‹ Etudes sur l'histoire des arts, ou Tableau des progres et de la decadence de la statuaire et de la peinture antiques au sein (volume 2)Chapitre 25 sur 28 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

tragique , Lucius Accius , fils d’un affranchi , et de très petite stature , eut son effigie en bronze inaugurée dans le temple des Muses.

L'usage s'établit , parmi les triomphateurs , d’offrir à la curiosité de la multitude des tableaux où leurs victoires étaient représentées , etc.

On vit pour la première fois (264 ans avant l’ère chrétienne) , promener à la suite du char de Valérius Messala , montant au Capitole , la peinture fidèle d’un combat en. Sicile , où ce consul avait été victorieux.

Le tableau fut placé vers l’un des côtés de la

cura Hostilia, sur le mont Cælius Ce même

Messala , revenant de son expédition , apporta , de Catane , un cadran solaire qu’il fit poser horizontalement au dessus d’une colonne tronquée. Pareille invention n’était pas alors connue à Rome.

Dans le siècle suivant, on y eut des clepsydres, horloges d’eau qui servaient à marquer les heures , la nuit comme le jour.

Scipion vainqueur d’Antiochus, et Paul-Émile,

de Persée, commandèrent des peintures figuratives de leurs exploits, pour être portées au sein

du cortège triomphal Lucius Hostilius Man-

cinus , qui , le premier , était monté à l’assaut sur les remparts de Carthage , fit , à son retour d’Afrique , exposer dans le Forum plusieurs images du siège fameux où il s’était signalé , ce qui causa du dépit et de la jalousie à Scipion-Émilien.

ooqIc

Le» jouissance» du luxe s'introduisent dan» Rome. — La corruption progressire de» mœurs y étouffe la liberté. — Fin de la République.

Tandis que les Romains traversaient en vainqueurs les mers de l’Italie et portaient leurs armes en orient, la fière Carthage, aigrie par les dures conditions de paix que sa rivale avait dictées , regrettait d’avoir trop facilement abandonné ses prétentions sur la Sicile. — [Ar. i. c. 219.] — D’autres sacrifices, exigés depuis, aggravèrent ses ressentimens à tel point, que le jeune Annibal, qui commandait une armée en Espagne, eut permission d’assiéger Sagonte, ville alliée

de la République romaine *; la ruine de cette place donna le signal de la seconde guerre Punique.

Les obstacles que le fils d’Amilcar eut à surmonter pour aller vaincre les Romains jusque sur leur propre territoire, ont mis ce général au rang des plus habiles dont l’histoire ancienne ait établi la renommée; mais, plus sa hardie invasion fut heureuse jusqu’au moment où son armée prit du repos à Capoue, plus, dès lors, il eut lieu de s’étonner de l’inconstance de la fortune.

[At. j. c. sis.] — Vainqueur sur les bords du Tésin, de la Trébia, du lac de Trasimène, et dans les plaines de Cannes, Annibal, faute de secours **, ne put accomplir le plan que son

* Par les conseils d’Amilcar-Barcas, père d’Annibal, les Carthaginois étaient rentrés en Espagne pour augmenter leurs moyens de résistance contre les Romains. Ceux-ci, pénétrant ces vues, se hâtèrent de chercher des auxiliaires dans la même contrée.

** Annibal, après la bataille de Cannes, fit parvenir à Carthage la nouvelle de sa victoire, et demanda, pour assurer le succès complet de son expédition,

génie avait conçu. Privé des renforts qu’il avait demandés, après avoir avancé son camp jusqu’aux portes de Rome, il se vit contraint d’abandonner la proie dont il s était cru maître, et de rétrograder vers l’Afrique , où Scipiou l’avait devancé.

Ce fut aux champs de Zama que ces deux héros fixèrent les destinées des deux puissantes républiques dont ils soutenaient l’opiniâtre

rivalité Rien qu’Ànnibal n’eût jamais fait de

dispositions plus savantes , montré plus de résolution et de présence d’esprit que dans cette journée , il fut vaincu. Cette défaite , qui , de l'aveu même de Scipion, ne lui fit rien perdre de l’opinion que méritaient sa haute capacité militaire et son imperturbable bravoure , laissa Carthage — [ Av. 1 . c. 200. ] — à la discrétion des Romains. S’ils ne rasèrent pas les murs d’une cité dont le nom seul leur faisait ombrage,

quatre mille soldats numides, quarante éléphans, et mille talens d’argent ; mais Hanuou, chef d’une faction qui lui était contraire, réussit à persuader au sénat que de pareils secours ne pouvaient prudemment s'accorder.

l’arrêt fatal n’eu fut qu’ajourné; mais ils brûlèrent ses vaisseaux, épuisèrent ses trésors, restreignirent l’étendue de ses possessions territoriales, et rassurés par l’état d’impuissance où ils avaient réduit ses liabitaus, ils marchèrent «l’un pas ferme à la conquête de l’univers *.

Dans l’intervalle de celte guerre, Philippe V, roi de Macédoine, voulant étendre sa «lumination sur la plupart des peuples de la Grèce, avait compris que , pour mieux assurer ses opérations, il lui convenait de s’entendre avec Annihal , tandis que celui-ci envahissait les provinces de l’Italie. Les Romains, informés de cette politique, dirigèrent fièrement une flotte «le cinquante voiles contre les états de ce prince. Le retenir dans son pays fut l’unique but de cette agression : elle était juste ; les conséquences en furent, heureuses, et déterminèrent

* Les Romains détruisirent, non seulement les archives municipales de Carthage, mais tout ce qui était relatif aux belles-lettres, sciences et arts.

La prise de Syracuse par Marcellus eut lieu durant cette seconde guerre Punique, laquelle ne se termina qu’au bout de dix-sept ans.

Philippe à fl émane lcr la paix. Le sénat de Rome n’en garda j>as moins le souvenir de ses griefs; et quand les Carthaginois ne furent plus à craindre, il prêta l’oreille aux plaintes des Eloliens, qui sollicitaient son appui contre la turbulente ambition du roi de Macédoine. On lutta pendant quatre années; les Romains eurent constamment l’avantage; Philippe, enfin, mis hors «le combat sur les hauteurs des Cynocéphales *, se soumit aux conditions que Flaminius voulut lui prescrire. — [Av. J. c. sot.]

Ce fut alors que ce consul fit publier, dans la solennité des jeux Isthmiques , le fameux décret dont ailleurs nous avons parlé, et en vertu duquel chaque cité de la Grèce, déclarée indépendante, se gouvernerait par ses lois particulières.

Les Étoliens désabusés de l’espoir qu’ils avaient conçu de devenir, avec l’assentiment du sénat , les dominateurs de la nation entière ,

* La croupe de ces montagnes de la Thessalie ressemblait, dans l'éloignement, à une tète de chien; de là le nom de Cynocéphales.

invoquèrent l’aide d’Antiochus : ils savaient qu’Ànnibal, exilé de Carthage, incitait ce roi de Syrie à se déclarer contre les Romains ;

leur attente fut vaine

Antioclius, à la tète d’une belle armée, entra dans la Grèce; mais il ne sut profiter ni des conseils d’Annibal, dont l’avis était de porter la guerre en Italie, ni de la bonne volonté des Étoliens. Ses opérations se firent avec lenteur ; et après avoir été battu sur la terre et sur la mer, il regagna honteusement ses provinces d’Asie, où il présumait ne pas être inquiété. Mais Cornélius Scipion , et son frère aîné , Y Africain, l’y suivirent. Les deux armées se rencontrèrent entre Magnésie et le fleuve Hermus ; celle d’Antiochus fut taillée en pièces, et le pillage du camp syrien fournit aux vainqueurs un butin immense (1). Les palais du roi furent dépouillés des ornemens les plus précieux et d’un nombre prodigieux de tableaux et de statues qui contribuèrent à l’appareil splendide de la rentrée triomphale de Scipion X Asiatique au Capitole.

Quant à Philippe, qui, pour cette fois, avait agi franchement en faveur des Romains contre les Etoliens et le roi de Syrie, loin de s’en voir

tenir compte, comme il avait lieu de l’attendre de la satisfaction du sénat, il n’en reçut que des dédains. La mort le surprit au moment où il songeait à s’en venger.

Persée, animé du même ressentiment, en succédant à Philippe son père, hâta l’ouverture des hostilités. 11 avait mis dans ses intérêts la plupart des cités de la Grèce, et comptait sur la solidité de ses préparatifs. Ses troupes remportèrent un premier avantage — [a», j. c. ni.] — sur celles du consul Licinius vers les rives du fleuve Pénée. Ce succès ayant enflammé leur audace, elles combattirent à la sanglante journée de Pydna avec un acharnement qui leur eût peut-être assuré la victoire sous un chef digne de les commander; mais à peine l’action se futelle engagée, que le dernier successeur d’Alexandre le Grand courut se mettre à l’abri du danger. Vainement tenta-t-il de sauver sa personne et ses trésors; forcé de sortir de sa retraite, Paul- Émile en fit son captif, et, sourd à ses instances, le conduisit à Rome, ainsi que la reine et ses eufans. — [ a», j. c. jgs. ]

Ce prince, qui s’était flatté d’abaisser la morgue des Romains, avait dans sa folle présomption fait préparer les piédestaux des statues dont il

se proposait d’enricliir le temple de Delphes, en commémoration de ses futurs triomphes. Les socles, ornés de sculptures très soignées, servirent de trophées à Paul-Emile, «|ui ne se réserva des dépouilles du vaincu que la collection de ses livres pour les éludes de ses fils. Le trésor royal fut versé tout entier dans l’épargne de la République.

Les fêtes que les Romains célébrèrent à cette occasion, furent d’une magnificence extraordinaire, et durèrent trois jours consécutifs. Les merveilles de l’art dont les souverains de la Macédoine avaient, depuis Alexandre, doté les principales cités de leur empire, passèrent eu revue, sur deux cent cinquante charriots, dans les rues de Rome. Les coffres de la République se trouvèrent tellement remplis parles richesses de toute espèce que tant de victoires y avaient fait affluer , qu’on ne préleva plus d’impôts sur les citoyens, {tendant cent vingt-trois ans, à compter de cette époque *.

* Ce fut trente ans après la chute de Persée, que le consul Quintus Cécilius Métellus acheva la con-

[Ar. J. c, 167.] — Le sénat ne se contenta pas de renverser le trône de l’ersée , il se montra plus ou moins sévère envers les peuples qui lui avaient prêté des secours, ou même qui ne s’étaient pas ouvertement déclarés contre lui. Les Rliodiens, pour avoir encouru ce reproche, se virent enlever la Lycie et la Carie.

Eumène, roi de Pergame, avait promis en secret à Persée de rester neutre durant la guerre, moyennant une forte somme. Ce manque de foi de la part d’un allié ne fut que difficilement pardonné : Attale, fort aimé des Romains, eut recours à leur clémence, en faveur de son frère, par les plus humbles supplications.

L’Épire fut traité avec une rigueur inflexible : Paul-Emile eut ordre de mettre cette riche contrée au pillage et d'en raser les villes; on massacra presque tous les généraux éloliens; ceux

quête de la Macédoine sur l’aventurier Audriscus. Ce même Métellus enleva les statues de bronze qu’Alexandre avait commandées au célèbre Lysippe, pour immortaliser la mémoire des braves tués au passage du Granique.

auxquels on fit grâce de la vie, furent réduits à la triste condition d'esclaves.

[Av. j. c. uc.] — La chute, enfin, des remparts de Corinthe permit aux Romains de réunir la

Grèce entière à leurs vastes provinces lin

demi-siècle ne s’était pas encore écoulé depuis l’irruption de l’armée d’Annibal en Italie, et cependant Scipion-Émilien venait de terminer la troisième guerre Punique par la ruine de Carthage et la dispersion des habitans que le fer et la flamme avaient épargnés.

Le triomphe de Scipion le Jeune éclipsa, par sa pompe extraordinaire, celui de son prédécesseur. On y étala une immensité d’objets précieux que les expéditions militaires des Carthaginois, et leurs relations commerciales avec les opulentes cités de l’orient, avaient entassés dans leur capitale.

Le sénat de Rome, sous de vains prétextes, et contre toute justice , avait rallumé celte dernière guerre, qui ne fut qu’une continuation de la précédente et dura trois années seulement.

