I.1VHE TROISIÈME
qui l’animait, n’étant, pour ainsi dire, alimenté que par les fantaisies luxueuses des grands , ne brilla pas toujours d’une lumière aussi pure qu’elle paraissait vive. La plupart des riches citadins qui avaient suivi Marc-Antoine en Asie, étant rentrés en grâce près d’Auguste, prétendaient être à même de donner le ton à sa cour. Le souvenir de la pompe éblouissante des palais de Tarse et d’Alexandrie * leur persua dait qu’une extrême parure ajoutait un attrait puissant aux produits de l’art (4). Le beau simple, «à leurs yeux, paraissait froid et nu. Tel était aussi, comme nous l’avons fait entendre , le préjugé de Mécène, dont les artistes avaient tant d’intérêt de mériter l’approbation. Dans cette vue, ils multiplièrent en sculpture et en peinture les détails de pur agrément ; la grâce, dès lors y prit un air de coquetterie et d’apprêt.
En architecture , par exemple, était-il question de tracer le dessin d’un portique imposant, desornemens superflus en surchargeaient
*Les poutres du palais de Cléopâtre, si l'on en croit Lucain , étaient recouvertes de lames d'or.
parfois les arcs, les voussoirs, les frises;! élégant chapiteau de la colonne corinthienne s’y enrichissait encore des volutes de l’ordre ionique (5). Vitruve blâmait ces ralfineinens. Il voyait avec peine Marcus Ludius, peiutre d'histoire, se plier aux caprices des amateurs. « IN’estce pas, disait-il, prostituer un beau talent que de l’appliquer à des créations bizarres où se trouvent entremêlés à des êtres fantastiques, des animaux, des plantes, des coquillages, etc. Que tout cela soit ingénieusement ajusté, la raison ne murmure pas moins de ces écarts d’imagination * »; mais tel était le goût des riches citadins qui faisaient peindre ainsi les façades de leurs maisons de plaisance.
Les caprices de la mode dont se plaignait Vitruve, au moment où les muses latines mettaient dans leurs chants un accent plus mélodieux, où Virgile faisait discourir ses bergers avec tant de naturel et de grâce; la mode, dis-je,
* Cette censure , prise à la lettre , est trop sévère. On ne saurait reprochera Raphaël d'avoir puisé dans les fresques des monumens antiques, l’idée des charinans arabesques qu’il a peints au Vatican.
n’étendait pas son influence jusqu’à porter atteinte aux principes constitutifs du dessin :
on le voit clairement par le beau style des médaillons frappés à cette époque. Cette branche de l’art fut très florissante sous Auguste ; Dioscorides , comme Pyrgolétès sous Alexandre, porta la gravure, en Italie, à un très haut point de perfection.
Les principaux cabinets de l’Europe, en curiosités numismatiques , contiennent quelques pièces sorties de l’atelier de ce graveur célèbre; On distingue spécialement celles de Persée,d’Io, le Mercure- Coryphore *, et le portrait de Démosthène sur une améthyste.
[ a», i. c. 25. ] — Le faire le plus difficile en ces sortes d’ouvrages est celui où la gravure ne présente qu’un léger relief. Telle était la manceuvre particulière de l’outil de Dioscorides. II eut, pour digne successeur dans son laboratoire , son fils Eutychès.
Solon, dont le nom se trouve gravé sur une belle tète de Méduse et sur un petit portrait de
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* Portant un bélier.
Mécène , dut être un très habile ouvrier en ce genre. On pourrait en dire autant d’Aulus, si 1 étrange inégalité des camées et médailles où se lit le même nom , ne faisait regarder la plupart de ces pièces comme de faibles copies ou imitations, ainsi baptisées par des faussaires*
Une tête de Cléopâtre , un Hercule , et la figure de iunon-Laruwina , que Winckelmann croit être celle de Thésée coiffé de la dépouille du taureau de Marathon , ont donné la plus haute idée du talent de Cnéius..
Depuis l’entière cessation des troubles civils, ces pierres gravées, ces bijous curieux furent avidement recherchés à Rome par les amateurs qui désiraient, à l’aide de ces signes d’opulence, se faire une réputation de savans et d’hommes de goût.
De belles médailles furent frappées en l’honneur d’Auguste à l’occasion des victoires remportées sur les Germains , et pour conserver le souvenir des fêtes relatives à l’agrandissement de l’enceinte delà capitale du monde. Il attachait d’autant plus d’intérêt à cette solennité , que l’honneur d’y présider n’appartenait qu’à ceux qui avaient reculé les limites du territoire de la République Pour la troisième fois enfin cet
empereur eut la satisfaction de fermer le temple de Janus— [AT.j.c.de8àT.], — lequel depuis le règne de Numa était resté presque toujours ouvert.
t>C ClMETlErCIE.
[An de J. c. i. ] — Ce fut au sein de cette paix universelle et dans ce haut degré de puissance et de gloire, qu’Auguste ordonna le dénombrement de la population des vastes contrées soumises à son autorité suprême*; mais tandis que, des rives du Danube à celles de l’Euphrate et du Nil, des vœux pour son bonheur constant arrivaient jusqu’à lui , les dernières années de sa vie étaient troublées au sein de sa propre
famille Dominé par une épouse altière, et
forcé de punir les travers scandaleux de sa fille Julie en l’exilant au loin, on l'entendait quelquefois s’écrier : Faut-il ilonc que j’aie à déplorer comme une infortune , d’avoir femme et en fans !
Solitaire, au milieu des sieus, depuis la mort de sa sœur Octavie , de Mécène et d’Agrippa ses
*L’an du monde 4001, époque où commence l’ère chrétienne , le Messie promis aux nations naquit à Bethléem, bourgade de la Judée.
amis de cœur , sa sensibilité semblait tarie, ne trouvant plus où s'épancher. Pour comble de regrets, la fin prématurée des jeunes Césars Caïus et Lucius venait d’ouvrir l’accès du trône à Tibère, qu’il n’aimait point. Il consentit pourtant à l’adopter, ne sachant comment résister aux sollicitations réitérées de Livie.... Près du terme de sa longue carrière, ses regards se reportèrent sur le passé : la splendeur de son règne ne lui présenta que le souvenir de quelques instans d’émotion théâtrale : N’ai-je pas bien joué mon rôle? dit-il aux courtisans qui le contemplaient en silence ; bâtiez donc des mains , car la pièce est finie.
Les effigies de cet empereur et des princes de sa famille qui se trouvent dans nosmusées, sont 1 ° celle où son véritable portrait , quoique rapporté , s’ajuste très bien à la figure entière revêtue de la toge; 2° un buste en marbre de Paros , orné de la couronne civique. Cette tète, sous le rapport de l’exécution et de la ressemblance avec un personnage si connu par ses
médailles, ne laisse rien à désirer Quant au
buste d’Agrippa, traité dans le haut style, il réunit tout ce qui constitue , en ce genre , un chef-d’œuvre de sculpture. Le portrait de Lucius
tlVRE TROISIÈME. 1 79
César, fils de Julie , n’est pas moins parfait que les deux précédens.
On a adapté celui de Livie au corps d’une figure de Cérès , dont les draperies son admirables, et la pose pleine de noblesse; il n’y a de moderne que la corne d’abondance et les épis qu’elle tient dans sa maiu.
La statue héroïque de Sextus Pompéius , fils du grand Pompée , donnerait , ainsi que les objets que nous venons de mentionner, une idée bien avantageuse du mérite des artistes qu’Auguste accueillit à Rome , si l’on avait la certitude que ces marbres antiques eussent été sculptés sous son règne *.
[De J. c. ü.] — Tibère n’avait aucune inclination pour les arts du dessin. Il se contenta d’ordonner la continuation des travaux commencés , sachant que le peuple blâmerait l’abandon des entreprises de son prédécesseur , dont la mémoire était chère à tous les citoyens. Il s’occupa donc en montant sur le trône de
* On lit sur la cuirasse qui sert de support à la statue de Sextus Pompéius, le nom à'Ophélion , artiste grec, fils d Aristonidas.
