‹ Etudes sur l'histoire de PrusseChapitre 7 sur 19 · Voir la note de la page · texte numérisé non relu

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la terre païenne, franchit la Vistule et bâtit sur la rive droite quelques églises. Ce fut assez pour que le pape prît sous la protection des apôtres Pierre et Paul le pays tout entier et instituât Christian évêque de Prusse. Le nouveau diocèse était à conquérir; pour donner des soldats à Tévêque, le pape fit prêcher la croisade contre les Sarrasins du nord. La folie de la croix était alors apaisée, et les chevaliers avaient à plusieurs reprises marqué leurs préférences pour les croisades courtes. Les papes s'accommodaient, non sans regret, aux nécessités du temps, et les indulgences étaient aussi abondantes pour le Bourguignon croisé contre les Albigeois, ou pour le chevalier saxon croisé contre les Prussiens, qu'elles l'avaient été jadis pour Godefiroy de Bouillon ou pour Frédéric Barberousse. « Le chemin n'est ni long ni difficile, disaient les prêcheurs de la croisade albigeoise, et copieuse est la récompense. » Ainsi parlaient les prêcheurs de la croisade prussienne.

Plusieurs armées marchèrent contre les Sarrasins du nord; mais elles ne firent que passer, pillant, brûlant, puis hvrant aux représailles des Prussiens exaspérés les églises chrétiennes. En 1224, les barbares massacrent les chrétiens, détruisent les églises, passent la Vistule pour aller incendier le monastère d'Ohva, et la Drevenz pour aller ravager

la Pologne. Ce pays était alors partagé entre les

deux fils du roi Casimir; Tun d'eux, Conrad, avait la Mazovie, et, voisin de la Prusse, il portait tout le poids d'une guerre qui n'avait jamais été si terrible. Ne se fiant plus à des secours irréguliers et dangereux, il se souvint que Tévôque de Livonie, en fondant un ordre chevaleresque, avait mis la croisade en permanence sur le sol païen, et il députa vers le grand maître des teutoniques pour lui demander son aide.

Ceci est un très grave événement dans l'histoire de la Pologne, car c'est à ce pays qu'il appartenait de transmettre le christianisme aux peuples de l'Oder et de la Vistule, et, pour qu'il pût vivre âge de peuple, dans un cadre naturel, entre les monts bohémiens et la mer, il fallait qu'il ne laissât point se détacher de lui la Silésie ni la Poméranie, et qu'il ne permît point aux Allemands de s'établir en Prusse comme dans une forteresse, au milieu de la région slavo-finnoise. Mais la Pologne, à aucun moment de son histoire, n'a fait ce qu'elle devait faire. Elle a eu au moyen âge de la grandeur par moments et par éclairs : jamais elle ne s'est recueillie, soit pour apprendre à se gouverner, soit pour entreprendre une conquête suivie. Sa cavalerie féodale, campée sur ce terrain vague et ouvert à tous les vents qui s'étend de la Vistule à l'Oder, en sort à tous moments et galope vers l'Elbe ou vers le Dnieper et la Duna. Elle eût mieux fait de pousser à

fond la guerre contre la Prusse, car, le jour où Conrad de Mazovie, avouant son impuissance, appela contre les Prussiens les chevaliers teutoniques, il prépara la ruine de la Pologne .

Le grand maître à qui s'adressa Conrad était Hermann de Salza, le plus habile politique du xm^ siècle, où il a été mêlé à toutes les gi'andes afifaires. Dans ce temps de lutte sans merci entre Tempire et la papauté, où les deux chefs de la chrétienté se haïssaient mutuellement, le pape excommuniant l'empereur, Tempereur déposant le pape, Tun et l'autre se couvrant d'injures et se comparant qui à l'Antéchrist, qui aux plus vilaines bêtes de l'Apocalypse, Hermann demeura l'ami et même l'homme de confiance de Frédéric et de Grégoire IX. Il n'est pas prudent d'associer un pareil homme à une entreprise politique en lui offrant une part dans les bénéfices : s'il ne cherchait point à grossir cette part, à quoi servirait cette habileté? Conrad de Mazovie et Christian d'Oliva espéraient sans doute que les teutoniques feraient leur besogne moyennant quelque cession de territoire sur laquelle on reviendrait dans la suite, mais ils s'aperçurent qu'ils s'étaient trompés. Conrad offre à l'ordre le pays de Culm, entre TOssa et la Drevenz, toujours disputé entre les Polonais et les Prussiens et qui alors était à conquérir. Hermann accepte, mais il demande à l'empereur de confirmer cette donation et d'y ajou-