Après de si terribles événemens, on s’inclina de toute part devant les enseignes romaines; mais la République, devenue l’arbitre du sort des nations, eut bientôt lieu de s’alarmer de l’af-

faiblissement des principes austères qui, jusqu’alors , l’avaient défendue des atteintes du luxe et des passions qu’il excite. N’était-il pas à craindre que le soldat, par un trop long séjour dans les pays conquis , n'eût , peu à peu , perdu r esprit de citoyen *, et que , fondant ses espérances sur la fortune constante des généraux qui l'avaient enrichi, il ne consacrât à leurs intérêts un dévoilaient dû tout entier à la patrie?

D’autres conséquences résultèrent de ces expéditions au loin. Les légions qui s’étaient accoutumées aux mœurs des peuples de l’orient , ne purent aisément reprendre, sur le sol natal , leur ancienne manière de vivre; et, d’ailleurs, ces militaires dépaysés revinrent accompagnés d’un cortège de beaux-esprits et de musiciens qui , dans l’étranger , avaient délicieusement occupé leurs heures de loisir.

Vainement, à Rome, les censeurs se prononcèrent contre ces talens corrupteurs, l’ardente jeunesse s’en laissa promptement séduire, et

Montesquieu , Grandeur et Décadence des Romains.

les générations suivantes céilaut de plus en plus à leur prestige, perdirent jusqu’au souvenir des mâles vertus du vieux temps.

[Ay. i. c. 189 .] — Ce fureul les vainqueurs des Gallo-Galates qui, les premiers, introduisirent dans leurs foyers le faste et la mollesse asiatiques (2). Rentrés en Italie, ils y conservèrent l’habitude d’appeler le sommeil sur des lits entourés de rideaux et couverts de tapis d’un tissu riche et moelleux. Leurs salles de festin étaient meublées de tables, de buffets, ornés de ciselures en airain ; le son des instrumens les invitait aux plaisirs de la bonne chère, et des baladins à gages égayaient leur indolence après le repas.

A ces inventions voluptueuses, succédèrent les premiers essais de l’art dramatique. Livius Andronicus , l’un des plus anciens poètes latins, ouvrit à Rome un théâtre (3) à l’instar de ceux qu’il avait remarqués dans plusieurs cités de la Grèce. Ses pièces ne furent que des imitations incomplètes et grossières de celles qui se représentaient à Syracuse et dans Athènes; mais Nœvius et Ennius, entrant plus tard dans la même carrière , se proposèrent de polir ce qu’Andronicus avait seulement ébauché (4).

Leurs ouvrages, ceux de Pacuvius , d’Accius, de Cœcilius et de Lucilius , bien qu’ils fussent écrits dans une langue qui n’était pas encore formée, préparèrent le triomphe des muses chez un peuple jusqu’alors rebelle à leurs inspirations.

Les talcus d’imagination et de goût s’inspirèrent toujours les uns les autres. Rome, qui n’avait produit, avant cette époque, aucun artiste digne d’être compté pour tel , vit un des membres de l’illustre famille des Fabiens suivre son penchant naturel pour la peinture. Le temple de la Sauté, sur le mont Quirinal, fut décoré — [Av. j. c. 216.] — de diverses images par ce patricien. Pline ne nous en a transmis aucune notion; elles étaient, à scs yeux sans doute, peu propres à motiver une mention apologétique. La pratique de cet art, au surplus, ne dut être, pour Fabius Piclor , qu’un simple amusement : tout autre noble, à sa place, eût été peu flatté du surnom qui lui en resta. Ce même Fabius , dit-on , est le premier romain qui ait rassemblé quelques traditions historiques sur sa nation. Il s’attira plus de considération par ces recherches curieuses que par les produits de son pinceau..

niSTOIRE DES ARTS.

Pacuvius, qui cultivait à la fois les muses et la peinture, enrichit de ses tableaux le temple d’Hercule dans le forum Boorium. 11 est à présumer que ces ouvrages ne lui méritèrent pas autant d’applaudissemens que sa tragédie d ’Orcste, bien que la poésie dramatique, à Rome, fût encore en son enfance.

Le peu d’encouragement que ces tentatives procurèrent à ceux qui, chez les Romains, s’adonnèrent aux arts, en fit abandonner la pratique aux esclaves grecs, ou affranchis, et à quelques citoyens, peut-être, moins jaloux de préserver par ce moyen leurs noms de l’oubli, que de tirer un lucre de leurs veilles. Croironsnous , a dit Cicéron dans ses Tusculanes, que si l’on eût fait un titre de gloire à Fabius d’avoir montré du goût pour la peinture , il ne se fût pas élevé parmi nous des Poljgnoté et des Parrhasius ? L’honneur nourrit les arts ; tout le. monde est excité par f amour de la gloire , à s’occuper des travaux qui la procurent ; mais les talens languissent partout où ils sont dédaignés.

A Rome, en effet, où les honneurs publics étaient le partage presque exclusif du mérite militaire, où l’on ne prisa long-temps Ieschefs-

d’œuvre de l’art que comme des portions de butin propres à figurer devant le char du triomphateur, l’artiste réduit à exercer en mercenaire une profession avilie, n’aurait pu ressentir cette émulation généreuse qui, dans la Grèce, avait animé les auteurs de tant d’immortels monumens , où l’orgueil national inscrivit ses souvenirs.

Bien que ces causes morales de la haute perfection de la statuaire et de la peinture grecques n’existassent pas à Rome, la tradition des principes consacrés par les chefs des écoles de Sycione et d’Athènes , soutint en Italie le beau style de l’art, durant plusieurs siècles encore. Les générations d’artistes étant à portée de retrouver, sur cette terre étrangère, une multitude de tableaux , de statues , de médailles , de vases sculptés, enlevés des palais de Syracuse, de Corinthe, de Carthage, de la Macédoine et de la Syrie , surent heureusement se préserver de toute innovation. Le sénat fit même , à cet égard, un réglement qui soumettait à des amendes les statuaires qui se seraient écartés des doctrines dont les chefs-d’œuvre de leurs prédécesseurs avaient démontré l’excellence.

Le déplacement de tant de modèles dispersés

dans l’enceintc de Rome*, perpétua sans doute la pureté des traditions au sein des ateliers qui s’y étaient formés; mais les Romains, en s’emparant des chefs-d'œuvre à la conservation desquels les cités asservies attachaient un grand prix, ne faisaient-ils pas un déplorable abus des droits de la victoire? Polylie s’explique nettement sur cette scandaleuse rapacité **. Témoin de la spoliation des temples de la Grèce (5), il pense que de pareils trophées, loin d’être des signes d’honneur pour les conquérans, ne servent qu’à provoquer contre eux des désirs de

* Même avant la troisième guerre Punique, il y avait déjà tant de statues à Rome, que les censeurs firent débarrasser les places publiques des effigies des particuliers ou magistrats qu’on y avait inaugurées , vu qu’il resterait assez d'images des anciens héros et des dieux pour l’ornement de la cité.

** Ce célèbre historien , fils de l’un fies chefs de la ligue Achéenne, avait été compris au nombre des mille Achéens déportés en Italie pour y rendre compte de leur conduite, c’est-à-dire pour avoir résolu de défendre contre les Romains la liberté de leur patrie.

vengeance, à ranimer l’intérêt qu’inspire aux âmes généreuses l’infortune îles vaincus.

Au temps où Polybe accusait ainsi la cupidité brutale des dominateurs de sa patrie, les édifices publics de Rome étaient, seuls, ornés de -sculptures et autres ouvrages de goût. Une noble simplicité régnait encore dans les demeures des particuliers les plus opulens; les patriciens ne plaçaient en évidence les effigies de leurs aïeux, que dans les occasions solennelles.

L’altération que l’or de l’Asie et les brillantes dépouilles de la Grèce opérèrent peu après dans les mœurs, rendant en quelque sorte nécessaire aux besoins d’un luxe naissant l’assistance des beaux-arts, ceux qui se distinguaient par des connaissances agréables, obtinrent enfin un peu de crédit dans la haute société; et, bien que la plupart ne fussent que des affranchis, les grands ne dédaignèrent pas de se familiariser avec eux, jusqu’à partager leurs travaux. On sait que Lélius et Scipion guidaient la plume de Térence, et que, sous l’ascendant de leur goût délicat, l’heureux imitateur de Ménandre n’ambitionna pas les applaudissemens tumultueux prodigués, sur la scène comique, aux saillies licencieuses de Plaute.

Le succès des compositions dramatiques de ces deux poètes latins, donna dans Rome une telle impulsion à l’étude des lettres, que de notables citoyens négligeaient leurs affaires pour se faire enseigner la langue des Grecs, et meubler leur mémoire de ce (pie les beaux - esprits de cette nation avaient écrit de plus saillant.

[Av. J. c. iss.] — Cet engoûment s’accrut encore à l’arrivée de trois députés d’Athènes, qui, avant exposé avec autant de clarté que d’élégance l’objet de leur mission près du sénat, produisirent sur la foule des auditeurs l’impression la plus vive. L’élocution fleurie de Carnéades* excita surtout uii tel enthousiasme que, de ce jour, les citoyens qui se destinaient aux fonctions de la magistrature, ne purent résister au désir detre initiés aux secrets d’un art si puissant sur les cœurs. L’orateur se vit partout

* Les Athéniens avaient chargé ce philosophe, chef de la troisième académie, Crytolaiis, de la secte d'Aristote, et Diogène le stoïcien, d'aller à Rome solliciter la remise d'une amende à laquelle ils étaient condamnés pour avoir pillé les environs de 1a ville d'Orope.

entouré d’un essaim de jeunes patriciens avides de l’entendre. Ses harangues furent traduites en latin par le sénateur Ccecilius. On en dévora la lecture, et l’émulation pour l’étude de la rhétorique devenant presque universelle, l’austère Caton lui-même en lit ses passe-temps les plus doux. Il se gardait néanmoins de laisser paraître 1 un penchant qu’il improuvait par politique et qui, disait-il, substituerait la gloire de bien dire à celle de bien faire *. Aussi pressa-t-il le départ des députés athéniens, dont les documens retenaient sur les bancs de .l’école une jeunesse appelée à remplir les emplois militaires. Aulu-Gèle nous a conservé la teneur du fameux décret publié contre les professeurs de belles-lettres à Rome, vers cette même époque. En voici les termes :

« Sur la dénonciation qui nous a été faite,

* Caton avait ramené de la Sardaigne, où il était allé en qualité de questeur, le poète Ennius, qui lui avait enseigné la langue grecque.

Cicéron a parlé avec éloge de ses écrits. On a conservé quelques fragmens de l’histoire intitulée des Origines , et de son traité De re rus t ica.

« disaient les magistrats, qu’il se trouve parmi « nous des hommes s’occupant d’un nouveau « genre de discipline; qu’ils tiennent des écoles « où la jeunesse romaine s’assemble journelleb ment ; qu’ils se donnent les titres de rhéteurs a latins, et que nos enfans perdent le temps à a les entendre. Nous avons pensé que nos anb cétres, instruisant eux-mêmes leurs fils, avaient a su pourvoir sagement aux besoins de tout ena seignement supplémentaire. Nous déclarons, a en conséquence, que les nouveaux établissea mens sont contraires aux mœurs et aux usaa ges des premiers temps ; qu’ils sont mauvais , a qu’ils nous déplaisent, et doivent être supa primés. »

Il est à présumer que Caton prit part à la rédaction de ce décret. Ce furent néanmoins les objurgations civiques adressées par ce censeur sévère à ses concitoyens, qui firent briller à Rome les premiers éclairs de l’art oratoire. Cet art, dans sa bouche, eut un accent dur et sentencieux. Peu après la voix séditieuse des Gracques s’éleva jusqu’au ton de la véritable éloquence, en tonnant à la tribune contre l’avarice des nobles. Antoine, aïeul du fameux triumvir de même nom, Lucius Crassus, Cotta, Sulpicius, qui pa-

rurent dans le siècle suivant, adoptèrent la savante méthode des princes du barreau d’Athènes, et méritèrent ainsi d’être considérés comme les dignes précurseurs d’Hortensius et de Cicéron.

Tandis que les écoles de rhétorique triomphaient des préjugés que d’austères républicains nourrissaient contre les ressources insidieuses des sophistes , les ateliers de peinture et de sculpture, transplantés des cités de la Grèce en Italie, commençaient à s’y acclimater. Les riches citoyens pour gagner la faveur du peuple, faisaient construire à leurs dépens des portiques publics, des théâtres, des cirques, et donnaient des spectacles où s’engloutissait souvent le pillage de plusieurs provinces (6).