HISTOIRE DES AllTS.
célébrer l’apothéose d’Auguste. L’admission de ce prince au sommet de l’Olympe ne pouvait être révoquée en doute : Numérius Atlicus en avait vu l’ame s’envoler jusqu’au firmament sur les ailes d’un aigle , et l'affirmait par serment. Pareil témoignage , après la disparition de Romulus du séjour des mortels, avait autrefois été rendu par Julius Proculus, et la foi s’en était conserv ée *.
Une statue d’or fut provisoirement inaugurée dans le temple de Mars et faite à la ressemblance du nouveau demi-dieu pour lequel on préparait un sanctuaire particulier, où celte effigie devait être encensée et ses autels dressés.
Le culte divin prostitué dès cette époque aux empereurs romains bons ou mauvais , démontre assez le peu de croyance que les hommes éclairés donnaient alors aux fictions du polythéisme.Une
* Livie récompensa la déclaration solennelle de Numérius Atticus en faveur de la déification de son époux, par le don d'un million de sesterces.
La dédicace du temple d'Auguste ne put avoir lieu que sous le règne de Caligula, qui dans cette occasion donna des fêtes splendides.
présomptueuse philosophie n’avait pu substituer que le doute universel ou de vains systèmes, à la nécessité d’une religion propre à calmer l’inquiétude des esprits. Il y uvail anarchie dans le cœur de l'homme , a dit éloquemment un écrivain de nos jours, quand les oracles de la vérité se firent entemlre. Le christianisme naissant fit justice de cette sagesse orgueilleuse plus impuissante que les idoles qu'elle se lassait d'encenser ; ou plutôt Dieu se fit , par la révélation , le philosophe par excellence , et sa parole, dans la bouche du Christ et de ses apôtres , rendit à la nature humaine , déshéritée , ses titres d’immortalité.*
Ce fut sous le règne de Tibère que le Messie, né vers la fin de celui d’Auguste, accomplit sa mission divine en donnant sa vie pour le salut
de tous (6) « Ses disciples, sans protection, .
« sans appui , forts de leur seule faiblesse , s’a- « vançaient, une croix à la main, dans l’univers,
« pour y consommer la plus étonnante révolu- « tion dont l’histoire ail conservé le souvenir.
« Ils annonçaient un Dieu invisible à des hom-
* Voyez le Conservateur, tom. vi, p. 586.
« mes qui ne connaissaient que ce qui frappe « les regards, qui n’aimaient que ce qui (latte « les sens : ils prêchaient l’humilité à l’orgueil, la « continence à la volupté , le désintéressement « à l’avarice; eh! au nom de qui ? au nom d’un
« homme crucifié à Jérusalem ! A celte doc-
« trine inouie, la raison se révolte ; toutes les « passions frémissent, et vont s’armer pour re- « pousser, pour anéantir celte religion nou-
« velle Vains efforts! l’Église croîtra sous le
« glaive, elle se propagera par les persécutions; « et après avoir opposé à' trois siècles d’outrages « et de suplices trois siècles de patience , elle « essuiera ses plaies , et, triomphante près du « trône des Césars , elle se vengera de ses bour- « reaux en les recevant dans son sein et en leur « prodiguant ses bienfaits avec une tendresse « plus vive *. »
Ainsi commencèrent à se répandre les lumières de l’Évangile, qui , dissipant peu à peu les ténèbres dans la profondeur desquelles le monde était plongé, devait, au nom du Christ,
* Extrait des Réflexions sur /" hglisc de France en I8ÜB.
U Vit K TROISIÈME.
précipiter sous les décombres des temples du paganisme ces pompeuses idoles , dont les formes séduisantes avaient fasciné si long- temps les yeux de leurs adorateurs *.
* Multitudo autan hominum, abducta per spccicm operis, eu ni qui ante tempus tanqiiam homo honoratus fuerat , nunc Deuin estimaverunt.
( Lib. Sap. , cap. xiv.)
Dans un ouvrage couronné par l'académie des Inscriptions, on lit le passage suivant : Jamais les écoles de philosophie n'avaient été si avides de théologies étrangères qu’à l'époque oh parut le Messie. On cherchait la vérité avec l’inquiétude d’une longue et stérile contention ; on la cherchait avec un morne désespoir, quand saint Marc vint prêcher l’ Evangile à Alexandrie. Cette philosophie croyante y absorba tous les esprits. L’école l’embrassa vivement, et au scepticisme/ succéda le syncrétisme le plus résigné , etc.
« Après avoir épuisé toutes les erreurs, les pliilo- « soplies découvriront-ils enfin les mystères qui les « travaillent? Non; le passé nous apprend que lorsque « le secret est sur le point d’être enlevé, la nature - est tout-à-coup attaquée d'une épouvantable nia-
• ladie : un déluge, un incendie, les fléaux de la
• guerre, etc., détruisent les nations avec les mouu-
« mens de leur vanité A chaque révolution,
• quelques individus, épargnés comme par hasard ,
• renouent les fils des générations, et une nouvelle
L'iie lettre citée par Tertulien , où il est rendu compte à Tibère de la vie, de la mort et de la résurrection de Jésus de Nazareth , est évidemment supposée , bien que le docteur de Carthage la crût authentique; mais ce qui est certain , c’est que la nouvelle doctrine qui se prêchait en Judée, et qui devait avoir une influence, d’abord funeste , puis si favorable au génie des arts, comptait déjà de zélés néophytes à Rome.
Nous avons dit qu’à la mort d’Auguste , le peuple par une adulation impie , prostitua le culte divin à ses empereurs. Ce premier pas fait , ’1 ne tarda guère à les diviniser de leur vivant; car diverses provinces sollicitèrent comme une faveur la permission de bâtir un temple à Tibère , lequel exigea , par hypocrisie , que ses statues n’y fussent placées qu’à certaine distance de celles des dieux. On peut dire avec Montesquieu que C orgueilleux despote, fastueusement , se montrait modeste.
« race d’infortunés s'occupe , durant une longue « suite de siècles, à se former en société, à se donner « des lois, à inventer les arts, jusqu a ce qu’une autre « révolution l'engloutisse dans l'ahyme de l'oubli. »
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Le mérite, quelque part qu’il brillât , faisait ombrage à son amour-propre ; et loin de vouloir , à l’exemple de son prédécesseur , encourager les arts du dessin , nul monument public élevé par son ordre ne prouve qu’il ait eu le désir de procurer aux hommes à talent l’occasion de se faire connaître. Il se contenta de rétablir le théâtre de Pompée endommagé par un incendie *. Séjan , dont la vigilance active l’avait préservé d’une totale destruction , obtint pourtant l'avantage de voir sa propre statue érigée dans l’enceinte relevée de ses ruines. Ce ministre avait su captiver, parla souplesse de son naturel et ses artifices, l'affection de Tibère, qui l’appelait complaisamment le compagnon de ses travaux , et qui pour se livrer à Caprée et sans contrainte à ses honteuses voluptés , finit par lui abandonner tous les soins du gouvernement.
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* La Melpomène antique, de douze pieds de hauteur, faisait probablement partie des neuf Muses qui décoraient ce théâtre. Elle a été découverte sous le sol où l’on sait qu’avait été fondé le superbe édifice.
Ce colosse, dont la tête a tant de majesté, doit sa restauration à la munificence de Fie vi.
Cette aveugle confiance de la part d’un maître soupçonneux , envers le courtisan perfide qui n’attendait qu’une chance opportune pour usurper le pouvoir souverain , était , dit Tacite , un effet du courroux des dieux contre les lâches Romains , contre un vil serait qui n'était plus que l’organe des caprices de deux tyrans.