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ter celle de la Prusse entière. L'empereur, en sa qualité de maître du monde, cède au grand maître et à ses successeurs l'antique droit de l'empire sur les montagnes, la plaine, les fleuves, les bois et la mer in partibus Pimssiœ, Hermann demande la confirmation pontificale, et le pape, à son tour, lui donne cette terre qui appartenait à Dieu ; il fait de nouveau prêcher la croisade contre les infidèles, prescrivant aux chevaliers de combattre de la main droite et de la main gauche, munis de l'armure de Dieu, pour arracher la terre des mains des Prussiens, et ordonnant aux princes de secourir les teutoniques. Après les premières victoires, il déclarera de nouveau la Prusse propriété de saint Pierre; il la cédera aux teutoniques^ « de façon qu'ils la possèdent librement et en toute propriété », et menacera quiconque les voudrait troubler dans cette possession « de la colère du Tout-Puissant et des bienheureux Pierre et Paul, ses apôtres i ».

Quand tout fut en règle, en 1230, la guerre com-

1. Il s'est écoulé plusieurs années entre Tenvoi de la première ambassade polonaise et le commencement de la conquête. Ce retard s'explique en partie par les occupations multiples du grand maître et par la croisade qu'il fit en Terre Sainte avec Frédéric II; mais il est certain que Hermann ne voulut point se hdter, et qu'en faisant attendre les secours qu'on lui demandait, il espérait amener où il voulait le due Conrad et l'évêque Christian. Celui-ci avait l'ambition de se constituer une principauté en Prusse, comme celle d'Albert de Buxhôvden en Livouie ; les chevaliers n'auraient été que des soldats em*ployés par lui à la conquête. Dans l'intervalle qui sépare

mença. La première fois que les Prussiens aperçurent dans les rangs des Polonais ces cavaliers vêtus du long manteau blanc sur lequel se détachait la croix noire, ils demandèrent à un de leurs prisonniers qui étaient ces hommes et d'où ils venaient. Le prisonnier, rapporte Pierre de Dusbourg, répondit : « Ce sont de pieux et preux chevaliers envoyés d'Allemagne par le seigneur pape pour combattre contre vous, jusqu'à ce que votre dure tête plie devant la sainte Église. » Les Prussiens rirent beaucoup de la prétention du seigneur pape. Les chevaliers n'étaient pas si gais. Le grand maître avait dit à Hermann Balke, en l'envoyant combattre les païens avec le titre de « maître de Prusse » : « Sois fort et robuste ; car c'est toi qui introduiras les fils d'Israël, c'est-à-dire tes frères, dans la terre promise. Dieu t'accompagnera! » Mais cette terre promise parut triste aux chevaliers, quand ils l'aperçurent pour la première fois d'un château situé sur la rive gauche de la Vistule, non loin de Thorn, et

renvoi de l'ambassade et la conquête, il avait essayé de fonder un ordre militaire qui ne relevât que de lui, Tordre de Dobrin. Si cet ordre avait vécu, et s'il avait continué à se recruter, comme au début, dans les provinces slaves, la destinée du pays prussien aurait pu être complètement modifiée : la colonisation eût été polonaise, au lieu d'être germanique. Mais l'ordre ne se développa point assez vite; le danger était pressant, et Christian, après s'être assuré de riches domaines et de belles prérogatives, dut renoncer à. toute souveraineté sur l'ordre, à toute juridiction sur ses membres, à la levée de la dime sur la terre conquise.

