‹ Études sur l'histoire de Metz; les légendesChapitre 33 sur 43 · METZ EN AUSTRASIE, EN LORRAINE ET DANS L'EMPIRE · texte numérisé non relu

METZ EN AUSTRASIE, EN LORRAINE ET DANS L'EMPIRE

Condition de la cité dans le royaume d'Austrasie, dans celui de Lorraine et dans son duché, et dans l'Empire. — Metz ville royale. Rappel des légendes contenant des indications relatives à ce sujet. — Renseignements historiques : la ville capitale ; le souverain ; ses officiers, ducs et comtes; les évêques; la communauté ou corps des citoyens. — Notions légendaires; mode de distribution de celles-ci dans nos diverses légendes, d'accord avec le caractère des faits auxquels ces notions correspondent. — Légende du duc Austrasius. Analyse de la légende; ses deux versions; notions contenues dans ce document. — Examen de diverses questions qui s'y rattachent : celle du titre de duc donné à Austrasius ; celle de la réunion du royaume de Lorraine à l'Empire ; celle des liens qui unissaient la ville de Metz à la Lorraine. — Metz ville libre impériale. Notions légendaires touchant les origines du patriciat et des institutions de Metz indépendante ; absence d'une légende spécialement consacrée à leur expression; leur distribution dans les diverses parties du cycle légendaire tout entier. — Dernière observation sur la formation des récits légendaires. — Fin du cycle des légendes messines.

Il nous reste maintenant à examiner les notions

légendaires qui regardent la condition de Metz dans le vieux royaume d'Austrasie, dans celui de Lorraine et dans son duché, puis celles qui concernent la ville impériale en possession de son indépendance. Nous étudierons d'abord ce qui touche les régimes connexes de la royauté et de l'état ducal dans la cité ; nous nous occuperons ensuite de ce qui intéresse la ville libre de l'empire.

Nos diverses légendes contiennent beaucoup d'indications sur la royauté messine à ses diverses époques ; la légende du duc Hervis, dont l'appréciation a fait l'objet du précédent chapitre, en renferme de son côté un grand nombre sur les ducs de Metz et sur la situation de la cité au temps de leur domination. On pouvait, pour ce motif, hésiter à classer, comme nous l'avons fait, ce dernier document avec ceux qui regardent spécialement les invasions des Barbares, au lieu de le réserver pour le joindre à ceux qui intéressent le sujet dont nous allons nous occuper. Cependant nous avons dû considérer que, parmi les traits divers qui s'y trouvent réunis et dont un si grand nombre concernent les ducs de Metz, ce sont les notions relatives aux victoires de Hervis sur les Barbares qui tiennent le premier rang, car elles constituent, à peu près exclusivement, la version la plus ancienne de la légende. Il nous a donc paru convenable de donner au document la place que nous lui avons assignée dans le classement de nos monuments légendaires, sauf à lui emprunter ensuite, ainsi qu'aux autres,

sous forme de rappel, les indications qui pourraient ultérieurement nous être utiles. C'est ce que nous ferons en étudiant notamment la très courte légende qui traite de la condition de Metz dans les royaumes d'Austrasie et de Lorraine; mais, auparavant, nous jetterons un coup d'œil sur les renseignements que l'histoire fournit à ce sujet.

Les faits généraux qui concernent le royaume d'Austrasie, le royaume de Lorraine et son duché sont assez connus. On est moins bien informé de ce qui regarde en particulier la situation de la cité dans ces divers États. Metz y figure avec le rôle de capitale. Nos légendes sont très explicites à cet égard. Les indications historiques, sans être aussi précises, s'accordent néanmoins assez bien avec leur témoignage. La ville royale d'Austrasie avait naturellement dû conserver son ancien caractère dans le royaume de Lorraine. Cependant les Carolingiens, aussi bien que les Mérovingiens, ne séjournaient pas d'une manière permanente dans les villes. Allant de l'une à l'autre, ils habitaient souvent aussi, comme le prouvent les dates de leurs chartes, les grands domaines ruraux de leur fisc, les villas, les châteaux et les palais élevés au milieu d'eux. Ces habitudes devaient influer grandement sur la situation et sur le sort d'une capitale. Pour ce qui est de Metz, elles expliquent en partie comment la grande cité a pu, dans cette condition, dénouer de si bonne heure et si complètement, sans les rompre toutefois, les liens de subordination qui l'attachaient au

souverain. Ce fait particulier s'accordait au reste avec un fait général, préparé dès longtemps, qui appartient expressément au règne de la seconde dynastie, et qui a eu sur les destinées de celle-ci une action considérable. Nous voulons parler de la dissolution de l'unité politique et administrative qui accompagne la fin de l'empire de Gharlemagne, ou, pour mieux dire, de l'effacement du principe même d'unité dans l'État, de l'éparpillement, de l'isolement des forces sociales : crise décisive d'où est sorti le régime de la féodalité.