On n’a rien imaginé, peut-être, de plus splen. dide que la décoration d’un édifice destiné, par Marcus Émilius Scaurus , à des jeux qui pourtant ne devaient durer qu’un petit nombre de jours. Pline nous apprend que cette construction merveilleuse était composée de trois étages : le premier bâti en marbre, le second presque tout en verre, et celui qui le couronnait, fait en bois doré. Trois mille statues de bronze, petites sans doute , et placées dans les intervalles de trois cent soixante colonnes , ornaient la façade. L’in-

térieur était meubléd’une multitude de tableaux ravis aux Sicyoniens, en compensation des dettes que leur \ille avait contractées envers la République romaine, et qui n’étaient pas acquittées. L’enceinte de ce palais magique pouvait contenir quatre-vingt mille spectateurs.

Quant à l’ordre d’architecture exécuté en verre , il est à présumer que cette matière fragile n’en formait pas la masse, mais qu’elle avait été plaquée, par compartimens, sur les pilastres , les frises et chapiteaux , de manière à produire, sous divers aspects, une sciutillation éblouissante.

[ Av . J. c. 80 ] — Durant son édilité , Scaurus dissipa , pour l’amusement des citoyens , non seulement son héritage paternel (7) , mais les monceaux d’or qu’il recueillit encore à la mort de la cupide Métella sa mère, veuve en secondes noces de Sylla.

Le tribun Curion et d’autres ambitieux de la faveur du peuple se ruinèrent comme Scaurus, sans profit pour leur mémoire; car Pline, en parlant de leurs entreprises, ajoute que ces folles prodigalités furent au nombre des causes de la corruption des mœurs dans ce siècle.

Quelques hommes puissans ne bornèrent pas

les prétentions de leur orgueil à provoquer par de si vaines libéralités les acclamations d’une multitude toujours disposée à vendre ses suffrages; ils eurent le bon esprit d’attacher le souvenir de leur carrière administrative à des monumens solides et plus dignes des regards de la postérité. Les superbes vestiges du temple de la Fortune à Palestrine signalent encore à nos yeux la munificence de Svlla(8), qui se déclara le protecteur des arts, à Rome, après en avoir été le fléau dans la Grèce. 11 releva les murs du Capitole ruinés par un incendie, et fit servir à cette réédification les belles colonnes qu’à Athènes il avait enlevées du temple de Jupiter- Olympien. Appius, personnage consulaire, enrichit la ville d’Eleusis d’un portique. Cicéron, à son tour, se proposait d’élever dans la capitale de l’Attique un frontispice majestueux à l’entrée des bosquets de l’Académie. Ce fut pendant son séjour chez les Athéniens , que l’illustre orateur prit un goût décidé pour les arts du dessin; mais il n’osait, à Rome, se faire honneur des connaissances qu’il avait acquises en cette partie : il craignait de rendre douteux son respect pour la politique des fondateurs de la liberté , lesquels ne voulurent encourager d'au-

1res talens que ceux dont la République pourrait retirer 1 quelque avantage *. Il s’informait néanmoins, très curieusement, des différens sujets de mythologie et d’histoire , qu’Atticus faisait exécuter en peinture, dans sa maison d’Amathée en Épire, promettant en revanche, à cet ami, la notice détaillée des statues qui décoraient ses jardins d’Arpinum **.

Quoiqu’il affectât en public de répéter que la sculpture et la peinture devaient être abandonnées à la frivolité des Grecs, il s’étendait néanmoins avec intérêt sur ces matières, si elles fournissaient des observations relatives à l’art oratoire.

Pompée , Lucullus , César, ne craignaient pas de montrer de l’estime aux artistes , et les invitaient à venir librement visiter leurs musées. Ils

les aidaient de leur bourse et de leurs avis

La magnificence des grands qui , selon l’expression d’Horace, savent être riches, commande le respect et désarme l’envie Il n’en était pas de

* Nullam majores nostri urtem esse voluerunt <juœ non aliifuid reipublicce commodaret. (Quintil.)

*’ Ad Atticum epistola IV, VI, P III, IX.

même de certains gouverneurs de province , dont les maisons de campagne étaient toutes remplies , toutes resplendissantes îles dépouilles de leurs administrés (9).

Où sont , ajoutait le défenseur des Siciliens qui dénonçait ainsi les brigandages de ces gouverneurs à l’animadversion publique , où sont les richesses arrachées à tant de peuples soumis et aujourd’hui dans l’indigence ? Le demandezvous , Romains , quanti vous voyez Athènes , Pergame , Milel , C Asie , la Grèce , englouties dans les demeures de quelques ravisseurs impunis * ?

Telle était la véhémence avec laquelle Cicéron accusait Caius Licinius Verrès , le plus éhonté , <

le plus atroce de ces voleurs titrés. Il avait été d’abord proquesteur sous Dolabella dans la Cilicie , puis préteur en Sicile. Cette île opulente , durant son administration , fut traitée en pays de conquête. Abusant de l’autorité civile et militaire , il s’appropria , sans aucune pudeur, les richesses mobilières des édifices publics , souvent même celles des simples particuliers.... Les

* Cicéron , in errent.

statues, les tableaux, tentaient spécialement sa cupidité ; car l’éloquent interprète du ressentiment des Siciliens ne crut pas employer une hyperbole trop hardie , en disant que la curiosité de cet étrange amateur des arts avait coûté plus de divinités à Syracuse que la victoire de Marcellus ne lui avait coulé de citoyens.

Menacé d’une accusation capitale, Verrès s’était précautiouné contre les conséquences qu’il avait à redouter d’un tel procès. J’ai fait, disaitil sans rougir à ses familiers , trois parts du produit de trois années de ma prélure : J une pour mon défenseur * , l’autre pour mes juges , et la plus forte pour moi-méme (10). Un tel homme cependant avait eu l’impudence de se faire ériger dans l’ile où il commandait en despote, des

* Hortensius , auquel Verrès avait confié le soin de sa défense, était amateur passionné des beaux produits de l'art : au nombre de ceux dont il avait orné sa collection , se trouvait le tableau des Argonautes de Cydias; il lui avait coiité cent quarante-quatre mille sesterces (vingt-huit mille francs); il fit construire tout exprès une chapelle dans sa maison de Tusculuin, pour y mettre en évidence cette belle peinture.

arcs de triomphe et plusieurs statues héroïques.

Cicéron ne s’était pas donné le temps d’écrire les discours qu’il publia depuis sa plaidoirie. Il s’était contenté d’interpeller à l’audience les témoins accusateurs , et d’animer tour à tour leurs dépositions par la vigueur d’une éloquence improvisée. Cette argumentation dialoguée et dramatique, en quelque sorte, fit éclater dans l’assemblée les accens de l’indignation la plus vive (11). Hortensius, déconcerté, resta muet, et ne vit d’autre moyen de salut pour le client qu’il n’était plus possible de faire absoudre , qu’un exil volontaire *.

Malgré les dédommagemens dont Verrès fut comptable envers les Siciliens , il put retenir encore plus de la moitié des objets précieux qu’il leur avait ravis; mais après un grand nombre d’années passées loin de Rome , il eut la témérité d’y rentrer durant les proscriptions du second triumvirat , et tomba sous le fer des

* Tout citoyen romain qui s’y condamnait luimême , était considéré , quoique coupable, comme suffisamment puni.

sicaires d’Antoine. U aurait peut-être racheté sa vie par l’abandon de plusieurs beaux vases de Corinthe que ce triumvir tout-puissant convoitait ; mais il ne put se décider à en faire le sacrifice ; la mort seul éteignit sa folle passion pour les raretés de ce genre.

Cette passion avait toujours été telle que Cicéron , bien qu’il eût , ainsi que la plupart des grands, pareilles fantaisies, ne savait quels termes choisir pour caractériser à cet égard la cupidité de Verrès. Celait , disait-il, une fureur , un délire , une maladie ; car dans la Sicile entière il n'existait pas un vase d'argent ou d airain , soit de Délos , soit de Corinthe ; une pierre gravée , un ouvrage en or, en ivoire , en marbre , un tableau de prix, une tenture à personnages, que ce gouverneur avide n'ait fait passer sous ses yeux, pour retenir ce qui lui semblait propre à enrichir son musée

Les détails curieux que Cicéron a donnés sur ces larcins , nous fournissent la matière d’un épisode trop intéressant pour être un horsd’œuvre dans nos récits :

Dès l’entrée de la galerie de Verrès , le spectateur ébloui s’arrêtait pour en considérer les portes. On y avait enchâssé les magnifiques

ornemens de celles du temple de Pallas à Syracuse. Des bas-reliefs d’ivoire , représentant divers sujets mythologiques , en recouvraient presque entièrement les panneaux. Une tète de Gorgone, admirablement modelée en or, ressortait dans le compartiment du milieu. En dehors , et de chaque côté de ces partes , s’élevaient deux statues anciennement consacrées à Junon dans son superbe sanctuaire de Samos. La richesse et l’élégance du frontispice de ce musée annonçait la réunion des merveilles que renfermait l’intérieur.

Nous commencerons par désigner , comme un monument peu connu, mais, sous plusieurs rapports , très digne de remarque , la statue de Jupiter dispensateur des vents favorables , auquel litre les Romains ajoutaient celui à’ Imperator. II n’existait que trois effigies de ce même caractère : l’une était restée dans un ancien temple bâti vers la partie la plus étroite du Bosphore de Thrace; l’autre avait été transportée au Capitole par Quintus Flarainius au retour de sa glorieuse expédition en Macédoine ; la troisième , appartenant aux Syracusains , était devenue la proie de Verrès , ainsi que la Diane de Ségeste et l’Apollon d’Agrigente. Ces statues , enlevées

d’abord aux Siciliens par les Carthaginois , et que Scipion , après sa victoire en Afrique , fit replacer dans leurs anciens temples , en furent arrachées de nouveau pour figurer dans la galerie du préteur romain.

On remarquait ensuite un Hercule de la main de Mvron , et sur la même ligne un Cupidon de Praxitèle. Ces morceaux renommés sortaient du riche laraire de C. Heius de Messine.

La statue de Pœan , aide-médecin d’Esculape au séjour des dieux , celle du pasteur Aristée , dont la mémoire était si chère aux Siciliens, les Canéphores de Polyclète , le Mercure des Tyndaritains, l’effigie de Ténès, célèbre personnage d’une tragédie d’Euripide, et la fameuse Sapho de Silanion, appelaient tour à tour l’attention des connaisseurs.

C’était là qu’il était permis enfin de contempler la redoutable Cérès de Gatane, qui de tout temps avait été soustraite aux regards des profanes. Cachée jusqu’alors dans son sanctuaire, des prêtresses seules avaient eu le privilège de lui rendre hommage. I,a peine de mort eût été prononcée contre l’audacieux qui se serait furtivement introduit près de cette Cérès. Celle d’Enna n’excitait pas moins de curiosité : elle

passait pour être descendue de l’erapyrée sur le territoire de la Sicile.

Parmi cette quantité de pièces rares il en était une que Verrès ne laissait voir qu’à ses amis particuliers : nous parlons d’une figure enlevée d’Aspende , ville de la Pampliilie. Elle représentait un joueur de lyre , lequel semblait ne faire résonner les cordes de son instrument que pour le plaisir de s’entendre. On ne comprend guère comment le sculpteur avait trouvé le moyen d’exprimer clairement la jouissance exclusive des oreilles de son personnage. Quoi qu’il en soit , la célébrité de la statue avait fait dire proverbialement de tout savant peu communicatif : 11 ressemble au musicien d’Aspctule.

Indépendamment de beaucoup d’autres choses dignes detre mentionnées , cette collection renfermait plusieurs petites Victoires que les statuaires avaient coutume de poser sur la main des divinités principales, et qu’ils terminaient avec beaucoup de soin. La plus remarquable de ces figurines avait, antérieurement, été détachée de la Cérès d’Enna.

Quant aux tableaux qui faisaient partie de 1 ameublement , la plupart provenaient de la spoliation du temple de Pallas. L’un des plus

renommés par la chaleur de sa composition était un Combat de cavalerie, où l’on distinguait le féroce Agathocle s’élançant à la poursuite des fuyards. Les voyageurs instruits examinaient encore avec beaucoup d’intérét une suite de vingt-sept portraits des rois ou tyrans des différentes cités de la Sicile *.

Les consoles , ou rayons , qui garnissaient le pourtour du musée, étaient chargés de coupes > de patères , de cassolettes à parfums, pour le culte des dieux domestiques. On voyait sur une belle table de bois de citre une grande urne de métal ornée de figures en demi-relief d’un travail achevé (12). Boéthus, habile orfèvre de Carthage , y avait déployé toute son industrie.