qu'on appelait d'un joli nom, Vogehang^ c'est-àdire le chant des oiseaux. € Peu nombreux en face d'une multitude infinie d'ennemis, ils chantaient le cantique de la tristesse, car ils avaient abandonné la douce terre de la patrie, terre fertile et pacifique, et ils allaient entrer dans une terre d'horreur, dans une vaste solitude emplie seulement par la terrible guerre. y>

La terrible guerre dura cinquante-trois ans. On n'entreprendra point ici d'en raconter les détails; ce serait d'ailleurs chose difficile, où les Allemands eux-mêmes n'ont pas encore réussi. La remarquable publication des ScHptores re}*um prussicarum réunit pourtant tous les témoignages connus sur ce grand événement; malheureusement, le plus complet, le plus commode, le mieux ordonné des écrivains des choses prussiennes, Pierre de Dusbourg, écrit un siècle après les événements; il fait partie de l'ordre comme prêtre, et non seulement il est partial en faveur des chevaliers, mais, tout pénétré de l'esprit ecclésiastique, il regarde trop la conquête comme l'œuvre sainte de soldats de Dieu contre les infidèles. Ses légendes sont très belles, et, comme le merveilleux ne risque plus de nous égarer, il faut les lui pardonner; mais il grossit nombre de faits, supprime ceux qui le gênent, exagère à chaque page le nombre des croisés et celui des païens, et, pour toutes ces raisons, trace un

tableau inexact de la conquête de la Prusse. D'autre

part, il s'impose par ses qualités, par la facilité, l'agrément, je dirais même le charme de sa lecture. C'est pourquoi les historiens allemands, môme contemporains, subissent son autorité et la conquête comme ils la racontent semble un grand drame en plusieurs actes, où des forces énormes sont engagées les unes contre les autres dans des combats gigantesques. Ils sèment sur cette histoire la belle et sombre poésie du nord et se complaisent au récit de ces campagnes d'hiver où la glace rompt sous le pas des chevaux des teutoniques; ils y mêlent ce patriotisme mystique qui leur fait tout admirer de TAllemand, même sa rudesse et sa brutalité, comme s'il était l'instrument de je ne sais quelle puissance surnaturelle, d'une Providence spéciale à l'Allemagne, mais point indifférente à l'univers qu'elle travaille à transformer par la force allemande.

Il n'y a point de doute que le chevaher et le colon allemands étaient supérieurs à ceux qu'ils ont vaincus ou dépossédés. Quand on compare au pays décrit par Wulfetan le pays administré par l'ordre, on admire, à moins d'avoir l'esprit singulièrement prévenu, l'œuvre extraordinaire accomplie par des Allemands de toutes les parties de l'Allemagne et de toutes les conditions. Il n'en faut pas moins, pour être vrai, dépouiller d'une

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bonne partie de sa poésie l'histoire de cette pénible conquête, qui a duré plus d'un demi-siècle.

Au temps de la plus grande puissance de Tordre, c'est-à-dire vers Tannée 1400, il y avait en Prusse un millier de chevaliers. Le nombre en était incomparablement moins considérable au xiii<^ siècle, surtout au début de la conquête, quand Tordre, faible encore, avait ses membres disséminés en Allemagne, en Italie et en Terre Sainte. La Chronique de Vordre, qui semble antérieure à Dusbourg et mieux informée que lui, ne raconte que de petits combats, où les teutoniques, peu nombreux, délaissés par leurs frères des commanderies d'Allemagne et peu sûrs des colons, s'enferment dans des forteresses dont les faibles garnisons maintiennent difficilement leurs communications par la Vistule. Dix ans après que la guerre a commencé, plusieurs villes étant déjà fondées, les chevaliers de Culm envoient trois fois à Reden pour demander à un chevalier de les venir assister. Ils députent ensuite vers le grand maître en Allemagne, puis en Bohême et en Autriche, mandant que tout est perdu si on ne les secourt : dix chevaliers arrivent avec trente chevaux, et c'est assez pour qu'il y ait une grande joie à Culm. Quant aux troupes de croisés que les bulles pontificales expédiaient fréquemment en Prusse, elles n'ont jamais été nombreuses, et Tima-