Nous ne nous arrêterons pas à ces considérations. Pendant la période historique qu'elles concernent, la ville de Metz voit graduellement décroître, sans qu'elle ait pourtant jamais disparu dans son sein, l'autorité du souverain, roi de Lorraine, roi de Germanie ou empereur, au profit des agents de celui-ci, ducs ou comtes, au profit des évêques surtout. Pour ce qui regarde spécialement les ducs, on est très mal informé touchant le rôle qu'ils ont pu avoir dans la ville de Metz. On ne sait même pas très exactement ce qu'était leur office dans le duché du royaume de Lothaire (ducatus lothariensis regni), comme le qualifient certains documents de ce temps. Il y avait alors plusieurs ducs à la fois dans la province, et les monuments spéciaux de notre histoire laissent soupçonner que, même avant la séparation des deux duchés de Haute et de Basse-Lorraine, effectuée par l'archevêque Bruno vers le milieu du Xe siècle, Metz avait pu avoir des ducs particuliers. A partir de cette dernière époque,

les ducs de Mosellane ou de Haute-Lorraine paraissent avoir été reconnus à divers titres dans la cité jusqu'au commencement du xne siècle, époque où l'on cesse de trouver des ducs de Metz dans les chartes (959-1 1 05). Depuis lors ils semblent lui être devenus tout à fait étrangers. Le rôle des comtes, celui des évêques au point de vue politique, dans la ville de Metz, ne sont guère mieux établis.

Les indications historiques relatives à cette époque laissent, on le voit, beaucoup à désirer sous le rapport de la précision. Dans le peu qu'elles nous apprennent, elles s'accordent pourtant assez bien avec les données essentielles de nos légendes. Gomme celles-ci, l'histoire nous montre les princes en lutte pour la domination dans la contrée, les ducs passant alternativement du roi de France à l'empereur d'Allemagne avec une propension marquée à secouer toute dépendance, les évêques intervenant dans la conduite des affaires de l'État, et la communauté des citoyens exerçant aussi son action dans certaines circonstances. Elle donne enfin d'une manière générale une importance du premier ordre à la situation de la cité dans le pays.

Nous avons maintenant à faire une observation intéressante touchant la constitution des documents dont nous poursuivons l'étude. Les notions relatives à la royauté et à l'état ducal dans la ville de Metz sont très nombreuses ; mais, bien qu'une légende spéciale, celle du duc Austrasius, s'offre pour les recueillir,

au lieu d'être toutes groupées dans ce document, elles sont comme éparses et se rencontrent partout dans les divers monuments de notre littérature légendaire. Ainsi, dans la légende de la domination romaine, elles se manifestent par la mention de l'anoblissement que l'empereur Octavien accorde à la cité, avec la supériorité sur toute la contrée ; elles ressortent encore de la physionomie de Métius, le lieutenant de César, investi par ce dernier d'une autorité presque royale à Metz et dans la province, sous la suzeraineté de l'empire. Dans la légende de saint Clément, elles produisent le personnage du roi Orius. Dans la légende du duc Hervis, enfin, elles se formulent avec plus de netteté, et sont exprimées par le rôle brillant des ducs de Metz qu'on y voit tenir la première place, et par les relations qui les mettent en rapport avec le souverain.

