‹ Études sur l'histoire de Metz; les légendesChapitre 7 sur 43 · Dans la collection indiquée ci-dessus, page 81, note · texte numérisé non relu

Dans la collection indiquée ci-dessus, page 81, note

2. La chronique latine des évêques de Metz (Gesta Ep. Met.) commence par ces mots : « Mettis est civitas antiqua in Galliarum provinciâ primée « Belgicœ sita... etc. » Avec les sept additions jointes successivement à son texte primitif, elle comprend huit parties rédigées l'une après l'autre

manuscrits des xive, xve, xvr9, xvne et xvnT siècles qui, généralement, n'en donnent que des fragments1. Les cinq premières parties ont été l'objet de diverses publications2; les trois dernières sont inédites. Cet ouvrage diffère essentiellement de celui du vme siècle qui est attribué à Paul Diacre et qui est consacré, comme nous l'avons dit, à saint Clément et à ses successeurs jusqu'à Angelram (m. 818).

De même que le petit cartulaire de Saint- Arnould,

vers l'époque où chacune d'elles s'arrête : I de saint Clément à Etienne de Bar (m. 1162) ; Il d'Etienne de Bar à Bertram (m. 1212) ; III de Conrad à Jacques de Lorraine (m. 1260); IV de Philippe de Floranges à Bouchard d'Avesne (m. 1296); V de Gérard de Relanges à Henri Dauphin (dém. 1324); VI de Louis de Poitiers à Thierry Bayer (m. 1384); VII de Pierre de Luxembourg à George de Bade (m. 1484); VIII de Henri de Lorraine à Nicolas de Lorraine (dém. 1548).

1. Nous pouvons citer sept manuscrits de la chronique latine des évêques de Metz (G esta Ep. Met.), qui se trouvent à Paris, à la Bibliothèque impériale, et à Metz, à la bibliothèque de la ville : 1° à Paris (lat. 5357), ms. du xive siècle, contenant les parties I et II; 2° à Paris (S.-Germ. 1396), ms. du xive siècle, contenant les parties I, II et III; 3° à Metz (fonds hist. 151), ms. du xvie siècle, contenant les parties I, II, III, IV et V; 4° à Metz (fonds hist. 46), ms. du xive siècle, contenant les parties I, II, III, IV, V et VI ; 5° à Paris (Baluz. arm. II, paq. 5, n° 2), ms. du xvne siècle, contenant les parties I, II, III, IV, V et VI ; 6° à Metz (fonds hist. 47), ms. du xvme siècle, contenant les parties I, II, III, IV, V et VI; 7° à Paris (lat. 5532), ms. du xive siècle, contenant les parties I, II, III, IV, plus, dans une addition du xve siècle, les parties V, VI, VII, et dans une addition du xvie siècle la partie VIII.

2. Les éditions successives de la chronique latine des évêques de Metz (Gesta Ep. Met.) ont été publiées par : 1° d'Achery (Spicil., in-fol., 1723, t. Il) qui a donné les parties I, II et III; 2° Dom Calmet (Hist. de Lorr., in-fol., 1728 et 1745, t. I, preuves) qui a donné le dernier tiers de la partie I et les parties II et III; 3° les Bénédictins (Hist. de Metz, in-4°, t. III, preuves, 1775) qui ont donné les parties IV et V; 4° G. Waitz qui, dans la grande collection de Pertz (Monum. germ. hist. script., t. X, in-fol., 1852), a donné les parties I, II, III et IV, accompagnées dune très bonne préface.

la chronique latine des évêques de Metz donne la légende de saint Patient ainsi que celle de saint Autor et saint Livier; et, comme lui aussi, elle laisse dans l'ombre celle de saint Clément. C'est un fait digne d'attention dans deux documents de ce genre, appartenant aux XIe et XIIe siècles, que cette omission de la légende de saint Clément ; car celle-ci ne pouvait être ignorée à l'époque où ils ont été rédigés, puisqu'elle est consignée dans le texte du vme siècle qui porte le nom de Paul Diacre. D'un autre côté, l'ouvrage de Paul Diacre qui donne la légende de saint Clément passe au contraire sous silence, comme nous l'avons fait remarquer, la légende de saint Patient, et il se borne à mentionner le nom de celui-ci. Nous reviendrons sur cette singularité. Nous avons à prendre dans la chronique latine des évêques de Metz quelques notions qui se rapportent à la légende de saint Clément et un texte très abrégé de celle de saint Patient (1 re version).

La chronique française des évêques de Metz a, comme nous venons de le dire, pour point de départ, une traduction de la chronique latine. Cette traduction appartient au XVe siècle. Les interpolations qu'on y a introduites alors et les additions qu'elle a reçues ensuite en font un ouvrage spécial ; il importe de le distinguer du précédent, d'où il est cependant sorti. La chronique française comprend trois parties : la première est une reproduction en français des parties I à VI de la chronique latine, avec des interpolations et quelques additions ; la seconde renferme l'histoire

des évêques Pierre de Luxembourg, Raoul de Goucy et Conrad Bayer (m. 1459); la troisième est consacrée tout entière à l'épiscopat de Georges de Bade (m. 1484) ^ Cette chronique est contenue dans de nombreux manuscrits2; elle est inédite. Nous avons à lui emprunter une version (la 7e) de la légende de saint Autor et saint Livier.

1. La chronique française des évêques de Metz commence par ces mots : « Metz est une cité ancienne en la province de Galles, assise en la « première partie... (etc.)... » Elle contient trois parties : I de saint Clément à Thierry Bayer (m. 1384) avec trois courts paragraphes relatifs aux évêques Pierre de Luxembourg, Raoul de Coucy et Conrad Bayer; II de Pierre de Luxembourg à Conrad Bayer (m. 1459); III Georges de Bade (m. 1484).

2. Nous connaissons dix manuscrits contenant cet ouvrage dans les bibliothèques : de Paris (Bibl. imp.), de Londres (Mus. brit.), de Metz (bibl. de la ville et bibl. de M. A. Prost), et d'Épinal (bibl. de la ville).

— Quatre de ces manuscrits contiennent la partie I seulement, savoir : 1° à Londres (harleian. 4465), ms. du commencement du xvne siècle avec un supplément donnant la liste des évêques jusqu'à Henri de Bourbon (1612); 2° à Metz (bibl. de la ville, fonds hist. 105, 26°), ms. de la fin du xve siècle; 3° à Metz (bibl. de la ville, fonds hist. 48, 1°), ms. de la fin du xve siècle; 4° à Metz (bibl. de la ville, fonds hist. 48, 2°), ms. du xvme siècle. — Trois manuscrits contiennent les parties I et II, savoir : 1° à Metz (bibl. de la ville, fonds hist. 151), ms. du xvine siècle; 2° à Metz (bibl. de M. A. Prost, olim Emmery), ms. du xve siècle, in-fol.; 3° à Metz (bibl. de M. A. Prost, olim Emmery), ms. du xve siècle, in-4°.