ination des vieux chroniqueurs s'est laissée aller

à des exagérations grotesques. Lorsque Dusbourg raconte que le roi de Bohême Ottokar a pénétré jusqu'au fond du Samland avec une armée de soixante mille hommes, qui n'auraient certainement pu se mouvoir ni se nourrir dans ce pays, il est probable qu'il ajoute deux zéros. Par une conséquence naturelle, on grossit le nombre des ennemis. Une chronique livonienne dit que les Samlandais pouvaient mettre quarante mille hommes sur pied ; mais leur pays, de 1700 kilomètres carrés, était en grande partie couvert de bois où vivaient le castor, l'ours et l'aurochs, et il n'est pas vraisemblable que le sol, dont l'exploitation était très imparfaite, ait pu nourrir plus de vingt hommes par kilomètre carré; le Samland aurait donc été peuplé par trente-quatre mille âmes. Ainsi, c'est un petit nombre de chevaliers, assistés par de petites troupes de croisés et par les contingents militaires des colons, qui ont entrepris la conquête de la Prusse, dont la population n'a guère dû dépasser deux cent mille âmes. La supériorité de l'armement, qui faisait de chaque teutonique comme une forteresse ambulante, la meilleure tactique. Fart de la fortification, les divisions des Prussiens, leur incurie et cette incapacité des tribus barbares à prévoir l'avenir et à y pourvoir, expliquent le succès définitif, comme le petit nombre des forces engagées fait comprendre la longueur de la lutte.

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La conquête était comme un flot, qui avançait et reculait sans cesse. Une armée de croisés arrivait-elle : Tordre déployait sa bannière. On se mettait en route prudemment, précédé par des éclaireurs spécialement dressés à cette besogne. Presque toujours on surprenait l'ennemi. On occupait certains points bien choisis, sur des collines d'où l'on découvrait au loin la campagne. On creusait des fossés, on plantait des palissades et l'on bâtissait la forteresse. Au pied s'élevait un village, fortifié aussi et dont chaque maison était mise en état de défense : là on établissait des colons, venus avec les croisés; c'étaient des ouvriers ou des laboureurs qui avaient quitté leur pays natal pour aller chercher fortune en terre nouvelle, accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants, tous portant la croix comme les chevaliers. II fallait faire vite, car chaque croisade durait un an à peine. Les croisés partis, la forteresse était exposée aux représailles de l'ennemi; souvent elle était enlevée, brûlée, et le village détruit ; puis les Prussiens envahissaient le territoire auparavant conquis, et les chevaliers, enfermés dans les châteaux, attendaient avec anxiété le messager qui annonçait l'arrivée d'un secours. Il fallait s'accoutumer à ce flux et à ce reflux perpétuels. Sur les hauteurs et dans les îles des lacs, on avait préparé des maisons de refuge, où les colons, l'alarme donnée, cherchaient

Ik

un asile, et ces rétraites précipitées étaient si habituelles que des cabaretiers demandaient et obtenaient pour eux et leurs descendants le privilège de vendre à boire dans les lieux de refuge.

Les chevaliers firent leur premier et plus solide établissement dans l'angle formé par la Yistule, entre les embouchures de la Drevenz et de TOssa, où Thom et Culm furent bâtis dès l'année 1232. Aujourd'hui encore, les souvenirs et les monuments de la conquête se pressent dans le Culmerland, et l'on ne sait pas assez, même en Allemagne,, quelles surprises y attendent le voyageur. Au mois d'octobre 1877, après avoir quitté le chemin de fer à Térespol, près de la rive gauche de la Vistule, je me dirigeais, le jour déclinant déjà, vers le bac sur lequel on passe le fleuve, en face de Culm. Le ciel était couvert à Torient de nuages gris et noirs croulant les uns sur les autres, pendant qu'au couchant, sur un fond d'or d'une pureté parfaite, se détachait au delà du fleuve la colline abrupte où s'élèvent les clochers de Culm. Sur la rive droite, un chemin escarpé mène à la ville, qui, enveloppée par le fleuve et par un ruisseau, semble une île au milieu de la plaine infinie. Après avoir longé les vieux murs et passé sous une poterne étroite , épaisse et longue, on va, tout étonné, des vieilles églises, qui ont une haute et fière mine, à un hôtel de ville, qu'on dirait apporté avec son campanile