C'est donc dans ces diverses légendes, et au milieu des notions qui leur sont propres, qu'il faut aller chercher la plupart de celles qui concernent spécialement l'ordre de faits très complexe que nous venons d'indiquer. Une des causes de leur dispersion est certainement le grand nombre des souvenirs qui rappelaient la situation considérable faite à la cité dans les royaumes d'Austrasie et de Lorraine; mais il faut reconnaître qu'elle doit venir aussi de ce que cette situation appartient à une époque où l'histoire, commençant à reprendre ses droits, amoindrit de plus en plus le rôle de la légende. De là résulte naturellement,

avec la dissémination des notions relatives aux faits qui s'y rapportent, l'absence dans notre cycle légendaire d'une grande composition fortement caractérisée et spécialement consacrée à leur expression. Ajoutons que dans la réalité ces faits n'ont pas l'aspect saisissant de ces crises violentes, de ces révolutions soudaines et radicales qu'un tableau vivement accusé est seul capable de rendre. Ils constituent plutôt un enchaînement graduel de modifications insensibles, à travers lesquelles la cité gallo-romaine devient, sans choc et sans grands changements peut-être dans son régime propre, la capitale du royaume d'Austrasie d'abord, celle ensuite du royaume de Lorraine et de son duché. Nous voudrions, en rappelant succinctement les faits, justifier cette vue générale.

Il ne semble pas, nous l'avons dit, qu'aucun acte de conquête ait soumis la ville de Metz à l'autorité de Glovis. Le roi des Francs saliens a plutôt dû y être accueilli, ainsi que dans le reste de la province, vers la fin du Ve siècle, à titre de protecteur, après avoir arrêté l'invasion menaçante des Allemands, et il a pu y prendre alors à peu près l'attitude d'un lieutenant en quelque sorte de l'empereur Anastase, lequel, perdu dans le vague éloignement de son trône de Gonstantinople, existait à peine pour nos contrées, mais était cependant en droit, depuis la déposition du dernier empereur d'Occident, seul souverain légitime dans l'étendue entière du monde romain. Voilà dans quelles conditions dut s'établir à Metz la souveraineté du roi

barbare. Clovis régna; ses fils lui succédèrent et, sous leur domination, Metz put devenir ville royale, capitale de l'Austrasie, tout en gardant probablement la plupart de ses coutumes traditionnelles et jusqu'à un certain point aussi, selon toute apparence, son régime de ville gallo-romaine.

Des rois francs de la famille de Clovis, Metz passe ensuite à ceux de la famille de Pépin, sans plus de secousse, à ce qu'il semble, que ce qu'en peut causer une simple transmission du pouvoir. On sait, en effet, que tel a été pour nos provinces, habituées depuis longtemps au gouvernement du père et de l'aïeul de Pépin, le caractère de cette substitution de la seconde race à la première, dans l'exercice de la souveraineté. Enfin, rien ne ressemble moins à une révolution, à une crise violente, que les partages qui engendrent le royaume de Lorraine en y incorporant la ville de Metz au IXe siècle, et les débats, les expéditions mêmes à main armée qui, à la dissolution de l'empire de Gharlemagne, font entrer la cité dans la part du rameau germanique de la famille carolingienne, puis, après l'extinction de celui-ci, dans les domaines des souverains allemands qui lui succèdent à la tête de l'empire.

Tels sont les faits; leur caractère même explique la manière dont se présentent dans nos légendes les notions traditionnelles qui les concernent. Celles-ci, nous l'avons dit, ne constituent pas, en s'unissant, un de ces grands tableaux que nous avons rencontrés

jusqu'ici, mais elles sont dispersées dans un certain nombre de documents qui ne leur sont pas spécialement consacrés. Cependant, comme nous l'avons annoncé, notre cycle légendaire renferme encore pour les représenter, dans une mesure toutefois fort restreinte, un document qui leur est propre. La légende du duc Austrasius a recueilli en partie ce qui se rapporte non seulement aux souvenirs de la royauté austrasienne dont la cité de Metz a été le siège, mais encore à ceux du royaume de Lorraine et de son duché. Après ce que nous venons de dire, on ne s'étonnera pas, en parcourant le recueil de nos légendes, de n'en pas trouver une plus considérable exclusivement affectée à la peinture d'une époque aussi étendue, aussi importante pour le peuple de Metz, et à l'expression de faits si divers et si naturellement capables de frapper les imaginations. Nous avons expliqué comment il a pu en être ainsi, et pourquoi la légende se présente dans les conditions toutes particulières où nous la voyons. Avant de passer à l'examen du document, donnons succinctement un aperçu de ce qu'il contient.