Ajoutons que quelques membres d’un corps autrefois si vénérable ne rougissaient pas de s’enrôler parmi les espions et les délateurs, qui, seuls, pour ainsi dire, avaient un libre accès près du trône Les hautes dignités , les em-
plois lucratifs étant devenus le partage des êtres de cette trempe , leurs portraits eu marbre et en bronze s’offrant aux regards du public dans la plupart des carrefours de Rome , les monuinens de cette espèce inspirèrent dès lors moins de curiosité que de mépris. L’émulation des artistes dut naturellement s’en ressentir.
Il existe aujourd’hui peu d'ouvrages de sculpture exécutés sous ce règne , si ce n’est un petit nombre de bustes , et la fameuse statue de Tibère trouvée dans File de Caprée. Elle représente ce successeur d'Auguste revêtu de la toge romaine, et tenant en sa main gauche le sceptre des triomphateurs. Cette figure est surtout remar-
quable par l’excellent travail de la draperie , la finesse et le goût des plis du vêtement. La statue de Germanicus, extraite des ruines de Gabies , paraît être le produit de l’habile ciseau du maître auteur de la précédente.
Phlégon, affranchi d’Adrien, parle dans son Traité des Choses merveilleuses , d’uue effigie colossale érigée à Rome près du temple de Vénus, en mémoire des secours que Tibère avait accordés à douze ou quatorze villes d’Asie ruinées par un tremblement de terre (7). Le monument était orné d’emblèmes relatifs au rétablissement
de ces villes reconnaissantes Cet empereur
artificieux ne semblait consentir à l’érection de semblables trophées qu’avec embairas et les veux timidement baisses. Les murmures de sa conscience lui faisaient craindre peut-être qu’après son trépas, ces signes d’honneur, comme les médailles à son empreinte où se lisaient les mots de clémence et de modération , loin de pro” téger sa mémoire , ne l’exposassent à des outrages. L’événement prouva du moins que cette appréhension aurait été très naturelle, car dès qu’il eut cessé de vivre , les malédictions , de toute part, retentirent, comme par écho, près de ses images. La populace en fureur voulait
que son cadavre , transporté à Rome , lui fût livré pour le traîner aux Gémonies; mais le sénat le fil inhumer sans bruit , et remit à des jours plus calmes la solennité des obsèques.
[Do j. c. 37 à 4i.] — Le luxe extravagant de Caligula ne fut pas plus profitable aux intérêts de l’art que ne l’avait été l’envieux et sombre égoïsme de Tibère. Le nouvel empereur, après avoir annoncé des intentions louables, se lassa bientôt de faire violence à ses penchans désordonnés, et consacra la majeure partie des trésors qu’il trouva dans les coffres de son prédécesseur , à les satisfaire \ Les baladins, les cochers du cirque , eurent surtout beaucoup de part à ses largesses, tandis que les hommes à talens n’en obtenaient que par leurs complaisances à con tenter ses étranges caprices. Etait-ce, par exemple, dans les ornemens bizarres d’une galère de bois de cèdre, dont la proue d’ivoire était incrustée de pierreries, et qui, pour voiles, avait des étoffes de soie, que des statuaires et des
* Suétone rapporte qu’en moins d’un an il dépensa deux milliards sept cent millions de sesterces.
peintres habiles auraient trouvé l’occasion de développer avec convenance les ressources de leur génie ? Caligula demandait, à l’imagination des gens de l’art, de l’extraordinaire, ou plutôt des prodiges. Élever des colonnades ou des tours sur la mer, aplanir des montagnes , combler de profondes vallées , étaient les entreprises dont il se faisait gloire de braver les périls et les difficultés. Désirant placer dans le cirque du mont Vatican un obélisque qui se trouvait en Égypte , il fallut , pour le transport de cette pierre énorme, un vaisseau de telle grandeur , que quatre hommes pouvaient à peine embrasser la rondeur du mât.
Le projet de percer l’isthme de Corinthe, celui de fonder une ville au sommet des Alpes , occupèrent sérieusement sa pensée; il se proposait aussi de rebâtir le palais de Polycrate à Samos ; mais ce qui lui tenait le plus à cœur était la prompte édification des temples où ses effigies devaient être encensées. Se disant tantôt Mars , tantôt Apollon , Bacchus , Mercure ou Hercule , il fil ôter la tète aux plus belles statues de ces divinités pour y substituer ses portraits. Ainsi furent mutilés quantité de chefsd’œuvre enlevés de la Grèce Memmius Ré-
gulus, gouverneur de cette contrée , avait même reçu l’ordre de faire voiturer à Rome le fameux Jupiter d’Olympie; mais il eut le bon esprit d’objecter, pour préserver cette rare merveille de sa ruine, le danger imminent de pareil transport par terre et par mer.
Lorsque Caligula prenait la fantaisie de se parer des attributs du souverain des dieux, il en apostrophait l’effigie et la menaçait de la bannir du temple, où, disait-il, elle osait usurper sa place; puis feignant de se réconcilier avec l’idole, il lui parlait à l’oreille, et chaque assistant gardait un silence profond. Certain Gaulois , témoin un jour de cette jonglerie, ne put tenir son sérieux.... Quelle est donc la pensée? lui cria
l’histrion couronné Ce que je vois , répartit
le naïf étranger, me parait très risible Tout
autre eût payé de sa tête une ingénuité si hardie.
Ce prince insensé se produisait quelquefois en public sous l’accoutrement des déesses, et prétendait en cette qualité aux hommages que la superstition des païens rendait à Junon, à Diane, à Minerve, à Vénus. Il ne doutait pas que sa jeunesse n’aidât au prestige.
Une statue d’or, révérée comme sa parfaite image dans un temple qui lui était spéciale-
ment consacré , avait un vêtement conforme au sien , aussi souvent qu’il en changeait. Elle eut un collège de prêtres, composé de patriciens qui ne rougissaient pas de remplir les fonctions d’un pareil sacerdoce, dont ils avaient acquis le
privilège à des prix exorbitans Ils arrosaient
l’autel de la statue du sang de diverses victimes d’un choix tout particulier, c’était celui des poules de Numidie, des paons et autres oiseaux de riche plumage. Pendant ces puérils sacrifices la fumée des parfums les plus exquis s’exhalait dans le sanctuaire.
D’aussi ridicules prostitutions du culte divin occasionèrent contre les juifs d’Alexandrie une persécution cruelle. Il en eut été de même à Jérusalem, où la terreur fut au comble quand les Lévites apprirent que la statue de Caligula devait avoir place dans le Saint des Saints. Heureusement Pétronius , gouverneur de Syrie, et le fils d’Aristobule , Hérode Agrippa , trouvèrent le moyen de retarder la cérémonie. Dans l’intervalle la conspiration de Cassius Cliéréa délivra l’univers du tyran en démence qui l’opprimait. [De J. C. 41.]
Winckelmann n’a mentionné que deux têtes antiques de ce dernier fils de Germanicus : l’une
en basalte noir, qui se voyait au Capitole; et l’autre, de marbre blanc, coiffée d’un pli de draperie, tel que l’étaient les pontifes romains dans l’exercice de leur ministère *.
Le même archéologue vante beaucoup un profil, en camée, de cet empereur. Il regarde ce bijou comme un ouvrage parfait en son espèce; ce qui dénoterait que la gravure en pierres fines n’avait point été négligée depuis le règne d’Auguste. Les portraits de Caligula sont rares, car le sénat fit fondre jusqu a la monnaie de cuivre frappée à cette empreinte détestée. La multitude s 'était acharnée de même à la destruction de ses statues; il nous en reste une pourtant, dont la cuirasse et tous les ornemens de détail sont traités avec une extrême délicatesse de ciseau.
Tandis que les sénateurs, qui , tacitement, approuvaient l’acte violent de Chéréa, délibéraient sur les mesures à prendre pour mettre fin à la domination des Césars, quelques soldats prétoriens, qui dans le tumulte avaient massacré
* Les Grecs sacrifiaient à front découvert.
le meurtrier de l’empereur, portaient au champ de Mars le pusillanime Claude pour l’y proclamer successeur du prince assassiné.