détaché de quelque cité italienne, puis on entre dans une rue moderne, dont toutes les maisons sont bâties sur un même modèle. Les monuments rappellent ces chevaliers qui ont apporté sur la terre de Prusse des souvenirs du monde entier, et les maisons modernes, bâties au temps de Frédéric sur quelque plan venu de Berlin, et alignées comme* un bataillon, représentent, à côté de la grandeur poétique et des élans d'imagination d'un autre âge, la prose et la discipline prussiennes. On trouve ces antithèses dans tout le pays entre Culm et Thorn, que j'ai parcouru par des chemins mal entretenus où les chevaux piaffaient dans la boue liquide, car le gouvernement prussien néglige ses provinces de l'est, ce qui est peut-être une imprudence. Dans la plaine, légèrement ondulée, semée de petits lacs et de blocs erratiques sous lesquels les vieux Prussiens enterraient les cendres de leurs morts, on aperçoit presque toujours, à quelque point de l'horizon vaste et morne, le profil d'un clocher et d'une ruine. C'est, par exemple, Papau, où il reste d'énormes murs de pierre, percés d'ogives encadrées de briques; Gulmsee, un pauvre village au pied de deux églises colossales à trois nefs aux voûtes très hautes, et dont le portail est surmonté d'une tour carrée , que flanquent des contreforts. C'est Thorn, dont le château ruiné, aux assises cyclopéennes, garde la trace de l'in-

cendie qui le détruisit au xv^ siècle : l'hôtel de ville est un des plus fiers monuments de Tarchitecture municipale allemande; trois églises, où la brique a fait des merveilles, offrent à la curiosité du philologue et de l'historien une inscription sur un baptistère, qui n'a point été déchiffrée, et qu'on dit prussienne, une autre en caractères arabes, qui encadre un portail de Saint-Jacques. Ces souvenirs du passé font trouver le présent misérable, car ces monuments gigantesques siéent à ces villages et à ces villes comme ferait à un enfant maUngre l'armure d'un chevalier de sept pieds.

Le Culmerland soumis, la conquête suivit la Vistule, dont tout le cours fut bientôt commandé par les forteresses de Thorn, Culm, Marienwerder et Elbing. Dès lors les teutoniques furent en communication par la Baltique avec la mère patrie allemande; mais, sur le continent, ils étaient séparés de l'Allemagne par le duché slave de Poméranie, voisin peu sûr, qui voyait avec inquiétude, et il avait raison, des conquérants allemands s'établir en pays slave. La guerre que le duc poméranien Swantepolk fit à l'ordre en 1241 fut le signal d'une première révolte des Prussiens, qui dura onze années et qui fut terrible. Les chevaliers l'emportèrent, et le bruit de ces luttes et de ces victoires attira de nouveaux croisés, parmi lesquels parut, en 1254, le roi de Bohème, Ottokar. Pour la première fois,

des chrétiens pénètrent alors dans le bois sacré de Romowe; Kœnigsberg est bâti, et son écusson, où figure un chevalier dont le casque est couronné, a gardé, comme son nom, le souvenir du roi de Bohême. Ottokar conta qu'il avait baptisé tout un peuple et porté jusqu'à la Baltique les limites de son empire; mais c'était une vanterie, comme les aimaient les Slaves du moyen âge, qui faisaient moins de besogne que de bruit. Les chevaliers au contraire, usant pour le mieux des ressources qui leur arrivaient, reprenaient et poursuivaient sérieu* sèment la conquête. La première révolte à peine apaisée, ils envoyèrent des colons fonder Memel, au delà du Haff courlandais. Dès l'année 1237, Tordre des Porte-Glaives, conquérant de la Livonie, s'était fondu dans celui des teutoniques, qui aspiraient à dominer toute la Baltique orientale et tenaient déjà 100 milles de la côte *. Mais la