Austrasius, qui appartenait à la vieille race des princes troyens de Tongres et de Brabant, reçoit du roi des Francs le gouvernement de la Gaule-Belgique. Celle-ci prend à cause de lui le nom d'Austrasie ; elle devait plus tard être nommée Lorraine. Le duc Austrasius, prince de Metz, tient dans cette ville, quelquefois aussi dans celle d'Aix-la-Chapelle, son siège

royal. Metz est chambre du roi d'Austrasie; elle est la capitale des provinces groupées autour d'elle, et celles-ci s'étendent des montagnes du Jura et de l'Alsace à la mer de Frise dans un sens, du Rhin à l'Escaut dans l'autre. Ce vaste ensemble se dissout plus tard, et les pays qui en formaient comme le noyau, Bar, Alsace et Lorraine, constituent alors un État plus restreint dont Metz est encore la capitale.

La légende du duc Austrasius se trouve dans les recueils, mentionnés souvent jusqu'ici, de la chronique rimée et de la chronique de Philippe de Vigneulles, qui nous en donnent deux versions distinctes. Dans la chronique rimée elle est, de même que la plupart de celles qui s'y rencontrent, formellement indiquée comme venant, non pas directement de la tradition, mais de textes rédigés antérieurement :

En l'an de grâce quatre cent Et soixante trouvons lisans Que Austrasius grand prince Tenoit en Gaule grande province.

Austrasius, prince de Metz, Le plus grand duc qui fut jamais Tenoit en son obéissance Après Metz la conséquence.

Metz, résidence du duc Austrasius, et située au centre de ses domaines, est égalée par la légende à Aix-la-Chapelle, la ville impériale des Carolingiens; elle est qualifiée chambre du roi :

Et fut trouvée fort aysée

Pour chambre du roy cTAustrasée.

La ville royale d'Austrasie est le siège d'un simple duc; ce dernier titre se trouve, dans le document, confusément mêlé à celui du roi.

Dans les traditions messines conservées par nos légendes touchant la suprématie de la cité, les souvenirs de la royauté mérovingienne d'Austrasie étaient, on doit le remarquer, intimement liés et comme mêlés à ceux de l'ancien royaume de Lothaire et de son duché. L'énumération des provinces tenues par le duc Austrasius justifie cette observation. Elle représente en effet assez bien le royaume que l'archevêque Bruno divisa au milieu du Xe siècle, pour en former les deux duchés particuliers de Haute et de Basse- Lorraine, autrement dits de Mosellane et de Lothier. Ce sont : la Haute-Bourgogne, avec tout le pays de montagnes qui s'étend de là jusqu'à la mer de Frise, et la région comprise entre le Rhin, l'Escaut et l'Océan : Utrecht, Trêves, Mayence, Cologne et Glèves; la Gueldre, le Brabant, la Hollande, la Zélande; Liège et la Hasbaye, le pays de Heu et l'Ardenne, le Limbourg, le Luxembourg et les terres du comte Palatin le long du Rhin; l'Alsace, enfin, et les pays de Bar et de Lorraine. Voilà, suivant Philippe de Vigneulles, d'accord avec la chronique rimée, ce que le duc Austrasius avait sous sa domination ; et les peuples de ces diverses contrées regardaient Metz, dit la

légende, comme la capitale de l'État auquel ils appartenaient :

De toutes ces terres et pays Dont le roy estoit obeys Vindrent à Metz querre secours Car tfestoit leur souverain recours.

D'Estrasie et de tout le règne Metz estoit chambre souveraine Et y tenoit le roy sa court

Tels sont les termes dans lesquels la haute juridiction, prérogative de la royauté, est assignée à la cité de Metz, chambre souveraine, est-il dit, sur cet immense territoire. Et qu'on ne voie pas dans la manière dont est tracé l'ensemble de celui-ci un tableau imaginaire. C'est l'indication à peu près exacte de ce qui constituait le royaume de Lorraine, l'ancien domaine du roi Lothaire, disputé au Xe siècle par les souverains de la France et par ceux de l'Allemagne.

