Ceesar. De Bell. Gall., 1. IV, c. 10, et 1. VII, c
2. « Csesar... Omnem Galliam... preeter socias ac benè méritas civitates in provinciae formam redegit. » (Sueton. in Jul. Cœs., c. 25.)
3. « Legiones in Mediomatricos sociam civitatem abscéssere. » (Tacit. Hist., 1. IV, c. 70.)
les autres peuples de la Gaule, ils furent en réalité complètement soumis à la suprématie de Rome et rangés sous son empire.
Le vieil oppidum des Mediomatrici paraît avoir pris d'importants développements pendant les siècles qui suivirent immédiatement la conquête effectuée, quarante ans environ avant notre ère , par César. La ville, de même que toute la contrée, devient, avec la Gaule entière, peu à peu romaine, par les institutions et les usages, par les mœurs et par la langue, par la civilisation en un mot. V oppidum gaulois prend le caractère décidé de ville capitale. Il est désormais le centre permanent de la civitas et comme la personnification du peuple tout entier; il adopte le nom de celui-ci. L'antique dénomination de Divodurum tombe graduellement en désuétude ; elle est remplacée par celle plus nouvelle de ville des Mediomatrici, Divodurum Mediomatricorum et par ses dérivés, Mediomatricum , Mediomatrici, Mediomatrix, formes simplifiées qui sont remplacées à leur tour par l'abréviation Mettis d'où le nom actuel de Metz est sorti1.
Avec le renouvellement des institutions et la transformation des mœurs, la période gallo-romaine voit s'accomplir au sein de la cité un changement plus
1. On trouve pour le nom de la ville de Metz la forme Mediomatrici dans l'histoire d'Ammien Marcellin (1. XV), qui est de la seconde moitié du ive siècle, la forme Mettis dans la Notitia provinciarum, qui est à peu près du commencement du ve.
notable que tous les autres : Metz devient chrétienne. Ce grand fait, non moins considérable que celui de la soumission aux Romains, est, comme lui et à un plus haut degré peut-être encore, enveloppé d'obscurité à son origine. En effet, si l'on ignore comment Metz a été occupée par les Romains, on sait du moins, à quelques années près, quand cet événement a dû s'accomplir; mais pour ce qui regarde la conversion du peuple messin au christianisme, pour ce qui est de la constitution de son Église surtout, c'est presque par siècles qu'on est réduit à évaluer approximativement les dates ; et, tandis que quelques-uns font remonter au temps même des apôtres les premières prédications de l'Évangile à Metz, d'autres, dont l'opinion est digne de toute considération, les font descendre au milieu du me siècle et même au commencement du IVe seulement. Selon toute probabilité, à Metz, comme à peu près partout, la première œuvre de prosélytisme a dû être secrète ou du moins peu connue ; elle a nécessairement précédé d'un temps plus ou moins long la formation positive d'une société chrétienne et son affirmation par la constitution d'une Église. De là vient la difficulté de fixer les détails de ces faits. Les origines de l'Église de Metz sont donc enveloppées d'obscurité, les circonstances qui les ont accompagnées sont inconnues et leur date est incertaine.
Pour arriver à quelque précision dans les annales de la cité, il faut descendre jusqu'au VIe siècle de notre ère, à l'époque où son rôle prend de l'impor-
tance au sein de l'état nouveau fondé par Glovis et transmis par lui à ses fils et à leurs descendants. Mais auparavant la ville de Metz passe, non sans de graves incidents pour ce qui la concerne, par la longue et douloureuse période de dissolution de l'empire romain. Un des agents les plus actifs de cette immense destruction a été, on se le rappelle, l'assaut livré au corps affaibli de l'empire par les peuples barbares, notamment par ceux que le mouvement général de l'humanité poussait, depuis des siècles, de l'Asie sur l'Europe dans les plaines de la Germanie, et de cette dernière contrée sur la Gaule.
Ces invasions avaient été, peu de temps avant l'ère chrétienne, le prétexte de l'arrivée de César dans les Gaules qu'il venait défendre contre les Helvètes d'abord, contre les Germains ensuite, et qu'il avait enfin asservies après avoir arrêté ces derniers. L'établissement de la domination romaine avait eu au moins ce résultat, avantageux pour nos provinces, de suspendre le mouvement d'invasion et de fortifier contre lui la frontière du Rhin. Pendant près de trois cents ans cette barrière put dès lors résister à l'effort des nations diverses dont elle retenait la marche; mais avant le milieu du me siècle elle fut rompue, et les provinces situées sur la rive gauche du Rhin virent commencer pour elles une longue suite d'agressions et de ravages qui devaient se prolonger jusqu'au VIe siècle, et au milieu desquels se dressent comme de sinistres jalons les souvenirs des grandes invasions :
celles des Allemands au 111e et au IVe siècle, celles des Vandales et des Huns au Ve.
Metz fut enveloppée dans la ruine de toute la contrée. Plus d'une fois elle dut voir les barbares insulter son territoire; et, à en croire des témoignages malheureusement trop peu précis, elle fut elle-même enlevée à son tour, livrée au pillage, à l'incendie, et à peu près anéantie. Suivant les uns, cet horrible désastre l'aurait frappée dès le milieu du m6 siècle; suivant d'autres, il l'aurait atteinte dans le courant du Ve seulement. Sur ce point, on le voit, comme sur quelques-uns de ceux que nous avons déjà énumérés, l'histoire, si elle n'est pas muette, est au moins très peu explicite.
Il est un fait important qu'il faut signaler maintenant. Les incursions des Germains avaient eu presque en tous les temps pour conséquence de fixer dans les régions de la Gaule voisines du Rhin quelques fractions des peuples qui passaient le fleuve pour se jeter sur elles. A partir de la fin du ine siècle, lorsqu'avaient recommencé les invasions, les empereurs avaient adopté systématiquement le parti de favoriser, dans de certaines limites, ces installations partielles, pour en former comme une espèce de rempart contre les nouveaux arrivants, à qui les tribus admises à vivre sur le territoire de l'empire devaient naturellement, dans leur intérêt même, en défendre l'accès. Cette politique était adroite; elle réussit en partie. Elle faisait sortir de l'excès du mal son propre remède ;
cependant elle devait finalement décider de la ruine de l'empire dont elle prolongeait la précaire existence. Au moins eut-elle pour résultat de rendre moins douloureux peut-être, au dernier moment, le dénouement de cette grande crise. Dès la fin du IVe siècle, diverses nations germaniques se trouvaient ainsi, de l'aveu même des empereurs, installées dans les Gaules sur des territoires voisins de leurs frontières du nord et de l'est. Deux peuples francs, entre autres, les Saliens et les Ripuaires, étaient cantonnés, les premiers aux bouches de l'Escaut et sur le cours inférieur de la Meuse, les seconds entre ce dernier fleuve et le Rhin, vers le point où celui-ci reçoit la Moselle. Ces peuples devaient, pour prix de cette tolérance, concourir à la défense de l'empire, et leurs chefs ou rois recevaient pour cela les ordres des officiers romains.
Ces espèces de colonies militaires n'étaient pas l'unique secours que prêtassent à l'empire agonisant les peuples barbares. Ceux-ci fournissaient en outre, depuis longtemps, des troupes spéciales distribuées dans les diverses parties du monde romain, et dont quelques-unes avaient même, aussi bien à Constantinople qu'à Rome et à Ravenne, le privilège de former la garde particulière des empereurs. Les chefs qui commandaient ces bandes eurent bientôt assez de crédit pour obtenir souvent à cette époque les premières charges de l'État. On s'habituait ainsi à voir, près de l'empereur, des barbares revêtus des plus hautes
dignités et investis des fonctions les plus importantes. Un jour vint où ceux qui étaient fixés aux frontières prirent à leur tour le rôle de dépositaires du pouvoir ; et c'est quelquefois comme officiers mêmes de l'empire que les rois des peuples germains purent, dans les provinces éloignées, s'imposer aux populations quand disparurent en Occident les derniers vestiges de la souveraineté de Rome.