— Trois manuscrits contiennent les parties I, II et III : 1° à Paris (Bibl. imp. Colb. 4792), ms. de la fin du xve siècle; 2" à Épinal (bibl. de la ville, arm. II, n° 24, 15°), ms. du xvne siècle (texte modifié par diverses altérations); 3° à Metz (bibl. de la ville, fonds hist. 118), ms. de la fin du xvia siècle. — On peut, à la suite de ces dix manuscrits, en mentionner encore deux autres qui sont à la bibliothèque de la ville d'Épinal : l'un du xvin9 siècle (arm. II, n° 156), contenant une traduction des parties I et II de la chronique latine jusqu'à Bertram exclusivement ; l'autre du xviie siècle (?) (arm. II, n° 24, 3°), contenant une traduction des parties IV à VIII de la chronique latine, avec une addition jusqu'à Louis de Guise (m. 1578).

Geste des Lohérains. — La geste des Lohérains renferme entre autres choses les deux plus anciennes versions de la légende du duc Hervis, et un certain nombre de notions sur la ville de Metz et sur sa condition dans le royaume de Lorraine et dans son duché. C'est un ouvrage d'une grande étendue. L'étude qu'on a faite de l'œuvre totale a permis d'en discerner les différentes parties, souvent confondues dans les manuscrits, et d'en établir la distinction, non seulement quant au sujet qu'elles concernent, mais encore, jusqu'à un certain point, quant au mode et à l'époque probable de leur composition. On a fixé ainsi avec assez d'exactitude la division méthodique de la geste des Lohérains en quatre branches ou chansons, désignées chacune par le nom de son héros principal : la branche de Hervis, la branche de Garin, la branche de Girbert et celle d'Anséis. Ces quatre branches, ces quatre chansons ou poèmes sont d'inégale étendue; elles sont même, chacune de leur côté, plus ou moins longues suivant les manuscrits où on les prend . De la comparaison de ceux-ci, il résulte que la branche de Hervis renferme environ 15,000 vers, la branche de Garin 1 9,000, celle de Girbert 1 3,000 et celle d'Anséis 25,000àpeu près, formant un ensemble de 72!, 000 vers pour le poème complet.

Cette vaste composition n'appartient pas tout entière à un seul écrivain ni même à un seul temps. La plus grande partie en est due à des auteurs inconnus, et on disserte encore sur l'époque précise qu'il convient

d'assigner à la rédaction de chacune de ses branches, entre le XIe et le xiii0 siècle. De nombreux manuscrits en conservent diverses portions avec des variantes parfois considérables pour le fond aussi bien que pour la forme1; très peu renferment l'œuvre dans son ensemble.

La geste des Lohérains est presque entièrement inédite; les deux dernières branches, en effet, sont complètement dans ce cas ; il en est à peu près de même de la première, car, des 15,000 vers qu'elle contient, un peu plus de 1 ,800 ont seuls été imprimés par Dom Galmet dans les preuves de son histoire de Lorraine2. Quant à la seconde branche, celle de Garin, c'est elle qui a été l'objet de presque tous les travaux des éditeurs. Sur ses 19,000 vers, M. Paulin Paris en a publié à peu près 10,000, et M. Edelstan du Méril 5,000 environ. Ces deux savants critiques ont fait sur la geste des Lohérains d'excellents travaux3, auxquels il faut recourir pour avoir une idée complète de ce curieux monument littéraire et historique.

1. La Bibliothèque impériale, à Paris, possède dix manuscrits plus ou moins complets de la geste des Lohérains (fonds fr. 1442, 1443, 1461, 1582, 1622, 2179, 4988. S.-Germ. 1244, 2041. La Vall. 60); la bibliothèque de l'Arsenal en a deux (bell.-lett. in-fol. 181, in-4° 180). Il s'en trouve en outre quelques-uns dans plusieurs grandes bibliothèques de l'Europe, à Bruxelles, à Berne, à Turin.

2. Dom Calmet, Hist. de Lorr., 2e éd., 1745, t. I, preuves, col. 251.

3. Nous citerons de M. Paulin Paris : Li Roman de Garin le Lohérain, 1833 ; Notice sur les Lohérains, dans le tome XXII de Y Histoire littéraire de la France, 1852; Garin le Lohérain, chanson de geste mise en nouveau langage, 1862; Étude sur les chansons de geste et sur Garin le Lohérain, dans le Correspondant, 1863. — M. Edelstan du Méril a donné la Mort de Garin le Lohérain, 1846.

Nous trouvons, comme nous l'avons dit, dans les Lohérains, les deux premières versions de la légende du duc Hervis. La première est au commencement de la seconde branche de la geste, la branche de Garin, dont elle forme en quelque sorte le prologue, et la seconde constitue la première branche elle-même de la grande épopée, la branche de Hervis, rédigée après les autres, vraisemblablement à la fin du XIIe siècle ou au commencement du xme seulement. Dans ces conditions, la première version est une pièce d'environ 1,^00 vers, et la deuxième un poème tout entier de 15,000 vers à peu près.

Histoire de Hugues de Toul. — Les histoires de Hugues de Toul sont, comme l'œuvre précédente, une des sources à consulter pour la légende du duc Hervis. On ne sait d'une manière certaine ni dans quel temps ni dans quel pays a vécu l'auteur ; et pour ce qui est de son ouvrage, aujourd'hui perdu, on ignore quel en était le titre exact et même dans quelle langue il était écrit. On peut cependant, sur ces différents points, hasarder quelques conjectures, pour les joindre aux notions heureusement plus précises qu'on possède sur la teneur elle-même du livre. Celui-ci est connu par les emprunts que lui fait, en le citant, un écrivain du XIVe siècle, Jacques de Guy se, en ses annales de Hainaut. Outre Jacques de Guyse, d'autres historiens, Symphorien Ghampier (xvie s.), Wassebourg (xvne s.), Bergier (xvne s.), et Dom Calmet (xvnie s.), parlent aussi de Hugues de Toul ; mais ces écrivains, sauf le

premier peut-être, ne paraissent pas avoir connu ses écrits et semblent s'être bornés à emprunter à Jacques de Guyse ce qu'ils rapportent de lui. C'est aux indications fournies par celui-ci que nous nous arrêterons aussi.