La tradition qui concernait la réunion de toutes ces contrées sous une seule domination ne devait pas, on le comprend, être exclusivement messine, malgré la notion toute spéciale de la suprématie assignée dans ce vaste ensemble à la cité. On rencontre, en effet, cette tradition dans ces diverses provinces. C'est ainsi que, recueillie et fixée dans les documents particuliers qui leur sont propres, elle finit par se retrouver dans

les œuvres de leurs annalistes spéciaux, dans les histoires et chroniques de Hugues de Toul, d'Alméricus, de Baudouin d'Avesne, d'où elle a passé dans les annales de Jacques de Guyse, puis dans les grandes compilations de Jean le Belge et de Bobert Gaguin. C'est à ce dernier que notre chroniqueur Philippe de Vigneulles déclare en avoir emprunté l'expression.

A ces notions Philippe de Vigneulles en joint une dernière touchant la dissolution du vieux royaume de Lorraine et la constitution du corps plus restreint des provinces mosellaniques, dont Metz est encore, suivant lui, la capitale. « Je vous ais desclairés, dit-il, l'estan- « due du royaulme d'Astrasie, lequelle depuis dimi- « nuoit, et ne comprenoit plus que le pays de Bair et « le pays d'Aulsay (Alsace) et de Lorraine duquelle « royaulme la cité de Mets estoit tousiour le chief. » Cette indication rappelle évidemment le régime particulier introduit au Xe siècle dans l'administration du royaume de Lorraine par l'archevêque Bruno, qui opéra en 959 la séparation des deux duchés de Lothier et de Mosellane; c'est de la formation de ce dernier qu'il est ici question. Cette séparation fut le signal de la dissolution pour le vieux royaume ; à en croire Philippe de Vigneulles, ce serait aussi bien à la période suivante qu'à la période antérieure que se rapporterait le rôle de capitale assigné à la cité. Il doit en être de même, selon toute probabilité, des nombreuses indications que fournit sur cette situation la légende du duc Hervis, à l'occasion des ducs de Lorraine, des

ducs de Metz, comme elle les appelle en maint endroit. Cette qualification serait l'expression légendaire de la supériorité conservée par la ville de Metz dans le royaume de Lorraine et dans son duché, avant comme après la dissolution de l'ensemble primitif. En parlant précédemment du double tableau que la geste des Lohérains fait de la légende de Hervis, nous avons signalé bien des particularités qui se rapportent à ce sujet; nous nous bornerons ici à le rappeler.

Dans l'examen que nous venons de faire de la légende du duc Austrasius, nous avons pris indistinctement aux deux versions de celle-ci les notions que nous voulions passer en revue. Ces deux versions appartiennent, comme nous l'avons dit, l'une à la chronique messine rimée, l'autre à celle de Philippe de Vigneulles. Elles n'offrent entre elles que des différences peu importantes; cependant elles s'écartent l'une de l'autre en un point qu'il faut signaler. Suivant la chronique rimée, qui nous donne la version la plus ancienne et la plus essentiellement messine, Austrasius est un duc ; dans la version de Philippe de Vigneulles, il est qualifié roi ; mais cette notion a une origine étrangère indiquée par le chroniqueur lui-même; il l'emprunte, comme il nous l'apprend, au grand recueil de Robert Gaguin.

Avant de quitter la légende d' Austrasius, nous présenterons encore quelques considérations sur diverses questions qui en ressortent ou qui s'y rattachent au moins d'une manière accessoire. Nous parlerons du

titre du duc donné par la première version de la légende à Austrasius ; nous examinerons ensuite certaines notions légendaires relatives au problème historique de la réunion du royaume de Lorraine à l'empire et quelques indications touchant les liens qui unissaient la cité de Metz à ce royaume.

Dans la légende que nous venons d'étudier, Austrasius, nous l'avons fait remarquer, n'est pas un roi, mais seulement un duc. Au moins en est-il ainsi dans celle des deux versions qui est la plus ancienne et qui accuse outre cela d'une manière plus marquée son origine messine. Cependant beaucoup de traits de cette légende se rapportent aux idées de royauté. Gomment se fait-il que celles-ci n'y prennent pas franchement la première place? Metz ayant conservé le souvenir de son rôle dans les royaumes d'Austrasie et de Lorraine, il est étrange que la légende unique spécialement destinée à en recevoir l'expression n'en mette pas plus formellement en relief le caractère et ne fasse pas d' Austrasius un roi au lieu d'en faire un duc. Voici quelques considérations qui peuvent aider à l'explication de cette singularité.