Si l'on en croyait quelques historiens, Clovis, roi des Francs saliens, aurait joint à la force des armes le prestige efficace de certaines dignités de l'empire, pour étendre et asseoir son autorité dans la partie des Gaules qu'il occupait, et pour obtenir la soumission des peuples qui, dans cette région, étaient encore attachés au régime institué par les Romains. C'est ainsi qu'il aurait, dit-on, recueilli, au moment où elle tombait en quelque sorte en déshérence, la succession des empereurs dans le nord-est des Gaules. Ce qui est certain, c'est qu'après avoir forcé à l'obéissance les diverses tribus franques, celle des Ripuaires notamment dans le voisinage de la Moselle et du Rhin, et après avoir arrêté les Allemands près d'envahir encore une fois le nord de la Gaule abandonné par la protection défaillante de Rome et trop éloigné de Constantinople pour en recevoir un secours, Clovis triomphant put se faire accepter comme un sauveur et comme un maître, par les grandes cités gallo-romaines, qui semblent s'être rangées sous sa domination, sans avoir été, que l'on sache, jamais réduites par ses armes. Tel paraît avoir été le sort de Metz en particulier.
Au commencement du VIe siècle, la cité avait ainsi passé de la souveraineté des empereurs à la domination des rois francs. Cet événement clôt la période gallo-romaine de l'histoire de Metz, dont les traits principaux sont la soumission de la ville aux Romains, la fondation de son Église, les ravages des barbares et enfin l'établissement de la monarchie de Glovis, avec lequel s'ouvre la période franque où nous allons entrer.
Période Franque. — La période franque de l'histoire de Metz comprend, comme nous l'avons dit, les faits accomplis dans cette ville, pendant une durée de cinq siècles, sous la domination des princes issus de Glovis et de Gharlemagne. A ses premiers temps appartient la constitution de l'État austrasien ou royaume de Metz qu'une sorte d'opposition, poussée quelquefois jusqu'à la lutte ouverte, sépare de bonne heure des autres parties de la monarchie franque, plus docilement soumises aux héritiers du sang de Glovis.
En Austrasie, une grande famille se pose en quelque sorte comme le champion du pays dans cet antagonisme, et fonde sa fortune sur les développements de celui-ci; cette famille est celle des Pépin, laquelle rattachait son origine à saint Arnould, un des plus illustres évêques de l'Église de Metz au commencement du VIIe siècle. L'issue de la lutte tourne à l'avantage de l'élément austrasien, et les fils de Glovis, dont l'autorité s'est graduellement amoindrie, perdent enfin le trône, où les descendants de saint
Arnould les remplacent. Ces derniers sont les Carolingiens qui forment la seconde race de nos rois. Metz est le berceau de leur fortune.
Les faits que nous venons de signaler sont accompagnés de désordres de toutes sortes ; et l'Austrasie, dans la dernière partie de cette période si troublée, ne goûte un peu de repos que sous le gouvernement de Pépin d'Héristal et de son fils Charles Martel, qui, sans être encore décorés de la dignité royale, y exercent déjà une autorité presque souveraine sous les titres de maire et de duc.
Metz, nommée souvent dans le cours de ces événements, est signalée, dès l'époque mérovingienne, comme le centre des intérêts austrasiens. Un peu plus tard, au sein de l'empire carolingien, cette ville, fréquemment visitée par Charlemagne et par ses successeurs, est le théâtre de quelques-uns des grands actes de leurs règnes : couronnement et déposition de souverains, conclusion de traités, réunion d'assemblées politiques et de conciles. Cependant ces princes, germains d'habitudes et de mœurs comme ils le sont d'origine, préfèrent à tout autre séjour celui des grands domaines ruraux qui dépendent de leur fisc, et résident peu dans les villes. Leur présence, tendant de plus en plus à y être purement accidentelle, ne constitue pas un des éléments essentiels du régime propre des cités. Pour ce qui regarde celui de Metz en particulier, on n'a sur sa condition . que des renseignements très imparfaits. On peut seulement, à
certains indices, soupçonner dans cette ville le jeu persistant de quelques institutions municipales galloromaines, auquel s'associe l'exercice de diverses fonctions dévolues aux officiers du prince et aux évêques. Ajoutons que ces derniers ne tardent pas à exercer dans la cité une véritable autorité, et à y prendre une prépondérance dont le développement est notablement favorisé par une grande crise politique déjà imminente, la dissolution de l'empire de Charlemagne presque au lendemain de sa formation.
Ce dernier événement a, dans l'histoire de Metz, une importance considérable ; c'est lui qui a décidé de la formation du royaume de Lorraine où cette ville était comprise, et finalement de leur commune incorporation à l'empire d'Allemagne, auquel la cité est restée attachée pendant les phases les plus brillantes de son existence, du Xe au xvie siècle. Il faut rappeler dans ses principaux traits le grand fait qui a eu pour elle de si graves conséquences.
La dissolution de l'empire carolingien a pour cause première, mais éloignée, l'absence de cohésion entre les éléments disparates qui composaient cette vaste monarchie. Elle a pour cause seconde et immédiate le système de partages qui dominait le régime des successions dans la famille essentiellement germanique de ses souverains. L'empire put passer, il est vrai, tout entier au premier héritier du fondateur, à Louis le Pieux (814), mais celui-ci laissa trois fils (Lothaire Ier, Louis Ier et Charles) entre lesquels ce grand domaine
dut être divisé (840). Dans les trois parts formées alors, Tune comprenait les territoires situés entre le lot de France, lequel s'arrêtait à la Meuse, et le lot de Germanie, qui commençait au Rhin; la ville de Metz y était contenue. Le prince (Lothaire Ier) à qui échut cette partie moyenne des états de Charlemagne eut à son tour trois héritiers (Louis II, Lothaire II et Charles), ce qui amena la subdivision de ce premier tiers tout récemment détaché de l'ensemble, et déjà lui-même atteint de dissolution (855). De là trois nouveaux royaumes, celui d'Italie au midi, celui d'Arles au-dessus, et plus au nord celui que, du nom de son premier possesseur (Lothaire II), on appela le royaume de Lothaire : Lotharii regnum, Loherregne, Lorraine .
Le royaume de Lorraine, engendré par le deuxième partage, était resserré entre celui de France et celui de Germanie, lesquels dataient du premier, et il en était séparé, sauf quelques enclaves, d'un côté par la Meuse et de l'autre par le Rhin. Limité à droite et à gauche dans sa portion centrale par ces deux fleuves, à l'endroit où ils sont le plus rapprochés l'un de l'autre, le nouveau royaume possédait en outre, au sud de cette contrée, quelques cantons de la Rourgogne, et au nord les pays qui, de la rive occidentale de la Meuse, s'étendaient jusqu'à l'Escaut. Cette constitution faisait renaître à peu près le vieux royaume d'Austrasie, dans ce qu'il avait d'essentiel, et Metz qui s'y trouvait comprise y avait encore le rôle de ville capitale,
autant que le comportaient les institutions et les mœurs du temps.