Jacques de Guyse, religieux franciscain de Valenciennes, vivait dans la seconde moitié du xive siècle. Ses annales de Hainaut1, qui vont jusqu'au milieu du xiiie, ne sont autre chose qu'une vaste compilation dans laquelle il a eu l'heureuse attention d'indiquer ses sources. Il proteste en même temps de sa fidélité à transcrire les passages extraits des auteurs qui avaient écrit en latin, et de son exactitude à traduire les fragments d'ouvrages qui n'étaient pas originairement rédigés dans cette langue adoptée par lui. Jacques de Guyse désigne indifféremment l'œuvre de Hugues de Toul par les mots : Historiée, Gesta, ou Genealogise ; il dit encore qu'elle concernait les Lorrains et les Belges, qu'elle était divisée en plusieurs livres et chapitres, et enfin qu'elle était écrite en prose et en langue vulgaire. Il semble même indiquer dans un passage de son ouvrage que cette langue

f. Les Annales de Hainaut de Jacques de Guyse {Annales historix illustrium principum Hannoniœ) ont été publiées de nos jours dans leur texte original, accompagné d'une traduction et de notes étendues, par M. le marquis de Fortia d'Urban (Paris, 1826-1838, 15 vol. in-8°). J. Lessabée en avait fait au milieu du xve siècle une première traduction française qui est restée inédite. La Bibliothèque impériale, à Paris, possède des manuscrits de l'œuvre de Jacques de Guyse (lat. 5995 et 12828) et de son traducteur, J. Lessabée (Sorb. 418).

vulgaire n'était pas le français, mais probablement quelque dialecte provincial1. Cette circonstance d'une rédaction en prose vulgaire fournit, en tout cas, un indice d'une certaine valeur, sinon une preuve décisive, que l'ouvrage de Hugues de Toul n'était pas antérieur au xme siècle. Jacques de Guyse en donne le commencement et la fin avec un grand nombre de fragments assez étendus à l'aide desquels on peut reconstituer, jusqu'à un certain point, son ensemble et retrouver sa physionomie.

M. le marquis de Fortia a tenté ce travail de restitution dans une publication spécialement consacrée à cet objet2. Son œuvre laisse un peu à désirer sous le

1 . Le passage de Jacques de Guyse d'où ressort cette indication est très intéressant. C'est une sorte de classification qu'il fait de quelques-unes de ses sources, au chapitre treizième de son prologue : « Aliqui tractant « dictam historiam ( Belgorum ) metricè satis subtiliter ut Nicolaus « Rucleri; alii rhythmicè sed vulgariter ut Clarembaldus... Alii dictam « historiam tractaverunt prosaicè et hoc dupliciter : nam alius in gallico « prosam texit seriosè, ut Lucius Tungrensis qui solus videtur fuisse « translater à latinis in grossum gallicum; alius autem in vulgari eam- « dem composuit curiosè, ut Hugo Tullensis qui, Lotharingorum genea- « logiam profundiùs investigans, historiam Belgorum solemniter pertrac- « ta vit... » L'opposition des mots : « in gallico » à ceux « in vulgari » ne permet guère de douter que l'ouvrage de Hugues de Toul, auquel s'appliquent ces derniers, ne fût écrit autrement qu'en français. Le traducteur français du xve siècle a rendu dans ce passage les deux termes opposés « in gallico » et « in vulgari » par : « en franchois » et « en language de son pays, » expressions qui sont d'accord avec l'interprétation que nous proposons, en disant que Hugues de Toul avait pu écrire dans quelque dialecte provincial. Quant au traducteur moderne (édition du marquis de Fortia), il emploie dans le passage en question les termes : « en prose française » et « en langue vulgaire, » qui laissent subsister l'ambiguïté du texte original.

2. Histoire des Lorrains, par Hugues de Toul, extraite des Annales de

rapport de la méthode, car on est obligé d'y chercher çà et là des indications qui auraient pu être utilement réunies dans un même lieu, touchant l'ouvrage et son auteur. Le critique moderne prouve, au reste, péremptoirement que Hugues de Toul ne doit pas être confondu, comme il l'a été par Dom Galmet, avec Hugues Metellus, écrivain qui vivait à Toul au XIIe siècle ; mais il ne justifie pas aussi bien quelques-unes de ses autres assertions, savoir : que Hugues serait né dans la ville dont il porte le nom ; qu'il aurait appartenu à l'ordre ecclésiastique; qu'il aurait vécu au XIVe siècle, et enfin qu'il aurait écrit son ouvrage en latin. Cette dernière indication notamment ne semble pas devoir être admise, d'après le passage que nous venons de citer et qui paraît avoir échappé à M. le marquis de Fortia, car il n'en fait aucune mention.

Les histoires de Hugues de Toul commençaient avec Romulus et la fondation de Rome, et allaient jusqu'au temps de Charlemagne. Leur auteur avait consulté, y était-il dit, beaucoup d'anciens ouvrages, entre autres les annales des Pannoniens et des Huns, et il s'étendait sur les origines d'un grand nombre de villes et de pays. Après avoir longuement exposé l'histoire de ce qu'il nomme le vieux royaume des Belges, puis rapporté les guerres de ceux-ci avec les Gaulois et les Saxons, avec les Huns et les Romains, il racontait l'asservissement de la contrée par ces derniers. Il arrivait ensuite à la fondation du royaume des Francs

Hainaut, par Jacques de Guyse, rédigée et commentée par M. le marquis de Fortia. Paris, 1838.

et à celle des comtés de Hainaut et de Cambrai, dont les possesseurs, le comte Waltéric et le comte Hugo, auraient épousé, suivant lui, deux filles de Hervis, duc de Metz. Il était ainsi amené à parler de ce dernier et de ses fils Garin et Bégon.

L'œuvre de Hugues de Toul1 était un recueil de

1. Nous voulons donner un aperçu plus complet de l'ouvrage perdu de Hugues de Toul d'après les fragments que nous en trouvons dans celui de Jacques de Guyse. Nous essaierons ainsi d'en faire mieux connaître la marche et d'en mieux fixer aussi le caractère.

Après le meurtre de Remus, y était-il dit en commençant, ses partisans obligés de fuir étaient venus dans le pays des Belges et y avaient fondé la ville de Reims (Remis), à laquelle ils avaient donné le nom de leur ancien chef. Le royaume des Belges était alors déjà vieux de plusieurs siècles et gouverné par la reine Ursa dont le nom, ajoutait l'historien, était Beere en langage vulgaire de ce temps (in vulgari illius temporis) ; de là les dénominations de Bery et de Beeru appliquées à deux villes que la reine avait fondées ; le nom de Materna fut ensuite donné à la rivière de la Marne, dans les eaux de laquelle cette mère de rois perdit la vie. Les fils d'Ursa, Sisillus et Frescembaldus, se succèdent à la tête du royaume.

