Voir ci-dessus, chap. i, p
de la légende du duc Hervis est nécessairement postérieure à celles qui sont fournies par la geste des Lohérains. Malgré la physionomie historique donnée par lui à son récit, on y reconnaît à certains traits, à la mention des Sarrasins, par exemple, et à d'autres détails fabuleux, la transcription de documents poétiques analogues à la geste, peut-être celle aussi de la geste elle-même. Une courte analyse du document confirmera cette vue générale et nous fournira l'occasion de faire quelques observations que nous présenterons ensuite sur les données qui s'y trouvent réunies, et sur la manière dont il est constitué.
Le duc Hervis, à ce que raconte Hugues de Toul, était fils d'Aélis, duchesse de Metz, dont le père était le duc Pierre. Hervis avait deux fils, Garin et Bégon, et deux filles qui avaient épousé, l'une Walter, comte de Hainaut, l'autre Hugues, frère de ce dernier et comte de Cambrai. C'est ce comte de Hainaut qui, se dévouant pour la foi, avait osé se jeter sur les Vandales et les Sarrasins et avait délivré la ville de Soissons assiégée par eux, du temps que Pépin était maire du palais.
Après la mort de la duchesse Aëlis, une nouvelle invasion répand la désolation dans le nord-est des Gaules. La Germanie, l'Austrasie, la Burgundie voient reparaître les Vandales, les Huns, les infidèles de toutes sortes. Ils dévastent la Lorraine supérieure et viennent assiéger Metz. Hervis, qui résidait dans cette
ville en sa qualité de duc de Lorraine, se rend auprès du roi Pépin pour demander son aide. Il offre en retour de reprendre, lui et ses successeurs, en fief, du roi de France, la cité de Metz avec toute la Lorraine. Le roi cependant, prêtant l'oreille à des avis contraires, refuse de satisfaire à la demande du duc Hervis. Celui-ci se retire avec tristesse et, malgré les offres de services du comte de Hainaut et du comte de Cambrai qui essayent de calmer son ressentiment, il s'adresse à Ansegise, roi de Cologne, et lui promet, pour prix de son secours, l'hommage que Pépin a refusé. Ansegise, assuré de l'alliance des comtes de Hainaut et de Cambrai et de celle de Gérard de Liège, accepte la convention, en fait sceller les lettres et se dispose à partir avec ses gens.
Le comte Walter a rassemblé les siens, et outre cela, payant les uns, entraînant les autres, il a réuni le plus qu'il a pu des hommes du Hainaut, de la Flandre, du Cambrésis, du pays de Liège, de Chèvremont, de Louvain, de la Hasbaye, de Durbuy, de Namur et du royaume de France. Cette armée prend le chemin de la Lorraine et vient planter ses tentes dans la vallée de Metz. Elle entre bientôt en action; elle harcèle les ennemis en attendant l'arrivée du roi Ansegise. Celui-ci paraît enfin avec une troupe nombreuse. Les chrétiens réunis se jettent sur les infidèles, et ceux-ci, rompus par le choc, se mettent à fuir de toutes parts ; mais en les poursuivant avec trop d'ardeur, le duc Hervis tombe frappé mortellement près de la ville de
Metz. Les comtes de Hainaut et de Cambrai, animés du désir de le venger, continuent la poursuite et poussent les Vandales et les Sarrasins jusqu'à Troyes. Concentrés dans ce lieu, ceux-ci voient bientôt arriver encore les gens du roi de France et de Lorraine. Ils sont battus et rejetés du royaume; ils fuient à travers la Burgundie jusqu'au Rhône et à Val-Profonde, où ils sont exterminés. Les deux comtes de Hainaut et de Cambrai sont, au retour, comblés d'honneurs par le roi de France. De son côté, après la mort du duc Hervis, le roi Ansegise est entré dans la ville de Metz et s'en est saisi au détriment de Béatrice, veuve du duc, et de ses enfants, qui ont pris la fuite. Plus tard cependant, Garin, l'un d'eux, ressaisit le gouvernement de la Lorraine.
Pendant la durée du règne de Pépin, Garin et son frère Bégon se trouvent jetés dans de longues et violentes querelles avec Fromond, prince de Bordeaux et d'Artois et comte de Boulogne. A la suite de sourdes inimitiés, la lutte commence un jour à Laon, dans le palais même du roi, par une traîtreuse attaque des Bordelais contre les Lohérains. Dans la mêlée, le duc de Metz tue en se défendant le vieil Hardéric, père de Fromond : de là les longues guerres entre les Lohérains et les Bordelais.