Dès les premiers partages de l'empire carolingien, au milieu du IXe siècle (840 et 855), Metz, on le voit, est déjà séparée des provinces occidentales qui forment le royaume de France. Dans les démembrements ultérieurs, toute réserve faite pour quelques périodes d'occupation accidentelle, on ne l'y voit jamais unie ; et en cela elle suit le sort des pays qui composent le royaume de Lorraine. Celui-ci, en effet, est disputé, après la mort de son premier détenteur (869), par les deux oncles de ce prince, le roi de France et le roi de Germanie, représentant les deux seules branches qui subsistassent encore de la famille de Charlemagne : la branche française et la branche germanique. Une transaction amène entre les deux prétendants un partage momentané du royaume en litige (870), et c'est dans le lot attribué au roi de Germanie que Metz est alors rangée. Un peu plus tard et après diverses péripéties (879), l'autre lot, celui qui est échu au souverain français, est encore ressaisi sur ses petits-fils par les enfants de son frère, le roi de Germanie, dont les héritiers possèdent dès lors la totalité du royaume de Lorraine; et ceux-ci le gardent jusqu'à la mort du dernier d'entre eux, Louis IV, en 911.
La branche germanique de la famille de Charlemagne étant ainsi éteinte, la branche française, qui existait encore, dispute, Gomme son héritage propre, le royaume de Lorraine aux souverains allemands qui
avaient succédé aux Carolingiens dans le royaume de Germanie. Le Xe siècle presque tout entier est occupé par la lutte des princes français, Charles le Simple, Louis d'Outremer et Lothaire, avec les rois allemands Henri l'Oiseleur et les trois Otto, pour les contrées et les villes situées entre la Meuse et le Rhin. Les uns et les autres s'en emparent successivement, au milieu d'une confusion où s'agitent, en des sens divers, les ducs du royaume de Lorraine, les seigneurs du pays et les évêques de ses principales villes, ceux de Metz notamment, dont ces troubles favorisent singulièrement les tentatives d'indépendance et les essais de domination.
Après des alternatives qui durent environ trente années (911-939), le roi de Germanie Otto Ier établit d'une manière solide son autorité sur l'ancien royaume de Lorraine, pendant que les derniers Carolingiens de France sont occupés à se défendre contre les usurpateurs appartenant à la famille de Hugues le Grand. Cependant, sous Otto II, successeur d'Otto 1er, le roi de France Lothaire, fils de Louis IV, renouvelle la vieille querelle et envahit le royaume de Lorraine (978) ; mais, après une courte guerre, un traité passé en 980 assure formellement la possession de cette contrée tant disputée au roi de Germanie. A la mort de ce dernier (983), Lothaire, roi de France, reparaît encore et rentre à main armée dans nos provinces ; puis, après une occupation t de peu de durée, il les rend, en 985, à Otto III, fils et successeur d'Otto II.
L'année suivante, Lothaire meurt lui-même (986), et son fils Louis V, lequel ne fait que paraître sur le trône, n'entreprend rien de ce côté. Avec ce dernier prince finit la descendance française de Charlemagne (987), et la famille des Carolingiens se trouvant ainsi complètement éteinte4, il n'y a plus personne pour contester aux souverains de la Germanie la possession du royaume de Lorraine, lequel, avec la ville de Metz, avait d'ailleurs, depuis plus d'un siècle, presque toujours été entre leurs mains.
Ainsi, dans les divers partages effectués entre les héritiers et successeurs de Charlemagne, Metz ne se trouve jamais dans le lot assigné à la branche française de la famille carolingienne ; tout au contraire, quand cette ville ne figure pas dans un lot spécial, elle est invariablement attachée à celui de la branche germanique. A l'extinction de celle-ci, les princes allemands qui lui succèdent au trône de Germanie et à l'empire disputent Metz, aussi bien que le royaume tout entier de Lorraine, aux Carolingiens de France qui élevaient, comme héritiers du sang, des prétentions à leur possession. La lutte, qui ne cesse qu'à la disparition de ces derniers, n'empêche pas que les
l . Elle était éteinte pour le trône ; il restait cependant encore un héritier direct du sang de Charlemagne, un oncle du roi Louis V, le prince Charles, qui essaya de disputer la couronne à Hugues Capet. Tombé entre les mains de ce dernier (991), il mourut en prison, après quelques années de captivité. Il laissait, avec deux filles, trois fils dont l'un (Otto) mourut sans enfants (1005). La destinée des deux derniers est inconnue.
Allemands ne soient, d'une manière presque continue, les maîtres du pays, dont un traité formel leur a, en 980, à peu près définitivement assuré la possession.
Nous n'avons que la mention historique mais non pas le texte de ce traité. Les écrivains qui en parlent ne semblent même pas, d'après la manière dont ils s'expriment, l'avoir eu sous les yeux. Ils diffèrent quant à l'indication du lieu où il aurait été conclu : ce serait à Reims suivant les uns, dans le pays de Luxembourg, sur les bords de la Ghière, suivant les autres. A en croire quelques-uns, l'abandon de la province par le roi Lothaire y aurait été fait d'une manière absolue; d'autres veulent que cette concession n'ait été consentie par le monarque français, en faveur du prince allemand, qu'à titre de bénéfice et sous condition d'une véritable allégeance féodale. Les savants continuateurs de Dom Bouquet n'hésitent pas à se prononcer contre cette dernière interprétation combattue, disent-ils, par tous les faits1.
1. Le traité de 980 a beaucoup d'importance pour l'histoire particulière de Metz et du royaume de Lorraine. Il est mentionné dans treize documents anciens rapportés par Dom Bouquet et ses continuateurs. [Recueil des HisL, t. VIII, IX et X.)
Trois de ces documents parlent du traité en termes généraux qui n'impliquent aucun sens particulier : (980) « Otto imperator et rex Lotharius « inter se fœderati pacantur. » (Chron. Balderic.) — « Otto imperator « et Lotharius pacificantur. » (Chron. Elnon.) — « Lotharius pacem cum « imperatore pactus est. » (Chron. Leod. et Lob.)
Cinq documents publiés avec les précédents disent que la Lorraine est donnée en bénéfice par Lothaire à Otto II, et placent le lieu de cette convention à Reims : (980) « Remis... dédit Hlotharius rex Otloni régi in
Après le traité de 980 et une courte période de débats qui le suivent encore jusqu'en 985, le royaume de Lorraine et la ville de Metz avec lui sont, aux termes de cet acte, séparés complètement et pour des siècles du royaume de France; mais cette séparation remonte en réalité, comme nous l'avons vu, au premier partage de l'empire de Charlemagne, après la mort de Louis le Pieux, en 840.
Voilà comment Metz, ville de langue française, se
« beneficio Lotharium regnum. » (Order. Vital.) — « Remis... dédit autem « Lotharius rex Ottoni régi in beneficio Lotharium-regnum. » (Hug. Floriac.) — « Remis... deditque Lotharius rex Othoni imperatori in bene- « ficio Lotharii regnum. » (Hist. reg. franc. XII secul.) — « Remis... « pacificantur ubi rex imperatori Lotharingiam beneficiavit. » (Chron. Sithien.) — « Lotharius rex... Remis pacifîcatus est... dédit que Othoni « in beneficium Lotharingie ducatum. » (Will. Nang.)
Cinq autres documents expriment l'idée d'une soumission de Lothaire aux exigences d'Otto II, et deux d'entre eux, plus précis que les autres, spécifient qu'elle consiste dans l'abandon complet de la Lorraine et placent le lieu de cet accord sur la Chière : (980) « Lutharius rex cum filio... ad « eum (Imp.) venit... saiisfaciens. » (Chron. Ditmar.) — « Lotharius « rex... cum filio suo... ad imperatorem venit, ipsi... saiisfaciens. » (Chron. Saxon.) — « Lotharius rex... sese cum filio suo subjecit voluntati « imperatoris. » (Chron. Hildesh.) — « Super Charum fluvium... Lotha- « rius rex Lotharingiam abjurât. » (Sigeb. Gembl.) — « Super Carum « fluvium pacificantur... Lotharius rex Lotharingiam abjuravit. » (Chron. Turon.)