A cette nouvelle inattendue, les pères conscrits, désappointés, courent sur l’heure protester de leur dévoùment à celui qui n’était pas moins étonné qu’eux de sa fortune improvisée.
Le gouvernement de ce vieillard sans caractère ne fut que celui de ses épouses et des affranchis dont il se fit l’esclave. Ce n’est pas qu’il manquât d’instruction , car avant d’étre parvenu à l’empire, il avait composé, par le conseil de Tite-Live , l’histoire de son siècle; mais par défaut de tact, il l’avait assaisonnée d’anecdotes qu’un savant plus judicieux eût
de recueillir La harangue qu’il
prononça dans le sénat pour l’admission des notables habitans de la Gaule -Chevelue aux honneurs de la magistrature, est d’un style assez élégant, mais prolixe. Il se lit encore aujourd’hui sur des tables de bronze déterrées d’une vigne de la côte Saint-Sébastien de Lyon , et conservées au musée de cette ville.
Les érudits d’Alexandrie, oii Claude avait eu la prétention de fonder un second établissement littéraire, faisaient de temps en temps lect. n. 13
dédaigné
ture d’un de ses ouvrages, écrit en grec, sur les antiquités étrusques et carthaginoises. Ils lui attribuaient aussi l’invention d’un papier nommé par flatterie charla augusla. Ce n’était, au surplus, que le perfectionnement du papyrus d’Égypte.
Quant à ses connaissances relatives aux arts du dessin, elles étaient nulles, et son discernement sur ce point était si borné, que les Romains eurent à déplorer la mutilation de deux tableaux d’Apelles, de la composition desquels il crut tirer un merveilleux parti, en y faisant remplacer les portraits d’Alexandre par ceux du
triomphateur d'Actium Sans l’impulsion
puissante donnée précédemment aux talens d’imagination, les ateliers de sculpture et de peinture , à Rome , sous les tristes auspices de Claude, auraient pu dégénérer d’une manière sensible. L’autorité des anciens principes y fut heureusement respectée.
L'entreprise la plus utile à laquelle ce faible prince donna ses soins, a été la construction du port d’Ostie, à l’embouchure du Tibre. Cet important abri manquait, de son temps, aux navires chargés des denrées que les Romains allaient chercher vers les côtes d'Afrique Le
beau canal commencé du vivaut de Caligula, pour distribuer des eaux salubres sur les sept collines de la capitale, fut enfin achevé; mais on ne put réussir au dessèchement des marais du lacFucin, quoique trente mille ouvriers y eussent travaillé sans relâche.
Le plaisir singulier que l’empereur Claude éprouvait aux spectacles du Cirque, ne lui laissa rien négliger de ce qui pouvait en augmenter l’agrément et leclat. U fit revêtir , en consé* quence, les ouvertures d’où partaient les chars, de magnifiques dalles de marbre, et des mètes dorées remplacèrent celles qui, jusqu’alors, n’avaient été que de tuf ou de bois.
Les édifices des provinces reçurent peu d’embellissemens. U fallut néanmoins restaurer un temple de Vénus bâti sur le mont Éryx , en Sicile; ce dépôt de beaucoup d’objets rares et curieux tombait de vétusté. Vers ce même temps, Vitrasius Pollio, gouverneur d’Egypte, apporta les premières statues de porphyre qu’on eût vues à Rome; mais elles n’y furent point goûtées. Ces sculptures , sous le rapport du goût, ne pouvaient soutenir le parallèle avec les chefs-d'œuvre du ciseau grec dont les temples et les palais de l’Italie était ornés.
niSTOIKE DES ARTS.
Il reste un petit nombre de bustes en marbre ou en bronze de l’empereur Claude; ils sont traités dans une grande et belle manière.
Winckelmann se trompe quand il dit qu’un amateur anglais se trouvant en Espagne durant la guerre de la Succession , y lit emplette de l’un de ces portraits , qui servait de contre-poids à l’horloge de l’église de l’Escurial. Le buste est encore à Madrid , dans le palais dcl Retiro. Le chevalier d’Azara l’y a vu détaché de sa base, et posé sur une plinthe.
La statue d’un jeune Romain , réputée celle de Brilannicus , est probablement une belle production de cet âge. La draperie surtout parait, de tout point, comparable à celle du Tibère en marbre dont nous avons signalé l’excellent goût.
En mentionnant ces antiques, Winckelmann disserte encore sur le groupe vulgairement dit d’Àrrie et Pretus. L’une des deux figures, que le statuaire a représentée dans un état de nudité complète, ne saurait conséquemment être celle d’un sénateur romain ; l’épée , d’ailleurs, et le bouclier de forme oblongue, n’en sont point les attributs. Il faut voir dans ce personnage, ajoute le savant antiquaire, un en-
Digitizad bÿ J Cjo a g le
voyé du roi des Tyrrhéniens vers sa fille Canacée. L’objet du message était de présenter à la princesse, de la part d’Éole, son père, le glaive dont il lui ordonnait de se frapper, en expiation de l’inceste qu’elle avait commis avec son. frère Macarée..... Le soldat, désolé d’avoir transmis un ordre si fatal, et dont il n’avait pas eu connaissance, arrache le fer du sein de la victime et s’en perce à son tour *.
Rien ne prouve que ce groupe ait été fait à Rome, sous le règne de Claude. Il n'est pas, au surplus, d’une beauté bien remarquable, et paraîtrait dater d’une époque plus reculée.
Après la mort de Claude , empoisonné par Agrippine, et pendant les années de démence et de crimes où Néron, héritier du trône au préjudice de Britannicus, appesantit son sceptre ensanglanté sur l’univers, les projets gigantesques
* Intenta pairies vultii nvercnlo salelle*
Vi-nil , pt indignes edidil orc sonos :
• Æolus hune enaem mitlit tibi. » TradiiHt ensein , Et jolict ex merito scire qui J isle velit.
« Scimus ; et utemur violente fortiterense :
• Pectoribiu coudant doua paterna meis, »
( Ohd. , ep. )
de ce raoustre fatiguèrent sans cesse l’émulation des artistes, soumis aveuglément à ses caprices. L’immense palais élevé sur les emplacemens de trois quartiers de Rome incendiés, dit-on, par ses ordres secrets — [De J. c. 54.] — , dénote assez de quel œil ce dernier des descendans d’ Auguste envisageait les beautés de l’art. Les flammes dévorèrent le Cirque , le Palatium , les bàlimens situés dans l'enclos des jardins de Mécène , les belles maisons de Tigellin , celle de Nurna , les temples de Jupiter-Atator, de Yesta, de la Lune, d’Hercule, des Pénates, une infinité de chefs-d’œuvre de peinture et de sculpture, ainsi que d’anciens manuscrits très précieux. Tacite n’ose accuser formellement Néron de ce désastre, dont pourtant il le soupçonne très capable ; mais Dion et Suétone ne doutent point qu’il n’en ait été l’auteur, car il voulait rajeunir Rome, élargir ses rues, en aligner les murs, et donner à cette ville neuve le nom de Ndropolis.
Tout était merveilleux dans les décorations du vaste édifice qui couvrit presqu’en entier le spl dévasté par le feu. On l’appela le palais d’or, tant ce riche métal y fut prodigué. Près de l’entrée, se trouvait un colosse de cent pieds de haut , fait par Zénodore , à la ressemblance
du tyran \ Des portiques à trois rangs de colonnes, et dont l’œil pouvait à peine mesurer L’étendue, formaient l’enceinte extérieure du bâtiment. On ne peut aujourd’hui se faire une idée nette de l’extrême magnificence de l’intérieur : des pierreries de toute espèce y étincelaient dans des compartimens de nacre et d’ivoire; les lambris, tournant sur des pivots, figuraient les mou. vemens de la voûte étoilée; on y avait ménagé des ouvertures d’où s’échappaient à certaines heures du jour des parfums et des fleurs. Tout, en un mot, dans ce voluptueux asvlc semblait créé par magie. Les galeries s’ouvraient sur des jardins , don t les sites , pittoresquement agrestes , avoisinaient de riantes prairies et des champs productifs. D'épaisses forêts peuplées de bêtes fauves, des étangs poissonneux entourés de jolis
* Zénodore employa dix années à la fabrication do cette étonnante statue, qui coûta quarante millions de sesterces (neuf millions de notre monnaie actuelle, suivant les calculs de l’abbé Barthélemy).
