En
lait que, par manière de discussion avec les mécréants, on leur donnât de Tépée au travers du corps. L'esprit universel de TÉglise était en eux : du moins les hospitaliers et les templiers n'étaient d'aucun pays; s'ils avaient une patrie, c'était la Terre Sainte.
La Terre Sainte perdue, les asiles ne leur devaient pas manquer : ils étaient pourvus en Europe de domaines innombrables, mais comme l'Europe était changée! Au temps où naissaient les ordres mili* taires, la royauté française inaugurait sa fortune modestement; à Philippe 1*^', le roi détrousseur de marchands, succédait Louis VI, qui fut un juge de paix et un gendarme, toujours courant par monts et par vaux, suant sous le harnais devant les forteresses, et fort admiré par Suger, lequel nous apprend avec orgueil qu'on redoutait son roi jusqu'au fond du Beriy. Au temps où déchne la fortune des chevaliers, celle de la royauté française est presque achevée ; Philippe le Bel est occupé à reprendre le royaume sur les Anglais et l'autorité royale sur la féodalité; ses conseillers et lui portent au passé une haine froide et méprisent ceux qui en sont les représentants. L'empereur allemand s'avise-t-il de revendiquer de vieux droits sur les fiefs et villes du royaume de Bourgogne : Philippe répond à Télucubration laborieuse de la chancellerie germanique par ces simples mots en latin, mais très français :
PRÉUÉCESSEURS DES HOHËNZOLLERIN EN PRUSSE 123
c( Nimis germanicey c'est trop allemand 1 » Le pape veut-il usurper sur le pouvoir royal : on sait qu'il lui est répondu par des injures inouïes et par l'attentat contre Boniface VIII. Le grand maître des templiers commit une imprudence quand il vint se livrer à ce prince affamé de pouvoir et d'argent, et résider au milieu de ce monde de légistes, de pamphlétaires et de chevaliers es lois, ennemis mortels des vrais chevaliers. L'esprit universel avait disparu; des deux chefs de la chrétienté, l'un, le pape, était prisonnier; l'autre, l'empereur, n'était plus qu'un petit prince occupé de petites affaires; de croisade, il n'était plus question que dans les banquets et les orgies : pourtant les templiers y pensaient toujours; avertis par un instinct sûr que, la croisade morte, les ordres chevaleresques mourraient, ils méditaient les plans d'une expédition en Palestine quand le bourreau mit la main sur eux. Les teutoniques ne furent point exposés à une destinée si tragique. Ils n'avaient pas seulement des domaines épars : la conquête leur avait donné une patrie. Leur ordre n'avait jamais été universel, comme les deux autres, puisqu'il avait été fondé par un Allemand pour des Allemands. C'est une œuvre allemande autant que chrétienne qu'ils avaient entreprise en Prusse, où ils avaient eu pour collaborateurs des marchands et des émigrés d'Allemagne; même chassés de Palestine, ils
n'avaient point perdu leur raison de vivre, et Ton savait ce que signifiait la croix sur leur manteau, car la Lithuanie, voisine de leur Prusse, était païenne et par conséquent à conquérir et à convertir. C'est pourquoi le sort des teutoniques fut si différent de celui des templiers : ceux-ci quittèrent la Terre Sainte pour mourir, ceux-là pour régner, et le palais de Marienbourg s'éleva en même temps que le bûcher des templiers.
Marienbourg devint la capitale d'un grand État. L'ordre ne tarda point à porter sa domination au delà des limites de la Prusse et de la Livonie : il acquit la Pomérellie, où était Danzig, et garda cette province après trente ans de guerre contre la Pologne ^ La conquête de TEsthonie sur le Danemark porta jusqu'au lac Peypus sa frontière, qui atteignait à l'ouest la Leba. De ce côté, il fît, au début du XV® siècle, une acquisition très importante. La Marche de Brandebourg avait poussé jusqu'auprès de la Vistule la colonisation allemande ; mais, après l'extinction de la dynastie ascanienne, elle était tombée en pleine décadence et même avait failli périr : l'ordre acheta aux margraves la Nouvelle-Marche ; son domaine toucha ainsi à l'Oder, et ses communications furent assurées avec l'Allemagne *. Il n'y
1. Voir, pour les circonstances de cette conquête, pages 21 et suiv.