Nous ne saurions passer sous silence des dents d’éléphant qu’on eùtdit^tre un jeu de la nature; vu leur prodigieuse grosseur. Elles avaient été prises dans le temple de Junon de l’île de Malte, par l’amiral de la flotte du roi Massinissa ; mais ce prince avait ordonné qu’elles fussentrendues

* Les médailles siciliennes qui se sont conservées jusqu’à nos jours, ne nous signalent que huit ou neuf de ces souverains.

à la déesse *. Verrès ne fut pas si scrupuleux.

De superbes étoffes de la Perse et de l’Inde , des boucliers , des cuirasses , des casques d’airain de Corinthe, et jusqu’aux harnais des chevaux du roi Hiéron , étaient étalés dans ce magasin pittoresque, où les produits de la sculpture l’emportaient sur toute autre chose par leur abondance et par l’excellence du choix.

L’intérieur était éclairé durant la nuit au moyen d’une grande quantité de lampadaires en bronze (13); il s’y trouvait un candélabre enrichi de pierreries , chef-d’œuvre unique en

son espèce Deux princes orientaux avaient

résolu de le consacrer pieusement à Rome dans le temple de Jupiter-Capitolin ; mais cet édifice venant d’être consumé par un incendie, ces étrangers généreux ajournèrent leur offrande. Us traversèrent la Sicile pour retourner dans leur pays , et l’un d’eux eut la maladresse de

* Rex Massinissa , imprudens acccptt; re cognita , reponenilos restituendosque curavit.

On lisait cette inscription gravée sur l’ivoire en caractères puniques.

faire admirer ce bel objet à Verrès , qui ne le laissa pas échapper .

Il satisfaisait avec aussi peu de pudeur toutes ses fantaisies. S’asseyait-il à la table de quelque opulent Sicilien, il parcourait d’un œil cupide le service, et s’il y remarquait un vase, une coupe de prix, il s’informait du nom de l’orfèvre, en vantait le talent au point, que l’hote embarrassé, n’osait se dispenser d’offrir à Verrès l’objet dont il avait dessein de se saisir. Il se contentait quelquefois des morceaux d’ornement qui pouvaient se détacher d’une pièce quelconque, pour en enrichir celles qu’il avait en sa possession (14), en les y faisant ajuster par un habile metteur en œuvre.

Ses meubles, ses tapis, en nuances variées, se fabriquaient dans les ateliers qu’il avait établis à Malte, à l’instar de ceux de Perganie

L’histoire de l’art, depuis l’envahissement de la Grèce et des royaumes de l’Asie par les Romains, ne se compose (ces détails le font assez connaître) (pie du récit de leurs rapines *. Cicéron

Scurieot alii spirantia raollius ærn

LTYRE DEUXIÈME.

était bien à portée de dévoiler celles de Verrès... Quoique jeune encore, il venait de remplir les fonctions de questeur en Sicile, et les liabitans de cette riche province, pleins de confiance en sa droiture et son humanité, lui avaient adressé leurs plaintes. A la compassion généreuse dont il se sentait ému , se joignait le désir de signaler son talent d’orateur par une cause de celles qu’on nommait publiques *. Déjà la route des honneurs s’était ouverte devant ses pas; il était désigné pour ledilité, et les acclamations du peuple le saluaient partout où ses emplois le mettaient en évidence.

Rassuré par la bienveillance marquée de ses concitoyens, et pour justifier la bonne opinion qu’ils avaient de son zèle, il osa braver, dans cette affaire délicate, l’opposition de quelques

Credo equ idem vivo s ducunt de mnrmore vttlius.

Tu regere imperio populos , Romane , mcinento Parcere subjciiis et deliellare superbos. »

(Vint;. , Æn. lib. vi.)

* Les causes publiques étaient plaidées devant les sénateurs ou les chevaliers; les causes privées se plaidaient devant les tribunaux inférieurs.

hommes puissans qui craignaient que le blâme encouru par Verrès ne vint indirectement les atteindre.

A cette époque, les principes de justice et d’honneur étaient généralement méconnus parmi les gens en place. Si, dans l’exercice de leurs charges, des prévarications trop criantes faisaient invoquer contre eux la sévérité des tribunaux , ils trouvaient, sur le produit des exactions qu’ils s’étaient permises, de quoi payer les amendes, dans le cas, toutefois, où d’avance ils n’auraient pas acheté, par de riches présens, l’indulgence des juges, ou même la condamnation des plaignant (1 5).

Il n’y avait plus, à Rome, ni véritable amour de la patrie ni respect pour les dieux, chez les grands. La participation au pouvoir et le partage des dignités étaient les seuls moyens d’union qu’en pareils cas , on remarquait entre eux. Quant à ceux qui s’étaient ruinés en folles entreprises ou par leur luxe, ils excitaient la multitude contre les nobles, dans l’espoir de tirer parti des chances d’un bouleversement.

Tout le mal , disait Sallusle, vient de cette ardeur de dominer , de cet égoïsme , peste morale,

QigitizecLby Qoogle

qui infecte aujourd’hui tous les ordres de l’état *.

[ At. j. c. 70.] — Durant ce demi-siècle, la République , blessée à mort par les factions de Marius et de Sylla, se montrait pourtant, au dehors, pleine de vigueur et de confiance en sa fortune. Si Jugurtlia, sur les côtes d’Afrique, éluda quelque temps les ordres du sénat, son or corrupteur et ses intrigues ne servirent, malgré ses talens militaires , qu’à retarder la chute de son trône... Les provinces d’Italie s’armèrent contre la capitale ;Spartacus, à la tète d’une armée d’esclaves insurgés ravagea ces provinces; d’insolens pirates , couvrant la Méditerranée de leurs galères, osèrent en bloquer les ports (1 6). Rome sut triompher de tous ses ennemis; les restes formidables du parti de Marius succombèrent en Espagne, avec le brave Sertorius (1 7); et Mitbridate, après trente ans d’une lutte acharnée, emportant au tombeau sa haine contre les Romains, cessa de leur disputer l’empire de l’Asie.

Les grandes destinées de la République se

* Primo pecuniœ , dein imperü cupido crevit... matériel omnium ma forum, etc.

(Sam.ust. , in Cati/in.)

trouvèrent alors pleinement accomplies. Elle réglait celles de l'univers ; mais sous l’immense fardeau de sa propre puissance , il lui fallait l’appui d’un maître, et , comme le dit Montesquieu , il ri était plus question que de savoir quel homme le serait. César comptait sur son heureuse étoile , sur sa valeur , et sur les partisans qu’il s’était faits avec l’or amassé dans les Gaules * — [Av. j. c. 60.]. — Pompée avait pour lui la faveur du peuple, les vœux du sénat, et le souvenir de ses services. Crassus enfin , par le poids de son excessive opulence, tenant en équilibre les forces de ces deux rivaux , formait avec eux cette association liberticide que les historiens ont appelée le premier triumvirat **.

D’autre part, Cicéron, qui avait déjoué les complots de Catilina, jaloux de conserver le

* De l’argent que le consul L. Paulus reçut de César pour s’isoler du parti de Pompée, il fit construire la superbe basilique qui porta son nom , et qu’Auguste, après un incendie, rétablit non moins magnifiquement, quand il fut monté sur le trône.

** La funeste expédition de Crassus chez les Parthes laissa l’autorité flottante entre César et Pompée.

titre pompeux de Père de la Patrie, veillait au maintien de la liberté. Caton partageait sa sollicitude. Tous deux voulaient sauver la République : celui- ci, pour elle-même ; l'autre , pour s'en vanter { 18).

Le fer en décida dans les champs de Pliarsale, où César s’assura l’empire du monde par quelques heures de combat; et la fin déplorable de Pompée en Égypte, celle de Caton à Utique, firent évanouir les dernières ressources du parti républicain. — [Av. J. c. 48.]

Revêtu de l’autorité souveraine sous le titre de dictateur perpétuel , César n’en usa que pour mettre un terme aux dissensions civiles, et légitimer en quelque sorte, par une administration pleine de sagesse, le pouvoir absolu qu’il avait usurpé : ses inclinations libérales et le zèle avec lequel il encouragea les beaux-arts , ouvrirent le bel âge où Rome , illustrée par le génie de ses écrivains, devint, comme Athènes, la capitale du monde lettré. — [Av. i. c. 45.]

Les muses, l’histoire, la philosophie, avaient déjà dans l’idiôme national d’éloquens interprètes : Marcus Térentius Varron et Pomponius Atticus éclaircissaient, par de curieuses recherches, ce que les annales de Rome offraient de

plus intéressant (19); César, grand écrivain’ comme grand capitaine , traçait le rapide et brillant récit de ses propres exploits dans les Gaules; la plume énergique de âalluste divulguait les motifs honteux de la longue indulgence du sénat envers l’usurpateur féroce du trône de la Numidie, et dénonçait avec la même verve, aux générations futures, la conjuration de Catilina; préoccupé des vains systèmes de Démocrite et d’Épicure, Lucrèce cherchait à dissimuler sous le fard de la poésie, ce que le déni de la Providence divine a de désespérant pour l’infortuné sans appui; la muse érotique de Catulle prêtait aux saillies du libertinage l’attrait de la naïveté, gommer enfin Hortensius et Cicéron , c’est annoncer que l’art oratoire avait atteint la perfection en toutes ses parties.

Parmi les talens d’un ordre inférieur, l’excellence des jeux mimiques de Koscius et d’Ésope répandait une sorte de lustre sur la profession de comédien, jusqu’alors méprisée (20); et César, en s'occupant des plaisirs de la multitude pour l’attacher à sa personne, ne négligeait rien de ce qui pouvait augmenter l’attrait des spectacles dramatiques. Ces deux acteurs en faisaient le principal ornement.

La munificence de ce chef de la République expirante ne se bornait pas à l’enceinte de Rome: les édifices somptueux qui se construisaient à ses dépens dans plusieurs villes de la Grèce, de l’Espagne et des Gaules, y favorisaient l’émulation d’une foule d’architectes, de peintres et de statuaires. Les plus habiles se rendaient ordinairement à Rome, où ils obtenaient aisément par le bon vouloir de César les droits de bourgeoisie. Ce fut ainsi qu’ils commencèrent à sortir, en Italie, de l’obscurité décourageante à laquelle l’ancienne politique du sénat les avait condamnés.

Les auteurs latins, en efTet, après un long silence, nous ont transmis les noms des sculpteurs Anthée, Callistrate, Céphis, Démocrite,

Apollodore, Daïphron, Callicrès et des

peintres Aurélius , romain , et Timomaque de Bysance. Beaucoup d’autres encore , mériteraient d’être ici mentionnés; mais ces détails feront le sujet d’une note supplémentaire à la fin de ce livre (21).

César , dont les lumières et le goût le mettaient à même d’apprécier les travaux et le mérite particulier des artistes qu’il avait appelés à Rome , se Battait de détruire , pas ses bons

IÏISTOIRE DES ARTS.

procédés, l’injuste préjugé qui y avilissait leur profession; mais après quelques années d’un gouvernement glorieux et paisible , ce clief unique , adoré de la multitude , ne put échapper — [Ay. i. c. -il.] — aux poignards d’un petit nombre de républicains fanatiques, dont sa clémence et ses bienfaits n’avaient pu dompter l’orgueil ni désarmer la haine.

Dans la stupeur que cette catastrophe répandit soudainement parmi les citoyens notables qui n’avaient point pris part à la conjuration, les sincères amis des lois anciennes crurent l’instant favorableau rétablissement del’autorité du sénat...*.. Mais, pour raffermir la liberté sur ses bases antiques, et la garantir de toute nouvelle secousse, il eût fallu pouvoir, en même temps, ramener toute doctrine , toute élude., à ce point de simplicité vers lequel une grande nation ,jière de son opulence , de ses s a vans , de ses artistes, ne rétrogradera jamais *.