Une guerre entreprise par les Belges, d'accord avec les Rémois, pour venger la mort de Remus, amène dans le nord des Gaules les Romains et leur roi Tullus Hostilius. Ce prince y fonde deux villes auxquelles il donne ses noms : la ville de Toul (Tullum), dans la vallée de la Moselle, et dans celle de l'Escaut, la ville d'Hostilio nommée par la suite Nervia, puis Tornacus, Tournay. Servius Tullius, un peu plus tard, envahit le pays des Belges, à la tête d'une armée de Huns qu'il a commencé par soumettre, et il établit ceux-ci dans une province qui de leur nom prend celui de Huinia, Hainaut; de là viennent, disait-on, les longues haines qui ont divisé les Belges et les Hainuyers. Quant au Brabant (Burbantia), son nom vient de celui du fils de Tarquin le Superbe, Tarquinus Burbantius. Chassé de Rome, il s'était réfugié en Belgique, où il avait fondé la ville de Torquin (Turcoin) dont le nom est aussi modelé sur le sien. Les Belges ont ultérieurement à combattre les Romains unis aux Gaulois, aux Saxons et aux Huns; leur pays est ensuite dévasté par Arioviste, puis conquis par César, qui détruit la grande ville de Belgis et attribue la primauté à celle de Reims. Plus tard l'empereur Octavien répare ces désastres, il relève l'antique Belgis et lui donne le nom d'Octovia, qui

légendes, où les antiquités des villes et des peuples étaient expliquées par un système d'étymologies fon-

rappelle le sien propre, et en même temps les huit grandes voies aboutissant à cette ville.

Les Romains régnent sur toute la contrée. Les otages des villes de Toul, d'Ivoix, de Metz, réunis à Trêves, ont été mis à mort; les Gaulois se soulèvent; les dominateurs sont chassés des provinces du Rhin; mais une grande victoire, gagnée par Tibère et Drusus près de Binga, rétablit leurs affaires. Sous Néron, Nerva, Marc-Aurèle et Commode, de nouveaux soulèvements éclatent. Le dernier est secondé par les Germains. Sorric, duc des Westphaliens, vient donner la main à Werric, duc de Trêves. La Gaule est affranchie par eux, et pendant douze années elle est libre de tout tribut, jusqu'aux victoires de Sévère, qui la réduit de nouveau et qui consolide sa domination par l'usage modéré du pouvoir. Les Gaulois restent dès lors soumis aux empereurs de Rome.

Bientôt les Francs paraissent dans la forêt charbonnière et entrent en lutte avec les communautés gauloises. Viennent ensuite les grandes invasions de Chrocus et d'Attila qui sèment partout la ruine; et après elles, les victoires des Francs et de leur roi Clodius. Les fils de celui-ci, dépouillés par Mérovée, fondent la lignée des princes Austrasiens, tandis que les descendants de l'usurpateur sont les rois qu'on nomme à cause de lui Mérovingiens. Waubert, petit-fils du roi Clodius, épouse la fille de l'empereur Zénon et il en a deux fils, tous deux sénateurs romains, dont l'un, Ansbert, devait compter parmi ses descendants Pépin et Charlemagne.

Dagobert, qui descendait de Mérovée, est un tyran qui désole les provinces de l'Austrasie; le duc Brunulphus, une de ses victimes, laisse quatre fils. L'un d'eux, Albéric, est rétabli plus tard dans le comté de Hainaut et réunit à celui-ci le duché d'Alsace, dont sa femme était l'héritière. Ce prince puissant avait deux fils : Waltéric, comte de Hainaut, et Hugo, comte de Cambrai; et ceux-ci épousent les filles de Hervis, qui tenait le duché de Metz, au droit de sa mère Aëlis, fille du duc Pierre. Le duc Hervis avait aussi deux fils, Garin de Lohérain et Begon, qui eurent de si longues guerres avec Fromond, prince de Bordeaux et d'Artois et comte de Boulogne. Leur beau-frère Waltéric, comte de Hainaut, meurt en combattant les Saxons et il ne laisse après lui que trois filles qui sont mariées plus tard par Charlemagne aux premiers personnages du royaume.

Il était dit ensuite que de la double descendance du grand empereur et du comte Waltéric sortaient les nobles races des rois et des ducs d'Austrasie qu'on a dits plus tard de Lorraine. Ainsi finissaient les histoires de Hugues de Toul.

dées sur la ressemblance des noms : procédé habituel de la naïve érudition du moyen âge. Ces combinaisons imaginaires servaient de broderie à un tissu dont la trame était fournie par les annales romaines, associées à des traditions variées dont il est difficile aujourd'hui d'apprécier exactement la valeur. Telles sont celles qui concernent le duc Hervis et ses enfants. Ces traditions avaient, dans l'œuvre de Hugues de Toul, un certain développement. Jacques de Guyse, qui les a transcrites dans son ouvrage, nous permet de constater leur accord à peu près complet avec la légende consignée dans la geste des Lohérains. Il y a tout lieu de croire que les histoires de Hugues de Toul avaient été composées postérieurement à la geste, et on pourrait en conclure que c'est à cette source que leur auteur avait emprunté la légende de Hervis. Cependant on trouve sur ce sujet, dans la rédaction de Hugues de Toul , quelques particularités qui sont étrangères au poème et qui prouvent que l'annaliste a dû consulter aussi d'autres documents. Son récit constitue donc, pour la légende de Hervis, une version distincte; et celle-ci doit, à ce qu'il semble, prendre le troisième rang, à la suite de celles que nous fournit la geste des Lohérains.

Chronique messine rimée. — Nous arrivons enfin à un document qui s'offre à nous avec les caractères d'un recueil général des légendes messines. Celles-ci, ayant pour point de départ les origines les plus variées, doivent être transcrites d'abord dans des

monuments spéciaux qui les donnent isolément. Plus tard seulement, elles sont réunies dans des collections qui les rapprochent les unes des autres ; mais là, on le comprend, elles sont représentées par leurs versions les plus récentes et les plus altérées. C'est ainsi, en effet, que nous les trouvons dans la chronique rimée, dont la première partie en est comme le répertoire complet.

Cette chronique est rédigée en quatrains d'une exécution très médiocre. C'est une œuvre anonyme qui est due à plusieurs auteurs et qui appartient à plusieurs temps. On peut facilement y reconnaître deux parties distinctes, eu égard au caractère tout différent des éléments réunis dans chacune d'elles. L'une est presque exclusivement un recueil de légendes, l'autre un corps d'annales historiques. La première est reproduite à peu près de la même manière par tous les manuscrits, la seconde s'y présente dans des conditions très diverses, non seulement sous le rapport de son étendue, mais aussi quant à l'arrangement des matières qu'elle contient. Le point où cet arrangement commence à varier est vraisemblablement celui auquel s'arrêtait la plus ancienne rédaction représentée par les copies que nous avons aujourd'hui. Il correspond aux derniers temps du xive siècle. On pourrait donc, avec une certaine probabilité, rapporter au moins à cette époque l'exécution de la première partie de la chronique rimée. Nous n'en possédons cependant aucun manuscrit dont la rédaction s'arrête précisément à ce point ; mais nous en avons où elle se ter-

mine vers la fin du XVe siècle ; et c'est là une date inférieure qu'à défaut de l'autre on peut, avec assez de vraisemblance, assigner à la rédaction des parties les plus anciennes de l'ouvrage. L'exacte détermination de leur âge le plus bas pourrait flotter, on le voit, entre ces deux termes.