1 . Cette fusion des deux ordres fut encore l'œuvre de Hermonn de Salza. Les conquêtes de l'évêque Albert et des Porte- Glaives avaient été très rapides (voir la note de la page 45) ; mais déjà, du vivant d'Albert, de graves dangers avaient menacé l'existence de Tordre. En Livonie, c'était l'évêque qui était souverain, non l'ordre. Les Porte-Glaives ne tardèrent pas à réclamer des privilèges et uue part de la conquête. L'évêque dut faire d'importantes concessions. La colonie allemande était en outre menacée par les Lithuaniens et les Russes. Vivement pressé par ces ennemis, Christian avait appelé les Danois. Les Scandinaves avaient déjà paru dans ces contrées, et bientôt, sous la conduite de Waldemar, ils devinrent des rivaux redoutables. Waldemar battit Rêvai en 1219 et prit possession d'une partie de l'Esthonic. Après la mort de Christian, les embarras devinrent plus graves. Les

terre prussienne n'était point soumise, et, sept ans après le départ du roi de Bohême, tout se prépare pour un soulèvement nouveau. Des conciliabules se tiennent dans les bois; un grand prêtre paraît, et les chênes se mettent à parler. Des nobles prussiens, que Tordre faisait élever dans des monastères, s'enfuient secrètement. Les chevaliers sentent venir l'orage et croient le conjurer par des violences : un des officiers de Tordre invite des Prussiens qui lui sont suspects, les enivre dans un banquet, puis il sort, ferme la porte derrière lui, et, comme dit Dusbourg, réduit en cendres nobles et château. La révolte éclate pourtant, plus terrible

attaques des Lithuaniens et des Russes redoublèrent; Waldemar, un moment dépossédé, revendiqua l'Esthonie; l'indiscipline était dans l'ordre, qui semblait près de se décomposer. Alors les Porte-Glaives députent vers les teutoniques pour demander la fusion. Hermann, comme de coutume, ne se presse pas. Il ne voulait point hériter de tous les embarras des Porte-Glaives, par exemple d'une guerre avec le Danemark. 11 attendit qu'un grand échec, infligé par les Lithuaniens aux Porte-Glaives, eût rendu ceux-ci plus acconimodants ; car ils ne voulaient point entendre parler de la cession de l'Esthonie septentrionale aux Danois. Après la défaite de 1236, la fusion des deux ordres fut ordonnée par le pape, à Viterbe, en présence de Hermann. La chose faite, Hermann apprit aux Porte-Glaives qu'il s'était engagé à la restitution de l'Esthonie. Il était trop tard pour réclamer. Les Porte- Glaives formèrent une division à part dans l'ordre, et il y eut un « maître » spécial pour la Livonie. La fusion des deux ordres est un événement de grande conséquence, et l'on voit en présence dans cette vieille histoire Allemands, Scandinaves, Russes, c'est-à-dire les acteurs principaux de ce combat pour la Baltique, commencé au moyen âge, poursuivi dans les temps modernes, et qui n'est pas fini^

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que la première fois : le maître de Livonie est défait par les Lithuaniens; la Courlande s'affranchit; les princes poméraniens, bien que chrétiens, secourent les Prussiens contre les Allemands; les châteaux de Tordre succombent les uns après les autres, et pendant dix ans les revers succèdent aux revers. Enfin, affaiblis par l'effort et par des pertes énormes , les révoltés commencent à céder; les chevaliers mettent dix nouvelles années à regagner le terrain perdu; ils affaiblissent l'ennemi par un massacre perpétuel, et le combat cesse quand les Sudaviens, petit peuple vivant au plus épais des bois, au milieu des plus grands étangs de la région, se reconnaissent vaincus et, plutôt que de subir le joug des chevaliers, passent avec leur chef, le terrible Stardo, en Lithuanie. Le dernier coin de terre oïl a duré la résistance est demeuré comme maudit, et le désert de Johannisburg s'étend où se pressaient jadis les villages des Sudaviens.

