Voir ci-dessus, Introduction, page 22, note i
2. Ces indications se rapportent bien au roi Lothaire II (954-986), fils de Louis d'Outremer, au prince qui consentit le traité de cession de 980; mais en lui attribuant, dans un quatrain voisin de celui que nous citons, l'origine du nom donné à la Lorraine, la chronique rimée le confond avec
Or, dans l'esprit de la légende, Metz, c'est le royaume de Lorraine lui-même, dont cette ville est la tête.
Les notions traditionnelles qui attachaient si étroitement la cité de Metz à l'ancien royaume de Lorraine durent être, on le comprend, un des arguments mis en avant pendant le moyen âge par les ducs héritiers de Gérard d'Alsace pour revendiquer cette ville opulente comme un des membres de leurs domaines. Aujourd'hui, grâce aux lumières de l'histoire, on sait mieux comment s'est constitué le duché moderne de Lorraine; on trouverait dans les faits une réponse péremptoire à une semblable prétention, et on ne serait plus embarrassé pour la repousser. Il n'en était pas de même autrefois. Cependant le sentiment de la mérité sur ce point subsistait, quoique d'une manière peu explicite, dans les esprits. Il est curieux de voir en quels termes énergiques et passionnés il se manifeste dans les documents qui nous le transmettent. Voici le témoignage que nous en donne la chronique rimée, écrite à F époque des luttes violentes qui divisèrent si longtemps la grande cité et les ducs ses voisins.
Metz, pour l'auteur de la chronique, était l'ancienne capitale du duc Austrasius, et les domaines de ce dernier, prenant un nouveau nom dérivé de celui de
le petit-fils de Louis le Pieux, avec Lothaire I (855-869), premier possesseur du royaume qui lui doit son nom, Lotharii regnum. Une semblable confusion, qui ne saurait surprendre dans un document légendaire, donne expressément ce dernier caractère à la notion recueillie par la chronique rimée.
leur maître, le roi Lothaire, étaient devenus la Lorraine. La Lorraine revendiquait donc Metz; mais, dit le chroniqueur,
Mais Metz de rien ne lui tient, Ains Lorraine à Metz appartient.
Plusieurs Lorrains y ont fait guerre, En la disant estre leur terre.
Mais oncque chesne sapin ne tremble Ne pierre Lorrain n'y mit ensemble.
Metz se dit vieille et antique.
Devant qu'en Lorraine y eût prince Ne nom de duc en la prouince Comte, baillifz, preuost, seigneur, Estoit Metz mil ans deuant.
Metz usoit jà de droict ciuil Auant qu'en Lorraine y eût ville.
Lorraine est jeune et Metz ancienne.
Par quel droict deburoit estre sienne ?
Non, l'antique cité ne devait pas appartenir à la jeune Lorraine. Absolument indépendante du moderne duché, elle n'avait jamais été unie à lui et ne pouvait être réclamée comme sienne. Mais le duché non plus n'appartenait pas à la cité, et les vieux Messins allaient trop loin si, dans leur affirmation, ils mettaient autre chose que l'intention d'opposer à une prétention injuste une prétention contraire, non moins dénuée de fondement.
Nous rappellerons ce que nous avons dit dans notre introduction relativement à cette question 1 . La vérité est que Metz, d'une part, et le duché moderne de Lorraine, de l'autre, sont deux parties distinctes d'un même tout, deux rameaux détachés d'un même tronc, deux portions également démembrées du royaume de Lorraine créé par les Carolingiens et passé à l'empire d'Allemagne. Ce qui a pu faire naître des ambitions illégitimes, ce qui paraissait les autoriser, ce qui pourrait produire encore sur quelques esprits une certaine illusion, c'est que, de ces deux membres de l'ancien royaume, l'un a retenu la dénomination propre à celui-ci, accompagnée d'un titre qui rappelle une de ses vieilles institutions, le duché du royaume de Lothaire. Mais le duché moderne ne ressemble à cet ancien duché que de nom seulement.
En réalité, après le démembrement, les diverses parties étaient indépendantes les unes des autres, et il n'y avait pas plus de raison de souder ultérieurement la ville de Metz au moderne héritage des successeurs de Gérard d'Alsace, qu'au duché de Luxembourg, ou bien à tout autre lambeau détaché comme elle de l'ancien royaume de Lorraine. Quant aux ducs délégués par le souverain dans celui-ci, leur charge était un simple office; leur duché, dans ces conditions, ne présente aucune analogie avec le duché moderne, qui, à partir du XIIe siècle à peu près, s'est
i. Voir ci-dessus, Introduction, page 28.
constitué en domaine héréditaire, pour devenir à son tour un petit État. Les deux duchés sont choses entièrement distinctes; la ville de Metz tenait au premier comme au royaume lui-même; elle a toujours été étrangère au second. De ces considérations ressort la véritable signification d'une vieille forme de langage admise partout en France, mais généralement peu comprise. On a dit dès longtemps et on dit encore Metz en Lorraine. Dans cette locution, c'est le royaume de Lorraine qu'il faut entendre, et non pas, comme on le croit communément, le duché de Lorraine, tel qu'on le connaît depuis le xne siècle à peu près, et tel qu'il a existé presque jusqu'à notre temps. Pour le vieux royaume, Metz est une ancienne capitale ; pour le moderne duché, c'est une ville étrangère, bien plus, si l'on s'en rapporte à l'histoire, c'est une ennemie1.