Peut-être faudrait-il admettre que, dans cette même année 980, deux traités eussent été successivement conclus, l'un à Reims, l'autre sur la Chière, et crue le premier, parlant d'une simple concession de bénéfice, eût été modifié par le second, stipulant un abandon complet des provinces en litige. Cependant il faut reconnaître que les documents ne parlent que d'un traité, jamais de deux. En tout cas, le dernier, celui qu'on présente comme conclu sur la Chière, peut seul, à ce que font remarquer les Bénédictins, rendre compte : 1° des griefs exprimés contre le roi Lothaire par les seigneurs français, à l'occasion du traité conclu avec Otto II;
trouve, pour toute la durée du moyen âge, attachée à l'empire d'Allemagne. Cette situation découle des faits accomplis pendant la période franque de son histoire ; elle a pour la cité, dans la suite de ses destinées, une importance décisive; nous devions lui donner, par une explication détaillée, le relief qui lui appartient.
L'affiliation de Metz à l'empire est une des conséquences de la dissolution où tombe, dès le IXe siècle, la monarchie fondée par Charlemagne. Nous avons signalé, comme un autre résultat de cette grande
2° de la conduite tenue ensuite par Lothaire à la mort de ce même Otto II; 3° de la manière dont Gerbert s'exprime, dans sa correspondance, sur Lothaire et sur Otto III à l'occasion de l'occupation de Verdun par le premier. En effet, disent-ils, les seigneurs français n'auraient pu rien reprocher au roi Lothaire, si celui-ci, bien loin d'abandonner la Lorraine à Otto II, eût obtenu des Germains, qui depuis plus de cinquante ans occupaient de fait ce royaume, de reconnaître la souveraineté, le dominium direclum, du roi de France sur ce pays, en consentant à le tenir seulement en bénéfice, car les bénéfices n'étaient pas alors héréditaires; de plus, Lothaire, pouvant par cette raison en disposer à la mort d'Otto II, se fût très probablement dispensé de l'assurer à Otto III; puisque, tout en se déclarant ouvertement le protecteur de celui-ci, il s'entendait en secret, afin de ressaisir la Lorraine, avec Henri, compétiteur de ce jeune prince au trône de Germanie; enfin Gerbert n'aurait pas pu appeler alors Otto III roi héréditaire de Verdun et traiter de perfidie et de trahison la conduite de Lothaire qui s'était emparé de cette ville, car il se fût trouvé en droit de l'occuper très légitimement. Ce sont ces diverses considérations qui font penser aux continuateurs de Dom Bouquet que, par le traité de 980, le roi Lothaire avait fait à Otto II l'abandon complet du royaume de Lorraine et non pas qu'il le lui avait remis simplement en bénéfice, comme quelques-uns le prétendent. {Recueil des Hist., t. X, p. 122, note a.)
Nous nous sommes étendu sur cette question parce que, indépendamment de l'intérêt qu'elle présente historiquement, elle touche en particulier à une des notions fournies par les documents légendaires que nous aurons à étudier dans le cours de ce travail (chapitre vu).
crise politique, le développement de l'autorité des évêques dans la ville de Metz. Pendant la longue querelle dont le royaume de Lorraine est, par suite de cet événement, l'objet entre les rois de France et ceux de Germanie (869-985), au milieu d'une véritable anarchie et de désordres sans nombre, encore accrus par les courses et les ravages des Normands et des Hongrois, un relâchement inévitable s'introduit dans la subordination des sujets envers le souverain. Entre des maîtres qui se combattent sans relâche, on voit flotter incertains les peuples, les seigneurs, les comtes, les ducs, les évêques, allant d'un adversaire à l'autre, déposant celui-ci, proclamant celui-là, faisant payer leur concours, exploitant la crainte qu'on peut avoir de leur abandon, et profitant finalement des divisions régnantes pour obtenir des privilèges et assurer leur indépendance. C'est ce que font en particulier les évêques de Metz, dont l'autorité prend une importance croissante et dans l'État et dans la cité. Cette double prépondérance des prélats datait de loin ; il convient de mentionner quelques faits significatifs qui en témoignent.
Au commencement du VIIe siècle déjà (622-630), l'un de nos évêques, saint Arnould, prend en Austrasie une part notable au gouvernement du royaume pendant le règne de Dagobert Ier, à la suite des événements qui ont amené l'anéantissement de la famille issue du fils aîné de Clovis, et reconstitué accidentellement l'unité de domination dans le royaume des Francs. On ne doit pas négliger de rappeler que ces
faits, en mettant fin au règne de la première dynastie austrasienne (613), n'ont pas détruit l'esprit de division qui sépare les pays formant le domaine de celle-ci, des autres provinces de la monarchie. Malgré la disparition de ses princes particuliers, l'Austrasie conserve toujours un régime distinct; l'évêque saint Arnould lui-même en partage le gouvernement avec d'autres seigneurs du pays; et, sur ce sol habilement déblayé, se trouvent ainsi tout naturellement préparées les voies favorables à l'agrandissement progressif de la famille sortie, dit-on, de ce grand évêque. Celle-ci devait un jour, on le sait, mettre la main sur la couronne elle-même, et relever un instant, grâce aux conquêtes de Gharlemagne, le vieil empire d'Occident.
Après avoir été, au VIIe siècle, occupé par le chef de la race de Gharlemagne, le siège épiscopal de Metz est tenu, au IXe, par un fils du grand empereur, par Drogo. On comprend quelle autorité donne au prélat cette illustre origine, au milieu des événements de son temps. C'est Drogo notamment qui préside le concile de Thionville (835), où l'empereur Louis le Pieux, son frère, est relevé de la déposition que ses propres fils avaient osé provoquer contre lui.
Advence, successeur de Drogo, se mêle activement aussi au maniement des choses de l'État. Après avoir servi les intérêts du roi Lothaire dans la grande affaire de son divorce (857-864), il prend, à la. mort de ce prince (869), un rôle décidé dans la querelle des deux oncles de celui-ci pour son héritage, et il favorise le
Français contre le Germanique dans la possession du royaume de Lorraine formé de la veille, et qui devait finalement rester aux successeurs de ce dernier.
La situation politique des évêques de Metz va dès lors toujours en grandissant. Nous avons indiqué ce qu'elle était au temps des saint Arnould, des Drogo, des Advence ; nous allons voir ce qu'elle devient pour leurs successeurs. L'un d'eux, Wala, dans les désordres de l'époque, doit prendre avec le comte de Metz la direction des mesures d'urgence commandées par une irruption des Normands dans la vallée de la Moselle; et il est tué à Remich (882), à la tête des milices du pays. Un peu plus tard, l'évêque Wigeric se déclare pour les Carolingiens de France, lorsque après l'extinction de ceux de Germanie ils viennent disputer le royaume de Lorraine aux souverains allemands, successeurs de ces derniers. Wigeric s'enferme dans Metz et s'y défend contre le roi Henri l'Oiseleur; mais il est finalement contraint de se soumettre à lui (920-923) . Un de ses successeurs, Adalbero 1er, joue encore le même rôle de résistance au profit du souverain français contre Otto Ier, fils de Henri, et, après avoir soutenu dans sa ville épiscopale un siège contre le souverain germanique, il est également réduit par les armes (vers 945) et s'attache ensuite au parti du vainqueur.