Pline ne dit pas si Zénodore était d’Auvergne ; mais il y avait exécuté, avant de se rendre à Rome, un colosse en bronze représentant Mercure.
pavillons, invitaient aux plaisirs de la chasse et de la pêche.
Un plan si extraordinaire, mis à exécution par les architectes Sévérus et Cdler, fut conçu > peut-être, et même tracé sur le papier par Néron lui-même; car il avait pris des leçons de dessin, et s’amusait parfois, soit à peindre, soit à modeler en terre*. La passion délirante qu’il ressentait pour les arts , ne le rendit pourtant point équitable envers ceux qui se distinguaient en cette partie. Quels encouragemens auraientils eu lieu d’attendre d’un émule couronné qui se montrait jaloux de tous les talens, et dont la vanité, dans les concours publics de poésie et de musique, aspirait sans pudeur à des prix que
ses mains auraient dû décerner (8)? On
rougissait de le voir dans la lice, au théâtre, provoquer, comme chanteur, ou cocher, les applaudissemens de la multitude ébahie ; et c’est après avoir ainsi prostitué la dignité suprême, tant à Rome, que dans les principales
* Nero pingendi , Jingendique non médiocre habu.it studium (Subt., cap. xm.)
cités de la Grèce*, qu’il fit renverser en Élide les statues des vainqueurs aux grands jeux, afin d’anéantir la mémoire des athlètes qui y avaient été couronnés avant lui.
Au retour d’un pays de tout temps illustré par les muses, et satisfait des palmes sans nombre qu’il y avait cueillies, il lui rendit ses franchises et ne le dépouilla pas moins d’un grand nombre de tableaux, sculptures et autres objets de goût restés intacts dans ces belles contrées. La recherche en fut confiée à la sagacité d’un demi-savant nommé Carinas surveillé par Acratus , affranchi rapace et bien digne d’un tel emploi. L’un et l’autre mirent tant de zèle à remplir leur mission, qu’ils enlevèrent près de huit cents figures de bronze, tant grandes «pie petites, du seul temple de Delphes, lequel pourtant avoit été déjà pillé.
* Néron n'osa pos faire parade de ses talens à Athènes, où le seul aspect du temple des Euménides glaçait d’effroi les consciences inquiètes ; encore moins aurait - il abordé le sanctuaire de Cérès-Eleusine : la voix tonnante d’un hérault en repoussait les impies.
niSTOIRE DES ARTS.
On présume bien que celles qui étaient en métaux plus précieux, ou en ivoire, et incrustées de pierreries, excitèrent particulièrement l’admiration d’un connaisseur tel que Néron. Ne fit-il pas dorer une statue d’Alexandre le Grand, chef-d’œuvre de Lysippe, comme un moyen de l’embellir encore ? Pline rapporte que cette parure abusive voila les délicatesses du ciseau. On enleva depuis le métal parasite; mais la dent du grattoir ne put mordre sans y laisser quelques cicatrices.
Par une fantaisie bizarre , Néron voulut avoir son portrait , peint en proportions aussi colossales que celles de sa statue faite par Zénodore. Cet immense tableau fut exécuté sur toile ; c’est le seul de cette sorte dont les anciens aient fait mention ; Pline ne parle même de l’entreprise que pour la blâmer *. Si cette peinture eût été digne d’éloges il en aurait nommé l’auteur. Le tonnerre, a-t-on dit, la réduisit en poudre.
Une statue d’Agrippine, le buste de Poppée,
* Ætatis nostrce insaniam : telles sont les expressions <le l'uuteur latin.
et deux ou trois têtes de Néron , dont l’une est coiffée d’une couronne rayonnante, attribut des immortels, ne sont pas des monumensoùil soit aisé de puiser des indications suffisantes sur le style des artistes qui llorissaient à cet âge. Ce serait s’abuser de même que de considérer différées portraits qui passent pour être ceux de Sénèque, comme des productions de ce temps.
Ils représentent, selon Winckelmann , un personnage plus ancien , et qui, probablement, dut jouir d’une estime mieux fondée que celle du précepteur de Néron. Ces images très multipliées ne peuvent appartenir qu’à un siècle où l’art était loin de sa décadence ; et les caprices , le luxe désordonné du despote, pervertissaient le goût dans tous les ateliers de Rome. Son règne heureusement ne fut pas d’aussi longue durée que sa jeunesse le faisait appréhender au moment où Vindex etGalba soulevèrent les légions contre lui dans la Gaule-Celtique et l’Espagne ; ces nouvelles éveillèrent enfin le timide sénat et l'enhardirent à prononcer un arrêt de mort contre l’ennemi public, dont tous les gens de bien demandaient le supplice. Il se fit justice lui-même. — [De J. c. Ç8.]
U paraît que déjà, sous cet empereur, lapein-
204 niSTOIRE DES ARTS,
ture n’était plus une profession dédaignée. Turpilius, chevalier romain , ne crut pas dégrader son caractère en enrichissant la ville de Vérone de ses ouvrages. Amulius ne quittait pas la toge pour se livrer aux mêmes travaux dans la fameuse maison Dorée , où la plupart de ses compositions tenaient probablement du genre dit grotesque que Ludius, au temps d’Auguste, avait mis à la mode *. Les amateurs d’un goût sévère n’approuvaient pas ces images capricieuses ; c’est peut-être ce qu’a voulu faire entendre Pline quand il désigne le talent d’ Amulius par ces mots : humilis rei Pietor ; ils ne doivent pas néanmoins être interprétés dans un sens trop rigoureux, car l’auteur latin mentionne avec éloge une Minerve de ce peintre.
Quelques savait s ont présumé que le guerrier combattant, appelé gladialeur-Borghèse , et l’Apollon-Pytliien exhumé vers la fin du quinzième
* Les anciens , par cette qualification de peinture grotesque , entendaient un genre d’ornement susceptible d’une infinité de formes naturelles ou chimériques pittoresquement agencées. C’est ce qu'aujour- U’hui nous appelons go lit arabesque.
siècle]) des] ruines d'Antium à Capo-d’Anzo * firent partie des nombreuses statues qu’AcraUis et Carinas enlevèrent de la Grèce par les ordres
de Néron Le célèbre Visconti conjecture que
le dernier de ces antiques était une admirable imitation de l’Apollon en bronze de Calamis, lequel florissait au même temps que Phidias.
Quelques archéologues, s'étayant de remarques peu concluantes , ont avancé que les quatre chevaux de bronze emportés de Constantinople, au moyen âge , par les troupes vénitiennes , avaient été coulés en fonte sous ce règne.
D’autres leur accorderaient une origine bien plus honorable , si véritablement ils étaient sortis de l’atelier de Lysippe pour figurer sur une des places de Corinthe; ils seraient depuis tombés au pouvoir de Tiridale, roi d’Arménie, qui en fit présent à Néron (9).
Des traditions de cette nature débitées sans preuve aux voyageurs crédules , se propagent
* Le cardinal de La Rovère (plus tard Jules II) fit l'acquisition de ce chef-d’œuvre. Devenu pape, il le fit placer au belvédère du Vatican.
de bouche en bouche, et prennent ainsi consistance à la longue. Ce qu’on peut affirmer seulement, c’est que Constantin le Grand fit transporter ces bronzes magnifiques dans sa nouvelle capitale, et qu’en 1204, les Vénitiens, à leur tour, s’en emparèrent pour les placer au dessus du portail de leur église de Saint-Marc. Ils y sont encore, mais après avoir orné, durant les conquêtes de l’armée française en Italie, la place du Carrousel à Paris.