Cette lutte fut l'âge héroïque de Tordre. Pendant ces années terribles, les chevaliers sont soutenus par la foi. Dans les châteaux assiégés, où ils tiennent contre toute espérance, mangeant chevaux et harnais, ils adressent d'ardentes prières à la mère de Dieu. Avant de se jeter sur l'ennemi, ils couvrent leurs épaules des cicatrices que fait la discipline. Naturellement des miracles se produisent et Dusbourg nous raconte de merveilleuses légendes. A la

veille d'une des plus sanglantes batailles livrées par les Prussiens insurgés, la vierge Marie apparut à un chevalier qui s'était fait son serviteur, et lui dit : ce Hermann, tu seras bientôt dans la compagnie de mon fils! y> Le lendemain, Hermann, s'élançant au plus épais des rangs ennemis, dit à ses compagnons : « Adieu, frères, nous ne nous reverrons plusl La mère de Dieu m'appelle dans la paix étemelle I » Un paysan prussien, qui avait regardé la bataille, raconta qu'il avait vu fuir les chevaliers et leurs corps s'amonceler, et son récit se terminait par ces mots : « Alors je vis des femmes et des anges qui portaient au ciel les âmes des frères; plus brillante que les autres rayonnait l'âme d'Hermann, dans les mains de la sainte Vierge. » Le soir d'une autre bataille, la femme d'un colon, dont le mari n'était point revenu, alla le chercher sur le champ de bataille. Elle le trouva vivant encore, mais ne put le décider à se lever et à partir. « Je viens de voir la sainte Vierge, lui dit-il; deux femmes l'accompagnaient portant des cierges; elle marchait et encensait les corps des trépassés; arrivée à moi, elle m'a dit : « Réjouis-toi : encore « trois jours, et tu t'envoleras dans la vie éternelle! » Et le blessé voulut mourir sur le champ de bataille. C'était une dure race que celle de ces conquérants. Un chevalier usa sur sa peau ensanglantée

plusieurs cottes de mailles, et beaucoup dormaient,

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ceints de grosses ceintures de fer. Les colons , hommes et femmes, sont trempés comme les chevaliers. C'est une règle que, si les hommes d'une ville ont été tués, les femmes doivent tout de suite épouser les garçons, car il faut que la colonie ne périsse pas. A Culm, deux femmes allant à Téglise aperçoivent un bel enfant, vêtu de guenilles, qui jouait aux osselets; toutes les deux le veulent avoir, mais la plus habile le fait enlever, conduire chez elle et vêtir honorablement. Un prêtre fiança ce couple singulier, et le mariage fut célébré dans la suite. L'histoire de ces deux femmes qui se disputent un mari sur le chemin de l'église, dans une ville déserte, est un des traits les plus frappants de cette histoire où l'on voit la nécessité du « combat pour l'existence » ramener des chrétiens du xiii« siècle aux conditions de la vie primitive.

Colons et chevaliers ont à la fin du xiii*^ siècle terre gagnée. Leurs châteaux et leurs villes sont assis solidement sur le sol de la Prusse, et ce qui l'esté des vaincus ne remuera plus. Les conquérants avaient usé d'abord de ménagements, laissant aux paysans leur liberté et aux nobles leur rang, après qu'ils avaient reçu le baptême. Ils faisaient instruire les enfants dans les monastères; mais ces Prussiens ainsi élevés avaient été les plus dangereux ennemis. Pendant et après les révoltes, il n'y eut plus de droit pour les vaincus : les Allemands en tuèrent un

nombre énorme; ils transportèrent les survivants d'une province dans une autre, et les classèrent, non d'après leur rang héréditaire, mais d'après leur conduite envers Tordre, brisant à la fois l'attache au sol natal et l'antique constitution du peuple. L'ordre garda quelques égards pour les anciens nobles qui avaient mérité par leur conduite de demeurer libres et honorés; il employa aussi des Prussiens à divers services publics, mais le nombre de ces privilégiés était restreint, et la masse des vaincus tomba dans une condition voisine de la servitude.