Le rôle politique pris par les évêques de Metz dans l'Etat impliquait nécessairement pour eux, dans la cité où était leur siège, une influence et une autorité
qu'on ne saurait méconnaître. Il y aurait lieu d'insister sur les traits caractéristiques de la situation qui en résultait pour eux, de signaler ses éléments, de rechercher ses origines; nous réservons les explications que nous avons à donner sur ce sujet pour le moment où nous devrons envisager la puissance de nos évêques, parvenue à son plus grand développement, pendant la période suivante de notre histoire.
Avant d'entrer dans celle-ci, nous insisterons sur quelques particularités qui se rattachent aux faits mentionnés dans celle d'où nous allons sortir, et qu'il ne faut pas perdre de vue pour comprendre plusieurs circonstances des événements qui se sont produits ultérieurement. Nous rappellerons d'abord comment la constitution du royaume de Lothaire, au milieu du IXe siècle (855), a introduit pour la première fois dans l'histoire le nom de Lorraine, Loherregne, Lotharii regnum. Appliqué primitivement à un ensemble de pays qui s'étendait de la Meuse au Rhin dans un sens, et de la Bourgogne à la mer de Frise dans l'autre, ce nom de Lorraine s'est trouvé beaucoup plus tard affecté spécialement, avec une valeur très restreinte, à la dénomination d'une seule des provinces du royaume qu'il désignait d'abord en entier. La Lorraine du IXe siècle est donc tout autre chose que la Lorraine du xnf. Cette observation est importante parce qu'elle seule permet de se rendre compte de la physionomie réelle de certains faits et de dénouer certaines difficultés résultant de la confusion que peut
causer cette application successive du même nom au tout, puis à une de ses parties.
Une confusion du même genre peut venir aussi de ce que le titre de duc de Lorraine est également donné d'abord aux officiers qui, pendant le Xe siècle, étaient, au nom du souverain, à la tête du royaume, aux Giselbert, aux Otto, aux Conrad, et ensuite aux successeurs de Gérard d'Alsace qui, longtemps après et dans une tout autre condition, ont tenu héréditairement la petite portion, détachée de l'ensemble, à laquelle resta, comme nous venons de le dire, le nom qui avait primitivement désigné le royaume lui-même.
La période franque, dont nous avons esquissé le tableau, a pour traits caractéristiques, nous le rappellerons en quelques mots, la formation du royaume d'Austrasie, celle de l'empire carolingien, puis la dissolution de celui-ci accompagnée d'une série de partages, à la suite desquels Metz, toujours rejetée hors du lot français, reste enfin attachée avec le royaume de Lorraine à l'empire d'Allemagne, après une succession de désordres qui favorisent les progrès de l'autorité croissante de nos évêques dans l'État et surtout dans la cité.
Période Germanique. — Près de six siècles d'union entre Metz et l'empire d'Allemagne, tel est le cadre dans lequel se dessine la troisième période de notre histoire, la période germanique. Celle-ci s'étend, nous l'avons dit, de la fin du Xe siècle au milieu du xvie ;
elle comprend deux parties distinctes séparées par un fait considérable, l'établissement de l'indépendance de la cité vers le XIIIe siècle. Les deux cents années qui précèdent cette importante évolution forment pour elle à Metz une époque de préparation pendant laquelle se rencontrent, dans des situations relatives fort inégales quoi qu'en état de rivalité, les trois forces qui se disputent alors la prépondérance dans cette ville : l'empereur en possession de la souveraineté, l'évêque investi d'une incontestable autorité, le corps des citoyens tendant à constituer son indépendance. Il faut, en considérant l'un après l'autre ces divers éléments, signaler les ressorts propres à chacun d'eux, et tâcher de discerner les causes qui, après l'effacement du premier et une phase de notable agrandissement pour le second, ont décidé du succès final obtenu contre eux par le troisième. C'est ce que nous allons faire maintenant.
Pendant toute la période germanique de l'histoire de Metz, la souveraineté des empereurs ne cesse pas un instant d'être reconnue dans la cité ; mais on peut constater que de jour en jour elle y perd de son importance. Au commencement de cette période elle est encore très étendue ; on la voit s'exercer par l'intermédiaire de divers officiers, et s'affirmer dans la jouissance de plusieurs droits effectifs concernant surtout la justice et ses profits en amendes et confiscations, avec certains revenus et des prestations publiques, le service militaire entre autres. Pour ce qui est
des officiers impériaux, des comtes principalement, leur rôle va s'amoindrissant à mesure que, suivant les errements du temps, les liens de subordination qui les attachent au souverain sont desserrés par l'inféodation et l'hérédité de leurs offices. Quant aux droits de l'empereur, sans être jamais contestés en principe, ils se réduisent graduellement par suite des concessions et des empiétements, quelquefois aussi par l'effet de l'oubli et de la désuétude. Le souverain se voit successivement dessaisi de certains droits régaliens, de la monnaie, de la police des métiers, de celle du commerce et des marchés, aussi bien que des impôts et revenus qui en résultent, et enfin d'une part notable de la juridiction, perdue par suite surtout des immunités accordées au clergé.
Cet amoindrissement progressif du rôle des empereurs et de leurs officiers dans la cité est précipité par les échecs qu'inflige à leur puissance le contrecoup des événements généraux, et par le développement simultané de l'autorité des évêques et de la liberté municipale du corps des citoyens. Touchant la première de ces causes, nous avons déjà mentionné les luttes acharnées que se livrent, dès le ixe et le Xe siècle, les souverains français et ceux de Germanie pour la possession du royaume de Lorraine. Une conséquence analogue ressort, au XIe, au XIIe et jusque dans le xme siècle, des longues querelles des princes de la maison de Franconie et de la maison de Souabe avec les souverains pontifes : débats passionnés aux-
quels le peuple prend part, et qui indirectement mettent aux prises, dans la ville de Metz, les empereurs avec les évêques.
Tandis que la souveraineté des empereurs déclinait à Metz, l'autorité des évêques y était au contraire en voie d'accroissement. Elle avait pour fondement certains droits et privilèges formulés d'une manière plus ou moins précise et obtenus en différents temps et à des titres divers ; elle était soutenue surtout par un rôle politique résultant de l'immixtion de plus en plus prononcée des prélats dans les affaires publiques.
Pour parler d'abord des droits et privilèges de ces derniers, nous dirons que de très bonne heure, et avant même la chute de l'empire romain en Occident, les évêques exerçaient déjà presque partout, dans les villes où était leur siège, l'office de défenseur (defensor civitatis), et que, dans les lieux où cette fonction était soit inconnue, soit tombée en désuétude, les pasteurs avaient au moins pris le rôle de protecteurs bienveillants et celui d'arbitres amiables pour le règlement des difficultés privées qu'on aimait à soumettre à leur paternelle autorité. Il ressortait de là pour eux une sorte de juridiction facultative qui se transforma en juridiction strictement obligatoire à leur profit, le jour où ils eurent assez de crédit pour l'obtenir du souverain ou assez de force pour s'en saisir. Une des causes qui contribuèrent le plus puissamment à ce résultat fut l'immunité de juridiction (immunitas) , en raison de laquelle la connaissance des affaires qui
intéressaient les hommes et les choses de l'ordre ecclésiastique était, dans certains cas, enlevée aux juges publics pour être attribuée à une juridiction propre donnée à l'Église, et dont l'évêque était natureltement le dépositaire. Les évêques de Metz jouirent de ce dernier privilège dès le vnie siècle, et même auparavant peut-être, car la charte qui le proclame à cette époque en mentionne d'autres plus anciennes pour le même objet1. Cette immunité de juridiction est la source la plus positive de l'indépendance et de l'autorité de nos évêques. 11 faut ajouter qu'elle ne constitue pas en leur faveur une situation tout à fait exceptionnelle, car les privilèges de ce genre sont généralement concédés avec une grande libéralité aux évêques par les empereurs. Ainsi, avec une autorité morale con-
1. Cette charte, qui est de l'année 775, l'an sept du règne de Charlemagne sur les Francs et l'an premier de son règne sur les Lombards, a été empruntée au cartulaire de l'abbaye de Gorze par les Bénédictins, auteurs de l'histoire de Metz. Elle commence ainsi : « Karolus dei gratiâ « Rex Francorum et Longobardorum vir illustris, ducibus, comitibus, « domesticis, vel omnibus agentibus... (etc.)... Vir apostolicus dominus « et pater noster Angilrannus Episcopus, sanctœ Ecclesiae Metensis ponti- « fex, preceptiones regum predecessorum antecessorum nostrorum, eorum « manibus roboratas, nobis protulit recensendas, ubi generaliter cogno- « vimus esse insertum, quod antecessoribus suis taie fuisset jam à longo « tempore indultum beneficium, ut nullus ex judicibus publicis in curtes « ipsius Ecclesise Metensis et domini Stephani peculiaris patroni nostri, « seu basilicas infra ipsam urbem constructas vel infra ipsam parochiam « tam monasteria, vicos vel castella ad eamdem aspicientia ingredi non « présumèrent... nec homines eorum... per audientias nullus deberet « admallare... sed, in eorum privatas audientias, agentes ipsius Ecclesiae « unicuique de reputatis conditionibus directum facerent... (etc.)... Data « xi Kalendas februarii anno septimo et primo regni nostri. Actum Cari- « siaco. » (Hist. de Metz, par les Bénéd., t. III, preuves, p. 15.)