Cicéron , calculant les conséquences de l’attentat des conjurés, disait : Ces ardens républi-

Digiti

IVrrand , Esprit de /’ Histoire.

caîns n’auront , peut-être , exécuté qu’un projet d’enfant. Ils ont coupé l’arbre sans en extirper les racines.... Mais ces racines ne s’étendaient pas seulement à la faction des ambitieux partisans de César : elles tenaient encore aux nouvelles mœurs, qu’il n’était plus temps de réformer; aux jouissances de la vanité, aux arts de luxe *, à ces sciences ambitieuses pour lesquelles Cicéron, tout zélateur qu’il s’affichait des lois anciennes, était lui-même passionné. Qu’on se reporte aux temps où les Cincinnatus, les Curius, les Camille, affermissaient les fondemens de cet empire universel que certaines révélations avaient promis aux Romains ; la mâle politique des laboureurs en toge qui siégeaient au Capitole, reprouvait alors toute école de rhétorique, où

* Les arts de luxe, dit M. Bergasse dans son Essai sur la Loi , etc. , tendent à détruire ce que la nature a mis d original, de sincère , d'énergique dans le caractère d'une nation. La multitude presque incalculable de leurs rapports avec nos besoins ou nos fantaisies , fait qu'il y a plus il occasions de séduire, de tromper , de dépendre , ou, en d’autres termes , plus de facilité pour corrompre, conséquemment enfin plus d’êtres cor-rompus.

l’élocution , comme la pensée , a d’ordinaire plus d'audace que de justesse. Mais trois siècles plus tard, quand la République eut étendu sa domination au delà des mers , quand les prétendus sages de la Grèce , accueillis à Rome par une jeunesse avide de nouveautés, s’en firent écouter comme des oracles, leurs sophismes, à l’aide d’un langage orné, purent facilement affranchir les esprits du joug des anciennes croyances; un doute universel devint sagesse, et le dogme d’une Providence invisible, auquel tous les liens sociaux se rattachent, fut dès lors mis au rang des pieuses chimères; la vertu resta sans espoir (22) , et les passions sans frein *.

Dans ce désordre moral , symptôme non douteux de la prochaine dissolution du corps politique, la monarchie offrit du moins un abri propice au vaisseau de l’état environné d’écueils et jouet des orages.

[Av. j. <:. tj ] — Le triumvirat deLépide, d’Antoine et d’Octave donna l’ébranlement à cette

* La philosophie, disait le docte Varron, a eu ses hérésies : Postremo nemo œgrotus quicquam sommât tenu infandum , qitod non aliquis dicat philosophas.

grande révolution. A peine ces étranges réformateurs eurent-ils , aux champs de Philippes triomphé des phalanges de la liberté , que chacun d’eux voulut dévorer, seul, la proie dont ils avaient commencé le partage. Ils se la disputèrent toute sanglante jusqu’au jour où Y heureux Octave , vainqueur de son dernier rival sur les mers d’Aclium , rendit la paix au monde , en faisant oublier, sous la pourpre, les proscriptions du triumvir.

«j lûzç d by CoOgle

Le pillage, du camp syrien fournit aux Romains un butin immense , etc.

Après la défaite de l’armée d’Antiochus près de Magnésie , le consul M. Fulvius Nobilior marcha contre les Etoliens. 11 prit Ambracie, où Pyrrhus avait autrefois établi sa résidence et rassemblé plusieurs rares productions des arts. Ce consul s’en empara , et , au dire de Pline , ne laissa que quelques morceaux , en plastique , de l’invention de Zeuxis.

Au nombre des chefs-d’œuvre qui furent enlevés d’Ambracie , se trouvaient les neuf Muses représentées avec leurs attributs distinctifs. Elles furent déposées à Rome, dans le temple d’Hercul e-Musagèle , nouvellement construit près du cirque Flaminius. Le vainqueur y consacra, de plus, la majeure partie de son butin.

Ædem , Herculis Musarum Fut vins ille Nobilior ex pecunia censoria œdificavit , quia in Grœcia cum esset imperator acceperat Herculcm Musasretem esse, id est comitem et ducem Musarum. ( Eumenius rhetor. )

Ce furent les vainqueurs des Gallo-Ga/ales qui , les premiers , introduisirent en Italie le faste et la mollesse asiatiques , etc.

Le consul En. Manlius Vulso remporta deux grandes victoires sur ces peuples, et obtint à son retour , mais non sans contestation , les honneurs du triomphe. On lui reproclia vivement d’avoir toléré la conduite licencieuse de ses soldats durant cette expédition. Aussi ren-

trèrent-ils dans leurs foyers avec des mœurs efféminées et toutes les fantaisies du luxe.

Ces Gallo-Grecs s’étaient établis d’abord entre la Bytliinie et la Cappadoce; ils descendaient d’une colonie de Gaulois, partie des rives de l’Océan, près de trois siècles avant l’ère chrétienne.

Livicus Andronicus est le premier poète latin qui ait ouvert un théâtre à Rome, etc.

En Italie comme chez les Grecs , la poésie fit entendre ses premiers accens dans la joie bruyante des fêtes qui se célébraient aux temps des récoltes. Des chœurs d’hommes et de femmes placés sous des berceaux de verdure, chantaient d’inspiration les louanges des dieux protecteurs des moissons et de la vendange. Les strophes qu’enfantait leur verve rustique, n’exprimèrent d’abord que les sentimens d’une gaité naïve. (les vers, désignés sous le nom de fescéniens ou saturniens, dégénérèrent en quolibets obscènes et satyriques. Nulle réputation ne fut alors respectée dans ces chants improvisés, et les magistrats n’hésitèrent pas à en réprimer la licence.

Les jeux scéniques, institués plus tard, conservèrent quelques rapports avec ceux qui en avaient été le prélude. On imagina que ces fêtes étranges pourraient apaiser le courroux îles divinités champêtres, durant une maladie contagieuse qui moissonna beaucoup d’agriculteurs et répandit l'effroi dans les cités. Les habitans du Latium firent venir de l’Etrurie des baladins qui, dansant au son de la flûte, entonnaient dans les entr’actes des cantiques plus bouffons que pieux. Ces couplets, entremêlés de pantomimes, eurent beaucoup de vogue. La jeunesse romaine voulut figurer dans ces jeux, en adressant aux spectateurs quelques plaisanteries; puis il se forma des troupes réglées, où des esclaves stylés furent admis en qualité d’auxiliaires.

Livius Andronicus, affranchi de Marcus Livius Salinator, conçut le projet de donner à de tels divertissemens une forme décidément dramatique , et composa des pièces sur le plan de celles qu’il avait admirées sur les théâtres de la Grèce. Poète et comédien , il introduisit l’usage bizarre de partager, entre deux acteurs , la partie du chant et celle du geste; voici quel en fut le motif, ou plutôt l’occasion :

A l’une de ces pièces, les assistans, charmés du débit d’Andronicus , l’invitèrent à répéter les passages les plus saillans d’un très long monologue. Sa poitrine était fatiguée; mais ne voulant pas mécontenter son auditoire, il prit le parti de placer un personnage devant l’orchestre et de le faire parler, tandis qu’il jouerait tout simplement la pantomime. Par ce moyen , il donna tant d’expression à ce jeu muet, que l’expédient, vivement approuvé, fut toujours applaudi dans la suite.

Nœvius , Ennius, et quelques autres vieux poètes , lâchèrent de polir ce qu ' A ndronicus ri avait qu'ébauché , etc.

Nœvius, qui avait porté les armes pendant la première guerre Punique, quitta le service militaire pour se livrer entièrement à la composition des drames, dont le théâtre de Rome avait besoin de s’enrichir. Ennius, qui parut après lui, montra plus de goût peut-être; mais en affectant du dédain pour la muse de son devancier, il ne se faisait pas de scrupule d’emprunter ses pensées

t. il. 9

La quantité d'expressions heureuses que Virgile, à son tour, a empruntées à Ennius, les vers entiers qu’il lui a dérobés , prouvent , dit Laliarpe , que ces auteurs du temps des guerres Puniques n'étaient point aussi méprisables qu’on pourrait le croire.

Ennius, contemporain et ami de Scipion le premier Ajricain , essaya de chanter les exploits du vainqueur d’Annibal sur le ton de lepopée. Le héros et le poète, tendrement unis durant leur vie, voulurent qu’un même tombeau renfermât leurs dépouilles mortelles.

Lucilius , chevalier romain , composa quelques pièces pour les jeux scéniques. Il réussit aussi dans le genre de la satyre, où, le premier, il employa les vers hexamètres; ce que n’avaient pas tenté Ennius ni Pacuvius.

A cette époque où les mœurs, à Rome, commençaient à se dépraver d’une manière très sensible, Lucilius osa censurer sans ménagement les vices des personnages les plus marquans, et sa verve fut très applaudie. Horace néanmoins a fait peu de cas des ouvrages de cet écrivain.

Les conquérons font un abus condamnable de la victoire , en dépouillant les cités des chejs- <[ 'œuvre de leurs artistes , etc.

Polybe ne dissimulait point cette opinion , bien qu’il fût lié d’une étroite amitié avec Scipion et quelques généraux romains, auxquels il ne se serait pas permis d’adresser directement un semblable reproche.

Antérieurement, Fabius Cunctator n’avait pas voulu s’emparer des figures de bronze qui décoraient le temple des Tarentins: Laissons , dit-il,

aux vaincus leurs divinités courroucées Le

jeune Scipion rendit à plusieurs villes de la Sicile un grand nombre de statues et de tableaux que les Carthaginois leur avaient ravis. Ces actes de modération ne se renouvelèrent plus dans la suite.

A ce sujet, une réflexion se présente : l’école française a-t-elle tant à regretter que Louis XVIII en 1815 ait été forcé de restituer à l’Italie et à la Flandre les chefs-d’œuvre dont l’épée victorieuse de Bonaparte avait enrichi le musée du Louvre ?

La soudaine apparition de ces modèles provoqua vivement, sans doute, l’émulation de nos jeunes artistes; mais ne se blase-t-on pas, à la longue, des merveilles qu’on a sans cesse sous les yeux? Le soleil même à son lever n’excite aucune émotion dans l’ame de l’habitant matinal des campagnes , et la plupart des élèves de nos grands maîtres auraient fini, peut-être, par ne jeter que des regards distraits sur des objets qu’ils avaient, dans la nouveauté, contemplés

avec ravissement Mais quel ressort la verve

d’un pensionné du gouvernement français, à Rome , ne reçoit-elle pas , au contraire , du premier aspect des monuraens que le Vatican , les temples, les palais de cette capitale des arts offrent à son admiration !

Les musées secondaires dont on a doté nos départemens, hâteront peut-être la décadence dont notre école parait menacée, en multipliant avec trop peu de discrétion le nombre des statuaires et des peintres? On s'expose , dit M. Éméric David , à voir une foule d'hommes médiocres corrompre le goût, et enlever souvent au talent véritable les travaux et les honneurs qu'il devrait seul obtenir. Les Grecs n'avaient point d'é-

coles gratuites pour les arts du dessin ; chaque

élève payait son maître. Ces hommes judicieux avaient pour maxime que les leçons qu’on achète, sont plus profitables que celles qui se donneraient gratis dans des écoles publiques.

Nous serait-il permis de transcrire ici ce que nous avons énoncé nous-mêmes dans un ouvrage sur l'influence de la peinture relativement aux produits de l’industrie commerciale ?

« Tous les sujets qui se destinent à une pro- « fession pour laquelle la constance à l’étude « et le désir d’en profiter ne sauraient sup- « pléer au défaut de génie, ne sont pas aussi « heureusement organisés les uns que les au- « très pour les travaux d’imagination et dégoût. “ Sans les dispositions naturelles d’un élève, les « avantages de l’enseignement gratuit du dessin « ne lui présenteront qu’une amorce perfide. H « en est tant qui débutent dans la carrière des « arts, sans s’être assurés d’avance s’ils pourront « la parcourir dignement! D’un point de vue « éloigné, la perspective est engageante, l’accès « en est ouvert; que risque-t-on d’entrer? Hé « quoi ! n’est-ce donc rien que de livrer aux « chances du hasard la plus précieuse saison de « la vie, la seule, du moins, propre aux apprenu tissages? Pourquoi se dissimuler qu’un jour

« viendra, peut-être, où, désabusé d’un chimé- « rique espoir, il sera trop tard pour embrasser « une autre profession?.... Eùt-on même le cou- « rage de revenir sur ses pas, les illusions de « l’amour-propre s’opposeraient à ce retour, et « les restes du jeune âge se consumeraient dans

u les dégoûts d’un labeur ingrat et vain IN’a-

« t-on pas vu ces êtres abusés frapper avec dé- « pit leur front stérile, et, le cœur flétri, vouloir « tracer des images riantes!!! Par quelle fatalité « ces infortunés ont-ils privé les arts mécaniques « d’un ouvrier qui, dans un atelier modeste, « eût été satisfait de son sort, pour grossir la « tourbe de ces peintres dont la détresse est « désignée par un proverbe injurieux.