Les arts du dessin que l’imagination fougueuse de Néron et ses projets gigantesqueg avaient entraînés hors de leur droite voie , durent attendre pour combiner sagement de nouveaux efforts , que le sceptre des Césars , arraché violemment des mains du tyran , de celles de Galba, d’Othon, et de Vitellius, fût enfin saisi par un chef ami de la justice, et dont l’autorité tutélaire sut mettre un terme aux calamités du despotisme ou de l’anarchie.
[DcJ. c. 69. ] — Tel se montra Vespasien du moment qu’il parvint à l’empire. Sa prudence ayant d'abord étouffé, parmi les citoyens, tout germe de discorde, et remis les lois en vigueur, il put s’occuper des moyens de rendre à la cité , reine de l’univers, sa splendeur quelque temps
éclipsée. Les décombres que les troubles récens y avaient amoncelés , ne tardèrent pas à disparaître. Le Capitole , dévoré par le feu , se releva , par ses soins , plus majestueux qu’avant ce désastre *. Les temples de l’Honneur et de la Fortune furent, non seulement restaurés à neuf, mais enrichis de belles peintures de la composition de Cornélius Pinus et d’Accius Pris-
cus, dont Pline nous a transmis les noms
[De j. c. 70 à 79.] — La dédicace solennelle du temple de la Paix se fit à l’occasion des triomphes remportés sur la nation Judaïque. On mit en réserve, dans ce bel édifice, les vases d’or et autres riches dépouilles du temple de Jérusalem , ainsi qu’un grand nombre de choses rares et précieuses enlevées des villes de la Grèce. Les tableaux furent étalés le long des galeries supérieures. Il reste encore des vestiges de l’escalier en limaçon par lequel on y montait.
’Sabinus, gouverneur de Rome lorsque Vesposien son frère vint en chasser Vitellius, se barricada dans le Capitole. Les soldats de ce dernier y lancèrent des torches ardentes, et l’édifice devint la proie des flammes.
Le vaste amphithéâtre, commencé sous le règne de Vespasien , est , de tous les monuinens qui embellissaient l’ancienne capitale du monde , celui dont les restes nous laissent une plus haute idée de la magnificence des Romains. Vespasien et scs /ils , a dit poétiquement Cassiodore , firent couler un J! cuve d’or sur cette construction.
Ses ruines, qui conservent le nom de Colisee , ne peuvent se contempler aujourd’hui , malgré la nudité actuelle de la masse, sans un saisissement d'admiration mêlé de respect. Le burin des graveurs en a trop souvent reproduit l’aspect et le plan , pour que la description, qui , d’ailleurs, se lit en mille ouvrages, ne fût pas , ici, superflue. Nous dirons seulement que ce ne sont pas les barbares du nord, comme on pourrait le croire, qui ont dépouillé ce bâtiment extraordinaire de ses marbres et de ses bronzes, mais les Italiens eux-mêmes. A ce sujet , l’abbé Barthélemy, de l’académie des Inscriptions, cite une lettre déposée aux archives de Rome , où il a pu lire la teneur d’une convention projetée entre les chefs des différens partis qui , vers la fin du moyen âge , déchiraient la cité. Le traité portait « que les familles nobles pourraient se
partager les débris du Colisée et les employer aux réparations et agrandissemens de leurs palais.» Ainsi donc ce monument ne fut considéré, dès le quatorzième siècle, que comme une sorte de carrière propre à fournir d’excellens matériaux pour la maçonnerie.
Le Colisée , primitivement, pouvait contenir quatre-vingt mille spectateurs. Sa forme extérieure était ronde, quoique l’arène fût ovale; des statues représentant les provinces de l’empire ornaient l’intérieur. La déesse Roma , une pomme d’or sur la main , dominait au milieu de ces figures allégoriques. Le colosse de Néron , qui se trouvait dans le voisinage de cet amphithéâtre et avaitété ébranlé sur sa base, fut redressé; mais les citoyens manifestèrent le désird’en changer la tète et de la remplacer par celle d’Apollon , d’autres disent par le portrait de Titus *.
* Suétone rapporte que parfois on détachait le buste d’un méchant prince des épaules de la figure, pour y substituer une autre effigie. La plupart des statues en pied étaient disposées de manière a faciliter ces remplacemens. Par cette précaution singulière, bien des antiques mutilés ont été restaurés assez heureusement.
T. II. t*
Les réparations des grandes routes, des aqueducs , de plusieurs cités ravagées par des tremblemens de terre ou des incendies , nécessitèrent encore bien des dépenses qui ne pouvaient être ajournées ; mais l'administration des revenus publics par un prince naturellement économe , pourvut à tous les besoins sans que le peuple en fût foulé. L’épargne personnelle de Vespasien , vu l’ordre qui régnait dans l’intérieur de son ménage , le mit à même de fournir des secours à quelques sénateurs tombés dans l’indigence , et d’accorder des pensions aux professeurs d’éloquence grecque et latine. S’il condamna , par mesure arbitraire , les philosophes à sortir de Rome, c’est que l’éloge de la liberté telle qu’ils la peignaient, prenait dans leurs déclamations l’accent de la révolte. Ce coup d’autorité devenait nécessaire au repos de l’État
Sous ses auspices , néanmoins , les sciences et les arts virent s'ouvrir une ère nouvelle, et les talens,en fait de dessin , rentrèrent dans la droite voie , dont le luxe insensé des Caligula , des Néron les avait détournés.
[De j. c. 79. ] — La mort de Vespasien, qui dans ses dernières années avait associé son fils aîné, Titus , au gouvernement de l’empire , laissa
briller en toute conjoncture le zèle dont cet excellent prince était animé pour le bonheur de sa patrie. Ses vertus, d’avance, lui avaient concilié tous les cœurs, et les Romains le proclamèrent à juste titre les délices du genre humain.
[De j. c. 79àsi.] — Durant le court espace où les dieux, selon l’expression d’un poète , ne firent que le montrer à C amour des Romains , son active bienfaisance eut à lutter contre les fléaux qui désolèrent la capitale et le midi de l’Italie. La première éruption du Vésuve (1 0) dont l 'histoire ait parlé, vomit des torrens délavé et couvrit d’une épaisse nuée de cendres Herculanum , Pompéi et les plaines voisines du volcan. Pline le naturaliste osa s’en approcher pour observer
un si effrayant phénomène L’amour de la
science fut cause de sa perte ; l’air infecté le suffoqua *. Les liabitans de la Campanie, en cette affreuse conjoncture, obtinrent tous les soulage-
* Les livres de cet infatigable écrivain, qui, jusqu’à présent, nous ont fourni d'abondantes ressources, mériteraient le titre collectif d 'Encyclopédie des anciens.
mens qu’ils avaient lieu d’attendre du naturel compatissant et généreux de Titus.
Les vapeurs sulfureuses du Vésuve, poussées par les vents , dit-on , jusque sur les côtes de la Syrie et de l’Égypte, causèrent dans le pays une sorte de contagion pestilentielle dont la ville de
Rome -ne fut pas exempte Un épouvantable
incendie qui dura trois jours entiers répandit encore la consternation et le deuil dans les plus beaux quartiers de la cité : le Capitole , les temples de Sérapis , d’Isis , de Neptune , le portique d’Octavie et la bibliothèque d’Auguste devinrent la proie des flammes; elles endommagèrent considérablement le Panthéon, le magnifique théâtre de Pompée et celui de Balbus. Ce désastre anéantit des richesses de tout genre et, sous le rapport des arts , la plupart irréparables. Le bon empereur aima mieux dépouiller son palais, ses maisons de plaisance de leurs ornemens , et vendre ses bijous , se priver d’une partie de son mobilier, pour décorer ou réparer les édifices dévastés par le feu , que d’accepter les contributions auxquelles ses amis offraient de souscrire. Il sut donc , par des sacrifices personnels , et sans avoir recours à des édits bursaux , se créer des ressources suffisantes ; elles lui permirent
même de donner au peuple des spectacles et des jeux, dans l’espoir d’effacer, peu à peu, les impressions que les malheurs récens devaient laisser dans les esprits.