La partie légendaire de la chronique rimée est celle qui nous intéresse surtout ici; elle comprend à peu près cinq cents quatrains, c'est-à-dire environ deux mille vers. Toutes nos grandes légendes y sont transcrites au moins en abrégé. On y trouve en effet, sous le voile de la fiction, le tableau des origines de la cité ; puis, successivement, le récit de la conquête romaine ; celui du premier établissement de l'Église; l'histoire des ravages exercés par les barbares, et les fastes brillants de la période austrasienne, avec les souvenirs héroïques des Lohérains.

Tous ces sujets sont retracés dans des légendes plus ou moins anciennes. En les accueillant, la chronique rimée a pu se borner quelquefois à remettre en œuvre de vieilles compositions écrites elles-mêmes en vers ; elle donne, au reste, formellement à entendre, dans plusieurs endroits, qu'il en est ainsi. La chronique rimée est donc, dans sa première partie, une compilation ou, tout au moins, une rédaction rajeunie de chants primitifs, dont sa forme métrique lui a permis de conserver peut-être quelques expressions et quelques vers : ceux, par exemple, qui, dans le texte moderne, nous arrêtent aujourd'hui par leur étrangeté. Nous possédons encore certains documents ver-

sifïés très anciens dont on reconnaît la libre transcription dans la chronique rimée. La geste des Lohérains est dans ce cas, et, par son accord avec les parties correspondantes de notre chronique , elle consacre l'autorité de celles-ci, et garantit, jusqu'à un certain point, la valeur des autres portions de l'œuvre qui ne jouissent pas du bénéfice d'une semblable confirmation.

On est ainsi fondé à considérer la chronique rimée comme un recueil du XVe siècle, peut-être même de la fin du xive, représentant des documents légendaires plus anciens qui sont aujourd'hui perdus; et c'est à elle qu'on doit, à défaut de ceux-ci, demander les renseignements dont ils avaient reçu le dépôt. Dans l'étude que nous allons entreprendre, nous mettrons à profit le texte de la chronique rimée quand nous ne pourrons pas interroger de monument d'une époque antérieure. C'est ce que nous ferons notamment pour les trois légendes des premiers fondateurs, du chevalier Métius et du duc Austrasius, dont cette chronique nous fournira les versions premières. Nous lui demanderons, en outre, la sixième version de la légende de saint Autor et saint Livier et des textes abrégés des légendes de saint Clément (3e version), de saint Patient (1re version), et du duc Hervis (2ie version).

La chronique rimée est un des monuments de l'histoire de Metz dont il existe le plus de manuscrits1.

1. Nous ne pouvons pas donner la description des manuscrits extrêmement nombreux de la chronique rimée. Nous nous bornerons à dire que beaucoup de bibliothèques publiques et privées en possèdent des exem-

Leur grand nombre et les variantes qu'ils présentent rendraient fort opportune la révision de son texte, très mauvais en quelques endroits, Elle n'est, au reste, pas inédite. Dom Calmet en a publié dans les preuves de son histoire de Lorraine (1728 et 1748) un fragment considérable, et précédemment (1 698) la veuve Bouchard en avait donné à Metz une édition partielle, qui, devenue très rare, a été reproduite il y a quelques années (1 856) ^ L'édition Bouchard et sa reproduction contiennent, dans toute son étendue, le commencement de la chronique, où sont consignées nos légendes.

plaires. Nous ajouterons qu'on n'en connaît pas qui ne soient postérieurs au xv° siècle. Les plus anciens, dans le nombre, sont : 1° un manuscrit de la bibliothèque royale de Dresde (0, 82, in-fol.), qui est du commencement du xvi6 siècle et dans lequel la chronique va jusqu'à l'an 1525 ; 2° un manuscrit de la bibliothèque de Metz (fonds hist. 98), dont la première partie, appartenant à la même époque, contient également la chronique jusqu'à l'an 1525, et dont la tin comprend des additions postérieures dues à différentes mains, pour la période de 1525 à 1578. La date de 1525 représente vraisemblablement un des points auxquels la chronique rimée a dû être successivement arrêtée dans le cours de son exécution. L'examen des manuscrits en ferait reconnaître facilement un certain nombre d'autres au-dessous de celui-là. Nous en avons signalé deux qui se placent au-dessus : l'un vers la fin du xve siècle, l'autre vers la fin du xiv6. La probabilité pour ce dernier ressort de la physionomie de certaines copies et du mode de groupement des matières qu'elles contiennent; la réalité de l'autre est attestée par des manuscrits où la chronique n'est poussée que jusque-là. Nous en citerons un du xvnr siècle (bibl. de M. A. Prost, olim Emmery) dans lequel la chronique s'arrête à la guerre du duc René de Lorraine en 1489, après quoi le copiste a transcrit une note ainsi conçue : « Ces cro- « niques étoient dans la bibliothèque de la cathédrale de Metz, écrittes « sur vailin ; mais le successeur de ce dernier duc de Lorraine, sous préce texte d'en tirer des copies, l'emprunta du bibliothécaire, et ne la rendit « point ; il y a plus de trois cents ans que le premier original en est perdu. »

1. Cette réimpression a été faite par les soins de M. Chabert et donnée en grande partie dans la revue d'Austrasie (1855-1856).

Cette partie du document est au contraire omise dans la publication de Dom Cal met.

Mystère de saint Clément. — Ce curieux monument nous a été conservé dans un manuscrit du XVe siècle1, qui, de la bibliothèque de M. le comte Emmery, a passé dans celle de la ville de Metz, où il est aujourd'hui (fonds hist., n° 218). Ce manuscrit est mutilé au commencement et surtout à la fin ; il manque six folios entiers de son dernier cahier. Le plus grand intérêt de ce document réside dans son caractère spécial d'œuvre dramatique, et ce point de vue est tout à fait étranger à nos études actuelles. Pour nous, c'est surtout un monument légendaire. Considéré comme tel, il nous représente un des textes de la troisième et dernière version de la légende de saint Clément, que nous donnent également, sauf quelques variantes de peu d'importance, la chronique rimée et l'œuvre de Philippe de Vigneulles. Ce mystère a été publié en 1861, par M. Abel, d'après le manuscrit de la bibliothèque de Metz.