« A Lyon, à Tours, à Rouen , à Strasbourg et « autres villes où l’industrie commerciale est en « constante activité , l’établissement des écoles « gratuites de dessin est un acte de munificence « très louable sans doute; mais aussi, l’instruc- « tion en cette partie, offerte à tout venant, a « des conséquences quelquefois nuisibles à ce- « lui qui croit en tirer avantage. Il serait donc « convenable de ne retenir dans ces écoles que « les élèves qu’on aurait jugés dignes d’y pour- « suivre leurs études. La disgrâce apparente

« desaspirans qu’une salutaire épuration aurait « écartés, deviendrait pour eux un bienfait : « ils seraient assez jeunes encore pour s’adon- « ner à des travaux plus analogues à leur ca- « pacité naturelle , et la perte d’un espoir à « peine fondé n’est, d’ailleurs, jamais bien sen- « sible.

« On pourra nous objecter , que des ta-

« lens réels ont été, parfois, lents à se dévelop- « per; que des exemples mémorables déposent « contre la rigidité de notre système. De telles « exceptions ont été rares; mais, dans pareils « cas la ressource des écoles privées n’est point « refusée aux persévérans, et leur émulation y « sera d’autant plus ardente »

Les fêtes dont les flatteurs de la multitude faisaient les frais , absorbaient souvent le produit du pillage de plusieurs provinces, etc.

Les ordonnateurs de ces fêtes ruineuses attendaient de la reconnaissance du peuple, qui ne cessait d’applaudir, d’amples compensations de leurs folles dépenses Tel candidat, dit le ju-

dicieux auteur de l’Esprit de l’Histoire, se présentait clans les comices , ré ayant pour lui que la gloire inhumaine d'avoir exposé sur l'arène un plus grand nombre de gladiateurs.

Sylla donna aux liabilans de Rome un festin qui dura plusieurs jours , les sièges se trouvant occupés de nouveau dès qu’ils restaient vacans. Les mets les plus recherchés furent prodigués sur les tables d’élite, et le vin qu’on y servit, selon le récit de Plutarque, datait de quarante ans.

Dans une orgie semblable Crassus, rivalisant de prodigalité avec Pompée , fit dresser pour tous les citoyens dont il voulait capter la bienveillance, jusqu’à dix mille tables bien servies. On distribua en même temps du blé, pour trois mois, aux familles qui manquaient d’aisance.

Quand, enfin, Pompée fit la dédicace de son théâtre , le premier qui eût été construit pour être permanent, les représentations qui s’y donnèrent, furent si splendides que tant d’appareil, au dire de Cicéron , en chassa la gaité.

Scaurus dissipa, durant son edilité , des monceaux d or pour i amusement du public , etc.

Les édiles avaient la surintendance des bàtimens publics à Rome; ils étaient aussi les ordonnateurs des fêtes. Leurs fonctions étaient à peu près les mêmes que celles des aslynomes chez les Athéniens. Ces magistrats faisaient des dépenses incalculables pour mériter les applaudissemens du peuple. De tels emplois devinrent si ruineux, que, tout honorables qu’ils fussent, la plupart des patriciens cessèrent de les briguer.

Curion, moins riche que Scaurus, fit néanmoins exécuter, en charpente, deux théâtres d’une vaste étendue , lesquels , tournant sur pivots , pouvaient se séparer et se rejoindre à volonté. Ils servaient, le matin, à des représentations dramatiques ; et l’après-midi , les spectateurs, sans quitter leurs places, paraissaient être dans un cirque où ils voyaient combattre des gladiateurs. Ce mouvement de rotation eut lieu plusieurs jours de suite. Ce fut un miracle qu’il n’en résultât aucun accident, car la foule qui se

rendit à ces jeux , s’y renouvela chaque fois avec la même affluence.

Les superbes vestiges du temple de la Fortune , à Palestine, signalent encore à nos yeux la fastueuse munificence de Sj lla, etc.

La ville de Prœnesle, aujourd’hui Palestrine, l’une des plus puissantes de l’ancien Latium , ayant embrassé le parti du jeune Marius, Sylla s’en rendit maître , distribua son territoire à ses soldats, et fit mourir dans les supplices cinq mille Prænestins.

Devenu dictateur, il fonda, sur le haut de la montagne qui domine la cité, un temple à la Fortun e-Primigenia. Pline rapporte que la mosaïque de cet édifice est la première qu’on ail exécutée en Italie.

Le grand morceau tiré des ruines du temple représente, si l’on adopte la conjecture de Wino kelmann, les aventures de Ménélas et d’Hélène en Egypte. D’autres antiquaires, et c’est le plus grand nombre, croient y reconnaître l’arrivée d’Alexandre le Grand dans cette contrée. L’au-

teur des Voyages <V Anacharsis prétend que ce pavé superbe a été construit par les ordres d’Adrien , et que la présence de cet empereur sur les rives du Nil s’y trouve figurée.

Les maisons de campagne des ex-proconsuls étaient toutes resplendissantes des dépouilles de leurs administrés , etc.

*b mumÏT>q <rui W jÙ> .

Les généraux , les gouverneurs , la plupart

gorgés de rapines , y consumaient les restes de leur vie dans la mollesse et les plaisirs.

Lucullus possédait aux environs de Tusculum une de ces belles solitudes. 11 y avait rassemblé des statues, des tableaux, et grande quantité de livres. De semblables collections embellissaient les pavillons champêtres où César et Pompée allaient jouir, par intervalle, de quelques instans de repos. Ce dernier avait rapporté d’Asie des pierres gravées, des bijous de toute espèce, et les fameux vases myrrhins ravis à Mithridate , lesquels excitèrent tellement la curiosité publique, qu’il crut devoir en consacrer six dans le temple de Jupiter-Capitolin.

« J’ai fait trois parts des produits de mon administration en Sicile, disait Verrès à ses amis : l’une pour mon défenseur . l'autre pour mes juges, et la troisième pour moi- même » , etc.

D’après ce plan de corruption , l’impudent accusé fit présent à son avocat d’un sphinx en bronze d’une rare perfection de travail.

Hortensius en faisait si grand cas, qu’il n’absentait guère de la ville, sans que le bronze curieux ne se trouvât dans son bagage. Cicéron savait quel prix il attachait à la possession de ce petit chef-d’œuvre, et, durant les débats du procès, ayant adressé quelques questions captieuses à ce défenseur de Verrès, l’orateur interpellé, ne sachant qu’elle réponse faire, feignit de n’avoir pas compris le langage obscur de sa partie adverse. Je m’en étonne, répliqua vivement Cicéron , le sphinx a dû vous apprendre à deviner les énigmes.

L'énumération des brigandages de Verrès excita dans tout l’auditoire l’indignation la plus vive , etc.

Pour donner une idée du caractère atroce de ce magistrat cupide, il suffira de rapporter un seul des chefs d’accusation : Gavius, citoyen romain qu’il avait fait jeter dans les carrières, trouva le moyen de s’en évader. Réfugié à Messine, et sur le point de s’embarquer pour l’Italie, le malheureux eut l’imprudence de s’exhaler en menaces contre son oppresseur. Celui-ci , qui venait d’entrer à Messine, donna l’ordre d’arrêter Gavius, de le battre de verges, et ne borna point là sa vengeance. Le patient eut beau s’écrier sous les coups des licteurs : Je suis citoyen romain , il fut mis en croix sur le rivage de Messine, afin qu’en, expirant il pût jeter un regard vers la terre de liberté que, naguère, il se flattait d’atteindre.

On voyait dans la galerie île Verrès une grande urne de métal , ornée de figures en demi-relief posée sur une table très précieuse de bois de dire , etc.

La beauté de ce bois consistait dans les teintes marbrées de ses veines. Le citre le plus estimé se tirait des forêts du mont Athos. On en faisait des meubles recherchés et pour la plupart enrichis d’incrustation en ivoire, en nacre, en écaille , etc.

Ptolémée , fils de Juba roi de Mauritanie, possédait la plus belle table de bois de citronier dont les auteurs anciens aient fait mention. Elle était formée de deux plateaux très artistement assemblés, lesquels avaient trois pouces d’épaisseur et semblaient n’être qu’une seule et même pièce. Le diamètre du disque était de quatre pieds et demi.

Cicéron en avait acheté une, au prix d’un million de sesterces. Un riche amateur, nommé Céthégus, consacra une somme plus forte encore à pareille fantaisie.

Une grande quantité de lampadaires en bronze servaient à l'illumination de la galerie de Verrès , etc.

Les lampadaires, chez les anciens, Étaient de deux sortes. On suspendait les uns aux plafonds ; les autres reposaient sur des piédestaux , ou sur des branchages garnis de bobèches propres à soutenir de petits flambeaux. Les formes de ces candélabres étaient très variées, et le plus ordinairement embellies par la sculpture.

D’après la description qu’Homère a faite des candélabres du palais d’Alcynoüs , il parait qu’au temps où le poète composait son Odyssée, on faisait monter des esclaves sur des socles élevés, et que des torches i dans leurs mains, éclairaient l’intérieur des vastes appartemens. Ces esclaves, que d’autres remplaçaient quand leurs bras retombaient de fatigue , ont été , depuis , imités en figures de ronde-bosse pour l’ornement des lampadaires ou candélabres.

On pouvait détacher , à volonté , de certaines pièces d! orfèvrerie , les arabesques qui les décoraient, et les adapter à des objets plus neufs, etc.

Ces feuillages , fleurs ou rinceaux de rapport , appartenant à de la vaisselle ancienne et usée, méritaient d’être conservés par rapport à la perfection de la ciselure.

L’orfèvre , en conséquence, combinait l’agencement de ces parties de détail de manière à ce qu’elles fussent mobiles.

Le gobelet de Nestor, dont parle Homère, avait été , sans doute , fabriqué de la sorte, selon les conjectures de Winckelmann; et pour appuyer son assertion, le savant antiquaire fait la description d’une coupe d’argent trouvée sous le pontificat de Benoît XIV , dans l’emplacement qu’occupait autrefois le port d’Antium.

La ciselure de cette coupe , qui , peut-être , était de la main de Zopire, représente le jugement d’Oreste par l’Aréopage.

Cet ornement se détache de la coupe et s’y remboîte aisément; le tout s’ajuste si bien, que

DÉTAILS SUPPLÉMENTAI RES. 145

la double exécution se reconnaît à peine. Tel était fait sans doute le double gobelet de Nestor.

Nos orfèvres modernes ont , au surplus , adopté pareil procédé pour la facilité du nettoiment des calices. Le gobelet s’enchasse dans les fleurons qui l’entourent comme dans un étui.

Les accusés opulens achetaient l’indulgence des juges, quelquefois même la condamnation des plaignons, etc.

La corruption des tribunaux de justice, vers les derniers temps de la République , était si patente que les magistrats ne cherchaient pas à en déguiser le scandale ; en voici un exemple : L’accusé Lentulus Sura craignant l’issue d’un procès criminel qui lui était intenté, sut qu’une somme assez forte , distribuée avant la plaidoirie à ses juges, le ferait déclarer non coupable. L’argent fut compté; mais quand la sentence d’absolution eut mis fin à son inquiétude , il se rendit compte du nombre des voix qu’il avait achetées, et d’après ce calcul, il eut l’imt. n. 10

pudence de réclamer le prix d’un suffrage dont il aurait pu se passer.

D’insolcns pirates couvrirent la Méditerranée de leurs galères , et osèrent bloquer ses ports , etc.

Ces forbans, sortis de la Cilicie, avaient servi d’abord sur les vaisseaux de Mithridate , qui s’était déclaré l’irréconciliable ennemi des Romains. L’association se composait, en partie, d’une jeunesse robuste et déterminée. Devenue bientôt opulente par ses captures, elle étala sur scs navires un luxe inusité chez les marins. On y voyait resplendir l’or et la pourpre; la musique animait leur audace avant les combats ; des chants joyeux célébraient la victoire

Ils s’étaient rendus si redoutables, que, pour purger les mers de ces forbans , et les chasser des villes et châteaux-forts d’où ils se défendaient sur les côtes, Pompée eut besoin de cinq cents vaisseaux, de cent vingt mille hommes d’infanterie, et de cinq mille de cavalerie.

Les restes formidables de la faction de Marias ne succombèrent en Espagne , qu après la mort du brave Serlorius , etc.