sidérable : droit de s'immiscer jusqu'à un certain point dans les affaires publiques, à des titres divers, souvent comme défenseurs des cités ; exercice habituel d'une juridiction arbitrale fréquemment invoquée dans les affaires privées, et d'une juridiction plus complète, en voie de développement, dans l'étendue des domaines de leur église, grâce à l'immunité ; tels sont les principaux droits et privilèges des évêques, notamment dans la ville de Metz.
Outre cela, ils s'enrichissent encore du résultat de nombreuses concessions, d'acquisitions et d'empiétements en des sens divers. Les prélats messins s'affranchissent graduellement de l'obligation de recourir, pour certains actes, au consentement du souverain ou à l'assentiment du peuple (clerici et laicï), quoiqu'ils continuent à mentionner ces formalités dans la rédaction de leurs chartes. D'autres signes rendent non moins manifeste l'importance croissante de leur condition. Dès le Xe siècle, ils datent leurs chartes des années de leur épiscopat, comme les souverains dataient les leurs des années de leur règne ; ils font frapper leur nom sur la monnaie ; ils nomment, comme le prince, leurs fidèles (fidèles nostri) les principaux laïcs de leur dépendance, et, aux XIe et XIIe siècles enfin, ils s'habituent à qualifier Metz comme leur propre ville (civitas nostra) . Aux prérogatives et droits généraux, ils joignent en outre un certain nombre de droits particuliers, des redevances, des revenus divers ; et ils entrent enfin, par les voies de la possession,
dans le régime de la féodalité, où ils prennent place au premier rang, parmi les plus puissants seigneurs laïcs du temps.
Voilà ce qui constituait, avant le XIIIe siècle, les droits et privilèges formant le principal fondement de l'autorité des évêques à Metz. Nous avons annoncé que celle-ci trouvait en même temps son soutien dans le rôle politique dévolu à ces prélats, habitués dès longtemps au maniement des affaires de l'État et de la cité.
Touchant le rôle politique des évêques de Metz, nous rappellerons ce que nous avons dit précédemment de quelques-uns d'entre eux, depuis le commencement du vne siècle, de saint Arnould, de Drogo, d'Advence, de Wala, de Wigeric et d'Adalbero Ier. Il faut, au point de vue que nous envisageons maintenant, considérer surtout la ligne de conduite adoptée par les deux derniers dans les guerres que se livrent pour la possession de la Lorraine les Carolingiens de France et les souverains allemands, successeurs des Carolingiens de Germanie. Nos évêques se déclarent pour les premiers, dont les droits, comme héritiers du sang, étaient préférables sans doute, mais dont l'éloignement et la faiblesse avérée pouvaient bien aussi paraître, aux yeux de sujets peu portés à l'obéissance, moins redoutables que le voisinage et l'activité des princes de la maison de Saxe, leurs compétiteurs.
Vers la fin du Xe siècle, la lutte se termine définitivement à l'avantage des Allemands (980-985) ; et les évêques de Metz, contraints de se soumettre, se ral-
lient à ces maîtres étrangers, qui, sans négliger l'emploi de la force, pourraient bien avoir décidé et affermi leur obéissance, au moyen de quelques concessions plus ou moins importantes, comme celles, par exemple, que, par une adroite politique, ils accordaient à d'autres évêques des royaumes de Lorraine, de Bourgogne et d'Italie. Ils avaient donné à quelques-uns d'entre eux le comté des villes où était leur siège, et c'est peut-être là ce qui a fait alléguer, par divers historiens, le fait d'une semblable concession des empereurs saxons aux évêques de Metz. Une raison toute naturelle, d'ailleurs, de la soumission définitive de ceux-ci aux princes allemands, vers la fin du Xe siècle, c'est que la branche française des Carolingiens venant de s'éteindre à cette époque, les souverains de Germanie n'eurent plus de compétiteurs sérieux à la possession du royaume de Lorraine. Désormais, vis-à-vis de ces maîtres incontestés, nos prélats déjà puissants prennent une attitude de résistance toute personnelle, en attendant le moment où ils épouseront contre eux la cause du Saint-Siège, qui, à son tour, leur servira de point d'appui.
Dans la première moitié du XIe siècle, l'évêque de Metz Théodoric II ose tenir tête pendant dix années (1009-1019) à l'empereur Henri II et au duc de Mosellane, et il est efficacement aidé dans cette lutte par le peuple de Metz. Pendant la seconde moitié du même siècle, les évêques Hériman et Poppo suivent le parti du Saint-Siège dans la querelle des investitures et trouvent encore, contre l'empereur et les siens, le
même appui dans le peuple de Metz, lequel repousse énergiquement les évêques intrus du parti impérial, Walo, Bruno, Adalbéro. Mais au commencement du XIIe siècle les choses changent; les Messins adoptent une autre politique; ils reçoivent l'évêque impérial Adalbéro IV et chassent les évêques envoyés par le Saint-Siège, Théotgère et Étienne de Bar. Celui-ci entre cependant à Metz et peut enfin se mettre en possession de son siège après la paix de Worms, qui opère, en 1122, la réconciliation du pontife et du souverain. Depuis lors les évêques, moins décidés, moins forts, à ce qu'il semble, par suite d'une sorte d'abandon de la part du peuple de la cité, louvoient entre les papes et les empereurs. Étienne de Bar, pendant son long épiscopat (1 1 20-1 1 63), se rapproche de Frédéric Ier; ses trois successeurs immédiats ne prennent que le titre d'élus (electi) et ne se font pas consacrer, ce qui indique la position neutre gardée par eux entre les deux pouvoirs. C'est enfin par le crédit de l'empereur qu'est installé, sur le siège de Metz, notre dernier évêque du XIIe siècle, le célèbre Bertram.
Le XIe siècle paraît être l'époque à laquelle serait arrivée à son apogée la puissance politique des évêques de Metz. Leur crédit en ce moment est à son comble dans la cité, dont le peuple les suit docilement contre le prince lui-même. Mais cette grande autorité est déjà près de décroître, et le xne siècle est témoin des premiers symptômes de sa décadence.