Conservant un tendre souvenir de l’infortuné Britannicus, l’ami de son jeune âge, il ordonna l’exécution de la statue équestre, en ivoire, de cette victime intéressante de la fureur jalouse de Néron , et décida que chaque année elle serait promenée pompeusement pendant les jeux du Cirque.
Il n'eut pas le temps d’embellir Rome de nouveaux monuinens; mais il hâta l’acliévement du Colisée et des bains contigus au palais impérial. Les peintures dont il fit orner les plafonds et les murs de ces bains , étaient d’un goût bien délicat ; car Raphaël , le prince des peintres mo-demes , a puisé dans ces vestiges , que la main du temps n’a pas entièrementeffacés, d’agréables modèles pour la composition des arabesques du Vatican.
t- L’arc de Tite ne fut construit qu’après la mort de cet empereur. C’est le premier monument de ce genre où l’on ait employé l’ordre composite* Sur les bas-reliefs dont il était enrichi, se trouve encore l’imitation des objets enlevés du temple
de Jérusalem : le Candélabre, la table des Pains, les vases , les trompettes , etc. Cet arc a tant de ressemblance avec celui de Bénévent , consacré à Trajan , que l’un semble avoir été disposé d’après le plan de l’autre; tout au moins ont-ils été bâtis sur les dessins d’un seul et même architecte.
Winckelmann fait mention d’une belle tête colossale de Titus , et d’un portrait de Julie , fille de ce prince , gravé par Evodus sur une aigue-marine. Il existe encore une statue du même empereur qui le représente complètement armé, portant les jambarts (ocreæ); les ornemens de la cuirasse sont très riches et d’une admirable exécution.
En parlant des marbres antiques de cette époque , nous ne saurions passer sous silence le groupe incomparable de Laocoon et de ses fils , que Pline vante en ces termes : Opus omnibus et picturœ et staluariœ preeponendum. Cet écrivain nous a transmis les noms des statuaires rhodiens, Agdsnndre , Athénodore et Poljrdorc , qui en sont les auteurs; mais il ne s’explique point sur le temps où ils florissaient. On peut présumer qu’après avoir ébauché leur chef-d’œuvre , destiné à la décoration des bains de Titus, ils le
terminèrent sur ce local , d’où il a été déterré en 1 506. A défaut de notions positives, nous ne pouvons mieux faire que de transcrire textuellement l’opinion du savant Visconti, lequel , adoptant les calculs de Lessing *, suppose que ce superbe ouvrage a été fait à Rhodes entre le règne d’Auguste et celui de Vespasicn. Ce dernier empereur , ajoute-t-il , aurait fait transporter le groupe à Rome, quand il réduisit l’ile
en province romaine « Winckelmann , dit
« M. Visconti , séduit par son enthousiasme et « par le préjugé qui régnait dans l’histoire de « l’art, considérait le Laocoon comme une pro- « duction du siècle d’Alexandre ; en effet, la « beauté des formes, la convenance et leléva- « tion des caractères, la justesse, la vivacité et « la noblesse de l’expression , ont été portées a dans ce chef-d’œuvre à un degré si éminent , « que Pline , qui l’avait sous les yeux , ne con- « naissait rien de préférable dans ce que la
* Voyez l’écrit intitulé du Laocoon , ou des TJ mi tes de la Poésie et de la Peinture , traduit de l'allemand par Cli. Wanderburg; plus le Classement chronologique des Sculpteurs grecs, par M. Emeric David.
« sculpture avait produit de plus accompli.
« Trois siècles actuellement écoulés depuis la « renaissance des arts , n’ont fait que confirmer « le jugement de cet auteur célèbre.
« Raphaël Mengs , en examinant cette scul- « pture admirable, et eu la voyant terminée au « simple ciseau , a observé avec beaucoup de fi- « nesse que cette manière ne devait pas apparie tenir aux époques les plus anciennes de l’art « perfectionné ; la parfaite imitation de la nature « était alors le but des artistes , et ce n’est que « par le fini le plus précieux , qu’ils peuvent y « arriver ; mais à une époque moins ancienne , « où l’admiration pour les ouvrages soigneuse- « ment terminés était, pour ainsi dire, un peu « usée par la vue d’une infinité de chefs-d’œu- « vre, les amateurs ont pu montrer plus de goût « pour les produits de l’art où l’on avait tant « soit peu négligé cette trop minutieuse exacti- « tude d'imitation , et où l’artiste, avec facilité, « maniait son ciseau. Alors seulement, on a dû « préférer au fini cette autre manière où l’imi- « tation de l’épiderme a moins de vérité, mais « où l’œil du connaisseur se plaît à remarquer « sur la trace de chaque coup d’outil l’esprit « et le sentiment du statuaire
« Le torse d’Apollonius et le faune-Barberiuj» « appartiennent, sans contredit , aux temps de « la grandeur romaine. Les sculpteurs de cet « âge cherchaient à faire apprécier leur habileté « par la manière spirituelle dont ils terminaient « au ciseau les parties nues, que leurs prédéces- « seurs avaient finies plus lentement et plus soi- « gneusement avec la râpe et la pierre-ponce (1 1 ). « Cette méthode hardie a été employée par les « auteurs du Laocoon *. Enfm l’extrême célérité « avec laquelle on élevait des édifices à Rome « pour satisfaire l’impatience du maître, forçait « les artistes à s’associer pour travailler sur un « même bloc. Souvent l’ouvrage était enlevé de
« l’atelier avant d’être entièrement achevé
« L’intérêt et la nécessité imposaient silence aux « passions qui semblaient interdire des associa- « tions pareilles. Il est donc possible que cette
* Le sentiment de Mengs et de Winckelmann sur cette hardiesse d'exécution est d’un grand poids; mais, bien que le savant Visconti semble le partager, de nouvelles observations tendent à faire prévaloir une opinion contradictoire. Voyez au surplus les Détails supplémentaires (II).
« pluralité d’auteurs ait été la cause de quel- « ques légers défauts qu’on a remarqués dans « le groupe du Laocoon : la jambe droite du fils « ainé est un peu plus longue que l’autre, et « l’ongle du pouce de la main gauche est tourné « de manière à donner l’idée d’une troisième « phalange; en appliquant le compas à difie- « rentes parties du groupe, on a découvert en« « core d’autres défauts de symétrie. Ils ne sont « pas réels, s’ils ne peuvent être aperçus que « par ce moyen »
Vu le but particulier de nos recherches, nous n’avons pas cru devoir omettre ces détails curieux, que le règne de Titus nous a permis de
consigner dans nos récits A peine ce fils
de Vespasien commençait-il à goûter le plaisir de faire des heureux , qu’une maladie mortelle interrompit le cours de ses bienfaits , et fit passer le sceptre dans les mains d’un frère véhémentement soupçonné d’avoir, par le poison , hâté l’heure de son trépas. — [De J. c. 81 .]
Domitien n’attendit pas même que Titus eût rendu le dernier soupir pour se faire proclamer empereur; ce fut pourtant les yeux en pleurs , qu’il osa prononcer le panégyrique de celui dont perfidement il avait convoité la place;
mais , après avoir débuté comme Tibère et ses deux successeurs par des actes louables , il déposa le masque de vertu qui gênait son naturel féroce et ses penclians déréglés.