Telle est la version de la légende de Hervis donnée par Hugues de Toul en ses histoires. Elle est, pour les points principaux, d'accord avec les versions four-
nies par la geste des Lohérains; elle semble même leur emprunter certains éléments spécialement propres à chacune d'elles. Comme la première, elle mentionne la mort du duc Hervis dans la bataille livrée devant Metz; elle suit en même temps la seconde dans ce qu'elle dit de la mère du duc de Metz, Aëlis, fille du duc Pierre, et de sa femme qu'elle nomme Béatrice. Elle omet cependant la mention, essentielle dans cette seconde version, de l'origine bourgeoise de Hervis par son père, le prévôt Thierri, dont elle ne parle pas.
A ces indications, Hugues de Toul en ajoute quelques autres qui sont étrangères au thème développé par la geste. Nous mentionnerons comme tel le rôle prépondérant qu'il assigne dans les faits aux deux gendres du duc Hervis, Walter, comte de Hainaut, et Hugues, comte de Cambrai. Il semble rapporter principalement à ceux-ci l'honneur de la victoire sur les Barbares devant Metz, et de leur poursuite après la bataille jusque sous les murs de Troyes, où ils les battent encore, et ensuite à Val-Profonde, où ils anéantissent leurs derniers débris. Ces deux dernières actions ne sont pas oubliées dans la geste des Lohérains, mais elles y sont présentées autrement. L'une, où Charles Martel succombe, est une victoire de Hervis, l'autre est une bataille gagnée en Maurienne par son fils Garin. La délivrance de Soissons, qui dans la geste est aussi un des hauts faits de Hervis, est attribuée au comte de Hainaut dans le récit de Hugues de Toul. Ce récit renferme encore un autre détail qui ne
manque pas d'un certain intérêt. En racontant comment Hervis vient solliciter le secours de Pépin contre les Barbares, Hugues de Toul représente le duc de Metz comme indépendant du roi, et offrant de reconnaître sa suzeraineté s'il consent à lui venir en aide. Suivant la geste, au contraire, Hervis tient déjà du roi sa terre de Lorraine, et c'est à titre de vassal qu'il somme le suzerain de défendre, comme il doit le faire, le fief qui vient de lui. La version de Hugues de Toul efface, comme on le voit, les attaches du vieux royaume de Lorraine à celui de France ; tandis que les deux premières versions fournies par la geste les mettent au contraire, nous l'avons constaté, dans un relief évident.
Hugues de Toul a pu connaître la geste des Lohérains dont il indique en quelques mots le sujet principal, la lutte de Garin avec Fromond, mais il a vraisemblablement consulté aussi des sources différentes. Les indications dues à cette autre origine sont mêlées ou quelquefois substituées par lui aux notions provenant spécialement du grand poème. Ainsi constitué, son récit forme véritablement une troisième version de la légende; on ne peut se refuser à l'admettre.
Au début de ce chapitre nous avons annoncé que la légende du duc Hervis avait trouvé place dans la chronique rimée et dans celle de Philippe de Vigneulles. Après ce que nous avons dit des versions anciennes de la légende et du caractère spécial de la seconde, tout imprégnée de l'esprit de la bourgeoisie
messine dans le roman qui forme la première branche de la geste, on comprend que c'est plus particulièrement à celle-ci que nos chroniqueurs ont dû en faire ultérieurement l'emprunt. C'est en effet la seconde version de la légende qui a passé dans notre chronique rimée. Celle-ci n'en donne, au reste, qu'un extrait fort succinct et tout à fait incomplet; elle recommande ensuite la lecture du poème original à ceux qui voudraient en savoir davantage. Quant à Philippe de Vigneulles, il fait comme Hugues de Toul un mélange des deux versions données par la geste dans ce qu'il raconte de Hervis et de Garin, au livre premier de sa chronique. Il devait en être ainsi, car il n'était pas homme à discerner ce qui fait la différence de ces deux documents, dont la distinction ressort surtout de la comparaison critique des manuscrits. Philippe de Vigneulles connaissait fort bien la geste originale ; il en avait fait une rédaction en prose pour l'amusement de ses contemporains, car à la fin du XVe siècle le langage vieilli de l'antique poème était déjà inintelligible.
