la dissimulation qui préside dans certains cas à ses combinaisons peut n'être pas absolue. Tout ne périt pas dans les souvenirs qui s'effacent, tout n'est pas faux dans les fictions qui prennent la place de la vérité. La mauvaise foi elle-même, quand elle ose altérer celle-ci, est obligée de respecter certains traits qu'il lui est impossible de dénaturer ; elle trouve d'ailleurs intérêt à y ménager ce qui la gêne le moins,
pour en faire comme le soutien de son édifice imaginaire. Il y a donc, le plus souvent, une portion de vérité mêlée à la fiction dans la légende ; et presque toujours on peut tirer de celle-ci d'utiles moyens d'information, soit qu'on l'interroge sur son origine et sur les circonstances de sa formation, soit qu'on s'attache à l'examen de ce qui constitue proprement son sujet. Ces considérations justifient suffisamment l'étude des documents qui la concernent.
A ce que nous venons de dire pour faire connaître la légende et pour la recommander, nous ajouterons maintenant, pour expliquer en deux mots les conditions dans lesquelles on la rencontre ordinairement, qu'il n'y a de place pour elle dans les annales des peuples que celle qui lui est laissée par les lacunes de l'histoire. En parcourant celle-ci, on reconnaît facilement les points favorables aux créations de la légende, et on peut dresser en quelque sorte l'inventaire des sujets qui lui appartiennent. C'est ce qu'il convient que nous fassions, avant d'aller plus loin, pour ce qui regarde la ville de Metz. L'histoire de la cité n'est d'ailleurs pas assez généralement connue pour que nous puissions nous dispenser d'en donner ici un aperçu. 11 nous servira tout à la fois à déterminer, au début de ces études, les lignes principales du cycle de légendes qui en fera l'objet, et à signaler certains faits dont la connaissance est nécessaire pour suivre les discussions dans lesquelles nous aurons à entrer ultérieurement.
Précis de l'histoire de Metz. — L'histoire de Metz, considérée de la manière la plus générale, peut se diviser en quatre grandes périodes correspondant aux régimes divers par lesquels a passé successivement la cité : la période gallo-romaine, la période franque, la période germanique et la période française.
La période gallo-romaine, commençant avec les premières indications historiques, s'étend jusqu'au VIe siècle de notre ère ; elle embrasse l'histoire de la ville avant et durant sa soumission aux Romains, et finit au moment où la cité entre dans le domaine des rois francs.
La période franque va du commencement du VIe siècle à la fin du Xe à peu près. Elle comprend les événements accomplis à Metz sous la domination des princes appartenant aux deux races de Glovis et de Gharlemagne, dans la monarchie des Francs, dans le royaume d'Austrasie, dans l'empire carolingien, puis dans le royaume de Lorraine, et laisse la cité finalement attachée avec ce dernier à l'empire d'Allemagne, conformément à un traité qui porte la date de 980.
La période germanique commence vers la fin du Xe siècle et ne s'arrête qu'au milieu du xvie. Elle contient l'histoire de Metz pendant tout le temps que dure l'union de cette ville à l'empire : d'abord dans une situation mal définie qui subsiste jusqu'au xme siècle et que caractérisent les tendances opposées entre elles des empereurs ou de leurs officiers, des évêques et
du corps des citoyens vers la domination, avec les progrès marqués des évêques dans cette voie ; puis, à partir du XIIIe siècle et en raison de la prépondérance définitivement acquise alors à l'élément municipal, dans la condition de ville libre impériale que garde la cité jusqu'à la prise de possession effectuée par le roi de France, en 1 552!.
La période française enfin s'ouvre à cette dernière date et s'étend jusqu'à nos jours. Elle est subdivisée en deux parties par le traité de Westphalie (1 648), qui transforme en une souveraineté complète, au point de vue du droit public européen, l'autorité que depuis 1552 les rois de France exerçaient dans la ville de Metz comme protecteurs seulement, car c'est à ce titre que Henri II s'était introduit dans la ville et qu'il s'en était emparé.
Période Gallo-Romaine. — La période galloromaine de l'histoire de Metz va des temps les plus anciens à celui où s'établit sur la contrée la domination des Francs. Son point de départ est indéterminé, car l'origine de la cité est inconnue. Tacite et le géographe Ptolémée, qui vivaient à la fin du 1er siècle et au commencement du IIe, sont les premiers qui mentionnent cette ville; et, en nous révélant son nom primitif Divodurum, ils nous apprennent que c'était Y oppidum du peuple gaulois des Mediomatrici1 .
1. « Divoduri, Mediomatricorum id oppidum est. » (Tâcit. Hist., i. I, c. 63.) — MeSiojxaTpnteç wv tcoXiç AiouoSoupov (Ptolem., ï. I).
Un oppidum, chez les Gaulois, était, on le sait, un lieu susceptible de défense où Ton se retirait au moment du danger. Les peuples anciens savaient fortifier ces points de refuge par des enceintes diversement construites, et ils choisissaient le plus souvent pour les établir des emplacements qui fussent d'un accès naturellement difficile, sur des escarpements ou derrière des cours d'eau. Telle est en effet la situation de Metz au confluent de deux rivières, sur des collines abruptes resserrées par celles-ci. Ces notions succinctes, jointes aux brèves indications fournies par Tacite et Ptolémée, permettent de hasarder quelques hypothèses sur les conditions d'installation première de la ville antique ; mais quant à l'époque où elle a commencé, rien ne vient la révéler; on l'ignore et on l'ignorera vraisemblablement toujours.
On ne sait presque rien des origines de Metz, et on ne connaît pas davantage son histoire comme ville gauloise ; on n'est guère mieux informé de ce qui concerne le fait de sa soumission aux Romains. La conquête des Gaules par ces derniers, quoiqu'elle jette sur le pays les premières lueurs d'histoire positive, ne dissipe pas encore, en ce qui regarde la cité elle-même, l'impénétrable obscurité où elle se dérobe jusque-là aux regards. César, qui s'est fait l'historien de ses propres victoires, ne nomme pas une seule fois Divoclurum dans ses Commentaires. Quant au peuple des Mediomatrici, il ne le mentionne que deux fois seulement : la première pour dire que son territoire s'étendait jusqu'au
Rhin, la seconde pour le compter parmi ceux qui s'étaient levés à l'appel de Vercingétorix4.
On connaît l'issue des campagnes de César. La Gaule entière fut soumise, mais ses peuples ne subirent pas tous les mêmes lois; et tandis que les uns voyaient leur pays réduit en simple province, les autres, qui s'étaient montrés fidèles à leurs anciennes alliances avec Rome ou qui avaient mérité à divers titres les ménagements du vainqueur, furent affranchis de cette condition rigoureuse2. Ces indications ont pour complément, en ce qui touche particulièrement le peuple de Metz, celle que nous donne un passage de Tacite suivant lequel, un siècle après la conquête des Gaules, les Mediomatrici auraient joui, dans l'empire, de la condition d'alliés3 : l'une des plus favorables, comme on sait, parmi celles très diverses que les Romains laissèrent aux peuples assujettis par eux. Il est dès lors permis de penser, en voyant les Mediomatrici traités avec tant de modération, qu'après avoir pris à la grande lutte nationale une part dont témoigne l'envoi de leur contingent à Vercingétorix, ils avaient, jusqu'à un certain point, accepté une domination à laquelle rien n'était plus désormais capable de les soustraire. Au reste, comme tous