Ce successeur de Marius , réfugié dans la Lusitanie, s’était concilié, par ses talens et ses qualités morales, l'affection de la majeure partie des liabitans de la péninsule, lesquels s’étaient rangés sous ses lois. Il avait recueilli dans son camp tous les Romains qui cherchaient un abri contre la tyrannie de Sylla. Ses armes avaient souvent triomphé des légions nombreuses envoyées successivement de l’Italie contre lui. Pompée aurait eu bien des difficultés à surmonter pour terminer cette guerre, comme il s’en était flatté, si Perpenna, lieutenant de Sertorius , n’eût, à la tête de quelques conjurés, fait assassiner son chef, dans un festin, pour commander à sa place.

Ce dernier parti ne résista pas long-temps aux forces des Romains.

Caton voulait sauver la République pour ellemême, et Cicéron pour s’en vanter , etc.

Dans la harangue que prononça le célèbre orateur pour la condamnation des complices de Catilina , sa vanité lui fit dire : D’autres ont été loués comme ayant bien servi la patrie; et

moi je l'ai sauvée Ce généreux champion de

la liberté s’était déclaré pourtant le panégyriste

de la dictature de César, qui l’avait anéantie

Se conformer au temps fut ordinairement sa maxime.

Si j’opine selon ma conscience , écrivait- il à Atticus,y'e me perds ; si je me lais , j’avoue mon oppression : jugez de ma douleur

M. T. Varron se distinguait par son profond savoir, et Pomponius Alticus, en différais genres de littérature , etc.

Cicéron a fait un pompeux éloge des écrits de Varron : Nous étions, lui écrivait -il, des étrangers dans notre propre ville. ; nos livres nous ont ramenés chez nous : ils nous ont fait connaître qui nous étions et où nous étions.

Cegrand ouvrage est devenu la proie du temps. »

On y lisait que les murs du temple de la déesse Tellus, à Rome , étaient chargés de peintures représentant l’Italie entière avec les mers qui l’environnent; c’étaient probablement des plans géographiques , comme les cartes de nos atlas.

Pomponius Atlicus est connu par les lettres que Cicéron lui a adressées; étroitement lié de même avec Hortensius, saisociété procurait des occasions fréquentes de réunion à ces deux éloquens émules.

Esope et Iioscius répandaient à Rome une sorte de lustre sur la profession de comédien , jusqu’alors méprisée , etc.

Ésope excellait dans le genre héroïque, et Roscius dans le comique. L’un et l’autre eurent l'honneur de donner des leçons de débit à Cicéron. Ce prince du barreau disait à Roscius qu’il était si parfait au théâtre , qu’il n'aurait dû jamais en descendre, et si estimable qu’il n’aurait dû jamais y monter.

Ces deux acteurs gagnèrent d’immenses richesses. Esope était prodigue, et laissa néanmoins à son fils un héritage de plus de deux millions, valeur de notre monnaie actuelle.

La profession de comédien était exposée, à Rome, à de fréquentes humiliations. Les préteurs et les édiles faisaient battre de verges, en public, l’acteur qui avait mal rempli son rôle. Ce fut Auguste , protecteur déclaré de ces prétendus artistes dramatiques, qui défendit de leur infliger cet ignominieux châtiment; mais il se montrait sévère envers ceux qui vivaient

DÉTAILS SUPPLÉMENTÂMES. 151

dans la débauche; car il condamna au fouet, sur les trois théâtres, un certain Stéphanion qui habitait avec une prostituée, habillée en homme.

Les auteurs lutins , après un long silence , nous o tu transmis les noms des statuaires qui se firent remarquer vers la fin de la République , etc.

Nous devons mentionner au premier rang , Apollonius d’Athènes , bien qu’il ne soit pas question de ce savant artiste dans les écrits de Pline ; mais il faut conjecturer d’après la forme de l’un des caractères grecs de l’inscription gravée sur la base du torse antique , ouvrage de ce maître , qu’il ne remonte pas plus haut que le septième siècle de Rome. Ce fragment précieux a été découvert dans les ruines d’un portique construit près du théâtre de Pompée. Le groupe se trouvait probablement sous ce portique , dont les entours étaient ombragés par de beaux platanes , et où se rassemblait la jeunesse de Rome.

Ce torse ne peut être que celui d’un Hercule. Les débris d’un tenon restés sur la cuisse gau-

clie donnent à penser que le héros , appuyé sur sa massue était groupé avec un personnage de moindre taille qu’il serrait de l’un de ses bras. C’est le plus admirable morceau de sculpture antique conservé jusqu’à nos jours.

Glicon, auteur de l’Hercule-.Fcraè.re, fut, ainsi qu’Apollonius , conduit à Rome par Pompée, lequel se proposait d’élever dans sa patrie des monumens comparables à ceux qu’il avait remarqués dans la Grèce. Il est à présumer que ces deux statuaires ont peu travaillé dans leur pays natal , puisque Pausanias n’a parlé d’aucun de leurs ouvrages.

Cet Hercule de Glicon est , selon quelques antiquaires , une belle imitation de celui de Lysippe; car les maîtres du troisième âge considéraient les chefs-d’œuvre de leurs devanciers comme des types] dont ils devaient peu s’écarter dans la représentation des personnages mythologiques.

Alcamène , dont Winckelmann a lu le nom sur un beau bas-relief de la villa Albani , était encore un des sculpteurs venus en Italie à la suite de Pompée ou de Lucullus.

L’époque où florissait Arcésilaus , n’est point douteuse , puisque ce statuaire fit hommage à

César d’une Vénus très admirée , et que plusieurs morceaux de sa main décoraient le palais de Lucullus, son patron. Le travail, pour lui , semblait n’être qu’un jeu. Il composait des modèles en terre, que ses émules eux-mêmes s’empressaient de recueillir.

Un second Cléomcne , au ciseau duquel nous devons la statue dite de Germanicus , appartient à cette série. La tête est rapportée ; ce n’est point une efiigie du fils adoptif de Tibère , mais celle d’un orateur, renommé sans doute, puisqu’il parait sous la forme de Mercure , le dieu de l'éloquence. L’allégorie est assez claire : la tortue, consacrée au céleste inventeur de la Ivre , est aux pieds de l’orateur. Le caducée qui retenait la cblamyde sur le bras gauche n’existe plus. Cette figure, d’une beauté parfaite, se trouvait dans la galerie de Versailles.

Nous noterons ici le groupe connu sous la dénomination de Taureau- Farnèse , production mutilée d’Apollonius et Tauriscus. 11 fut , dans le principe, apporté de Rhodes pour l’ornement du musée d’Asinius Pollion , ami d’Auguste. La composition rappelle le supplice de Dirée, marâtre d’Amphion et de Zétlius , qui l'attachent par la chevelure à la queue d’un taureau in-

dompté Le temps n’a respecté qu’une faible

partie de ce groupe. Des restaurateurs inhabiles l’ont rendu peu digne de son antique origine.

Nos musées renferment encore plusieurs belles répétitions de Y Hermaphrodite en bronze de Polyclès , fils de Tiraarchides ; ces marbres doivent être du même âge à peu près que le Germanie us.

Pasitèle, orfèvre habile, qu’il ne faut pas confondre avec un statuaire de même nom , n’exécutait aucune pièce importante sans en avoir ébauché le modèle en argile ou en cire, conformément à la méthode conseillée par Lysippe.

On a beaucoup vanté la perfection d’un petit groupe en argent , de sa main : c’était Roscius à la mamelle, et sa nourrice frémissant de le

voir entortillé d’un serpent dans son berceau

On ne sait si ce Pasitèle est celui que Pline a donné pour maître à Colothès de Paros, sculpteur d’ornemens et auteur d’une table en ivoire et en or, sur laquelle les vainqueurs aux jeux, olympiques déposaient leurs couronnes.

Zopire , autre orfèvre non moins renommé , ne quitta point la Grèce. Pline donne la description de deux coupes en argent où il avait manifesté son rare savoir : sur l’une de ces

coupes on voyait Oreste, meurtrier de sa mère, et accusé de ce crime par Érigone , devant l’Aréopage; l’autre coupe montrait ce même Oreste absous par cet auguste tribunal , où Minerve , selon les poètes , vint s’opposer à la sentence fatale , en lui accordant son suffrage.

Aurélius , romain ou naturalisé tel , exerçait la peinture avec succès, en prêtant aux déesses dont il multipliait les images , les attraits des courtisanes qu’il choisissait pour modèles. Ces portraits étaient fort goûtés.

Timomaque, contemporain d’Aurélius, résidait à Bysance sa patrie. Sa Médée et son Ajax furieux furent placés à Rome , dans le temple de Vénus inauguré par César.

Le dogme consolant d’une sage Procidence fut mis , chez les Romains dégénérés , au rang des pieuses chimères ; la vertu resta sans espoir, etc.

Dans son essai sur la loi , M. Berçasse a dit : « Il faut une loi religieuse sincèrement respectée « par les gouvernemens ; parce qu’il faut des « motifs , des espérances , pour réduire à l’inac-

« lion ce fatal égoïsme qui veille , en quelque « sorte , à côté de chacune de nos vertus , attentif « à les détruire. C’est de lui que naissent toutes « ces passions ambitieuses ou viles qui portent « le désordre dans la société , et auxquelles , « dans tous les siècles , on a dû la dépravation « des peuples , et la chute plus ou moins accé- « lérée des empires...... »

« L’athée, dit encore M. de La Mennais , est « un monstre parmi les intelligences; un je ne « sais quoi d’inerte et de vide , qui n’a de nom « dans aucun langage ; informe production , à « moitié sortie du néant et que le néant rappelle « à lui. »

Mooumens somptueux dont Tome s'embellit sous le gourernement des Césars.

[ ay. j. c. de 30 h 10. ] — Le siècle d’Auguste a tant d’éclat dans l’histoire, cet âge fut si fécond en génies supérieurs dans tous les genres de littérature, qu’on a lieu de s’étonner qu’il ne nous soit parvenu que des notions très vagues suites artistes contemporains de Virgile, d’Horace, deTite-Live, de Cornélius Nepos, et d’une multitude d’écrivains dont les livres sont perdus, sans que leurs noms soient restés en oubli.

La principale cause du silence de la renom-

H1STOIHE DES ARTS.

mée à l’égard des statuaires et des peintres qui « fleurirent à cette époque mémorable, fut, comme déjà nous l’avons observé (1) , l’injuste dédain que les Romains ne surmontèrent jamais bien sincèrement pour une profession exercée longtemps chez eux par des esclaves.

Antistius Labeo, proconsul dans la province Narbonnaise , ayant osé produire en public , ainsi que l’avait fait autrefois Fabius Pictor , quelques petits tableaux de sa composition , n’excita que les railleries des personnages de sa caste.

Quintus Pédius, petit-fils de celui que Jules- César avait nommé son héritier, conjointement avec Octave, ne put suivre sans blâme son penchant pour la peinture, que comme ressource contre les ennuis de l’oisiveté; il était d’ailleurs muet de naissance, et conséquemment inhabile à toute fonction publique. L’orateur Messala son parent ne lui prescrivit cette occupation qu’après avoir pour cela demandé l’approbation d’Auguste. Pédius donnait des preuves de talent, quand la mort le surprit à la fleur de son âge.

Les notices de Pline ne désignent nominativement que le très petit nombre d’artistes grecs, qui travaillaient alors à Rome. Cet auteur nous

apprend que Philiscus de Rhodes eut la satisfaction de voir ses statues de Vénus, de Diane , d’Apollon , de Latone, et celles des neuf Muses, placées sous le portique d’Octavie , près des chefs-d’œuvre de Scopas , de Praxitèle et de Timarcliides.

Stéphanus, élève de Pasitèle, composa pour Asinius Pollion les figures équestres des Hippiades fameuses guerrières, et celle d’un Athlète victorieux qui se voit aujourd’hui parmi les antiques de la Villa Albani.

Le beau groupe dit de Papirius et sa mère > est de Ménélas, disciple de Stéphanus. On reconnaît aujourd’hui que ces figures, dont le sujet est tiré des tragédies de Sophocle ou d’Euripide, représentent Oreste et sa sœur Electre, au moment où ils viennent déposer leurs cheveux sur le tombeau d’Agamemnon *. Winckelmann qui a donné cette interprétation , reconnaît une autre Électre dans la belle statue qui passait pour celle du fameux tribun Claudius

* Une copie île ce groupe se voit au jardin des Tuileries à Paris.

sous des habits de femme. On sait que ce libertin s’introduisit, à l’aide de pareil travestissement, chez Pompéia, épouse de César, pendant la célébration nocturne des mystères de la bonne déesse.