De même que l'auteur de la chronique rimée, Philippe de Vigneulles ne s'étend pas très longuement sur les aventures des deux héros, et il renvoie les lecteurs, non pas au poème original, mais, en écrivain amoureux de son œuvre, à la version en prose qu'il avait rédigée d'après lui. « Lisez son livre, dit-il, « lequelle moy meisme le composeur de cez cronicque « ait heu mis des rime et vielle chanson de geste tout
« en prose et par chaipitre, comme chascun qui le « voulrait lire peult veoir et oyr. » Voilà ce que notre vieux Vigneulles disait aux curieux de son temps; nous ajouterons pour ceux du nôtre que son travail nous est parvenu, et que la bibliothèque de la ville de Metz en possède un manuscrit ayant tous les caractères d'une minute originale de l'auteur1.
Résumons en quelques mots ce qui précède. La légende du duc Hervis, malgré la variété et l'abondance des notions si intéressantes qu'elle contient, est avant tout la légende de la défaite et de l'expulsion des Barbares. Les victoires remportées sur eux, entre Reims, Paris et Sens, et enfin sous les murs de Troyes, forment le fond du récit. Il y est aussi question d'une bataille où les envahisseurs auraient encore été vaincus aux environs de Metz. Dans une leçon particulière de la légende, la précision des indications est poussée plus loin que dans les autres à cet égard, et le village d'Ancerville est cité comme ayant été le théâtre d'un des épisodes de cette grande rencontre. La notion
1. La minute du travail de Philippe de Vigneulles est conservée à la bibliothèque de Metz (mss. fonds hist. n° 97). C'est la translation en prose de la Geste des Lohérains. Le manuscrit, mutilé dans quelquesunes de ses parties, a été complété de nos jours à l'aide d'un autre exemplaire du même ouvrage, très beau manuscrit orné de miniatures qui pourrait bien être une mise au net de l'auteur. Ce dernier volume était, au xvnc siècle, en la possession de Paul Ferry, qui l'avait acquis en 1644, par échange, de la bibliothèque de Sedan. Il est entré plus tard dans la collection de M. le comte Emmery, lequel avait recueilli une grande partie des manuscrits de Paul Ferry; et de là il a passé, en 1849, dans celle de M. le comte d'Hunolstein.
générale du fait est consignée dans toutes les versions de la légende ; cependant, il faut le dire, aucun témoignage positif n'est encore venu en confirmer la réalité. On ne doit donc l'admettre qu'avec une certaine réserve; mais cette réserve ne saurait aller jusqu'à faire absolument rejeter un renseignement qui mérite au moins d'être pris en considération, bien qu'on n'ait pas encore pu en fournir l'explication complète.
Nous venons de rappeler ce que contient la légende du duc Hervis ou de la défaite des Barbares. Nous ajouterons maintenant, pour ce qui regarde les conditions dans lesquelles cette légende nous est parvenue, qu'elle paraît avoir revêtu de bonne heure la forme poétique à laquelle un semblable sujet convenait essentiellement. Les versions que nous en possédons appartiennent à des œuvres qui datent du XIIe et du xme siècle à peu près, à la geste des Lohérains et aux histoires de Hugues de Toul ; mais des compositions spéciales plus anciennes ont dû précéder, à ce qu'il semble, ces grands ouvrages et y être ultérieurement transcrites. Un vieux poème historique consacré au souvenir du duc de Metz et de ses victoires sur les Barbares paraît ainsi avoir été associé, dans la geste des Lohérains, aux conceptions imaginaires qui regardent les aventures de Garin, de Bégon et de leur lignée. Ce sont aussi des œuvres poétiques, de vieilles chansons, que semble avoir suivies Hugues de Toul; et, outre la geste des Lohérains qu'il a vraisemblablement connue, il paraît avoir encore consulté quelque
chant primitif, différant, on a tout lieu de le croire, de celui qui est entré dans le poème des Lohérains.
On est ainsi conduit à penser que la légende du duc Hervis a fait le sujet de deux chansons très anciennes dont l'origine pouvait se rapprocher de l'âge auquel appartiennent les faits qu'elle relate. L'une et l'autre contenaient, ce semble, l'épisode qui nous intéresse de la grande défaite essuyée par les Barbares dans le voisinage de Metz. On voit par là quelle importance avait cette notion dans l'ensemble des traditions recueillies par ces anciens documents. Cette observation nous confirme dans l'opinion qu'on doit, quelle que soit la valeur des détails introduits par les trouvères dans le récit de l'action, tenir grand compte des données essentielles qui le constituent.