La condition de capitale de royaume anciennement dévolue à la cité avait incontestablement laissé de nombreuses traces dans l'ensemble des traditions messines. Notre cycle légendaire tout entier en est comme imprégné, et les indications en sont éparses de tous côtés dans ses récits. Les faits justifient, nous l'avons dit, la multiplicité et l'importance de ces notions,

Metz avait été longtemps ville royale; le rôle des ducs dans son sein n'aurait pas dû, ce semble, effacer, même en souvenir, ce caractère ; car ceux-ci n'étaient originairement pour elle que les officiers du souverain, et, à mesure que cette condition s'était modifiée, la cité avait vu aussi se détendre graduellement puis disparaître le lien qui en résultait entre elle et ces délégués du prince. En effet, le jour où les successeurs de Gérard d'Alsace étaient devenus simplement les possesseurs héréditaires d'un domaine propre, Metz avait cessé d'avoir rien de commun avec eux. Les ducs n'avaient donc qu'une situation secondaire dans la ville de Metz. Cependant les traditions qui les concernent semblent avoir gardé chez elle une importance dominante. D'où cela vient-il?

A regarder dans le passé, la mémoire des ducs qui administraient le royaume de Lorraine était la plus récente et probablement aussi la plus nette, tandis que, malgré tout leur éclat, dès longtemps évanoui, la royauté des Mérovingiens d'Austrasie et celle du roi Lothaire lui-même, reculées dans le passé, n'étaient rappelées que par une impression vraisemblablement plus faible. L'imagination populaire combinant ces effets de valeur inégale put être ainsi naturellement conduite à enfanter, pour les exprimer, le personnage d'Austrasius, simple duc, mais chef de race et fondateur d'État. Telle est, croyons-nous, l'origine qu'il est permis d'assigner à l'idée génératrice de la légende complexe du duc Austrasius, dans laquelle les souve-

nirs de la double royauté austrasienne et lorraine sont associés, avec tant de hardiesse, à ceux des ducs du royaume de Lothaire et même, pour quelques traits particuliers, à ceux des premiers ducs de Mosellane.

A côté de la courte légende du duc Austrasius, la chronique rimée renferme certains fragments qui, tout en formant le commencement de sa partie historique, semblent encore tout pénétrés de l'esprit légendaire. L'un d'eux peut être utilement rapproché de la légende consacrée au souvenir des royautés d'Austrasie et de Lorraine. 11 touche à un problème important qui appartient au même sujet, celui de la réunion du royaume de Lorraine à l'empire. On a beaucoup disputé sur la manière dont ce fait s'est accompli, sur l'époque et sur les conditions de sa réalisation. La grande querelle des limites entre le royaume de France et l'empire d'Allemagne a longtemps tenu en suspens la solution de la question. Cet événement est le dernier épisode de la lutte dans laquelle se sont trouvés en présence, au Xe siècle, les derniers Carolingiens de France et les princes Allemands successeurs des Carolingiens de Germanie, notamment le roi Lothaire, un des deux fils de Louis d'Outremer, et l'empereur Otto II, petit-fils du roi Henri l'Oiseleur. La Lorraine était l'objet de leurs prétentions communes. Envahie successivement par chacun d'eux, prise et reprise, elle finit par rester aux mains du prince allemand (980- 985); mais, suivant certains historiens, c'était en vertu d'un abandon formel consenti par le roi de

France, dans un traité signé en 980; suivant d'autres, c'était seulement à titre de bénéfice, dans des conditions qui n'impliquaient pas même l'hérédité et qui en tout cas réservaient au roi ses droits de souveraineté. Nous avons dit, dans l'exposé historique placé en tête de ces études, que les savants continuateurs de dom Bouquet, résumant les données de la question, se prononcent contre la dernière de ces deux interprétations, celle qui voit dans l'abandon de la Lorraine au prince allemand la simple concession d'un bénéfice accordé à celui-ci par le souverain français 1 . Les notions légendaires contenues dans la chronique rimée sont également, la chose est digne de remarque, formellement contraires à cette opinion. Le roi Lothaire fit, suivant elles, à son compétiteur l'abandon complet du domaine contesté :

Ce roy regnoit en Tan neuf cent Et cinquante cinq en bon sang2; Et, pour garder d'aduenir pire, Mit Metz par eschange à l'Empire.

et ailleurs on lit dans la même chronique :

Les princes qui Metz tenoient De l'Empereur la reprenoienl.

Page 1