L'attitude jusque-là si hardie des prélats vis-à-vis du souverain est moins résolue à partir du commencement du XIIe siècle. Ils semblent en même temps, comme nous venons de le dire, avoir perdu une grande partie de leur influence sur les Messins, qu'ils n'entraînent plus alors, comme ils le faisaient auparavant, et chez lesquels ils trouvent même quelquefois des résistances et de l'hostilité. La commune en effet (communitas , universitas civium) cherche alors un appui du côté de l'empereur et commence à s'éloigner des évêques, qu'elle soutenait auparavant contre lui. Les prélats continuent cependant, jusqu'au xme siècle, à exercer sur les affaires de la cité une action très réelle et parfois, selon toute apparence, à peu près absolue; malgré la prétendue nécessité de l'assentiment du peuple, dont la formule (cum consensu populï), toujours exprimée dans les chartes, ne représente plus guère, on a lieu de le croire, que l'ombre d'un droit. Cette influence des évêques dans la ville de Metz se manifeste encore avec éclat vers la fin du XIIe siècle, les documents du temps en font foi, à la veille du jour où elle va cesser.
Nous n'en dirons pas davantage des conditions d'existence et des phases de développement de l'autorité de nos évêques avant le xme siècle. Elle constitue un des trois éléments politiques en état de rivalité pour la prépondérance dans la ville de Metz durant la période de transition qui s'étend de la fin du Xe siècle au commencement du xme. Nous nous
sommes déjà expliqué, sur le premier d'entre eux, sur la souveraineté des empereurs; il nous reste à considérer le dernier, la liberté municipale du corps des citoyens, qui devait bientôt l'emporter sur les deux autres et dont nous allons parler maintenant.
La liberté municipale du corps des citoyens dans Metz a pour fondement un reste de vitalité conservé par quelques débris d'institutions anciennes qui subsistaient encore. Ceux-ci se raniment, à la faveur du relâchement qui affecte, à partir du Xe siècle, tous les principes d'autorité, et grâce aux facilités qu'offrent à leur résurrection les phases de l'antagonisme qui éclate bientôt, entre les évêques et les empereurs, au sein de la cité. Les ressorts mis en jeu pour cet objet se rattachent vraisemblablement en partie à ceux qui fonctionnaient déjà, plusieurs siècles auparavant, dans les villes gallo-romaines, dont l'antique organisation ne dut jamais, selon toute apparence, disparaître tout à fait à Metz. Les documents qui en témoignent sont, il est vrai, rares et peu explicites; cependant, ils permettent de constater, du Xe siècle au xne, des indices de la persistance de ces vieilles institutions. En plusieurs circonstances, pendant cette période, on reconnaît leurs traces dans les modifications graduelles du régime civil et politique de la cité. Ces changements semblent toujours se produire en faveur de la liberté croissante des citoyens, au milieu des troubles que suscitent au Xe siècle les luttes de nos évêques avec les souverains, puis aux XIe et XIIe la grande querelle
du sacerdoce et de l'empire. De vagues indications marquent ce progrès en signalant, notamment au commencement du XIIe siècle, l'existence à Metz d'une sorte de gouvernement populaire, qui aurait alors réussi à y tenir en échec l'autorité épiscopale ellemême.
En même temps, l'activité politique du corps de la cité se manifeste au dehors par des guerres, au dedans par des séditions et par des brigues pour les magistratures. C'est, par exemple, vers 1110 une guerre avec les gens de Dieulouard, d'autres en 1 1 33 avec le comte de Salm, en 1 1 53 avec le comte de Bar, et vers 1190 avec le duc de Lorraine. Quant aux séditions, le peuple de Metz avait pu dès longtemps s'y former dans l'agitation des partis, qui, tantôt pour l'empereur, tantôt pour le souverain pontife, ramenaient ou chassaient alternativement, au xie siècle et au xne, les candidats recommandés par l'un ou par l'autre au siège épiscopal. Nos annales ont conservé le souvenir de quelques-uns de ces mouvements populaires, de celui, par exemple, qui, en 1 1 71 , obligea l'évêque à se réfugier à Nomeny, et qui fut réprimé par les officiers de la cité. Pour les brigues en vue des magistratures, on est formellement renseigné sur leurs excès, grâce aux considérants de la charte de réforme promulguée, en 1180, par l'évêque Bertram, touchant le mode d'élection du Maître-Échevin 1 .
1. « In nomine sanctee et indiuiduse Trinitatis Bertrannus Dei gratià
On a beaucoup disserté sur la signification de cet acte mémorable de Bertram, dans lequel on a voulu voir une preuve de véritable souveraineté. Son interprétation demande qu'on se rappelle ce que nous avons dit tout à l'heure du rôle des évêques dans la cité, jusqu'à la fin du XIIe siècle, et du caractère de l'autorité d'emprunt qu'ils y exerçaient, sans que le souverain se fût jamais dessaisi de celle qui lui appartenait. Dans cette circonstance, comme dans beaucoup d'autres du même genre, c'est à cette autorité très réelle, mais fort différente de la souveraineté, que recourent les citoyens, lorsque, lassés par de pénibles agitations, ils s'adressent au prélat pour opérer une utile réforme. Cependant son crédit sur le peuple de Metz n'est plus ce qu'a été, au siècle précédent, celui de quelques-uns de ses prédécesseurs ; car il ne trouve chez les Mes-
« Metensis Episcopus clero et populo Metensi in perpetuum... in magis- « terio scabinatûs consuetudinem diuturnitatis quam ecclesiae damnosam, « grauem pauperibus, toti que terrée Metensi, antiquitate multâ, perni- « tiosam didicimus exti tisse, cleri nostri ac aliorum prudentum ac reli- « giosorum simulque militum et ciuium communicato consilio, neces- « sariâ correctione permutavimus ; ipsum de csetero magisterium annuum « fore statuentes, ut stabilitate offîcii cessante, consueta pariter cessaret « insolentia et futuri postmodùm scabini justiùs et humaniùs agerent « potestatem, quam se anno exacto non ambigerent amissuros. Ninilomi- « nùs etiam fidelium nostrorum precibus deuicti, electionem scabini « quam clerus simul et populus celebrare consueuerant, ut occasiones dis- « sentionis partium quam plerumque sequi multitudo solet prœscinde- « remus, sex in perpetuum concessimus personis, videlicet Primicerio, « Gorziensi, sancti Vincentii, sancti Arnulphi, sancti Clementis, sancti « que Symphoriani Abbatibus... (etc.)... Acta sunt heec anno Incarna- « tionis Domini millesimo centesimo septuagesimo nono (1180 n. st.), « xii kalend. Aprilis... » (Meurisse. Hist. des Év. de Metz, p. 429.)
sins aucun appui, lorsque, peu de temps après, l'empereur, qui n'a pas cessé d'agir en maître, le chasse un jour de son siège et l'en tient éloigné pendant plusieurs années (1187-1190).
A ce moment (fin du xne siècle), les documents, si rares pour les temps qui précèdent, commencent à fournir des indications précieuses sur le mécanisme de la vie municipale à Metz et sur ses principaux organes, avec le caractère, important à constater, d'une existence antérieure plus ou moins ancienne. On y saisit la mention fréquente d'une communauté (communitas, universitas) comprenant les clercs aussi bien que les laïcs, et parmi ceux-ci on reconnaît l'existence de trois classes entre lesquelles se partagent les habitants de la cité : celle des hommes voués aux armes (milites), celle des simples citoyens (cives), celle enfin des individus de condition servile (homines servilis conditionis) ; on y distingue le régime des corporations à divers titres non définis (les frairies) ; la constitution de l'aristocratie en groupes déterminés (les lignaiges) ; la pratique des assemblées délibérantes de citoyens se réunissant pour créer des impôts, pour élire des magistrats, pour statuer sur des intérêts divers ; l'emploi d'un sceau public (sigillum commune civitatis) ; l'action combinée de magistrats propres à la cité : la Justice (justitia civitatis), les Maires (villici), les Échevins (major scabinus et scabini minores), les Jurés (jurati) , dont l'activité se manifeste à côté de
celle des officiers impériaux et épiscopaux héréditaires, Comtes et Voués.