Cette figure existe à la Villa Pamphili. Le savant Visconti prétend quelle représente Hercule déguisé , chez Omphale. La gorge a peu de saillie. Le bras gauche manque; il reposait peut-être sur l’épaule d’un second personnage

qui s’est perdu Est-ce une Électre, dont les

cheveux sont coupés, le tribun Claudius, ou un Hercule déguisé ? Les conjectures dans les régions de la statuaire antique n’ont point de limites. Il est très loisible aux curieux de s’amuser à les parcourir, dusseut-iis s’égarer.

Ménophante ne pouvait être un artiste médiocre, puisqu’il fut choisi par Auguste pour faire une copie de la fameuse Vénus &' Alexandrin Trons, dont cette cité ne pouvait être dépouillée, ayant été tout nouvellement reconnue colonie romaine. L’original était d’une grande beauté.

Lysias , Nicolaos et Criton se distinguaient parmi les sculpteurs au ciseau desquels les entreprises les plus importantes étaient confiées.

Les noms de ces deux derniers se lisent sur la corbeille d’une cariatyde découverte, avec les fragmens de deux autres, en 1766, le long de la voie Appienne, où se trouvaient jadis de magnifiques maisons de campagne.

Ces trois cariatydes, plus grandes que nature, avaient été probablement en nombre pair , et servaient de support à l’entablement d’un mausolée. Ce sont les assertions de Winckelmann, lequel observe que certaines mignardises de formes, des contours trop arrondis, un caractère de mollesse dans le travail, sont des indices de l’époque où le monument doit avoir été construit. 11 est assez naturel, en effet, de présumer que sous le règne d’Auguste l’influence du goût de Mécène se fit sentir dans la plupart des ateliers de Rome.

Ce ministre, dont le nom propre est devenu la qualification apologétique de tout homme d’état protecteur zélé des talens, avait dans ses écrits comme dans ses manières un ton marqué d’afféterie. Paraissait-il en public, sa démarche, son allure, ses gestes, tout, jusqu’aux agréincns de sa personne , prenait un air emprunté. Il semblait s’écouter en parlant , choisissait des mots sonores , quelquefois même il en créait de

nouveaux * Des parfums s’exhalaient autour

de sa couche, et Sénèque raconte qu’il ne se livrait aux douceurs du sommeil qu’aux sons de la musique, ou du murmure mitigé d’une cascade artificielle... S’étonnerait-on qu’il aimât les bijous? Lui-même en fait l’aveu dans les vers où il déplore le trépas d’Horace , son ami :

Lttgens te mea vita nec smaragtlos Bcryllos quoque, Fiacce , nec nitente* ,

Nec præcaodiila margarita cjuæro.

On peut concevoir d’après ces fantaisies, quelle qualité de style il prisait dans les ouvrages de peinture et de sculpture.

Passionné pour les spectacles dramatiques, la poésie, débitée par un acteur intelligent, ne pouvait que flatter son oreille; mais il prenait plus de plaisir encore au jeu muet, et conséquemment très étudié des pantomimes Balhyle

* Augustcvqui écrivait avec goût, blâmait le style trop recherché <lc son favori.

Les phrases entortillées de Tibère lui déplaisaient bien davantage.

fcIVHE TROISIÈME. 165

et Pylade(2). Mécène, un des beaux-esprits du temps, avait néanmoins un tact assez sûr, et l’on doit présumer que le choix des artistes qu'il employa aux embellissemens de Rome, répondit aux intentions d’Auguste, lequel était fort eu état d’apprécier ces travaux.

Ce prince , dès son avènement à l’empire , comprit combien le prestige des beaux - arts pourrait l’aider à calmer l’agitation des esprits. U commença par orner son Forum des effigies d’Énée , de Romulus , de Numa , des grands hommes, enfin , dont le courage ou les vertus avaient honoré la patrie. C’était déclarer qu’il avait le dessein de les prendre pour modèles; il ne s’opposa point, vu cette insinuation, au pl*cernent de son portrait en albâtre sur la même place. On peignit sous les portiques environnans le combat naval d’Actium , et la pompe triomphale du vainqueur à sa rentrée dans Rome.

Quant à la statue de Pompée, Auguste ne jugea pas convenable de la laisser dans la salle du sénat , où César avait été poignardé. Elle fut dressée sous un arc en marbre, vis-à-vis du théâtre que ce général avait fait bâtir.

Tite-Live donne avec raison le titre de réétlir

Jicateur des temples à cet empereur. Il consacra d’abord celui d’Apollon sur le mont Palatin, et l’enrichit de la belle collection de livres grecs et latins dont parlent Horace, Suétone, et autres auteurs. A ce temple était accolé l’édifice appelé Palatium , du nom de la colline ( mont Palatin ) où il avait été construit pour le logement d’Auguste \ Il plaça dans le temple de Jules-César un magnifique tableau d'Apelles représentant les Dioscures. Les temples de Jupiter- Tonnant, de Mars-Vengeur, le portique de Lucius etCaïus, ses petits-fils, les palais deLivie et d’Octavic, le théâtre de Marcellus, le superbe mausolée destiné à sa sépulture et à celle de ses proches, sont au nombre des merveilles qu’il s’enorgueillit au lit de la mort d’avoir créées, en disant : J’ai trouvé Rome bâtie de brique, je la laisse bâtie de marbre (3).

Toujours préoccupé du désir de rendre sa

* Ce prince avait fait de très bonnes études à Apollonie, ville de la Macédoine, sous le professorat du philosophe Athénodore. Ce fut à cette école qu'il se lia d'amitiéavec Mécène.

capitale plus magnifique en édifices publics que toute autre cité du monde, Auguste exhorta ses courtisans et les membres de sa famille à consacrer la surabondance de leurs revenus à son embellissement \ Les Taurus , les Bal bus , les Philippus, montrèrent une bonne volonté dont il dut être satisfait; le dernier surtout, qui possédait des biens immenses, se chargea de l’entière restauration du temple d 'Hercule- J/wjagète. U agrandit et décora cet édifice de manière à ce qu’on put l’en regarder comme le principal fondateur. Le portique élevé sur les avenues de l’enceinte renfermait, au témoignage de Pline, des ornemens de peinture et de sculpture d’une grande beauté. Il n’est pas étonnant, au surplus, que Philippus se fit honneur de décorer avec goût une galerie où les savans et les beauxesprits se réunissaient fréquemment, puisqu'il avait reçu le jour de l’un des orateurs les plus distingués de cet âge, au dire de Cicéron.

* Et ceteros principes viras serpe Angustus hartciftis est nt pro faenhate qiiisijtte monumentis , vel novis , vel rrfectis , vel cxcultis , urbem exornarent.

(Subton.)

Ces mêmes courtisans, auxquels l’empereur garantissait la paisible jouissance des trésors qu’ils avaient amassés en se glissant à travers les révolutions, ne refusaient pas non plus de coopérer à la dépense des réparations qu’exigeaient certains quartiers de la ville où le hasard avait accouplé les anciens bâtimens. Ces masses irrégulières, prirent un tout autre aspect, lorsqu’on y eut ouvert des débouchés et des places pour faciliter les communications habituelles des citoyens , et leurs concours aux solennités civiles ou religieuses.

Munatius Plancus ; profitant de ces réformes , fonda le temple de Saturne ; Cornificius , celui de Diane; Statilius, un amphithéâtre dont il fit l'inauguration au champ de Mars, par des combats de gladiateurs; et Cornélius Balbus disposa tout exprès un local convenable aux jeux scéniques.

Asinius Pollion offrit généreusement l’usage journalier de sa riche bibliothèque et l’entrée de sa galerie de tableaux et de statues à tous les amateurs studieux. Cet homme de lettres, dont les vers de Virgile et d’Horace ont immortalisé la mémoire, possédait, entre autres chefs-d’œuvre les Hippiades de Stéphanus, et notamment

le groupe fameux de Zétlius et Amphion que nous avons décrit, et qui, tout mutilé qu’il nous soit parvenu, justifie encore à nos yeux , en quelques parties non restaurées, l’éloge q ue Pline a fait des talens d’Apollonius et de Tauriscus, les premiers auteurs.

Quand de simples particuliers cédaient avec empressement à la noble impulsion qu’Auguste leur avait donnée, les ministres chargés spécialement d’entourer son trône de tout l’éclat que pouvait y refléter celui des lettrés et des arts, durent répondre à l’attente du prince par le zèle le plus actif.

Agrippa saisit l’occasion d’une cérémonie où plusieurs beaux morceaux des anciens maîtres delà Grèce furent consacrés à l’ameublement des temples de Rome, pour engager les particuliers opulens â ne pas laisser enfoui ce qu’ils possédaient en ce genre dans l’ombre de leurs galeries privées. Ces objets curieux , leur dit-il, brilleraient avec utilité dans les édifices publics. V empereur lui-méme ne s'est point réservé les pièces les plus propres à embellir sa collection. Il a voulu généreusement en faire partager la jouissance à tous les citoyens. ,

En débitant cette harangue, le ministre n’igno-

HISTOIHB DES ARTS.

mit pas que la vanité de ceux qui se composaient des musées, était le vrai mobile de leur penchant pour les beaux-arts; mais il ne doutait pas que cette invitation solennelle n’eût le patriotique résultat qu’il s’en était promis.

Les libéralités personnelles de cet homme detatdùrent aussi servir d’exemple. Les thermes magnifiques qui lui avaient coûté des sommes incalculables , devinrent néanmoins une propriété nationale Cet établissement offrait aux

baigneurs des agrémens de toute espèce. Une piscine y fournissait des eaux chaudes , et d’autres bassins de vaste étendue permettaient l’exercice de la nage à ceux qui désiraient en prendre le plaisir.

Des bas-reliefs élégans et de riches mosaïques couvraient les murs intérieurs des différentes salles. On avait encadré jusque dans le pourtour en marbre du caldarium , des peintures propres à en égayer la solitude. L’enceinte était revêtue au dehors de briques émaillées , et d'un effet très pittoresque.

On appela Champ d’ Agrippa le quartier que ce gendre d’Auguste remplit de monumens remarquables, entre autres, du portique Pola, nom de sa sceur, et du Diribitorium. La destina-

tion précise de ce dernier bâtiment et du local d’alentour n’est pas nettement expliquée ; il est présumable que les militaires y recevaient leur paie , la parade ayant lieu sur la place en avant.

Le Panthéon, que ce même ministre fit élever en l’honneur de tous les dieux, sert aujourd’hui d’église au culte catholique. Tout dépouillé qu’il est des nombreuses statues et des bronzes qui le décoraient autrefois , sa masse atteste encore l’étonnante splendeur du règne d’Auguste. Le frontispice de ce temple est ce qui nous reste de plus excellent en architecture romaine.

Après avoir fait réparer les anciens canaux qui conduisaient des eaux pures à Rome , Agrippa prit de nouvelles mesures pour qu’elles se distribuassent en abondance dans chacune des places et marchés. Des aqueducs soutenus par de hautes colonnes furent construits à cet effet et en partie à ses dépens. 11 commanda, de plus, sept cents abreuvoirs, cent trente réservoirs, et cent cinquante fontaines jaillissantes. Les travaux de décoration répondaient à l’importance des entreprises; la magnificence du régime impérial éclatait partout. Trois cents statues de marbre, ou d’airain, et quatre cents

colonnes polies avec soin, furent employées à l’ornement de ces aqueducs, qui, dit-on, purent s’achever en une seule année.

Mécène , non moins dévoué que son collègue aux intérêts de la cité comme à la gloire de son maître , avait pour maxime que la bonne règle en matière de gouvernement était d’acquérir l'affection du peuple. Il ne négligeait en conséquence aucun moyen d'assurer le bien-être de la classe la plus nombreuse. Le sol fangeux des Esquilies abandonné long-temps aux sépultures, fut converti par son ordre en jardins , et cette promenade assainie ne fut point interdite au public. Dans l’espace du milieu , s'éleva la tour extraordinaire qu’Horace appela moles propin qua nubibus. De son sommet l’œil planait sur la ville entière. Ce hardi belvédère couronnait le palais où Mécène faisait sa résidence habituelle ; la délicieuse retraite de Tibur était réservée au comité des beaux - esprits dont cet ami des lettres composait sa société la plus intime.

On comprend que, sous de tels ministres , quand Auguste eut fait régner dans Rome la paix et les plaisirs, le génie des arts dut faire preuve d’une extrême fécondité; mais le feu

Page 1