Nous touchons à la limite extrême de notre cycle légendaire. Les indications relatives aux origines du patriciat et de l'indépendance de la cité impériale terminent, ainsi que nous l'avons annoncé en commençant, la série chronologique des notions qu'il contient.
1. Le vieux dicton Metz en Lorraine représente les souvenirs d'ancienne prééminence de la ville de Metz dans le royaume de Lothaire, souvenirs vivants dans nos légendes et qui ne se sont jamais effacés tout à fait dans les esprits, quoiqu'ils aient subi, avec le temps, de profondes altérations. On en trouve l'expression dans le passage de la chronique de Vigneulles que nous avons cité précédemment; elle se rencontre notamment encore sous la plume de Symphorien Champier, médecin du duc Antoine, et l'un des premiers historiens de la Lorraine. Celui-ci la formule dans des termes qui représentent bien plus une croyance populaire qu'une notion historique d'une rigoureuse précision, car les
Les points d'histoire auxquels ces notions se rapportent, éclairés maintenant par les lumières que la critique appelle graduellement sur eux, étaient obscurcis jadis non seulement par les ombres qui couvrent naturellement le passé, mais encore par des mensonges inventés pour servir certains intérêts ou certaines passions. Dans le demi-jour où les faits se trouvaient ainsi placés, ils offraient facilement prise à la fiction. Leur expression n'a pourtant produit dans notre cycle légendaire aucune composition spécialement consacrée à les rendre.
L'explication de cette particularité ressort des observations que nous avons faites, au commencement de ce chapitre, à propos de la légende du duc Austrasius. En disant pourquoi les notions qui se rapportent à la royauté et à l'état ducal se sont disséminées dans plusieurs documents au lieu de se grouper dans celui qui semblait expressément destiné à les recevoir, nous avons suffisamment indiqué les raisons qui, en s'accentuant encore un peu plus, ont empêché absolument la formation, même incomplète, d'une légende particu-
tradilions diverses des deux royaumes d'Austrasie et de Lorraine y sont confondues comme elles le sont, nous l'avons fait remarquer, dans les récits légendaires. « Metz, dit Champier, est une cité en Lorraine, le chief « de la province d'Austrasie, qui autrefois a esté le chief d'un royaulme; » et plus loin, après avoir parlé de la formation du royaume carolingien de Lorraine, il ajoute : « Par ainsi Metz estoit le chief du royaulme d'Austrasie « que maintenant on dit Lorraine, du dit Lothaire qui en fut le roy, laquelle « après par Otho le tiers fut eslevée en duché, dont Metz fut tousiours le « chief, jusques au noble Godefroy, roy de Hiérusalem. » On voit combien ces souvenirs étaient répandus au moyen âge.
Hère comprenant l'ensemble des notions qui nous occupent maintenant. Bien que tombés dans le domaine de la fiction, les faits qu'elles intéressent n'ont donc pas de légende propre; c'est dans les divers documents de notre littérature légendaire, dans la légende du duc Hervis, dans le roman de saint Livier, dans la légende du chevalier Métius et jusque dans celle des fondateurs de la cité, qu'il faut chercher ce qui les concerne. La légende du duc Hervis mentionne fréquemment la bourgeoisie de Metz et cette Commune qui est en quelque sorte le noyau de ses institutions libres. Ce qu'elle en dit appartient à la période antérieure au xme siècle. Dans les autres documents sont groupées les notions relatives à l'organisation et au régime des Paraiges constitués au xme siècle seulement, lesquels forment le cadre politique de l'aristocratie toute-puissante de la cité et le trait caractéristique des institutions de la ville libre impériale.