1. M. le baron de Salis, dans une description restée inédite du cabinet de M. le comte Emmery, assigne au manuscrit du mystère de saint Clément la date approximative de 1470. La détermination de cette date n'a rien d'arbitraire; elle emprunte une grande probabilité d'exactitude à la méthode employée par le savant paléographe. L'écriture du mystère de saint Clément a été rapprochée d'une série de tableaux dressés par lui et fournissant des échelles chronologiques de types pour les principales lettres de l'alphabet, d'après un grand nombre de manuscrits datés, appartenant à Metz et au pays. Ce rapprochement donnant pour chacune des lettres correspondantes du manuscrit une période pendant laquelle a été usité le type qu'elle reproduit, la date de 1470 résulte pour le corps de l'écriture et par conséquent pour le manuscrit tout entier d'une moyenne prise entre ces diverses périodes.

Chronique de Philippe de Vigneulles. — La chronique de Philippe de Vigneulles est un ouvrage de grande étendue dont l'importance, à tous les points de vue, est considérable. Elle a pour auteur un simple artisan messin qui vivait à la fin du XVe siècle et au commencement du xvie. Philippe de Vigneulles, chaussetier à Metz (m. vers 1527), s'était proposé d'écrire l'histoire de la cité depuis sa fondation, qu'il plaçait immédiatement après le déluge, jusqu'à son temps; et il l'avait encadrée dans un tableau général de l'histoire du monde entier, autant qu'il pouvait la connaître. Son œuvre est une immense compilation de documents de tout genre empruntés aux sources les plus variées : chroniques, légendes, chansons de geste, romans, histoire sacrée et profane, l'écrivain a tout consulté et tout accepté. Il aurait fallu plus de critique et de science que n'en possédait le naïf chaussetier du xvie siècle pour ne pas s'égarer au milieu d'un pareil dédale. Il s'y lance pourtant sans paraître se douter du péril. Aussi son livre est-il rempli de répétitions et de contradictions. Ce sont pour nous autant de témoignages de la sincérité de son œuvre et de la fidélité de celle-ci comme collection de documents; mérite inestimable, car il nous permet d'y puiser avec confiance. Ce que le chroniqueur nous offre ainsi est, dans certains cas, tout ce qui reste de plusieurs monuments perdus aujourd'hui, dont nous sommes certains de trouver au moins le sens exact et la physionomie vraie dans les extraits qu'il en a recueillis.

Telle est la condition dans laquelle Philippe de

Vigneulles nous transmet sur les origines de la cité des passages considérables de ce qu'il appelle les vieux gestes des Messins. Il nous donne ainsi un des trois textes à consulter pour la première version de la légende des fondateurs, et pour la seconde version de celle-ci les deux seuls textes qui nous en soient parvenus. Philippe de Vigneulles n'est pas moins intéressant à consulter sur les autres parties de notre cycle légendaire, lesquelles sont toutes représentées dans le vaste cadre de son ouvrage. Nous aurons donc à lui demander, outre ce qui regarde la légende des premiers fondateurs, la seconde version de la légende du chevalier Métius, puis des textes intéressants pour les légendes de saint Clément (3e version), de saint Patient (2!e version), de saint Autor et saint Livier (8e version), et en outre, dans leur seconde version, les deux légendes du duc Hervis et du duc Austrasius.

Pour ce qui regarde le duc Hervis, Philippe de Vigneulles donne un extrait des chansons de geste que nous possédons encore, circonstance qui nous permet de constater son exactitude dans la reproduction des anciens documents. Ces vieilles chansons étaient, aux yeux du chroniqueur messin, l'histoire elle-même ; et leurs héros imaginaires étaient pour lui des êtres véritables dont la réalité ne pouvait faire l'objet du moindre doute. De son temps, en effet, on honorait encore leurs tombeaux : celui du duc Hervis au portail de l'abbaye de Saint- Arnould, celui de son fils, le Lohérain Garin, au grand moutier, c'est-à-dire

à la cathédrale. Nous avons indiqué précédemment en quoi consistent les deux versions de la légende du duc Hervis ; nous déterminerons ultérieurement d'une manière plus détaillée leurs caractères propres. Nous aurons lieu de reconnaître que la première est essentiellement héroïque, et la seconde, dans ses parties principales, plutôt romanesque. Nous verrons en même temps que c'est surtout celle-ci qui intéresse l'histoire de la cité ; disons tout de suite que c'est à elle aussi que Philippe de Vigneulles s'est arrêté. Il nous donne l'extrait du monument spécial qui la concerne, le roman ou, pour mieux dire, la chanson du duc Hervis, première branche de la geste des Lohérains.

Notre chroniqueur nous fait connaître encore, dans une analyse détaillée, une œuvre singulière qui, par l'esprit de sa composition, présente avec le roman de Hervis une certaine analogie, et qui se rapporte également à une de nos légendes. Nous voulons parler du roman de saint Livier, dont le texte, dans la chronique de Vigneulles, représente, selon toute apparence, une composition plus ancienne aujourd'hui perdue. Nous reviendrons sur ce document où se trouvent groupées, à côté du sujet principal, des notions relatives à diverses parties de notre cycle légendaire.

La chronique de Philippe de Vigneulles est encore inédite dans son ensemble. Quelques fragments seulement, relatifs aux époques les moins anciennes, en ont été extraits par Huguenin pour sa compilation (Chronique de Metz, 1 838) ; ce ne sont pas celles qui

se rapportent au sujet de nos présentes études. Il existe un certain nombre de copies plus ou moins anciennes des deux premiers tiers de ce grand ouvrage dans diverses bibliothèques publiques et privées ; mais on ne connaît que deux exemplaires complets qui en donnent la troisième partie; ils appartiennent aux bibliothèques publiques de Metz et d'Épinal ; le manuscrit de Metz est un autographe de l'auteur1.

Chronique anonyme du xvie siècle. — La chronique anonyme du xvie siècle ne nous est connue que par quelques fragments qui se trouvaient dans la bibliothèque aujourd'hui dispersée de M. le comte Emmery. Ces derniers débris d'une œuvre mutilée ont disparu lors de la dissolution du riche cabinet de leur ancien possesseur, et on ignore maintenant ce qu'ils sont devenus2. Ils consistaient en une centaine

1. L'exemplaire manuscrit de la chronique de Philippe de Vigneulles appartenant à la ville de Metz (fonds hist. n° 88) est une mise au net de l'auteur, sur laquelle celui-ci a fait encore des corrections. Il se compose de trois volumes in-folio de 836, 844 et 794 pages, écrits sur papier en caractères du xvie siècle, avec des initiales ornées d'entrelacs tracés à la plume; ce manuscrit contient en outre quelques dessins coloriés qu'on a lieu de croire exécutés par le chroniqueur lui-même. — L'exemplaire de la bibliothèque d'Épinal (arm. 2, n° 34) se compose également de trois volumes, mais, tandis que le tome premier dénote une exécution du xvi° siècle, les deux suivants ne datent que du xvin° seulement; ils semblent avoir été copiés, à cette dernière époque, sur l'exemplaire de Metz dont ils reproduisent les corrections et les lacunes.

