‹ Etudes sur l'histoire de PrusseChapitre 8 sur 19 · PUISSANCE DE L'ORDRE TEUTONIQUE · texte numérisé non relu

PUISSANCE DE L'ORDRE TEUTONIQUE

Le grand maître à Marienbourg.

Toute la ville de Marienbourg en Prusse est une relique du temps des chevaliers, mais on y admire surtout les deux châteaux de Tordre teutonique. Le plus ancien est un rectangle long de 60 mètres et large de 53, dont les hauts bâtiments étaient percés jadis de deux rangées d'arcades ogivales ; malheureusement on a muré ces ogives pour approprier le palais à sa destinée moderne de grenier, et l'église du château n'a pas moins souffert : les jésuites l'ont embellie en y mettant du bois sculpté tordu en flammes, des cœurs qui brûlent et de sottes images. Dans ce rococo délabré restent les stalles de chêne des chevaliers, parmi lesquelles celle du grand maître, recouverte d'un dais de chêne. Du dehors,

réglise, dont on a respecté le pur style gothique, semble une châsse gigantesque encadrée dans le monument. A l'extrémité du chevet, une mosaïque, haute de 8 mètres, représente en couleurs étincelantes la vierge Marie, coiffée d'un bonnet royal et portant comme un jouet Tenfant Jésus dans sa main gauche : c'est une puissante dame, redoutable plus que miséricordieuse et vraie patronne de ces teutoniques qui lui ont offert un peuple en holocauste sans qu'elle inclinât leurs cœurs à la clémence.

Le second château forme un trapèze ouvert du côté de l'ancien, auquel il touche par sa plus longue aile, qui a 96 mètres; l'aile qui fait face est terminée par le pavillon du grand maître, dont l'architecture est singulière : sur le rez-de-chaussée en pierres de taille, percé d'une seule porte basse, très lourd et flanqué de six contreforts, s'élancent six arcades légères portées par des colonnettes; au-dessus, jusqu'aux festons rectangulaires que dessine à sa partie inférieure l'énorme toit de tuiles, la sombre brique est égayée par des ornements de pierre blanche qui pénètrent dans les festons ou en marquent l'extrémité. Le modèle a été pris à Venise : c'est bien l'architecture vénitienne, qui charme alors même qu'elle fait souffrir la raison par le mélange du frêle et du massif. Plus heureux que l'ancien château, celui-ci a été restauré; on y trouve trois salles merveilleuses : la voûte des deux plus

petites retombe en stalactite sur un pilier de granit unique, court et trapu; on dirait qu'un jet d'eau sort du pilier et monte en s' élargissant vers la voûte pour aller glisser le long des parois en volutes régulières. Trois piliers plus sveltes, et couronnés par un chapiteau sculpté, soutiennent la voûte de la plus grande salle, qu'éclairent d'un seul côté quatorze hautes fenêtres ogivales.

Cette restauration est une œuvre pieuse. On y pourrait reprendre l'abus du badigeon et regretter que les verrières portent les noms et les armes des souscripteurs qui ont contribué à la dépense, les monuments historiques n'étant point faits pour tenir registre des aumônes données à l'histoire. Il faudrait ôter des murs les lithographies qu'on y a suspendues et les photographies de personnages en redingote. Le petit autel de campagne des grands maîtres est chez lui dans le monument, mais non les fauteuils en tapisserie, ni cette sorte de mouchoir brodé par une princesse prussienne que le gardien tire d'une armoire pour l'exhiber avec les marques du plus profond respect. Un jour peut-être on réunira dans le château tous les souvenirs des temps chevaleresques :. il vaut qu'on se donne cette peine. Qu'on le regarde de la cour, ou du quai de la Nogat, d'où le pavillon du grand maître semble une haute et sombre forteresse avec tourelles et créneaux, ou du pied de la statue de Frédéric, en face de laquelle se

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développe la façade principale, Timpression est très forte, et Ton admire comment Tesprit façonne la pierre, car ces teutoniques, voyageurs arrêtés enfin aux bords de la Vistule, mêlent dans ce palais, où se confondent les architectures sarrasine, italienne et allemande, les souvenirs des monuments de Palestine, d'Allemagne et d'Italie; moines armés pour la défense de l'Église et devenus souverains, ils mettent leur efQgie sur ce monument gigantesque, à la fois couvent, forteresse et palais.

C'est au château de Marienbourg que le grand maître des teutoniques transporta sa résidence dans les premières années du xiv° siècle *. Les infidèles avaient enlevé aux chrétiens jusqu'à la dernière parcelle de la Terre Sainte, et il avait fallu que les ordres chevaleresques quittassent le pays où ils étaient nés. Qu'allaient-ils devenir? La croisade les avait produits, c'est-à-dire la guerre que fit a\ix infidèles détenteurs du Saint-Sépulcre la chrétienté entière, requise sans distinction de peuples par son chef spirituel, plus grand alors que Tempereur et les rois. Ces moines infirmiers et soldats, qui soignent les malades et les blessés, et si vaillamment pourfendent les Sarrasins, sont les vrais fils de l'Église charitable et militante au moyen âge, comme était saint Louis, qui lavait les pieds des pauvres et vou-

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