Rappelons en deux mots les indications que nous avons recueillies sur ces divers objets. En parcourant les documents que nous venons d'énumérer, nous avons signalé au passage certains traits de la vie sociale et des mœurs publiques dans la vieille cité de Metz; nous avons montré sa Commune réunie au son de la bancloche, ou bien ailleurs tenant conseil sous la direction de l'évêque, et même admise parfois à délibérer avec les barons du pays et les chevaliers ; nous avons reconnu l'octroi des subsides libéralement accordés au prince en ses nécessités, le mouvement
des classes diverses de citoyens, notamment dans les moments de crise, comme aux approches d'un siège par exemple ; nous avons vu en action cette ancienne bourgeoisie trafiquante, enrichie par la banque et le commerce, puissante par ses richesses, et marchant presque l'égale des princes et des seigneurs qui recherchent son alliance. Nous avons enfin trouvé l'indication des Lignages et des Paraiges dans lesquels se distribue notre aristocratie dès le début de sa vie politique, puis quelques traces de la constitution première des magistratures et de la justice dans la cité, avec un souvenir de l'acquisition faite par elle de sa vouerie au xiv6 siècle.
Sur ces sujets importants, nos légendes, comme nous venons de le dire, ne nous offrent que des indications éparses; mais, il faut le reconnaître, la vérité, en ce qui les concerne, est jusqu'à un certain point mieux rendue par l'indétermination même, par la brièveté et par l'éparpillement des notions légendaires qui leur correspondent, qu'elle ne le serait par un tableau tracé avec précision et remplissant un cadre étendu. Dans la réalité tout s'enchaîne et se commande. Aussi rien n'est plus difficile que de saisir et d'exprimer les rapports qui lient les faits; de l'un à l'autre, ce ne sont que nuances, transitions insensibles et relations complexes : toutes choses que peuvent à peine rendre les récits purement historiques avec la souplesse qui leur est propre, et que faussent nécessairement dans leur parti pris absolu les grandes compositions légendaires.
Aussi peut-on dire que la vérité se trouve plus ménagée dans la légende par des indications partielles et isolées, par des peintures mêmes un peu vagues, qu'elle ne le serait par des conceptions plus larges et par des tableaux d'ensemble dont les traits seraient plus nettement arrêtés.
Cette observation nous fournit l'occasion d'une dernière remarque sur la constitution des récits légendaires. Des liens étroits, avons-nous dit, unissent dans la réalité les choses entre elles; ils existent partout, quoiqu'ils puissent quelquefois ne pas se manifester clairement dans la suite continue des effets et des causes. Pour le passé comme pour le présent, pour ce qui est loin comme pour ce qui est près de nous, la chaîne des faits n'est jamais interrompue. Mais, tandis que le sentiment de leur liaison, s' affaiblissant dans l'éloignement, s'efface complètement pour les époques reculées où n'apparaissent plus à nos yeux que des situations brusquement tranchées comme celles qui conviennent à la légende, il persiste au contraire pour ce qui appartient aux temps plus rapprochés et s'y oppose à la libre constitution de celle-ci. Voilà pourquoi elle s'applique de préférence à ce qui est ancien ; voilà pourquoi, dans notre cycle légendaire, nous trouvons d'abord des tableaux complets aux contours décidés pour la fondation de Metz et ses premiers développements, pour sa soumission et sa transformation par les Romains, pour l'établissement de son Église et pour les invasions des Barbares; puis des esquisses
imparfaites pour les souvenirs plus récents de la double royauté austrasienne et lorraine dans la cité, pour ce qui rappelle ses rois, ses ducs, ses évêques politiques ; et enfin de simples indications éparses dans divers documents pour ce qui regarde sa naissante indépendance, sa bourgeoisie et la constitution de ses Paraiges. Cela tient bien moins à la nature des choses qu'à leur apparence. Leur aspect est trompeur dans l'éloignement; il se fixe et devient plus vrai à mesure qu'elles se rapprochent de nous. Ainsi s'explique la formation de nos légendes et la constitution du cycle où elles sont distribuées, dans une période qui s'étend depuis les origines jusque vers le commencement du xme siècle à peu près.
A partir de ce dernier point il n'y a plus pour nous que de l'histoire; les faits se succèdent au grand jour; au moins ne sont-ils plus entièrement perdus dans l'obscurité qui jusque-là résulte de la rareté des documents. Ceux-ci se multiplient sous les formes variées de la chronique et des actes authentiques. Les événements sont mieux présentés, les institutions sont mieux décrites. Le rôle de la légende est fini, ou plutôt il est confiné dans le récit des faits particuliers, où celle-ci a toujours régné largement et où nous avons négligé de la considérer pour ne nous attacher qu'aux grands tableaux qui touchent les sujets d'un intérêt général. A peu près réduite, depuis le xme siècle, au domaine plus humble que nous venons d'indiquer, la légende y perd encore graduellement du terrain;
mais elle ne saurait disparaître complètement, car elle doit durer tant que dureront parmi les hommes l'ignorance des uns, la mauvaise foi des autres. Au milieu de notre société moderne éclairée par le double flambeau de la science et de la publicité, il y a encore de ces points obscurs, dernier refuge de la crédulité et du mensonge. Il y en a, on ne saurait le nier, il y en aura probablement toujours.