2. Cette circonstance nous engage à donner, d'après des notes remontant à une quinzaine d'années, une description de ces fragments, dont

de pages seulement, appartenant au commencement de l'ouvrage et contenant notamment une version de notre légende des premiers fondateurs de la cité.

Cette légende occupait, dans ce que nous avons vu du manuscrit, une place considérable. L'auteur y avait cependant mêlé beaucoup d'autres choses touchant l'histoire des anciens peuples. Il racontait la fondation de Rome, les invasions des Gaulois en Italie, leurs guerres avec les Romains, les conquêtes d'Alexandre le Grand et le partage de son empire. Il faisait à cette occasion grand étalage d'érudition, il nommait Héraclite et Xénophon, Gaton, Vàrron, Strabon et Jules

nous avons pu aussi prendre à la même époque de précieux extraits. Ce que nous allons en dire pourra aider à les retrouver ; car il faut espérer qu'ils sont simplement égarés aujourd'hui. — Les trop rares feuillets de la chronique anonyme du xvr siècle formaient cinq cahiers in-4° non reliés, mais paraissant avoir appartenu à un volume qui l'aurait été. L'écriture en était correcte et régulière, c'était une minuscule soignée du xvie siècle. Les deux premiers cahiers comprenaient une partie du livre II de l'ouvrage (chap. 13 à 32). On y trouvait des passages intercalés qui semblaient être de la main de l'auteur lui-même. Là était consigné, au milieu de beaucoup d'autres choses, le commencement de la légende des premiers fondateurs de Metz. Entre le second et le troisième cahier, il y avait une lacune dont on ne saurait apprécier exactement l'importance et qui intéressait la fin du livre II et le commencement du livre III. Le troisième cahier contenait la fin du livre III (chap. 25 à 36), où l'auteur donnait la suite de notre légende, et le commencement du livre IV (chap. 1), dans lequel il était question de la fondation de Rome. Entre le troisième et le quatrième cahier, il y avait encore une lacune ; les quatrième et cinquième cahiers, enfin, contenaient un fragment (chap. 2 à 12) d'un livre dont nous ne connaissons pas le numéro d'ordre; l'auteur parlait peu de la ville de Metz dans cette partie de son œuvre, consacrée principalement à l'histoire de Rome et à celle des Francs descendants des Troyens.

César ; Tite-Live , Pline , Josèphe , Diodore , Valère- Maxime, Suétone, Justin, Ptolémée, Diogène-Laerce, Solinus, et enfin Eusèbe, Orose, Eutrope, saint Augustin, Isidore de Séville et Bède le Vénérable. Il est peu probable qu'il ait connu tous ces auteurs ; il avait pu en trouver l'indication dans les grandes compilations du moyen âge, dans le Miroir historial de Vincent de Beauvais, par exemple, et dans les chroniques Martiniennes, ainsi que dans les ouvrages de Tritheim et de Jean le Belge, qu'il mentionnait également. C'est ainsi qu'il donnait encore certains passages du faux Bérose, empruntés à la publication faite, au XVe siècle, par Annius de Viterbe. Il citait aussi, parmi les écrivains plus rapprochés de son temps, Boccace et sa généalogie des dieux ; Nicolle Gilles, qui a composé, à la fin du XVe siècle, les annales de France ; Michel Biz, auteur d'un traité historique des rois de Naples; et Hieronimus Gebweiller de Haguenau, dont il avait vu un ouvrage consacré à l'histoire généalogique des comtes de Hapsbourg.

L'écrivain parlait assez longuement des rois francs qui avaient régné, disait-il, à Dividunum plusieurs siècles avant Jésus-Christ ; et il les rattachait aux successeurs de Francus, fils d'Hector, qui avait, suivant lui, conduit les Troyens en Pannonie, puis à l'embouchure du Bhin. Il donnait pour garant d'une partie de ces faits Dictys de Crète, qu'on croyait avoir assisté à la guerre de Troie, et à qui on attribuait une histoire de cette fameuse expédition : ouvrage apocryphe qui

a joui d'un certain crédit pendant le moyen âge. Notre chroniqueur adoptait, comme on le voit, l'opinion si répandue alors de l'origine troyenne des Francs, d'accord en cela avec les chroniques Martiniennes et avec les histoires de Vincent de Beauvais, de Tritheim et de Jean le Belge, dont il invoquait souvent l'autorité.

L'auteur anonyme disait quelque part (1. IV, c. 1 0), à propos des diverses races de nos rois : « La thierce « comance à Hugue Gapet et dure jusques à présent, « au roy Françoy premier de ce nom, régnant pré- « sentement. » Il indiquait ainsi qu'il vivait lui-même dans la première moitié du xvie siècle, et par conséquent du temps de l'empereur Charles-Quint. Ailleurs (1. II, c. 85), parlant des anciens rois de l'Egypte, il ajoutait : « Il est vray semblable que de luy qui estoit « surnomé Apis porte encoures le nom la très « ancienne maison dez contes de Hasbourg en Alle- « maigne, qu'on dit en laitin Apisburgus, desquelz « sont yssus noz princes de la très illustre maison « d'Austriche. » Il y a lieu de reconnaître, à ces paroles, que l'écrivain était sujet de la maison d'Autriche et appartenait probablement à l'une des provinces de langue française de l'empire d'Allemagne. S'il n'est pas prouvé, après cela, qu'il fût Messin, cela semble au moins fort probable.

La chronique dont nous parlons devait être une sorte d'histoire universelle, dans laquelle l'histoire particulière de Metz tenait une place importante.

L'ouvrage ressemblait, en cela, à celui de Philippe de Vigneulles; il était un peu plus détaillé que lui dans ce qu'il rapportait des origines de la cité. Cependant, pour le mouvement général des faits, dans le tableau consacré à cet objet, on voit que la chronique anonyme du XVIe siècle, dont nous avons heureusement conservé des extraits, s'accorde à peu près avec ce qu'en a écrit le chaussetier messin, et par conséquent aussi avec le texte de la chronique rimée. De même que ces deux documents, elle nous donne la première version de la légende des fondateurs ; on peut, sous certaines réserves que nous indiquerons en leur temps, regarder ce qu'elle en dit comme une leçon particulière de cette version.

Arrivé au terme de ce chapitre, nous voulons en résumer rapidement les données principales. Nous y avons réuni divers renseignements relatifs au sujet que nous nous proposons de traiter. Après avoir signalé les sept légendes que nous aurons à étudier, leurs différentes versions, et les textes qui les concernent, nous avons mentionné les documents où ceux-ci sont contenus.