Tels sont les organes de la vie municipale dans la ville de Metz au moment où le corps des citoyens, près d'entrer en possession d'une sorte d'indépendance politique, voit sa liberté à peu près dégagée des entraves qui, jusque-là, l'ont contenue. Affranchi déjà de l'action immédiate de la souveraineté impériale, grâce au développement antérieur de l'autorité des évêques, il va écarter celle-ci à son tour et secouer d'une manière définitive la tutelle où l'ont tenu les prélats, dont l'influence, déjà bien réduite, est à la veille de disparaître. A partir de la fin du XIIe siècle, en effet, les évêques de Metz voient rapidement décroître et bientôt se perdre à peu près complètement l'autorité, déjà fort amoindrie, qui pouvait leur rester encore dans la cité. Conrad, successeur de Bertram (1 21 2-1 225), attaché comme chancelier à la personne de l'empereur, ne réside presque plus à Metz ; après lui, Jean d'Apremont (1225-1239) est en guerre ouverte avec les citoyens ; et un peu plus tard Jacques de Lorraine (1239-1261), prenant parti pour le pape dans les dernières phases de la querelle des investitures, se trouve en opposition avec la cité, qui s'est déclarée pour l'empereur Frédéric II. Les Messins secouent ainsi de plus en plus le joug des évêques.
Le régime municipal s'améliore en même temps à Metz, grâce aux conséquences immédiates ou éloignées de plusieurs faits importants. Il faut mentionner, dans
le nombre, l'extinction de la famille héréditairement en possession du titre de Comte de Metz, lequel disparaît à ce moment (vers 12210), et la transformation de l'ancien office de la Vouerie, dont la ville achète plus tard (1 345) et réunit à son domaine les derniers droits, tombés dans l'héritage d'une famille particulière. Metz, à peu près libre désormais, perfectionne et complète ses magistratures et voit s'organiser ses Paraiges. Nous parlerons tout à l'heure de cette dernière institution, qui devait avoir sur les destinées ultérieures de la cité une influence du premier ordre.
Les faits que nous venons de mentionner caractérisent le point de séparation des deux parties signalées précédemment dans la période germanique de notre histoire. L'examen de la première, comprenant le XIe siècle et le xne, nous a permis d'apprécier le jeu réciproque des organes essentiels de la vie publique dans Metz à cette époque : l'empereur, l'évêque et le corps des citoyens. A la suite d'une longue évolution, la situation relative de ces trois éléments a changé complètement, et, après une série de progrès qui ont donné momentanément au second une sorte de primauté sur les deux autres, c'est le dernier qui, au XIIIe siècle, est porté au premier rang et prend décidément la prépondérance dans la cité. Gela s'est fait sans brusque révolution, à ce qu'il semble. L'élément impérial et l'élément épiscopal ont perdu graduellement de leur importance ; ils sont amoindris , mais non pas détruits ; on ne cesse pas de sentir jusqu'à
un certain point leur présence dans la cité, mais leur action y est faible et l'élément municipal, qui doit dominer désormais, ne cessera pas de la contenir et de la réduire de plus en plus. Il y a là un mouvement intéressant à suivre dans son développement. Il appartient au tableau de la vie publique dans la ville libre impériale pendant la seconde partie de la période germanique de son histoire, du commencement du xuie siècle au milieu du xvie. Nous allons indiquer quelle est dès lors l'attitude des Messins vis-à-vis de l'empereur et de l'évêque.
A l'égard de l'empereur, la cité use toujours de beaucoup de ménagements. Sans désavouer sa souveraineté, elle s'applique à en affaiblir les conséquences dans le domaine des faits, allégeant de plus en plus le fardeau de ses obligations envers le prince et aussi envers le corps lui-même de l'empire, auquel cependant elle reste attachée par des liens qu'elle essaie de détendre, mais non pas de briser. Elle se tient vis-àvis de ce dernier comme à l'écart et, autant que possible, à distance. Quant aux empereurs, la cité les traite avec honneur, mais avec réserve ; elle ne néglige aucune occasion d'obtenir d'eux, d'acheter même au besoin, de nouvelles déclarations et confirmations de ses droits et privilèges ; elle les reçoit quelquefois dans ses murs avec de grandes marques de respect ; mais, à la plus complète déférence, elle joint une défiance extrême, et prend contre eux, en toute occasion, de minutieuses précautions pour sa sûreté. Elle mar-
chande enfin tant qu'elle peut l'acquittement des subsides que de temps en temps ils réclament d'elle.
Vis-à-vis de l'évêque, la cité prend une attitude plus décidée ; elle n'hésite pas à réduire en toute circonstance les droits qu'il prétend exercer chez elle. Ces droits ne semblent, au reste, découler que de concessions gratuites et d'empiétements ; par leur nature, ils offrent peu de résistance aux contestations dont ils sont l'objet. Cependant c'est par la voie indirecte surtout que la cité s'efforce d'en écarter l'embarras et d'en secouer le joug ; on doit reconnaître que jusqu'à un certain point elle y réussit. Dans la poursuite de ce résultat, elle arrive à ses fins en suivant d'abord une ligne de conduite générale, qui consiste à resserrer constamment dans d'étroites et rigoureuses limites l'action de son clergé, et à profiter de toutes les manières des avantages que lui assure, à plus d'un point de vue, l'éloignement fréquent des prélats. Rebutés, en effet, par les difficultés que leur suscite sans cesse une bourgeoisie inquiète, jalouse et entreprenante, les évêques, à partir du xme siècle, s'habituent peu à peu à faire leur résidence hors de la cité qui échappe à leur domination. Ils se tiennent de préférence au milieu des domaines de leur église, où le château de Vie prend une importance qui assure plus tard à la petite ville assise à ses pieds le rôle de capitale, dans le temporel de l'évêché de Metz. Sur d'autres points, et dans des faits de détail d'un caractère plus particulier, la cité bat en brèche la vieille
autorité conquise chez elle par les évêques ; elle dénature graduellement, sans les détruire pourtant, les institutions qui fournissent un appui à cette influence dont elle veut s'affranchir. Cette politique est sensible surtout en ce qui concerne les deux principaux offices de la cité, celui du Maître-Échevin et celui des Treize, lesquels, au début de cette nouvelle évolution, étaient, par leur mode d'élection, presque entièrement entre les mains de l'évêque.
L'élection du Maître-Échevin, par suite du règlement promulgué en l'année 1 1 80 par l'évêque Bertram, avait passé du corps des citoyens à un collège de six électeurs ecclésiastiques, lesquels étaient le princier de la cathédrale, l'abbé de Gorze et ceux des quatre grandes abbayes de Bénédictins existant à Metz (Saint- Vincent, Saint- Arnould, Saint-Clément et Saint-Symphorien)1. Quant aux Treize, ils étaient créés chaque année par l'évêque lui-même, cette magistrature ayant été introduite dans un temps où les prélats étaient encore tout-puissants dans la cité. Celle-ci, conformément à la politique habile que nous venons d'indiquer, n'enlève d'une manière absolue ni aux six électeurs ecclésiastiques le droit de nommer le Maître-Échevin, ni à l'évêque celui d'instituer les Treize; mais elle modifie profondément l'un et l'autre en les réduisant graduellement à s'exercer sur des candidats compris dans des catégories déterminées, et peu à peu soumis