Les conquérants chrétiens ne regardèrent pas même les vaincus comme des frères dont il fallait sauver Fâme, qui valait la leur. Dès les premières années de la guerre, le pape se plaignait qu'ils laissassent les Prussiens persévérer dans le paganisme, et l'ordre a gardé jusqu'au bout cette indifférence. Dusbourg, décrivant les mœurs antiques des Prussiens, raconte que l'hospitalité qu'ils donnent n'est pas complète si toute la maison, homme et femme, fils et fille, ne s'enivre point avec les hôtes; que la femme, servante qu'on achète, ne mange point avec son mari et lave chaque jour les pieds des hôtes et des domestiques; que la composition pour un crime commis est admise seulement après que l'homicide ou quelqu'un de ses proches a été tué par les parents de là victime. Ces coutumes du xiii<î siècle se retrouvent encore au xv^. Après

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que Tordre eut subi le désastre qui le fit passer à la condition de vassal de la Pologne, le grand maître Paul de Russdorf ouvrit une enquête publique sur les causes de la misère profonde où le pays était tombé. Un moine chartreux écrivit alors une sorte d*exhoii;ation où il reprochait à l'ordre les fautes commises et surtout sa conduite a: envers le commun peuple, notamment envers les Prussiens », qu'il appelle (l les pauvres Prussiens )!>. Ceux-ci ont gardé, dit-il, les usages païens, et comment en serait-il autrement? Leurs maîtres disent aux prô« très qui les voudraient convertir : ce Laissez les Prussiens demeurer Prussiens. » Ils les empêchent d'aller à l'église, les accablent de corvées, même les saints jours, et ne se soucient que d'en tirer de l'argent et des services. Us exigent d'eux quantité de serments, et les induisent à faire quantité de parjures, car ce crime, qui entraîne la damnation éternelle, est purgé par une amende ridicule. Ils tolèrent, les jours des noces prussiennes, des danses diaboliques où des femmes s'habillent en hommes; ils laissent se multiplier l'assassinat, qui est ce commun en Prusse », car le wergeld est si bas qu'il coûte moins cher de tuer un homme que d'acheter un cheval : ces meurtres se commettent le plus souvent dans des orgies où des familles entières s'enivrent et s'entre-tuent.

Ce chartreux, qui était un ami de l'ordre, ne

parle pas autrement que ses ennemis. L'évêque de Posen, à la même date, accuse les chevaliers de laisser les deux tiers des Prussiens dans les erreurs du paganisme et d'employer ces barbares à la guerre contre leurs voisins. Les teutoniques en effet se servaient d'eux comme de soldats, et les ont usés par la guerre autant que par la servitude. Le peuple prussien ne manqua point d'ailleurs d'ajouter à ses vices ceux que des vaincus prennent toujours au contact de vainqueurs plus civilisés : travaillé par toutes ces causes de destruction, atteint plus que les Allemands par les guerres qui désolent la Prusse au xv® siècle, il s'éteignit peu à peu. Il paraît que jusqu'au xvi° siècle le prêtre avait encore besoin dans quelques villages d'interprètes qui expliquassent ses sermons ; et que même il se tenait en Prusse des assemblées nocturnes où des prêtres païens sacrifiaient le bouc aux divinités anciennes; mais au xvi® siècle la langue prussienne disparut : ce qui en reste est comme les débris des anciennes langues helléniques ou italiennes, matière à recherches pour les philologues. Un peuple avait été supprimé pour faire place à une colonie allemande.

LA

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