Nous avons fait connaître ces documents au point de vue spécial de nos études ; ce sont : l'histoire ecclésiastique des Francs par Grégoire de Tours, l'histoire des évêques de Metz par Paul Diacre, avec ses interpolations, l'histoire des évêques de Tongres par Herigerus, le petit cartulaire de Saint- Arnould, les inter-

polations du moine ^Egidius à l'ouvrage d'Herigerus, la chronique des évêques de Metz dans ses deux textes latin et français, la geste des Lohérains, les histoires de Hugues de Toul, la chronique messine rimée, le mystère de saint Clément, la chronique de Philippe de Vigneulles et une chronique anonyme du xvr siècle. Ces ouvrages sont, comme nous l'avons vu, déjà publiés pour la plupart. Très peu sont encore inédits ; nous avons signalé comme étant dans ce cas : la geste des Lohérains (en partie), la chronique latine des évêques de Metz (pour ses trois dernières parties, lesquelles ne sont d'ailleurs pas de notre sujet), la chronique française des évêques de Metz (entièrement), le petit cartulaire de Saint- Arnould (en partie), la chronique de Philippe de Vigneulles (en partie, notamment pour ce qui regarde nos légendes), les fragments de la chronique anonyme du XVIe siècle (entièrement) .

Les sept légendes que nous avons reconnues, comme se rapportant à nos études, sont celles des premiers fondateurs, du chevalier Métius, de saint Clément, de saint Patient, de saint Autor et saint Livier, du duc Hervis et du duc Austrasius. Nous allons aborder leur examen en les prenant successivement dans l'ordre où nous venons de les mentionner.

LA LÉGENDE DES PREMIERS FONDATEURS, COMMENCEMENTS DE METZ ET SES PLUS ANCIENS DÉVELOPPEMENTS.

Notions historiques sur les commencements de Metz ; notions légendaires sur ce sujet. — Légende des premiers fondateurs (les petits-fils de Noé, les Babyloniens, les Troyens) ; les deux versions de la légende. — Première version : analyse de cette version; appréciation des données qu'elle renferme : 1° au point de vue ethnographique; 2° au point de vue topographique : la première enceinte (aux VII portes), la seconde enceinte (de Serpanus et Arénus), le pont Rémond, les deux faubourgs d'Outre-Seille et d'Outre-Moselle, les trois châteaux primitifs, le quatrième château, le cinquième et le sixième château. — Observations sur les portes de la première enceinte et sur les anciens ponts de Metz, sur l'interruption de la première enceinte au sud de la ville, sur la seconde enceinte, sur les quartiers compris entre la première et la seconde enceinte (Ayest, Vésegneuf, Neufbourg et Champ-à-Seille, Anglemur), sur les deux faubourgs d'Outre-Seille et d'Outre-Moselle, sur la date de la première version. — Seconde version : Analyse de cette version ; observations sur le nom de Montmélian donné à Metz par la seconde version, sur la notion légendaire relative aux Troyens; caractère propre de la seconde version. — Comparaison des deux ver-

sions; analogies et différences présentées par elles. — Conclusions sur l'origine et la signification de la légende des premiers fondateurs.

On ne sait presque rien de ce qui regarde les origines particulières de la ville de Metz. Les notions plus générales, relatives à la province, sont ellesmêmes très peu explicites pour les premiers temps. Elles appartiennent au tableau un peu vague du mouvement qui, dès l'antiquité la plus reculée, pousse l'humanité de l'orient vers l'occident, et produit l'accumulation dans les Gaules de nations venues des extrémités orientales de l'Europe, ou de l'Asie ellemême, à travers la Germanie. Au terme de ce long voyage, les peuples se pressent l'un sur l'autre dans nos contrées et s'en disputent la possession. Parmi ceux qu'il est permis de discerner au milieu de cette confusion, les plus anciens sont les Celtes; après eux viennent les Belges. Ces derniers, refoulant les autres sur le centre et le midi des Gaules, s'emparent de toute la région du nord, de l'est et de l'ouest, et constituent divers groupes de population, parmi lesquels il faut compter celui qui occupe le bassin de la Moselle. On mentionne en même temps des expéditions maritimes, naturellement moins importantes, qui, se détachant des côtes de l' Asie-Mineure et de la Phénicie, ou bien de l'Europe septentrionale, arrivent dans les Gaules par la Méditerranée et par l'Océan même, en remontant les grands fleuves, le Rhône, la Meuse et le Rhin.

C'est dans ce double mouvement des peuples, de

l'orient vers l'occident et de l'embouchure à la source des fleuves, que dut se former la population de nos provinces et que put naître la ville de Metz. Celle-ci était, vers le commencement de notre ère, V oppidum ou place de refuge des Mediomatrici , nation belge établie sur le cours moyen de la Moselle, entre la Meuse et le Rhin. Quant au nom de la ville primitive, les étymologistes le cherchent dans le mot latinisé de Divodurum, par lequel les Romains désignent la cité quand ils en parlent pour la première fois1.

Ce que nous venons de dire est à peu près tout ce qu'enseigne l'histoire touchant l'origine de Metz. Sur bien des points qu'il importerait de connaître, elle est, on le voit, complètement muette. A son défaut, la légende prend la parole ; mais la fiction tient une si large place dans ses récits, qu'il semble impossible à première vue d'y trouver la moindre parcelle de vérité. Cependant on peut, en y regardant de plus près, se convaincre que certaines indications, parmi celles qu'on y rencontre, ne sont pas dépourvues de toute vraisemblance, et méritent d'être prises en considération.

Aucun peuple ne s'est refusé la satisfaction de répandre un éclat imaginaire sur la région obscure de ses origines. L'antiquité a eu sa mythologie, le moyen âge a eu ses légendes. Metz n'a pas plus que d'autres hésité à illustrer son berceau par le prestige

î. Voir l'Introduction, page 6.

des faits merveilleux. Ce n'était pas assez pour elle de se dire l'aînée de Trêves et de Rome ; c'est dans les âges les plus reculés, presque jusqu'au déluge, qu'elle faisait remonter ses annales ; et les révolutions des grands empires, la prise de Troie elle-même, étaient devenues en quelque sorte des épisodes de son histoire. Les petits-fils de Noé, les Babyloniens conduits par le fils de Ninus, et les Troyens fugitifs avaient présidé, suivant elle, à sa naissance; elle leur rapportait sa fondation et ses premiers accroissements. Ces audacieuses fictions, mêlées à la mention de quelques faits réels dont la tradition avait pu conserver le souvenir, constituaient des légendes probablement confiées d'abord à la mémoire des fils par leurs pères, rédigées ensuite en poèmes ou chansons, et recueillies, en dernier lieu, dans les chroniques où nous les trouvons aujourd'hui.

Nous avons parlé précédemment de ces documents 1 ; nous avons donné quelques détails notamment sur la chronique rimée, sur l'œuvre de Philippe de Vigneulles, et sur une chronique anonyme du XVIe siècle, ouvrages divers où se trouve la légende des premiers fondateurs. Elle s'y présente, nous devons le rappeler, dans deux versions distinctes, dont nous aurons à nous occuper successivement.

La première version, qui est la plus développée, est connue par trois textes appartenant chacun à l'une

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