L’hypocrisie était au nombre de ses vices. Se flattant que des libéralités d’apparat fermeraient la bouche aux censeurs qu’il redoutait, les jeux institués par Néron à l’instar de ceux qui se célébraient en Elide, furent rétablis et consacrés à J upi ter-Capitolin. L’annonce fastueuse des prix qu’il devait distribuer dans ces solennités, y fit accourir une foule d’orateurs , de poètes
et de musiciens Il voulait se concilier aussi
l’affection d’une multitude passionnée pour les spectacles dramatiques, et promit des couronnes aux acteurs qui se distingueraient par la vivacité de leurs pantomimes*. Cet étrange imitateur d’Auguste caressait les savans , dont les éloges pouvaient lui procurer de la renommée
* A la représentation d’un combat de cavalerie, la reconnaissance des spectateurs éclata par des démonstrations qui tenaient du délire. Jamais ni Vespasien, ni Titus , ne provoquèrent de pareils hommages.
en cette qualité. Quelques-uns furent chargés de visiter les bibliothèques d’Alexandrie, et d’y faire copier les livres dont les Romains , depuis le dernier incendie des plus beaux établisseinens de leur capitale , avaient à regretter la perte.
Du vivant de son père, Domitien avait fait semblant d’aimer la retraite pour s’y livrer à l’étude ; car sa folle prétention était de passer pour érudit et bel-esprit. Des auteurs complaisans lui vendaient, dit-on, leurs ouvrages, qu’il publiait comme sortis de sa plume. Pline et Quintilien ont parlé de son prétendu talent pour la poésie, et Valérius Flaccus, d’un poème de sa composition sur la Prise (le Jérusalem.
Ses travaux littéraires cessèrent de l’occuper dès qu’il fut monté sur le trône; et pour acquérir une célébrité plus durable , il résolut d’attacher à son nom le titre de fondateur de nombreux et splendides monumens d’architecture; ce qui fit dire à Plutarque quï/ sembla vouloir tout convertir en pierre ou enor..... Son premier soin fut la réédification du Capitole , que Titus avait désiré vainement d’entreprendre. On y transporta de belles colonnes de marbre pentélique, faites à Athènes pour le temple de Jupiter-Olympien. Mais il fallut les ajuster au nouvel emplacement;
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et en les repolissant, on en altéra les formes élégantes. Rien ne fut épargné pour la somptuosité de l’édifice ; les seules dorures coûtèrent plus de douze mille talens. Si quelqu'un s’en étonne , dit encore Plutarque, qu’il parcoure les galeries et les bains des concubines de Domitien , il s’étonnera davantage.
Pour le seul plaisir d’entendre exalter sa munificence, il enrichit le temple de Sérapis, celui d’Isis , et le Panthéon d’Agrippa , d’ornemens peut-être superflus. Se flattait-il de mettre en oubli les noms de ceux qui en avaient jeté les fondemens ? on serait tenté de le croire ; car un antiquaire du siècle dernier observe que le règne de Domitien à fourni , dans l’espace de quinze ans, moins de médailles restituées que celui de Titus , qui fut si court *.
* L’opinion de nos savans modernes varie, à la vérité, sur le sens positif des lettres rest, abréviation du mot restituit, que probablement il faut lire sur les médailles romaines frappées par ordre des empereurs qui avaient l’intention louable de renouveler ainsi la mémoire de leurs devanciers. Domitien dési-
Ce qui nous reste aujourd’hui de l’incroyable quantité de sculptures exécutées durant ce règne , se réduit à très peu d’objets. Winckelraann mentionne quelques bas-reliefs du temple de Pallas , et les deux trophées nommés , mal à propos , trophées de Marias. Il fonde sa conjecture sur la conformité de style et de main-d’œuvre de ces marbres , avec d’autres , de même sorte, incrustés dans un pan de mur de la maison de plaisance de Domitien.
Une statue en marbre de Paros , où ce tyran est représenté nu , avec une simple courroie d’épée en écharpe , et deux bustes , dont l’un est de grandeur colossale , se sont conservés par miracle. Les sénateurs , après l'assassinat du monstre, la privèrent des honneurs de la sépulture, et proscrivirent tout ce qui pouvait en rappeler le souvenir.
[ ne j . c. 96.] — Le respectable Nerva, revêtu de la dignité impériale par l’assentiment général des Romains, ne put leur consacrer que les der-
rait ne recommander d’autre nom que le sien à la postérité.
nières années de sa vie; mais des actes de justice et de bonté en marquèrent tous les instans , et la sagesse de son gouvernement à fait dire à Tacite que le pouvoir absolu n'est pas toujours incompatible avec la liberté publique.
Sous l’administration paternelle de ce bon prince , les arts reprirent une allure plus franche. Le superbe forum , antérieurement commencé, et auquel on donna son nom, fut achevé dans toutes ses parties. Nous remarquerons que trois colonnes de l’un des portiques de l’enceinte sont debout encore ; elles soutiennent un reste de plafond où se trouvent quelques détails d’ornement, rarement employés de cette manière par les anciens architectes. On en voit néanmoins de ce genre sur les plafonds à demi ruinés de Palmyre et de Balbek.
Le désir de supprimer des impôts nouvellement établis fit ordonner la fonte, et la conversion en monnaies, des effigies en or ou argent de l’empereur Domitien , ôtées du Capitole , et qu’on tenait cachées. Avec cette ressource et la vente de la riche vaisselle et des meubles superflus du palais, il fut possible, non seulement d’alléger le poids des taxes , mais d’acheter des terres et de les partager entre d’honnétes fa-
milles dans la détresse, de celles même que, politiquement , il était à propos d’écarter de la ville.
La dernière preuve que Nerva donna de son amour pour ses sujets, fut d'appeler Trajan au partage de l’autorité suprême. Ce guerrier lui parut plus capable que tout autre, par ses qualités éminentes et son courage, d’aider la vieillesse du souverain à soutenir le fardeau de l’empire.
[ De J. c. 98-3 — Le peuple Romain n’a pas connu de jours plus glorieux et plus prospères que ceux où ce même Trajan , devenu seul possesseur du trône des Césars , y fit admirer toutes les vertus qu’il aurait désiré voir réunies dans le chef de l’état, lorsqu’il n’était qu’un simple particulier. Ce souhait , il l’avait souvent exprimé , sans prévoir , qu’un jour , il pourrait le réaliser ; aussi l’entendit-on dire au préfet du Prétoire, en lui conférant , comme souverain, les insignes de sa dignité : Prends ce fer pour ma défense, si j’use sagement du suprême pouvoir, et pour m'en frapper sif en abuse.
Les travaux militaires de Trajan ne lui avaient pas laissé le loisir de s’appliquer aux belles lettres; mais chez lui, les leçons de l’expérience
et la rectitude de son jugement, suppléant au défaut des éludes, le mettaient à même de profiter au besoin des lumières d’autrui. Dans ses vues d’utilité publique, il forma pour l’usage des savans une très riche bibliothèque, et s’empressa de fournir aux hommes. à talent de chaque profession , les secours nécessaires au perfectionnement de leur genre d’industrie (12).
S’il aima les plaisirs , ils ne lui firent jamais négliger le soin des intérêts publics ; ses goûts d’ailleurs et ses amusemens étaient fort peu dispendieux. L’ordre et l’économie régnaient dans son intérieur, et la gestion bien entendue des finances de l’état lui permit de fonder des villes, d’ouvrir de grandes routes, de construire des chaussées à travers les plaines marécageuses, et, par la facilité des communications, de favoriser l’activité du commerce dans les provinces. Les édifices qui faisaien t l'ornement de la capitale, lurent tous réparés; et les ateliers de peinture et de sculpture , se repeuplant d’élèves pleins d’émulation , devinrent de véritables écoles , où l’enseignement ne se plia plus aux fantasques exigences d’un luxe avide de nouveautés. L’architecture surtout, fidèle aux bons principes, en consacra l’autorité par des construct. it. . 15
lions qui auraient pu rivaliser d’élégance avec celles dont Périclès, autrefois, avait embelli la ville d’Athènes.
[Pc j. c. loo.] — Le forum Trajani, assis sur le plateau d’une colline de cent quarante pieds d’élévation, fut formé par une enceinte de portiques enrichis de beaux bas-reliefs, d’après les plans d’Apollodore de Damas. De hautes colonnes de granit noir en supportaient les voûtes; une rangée de statues en couronnait le faite et donnait à l’ensemble l’aspect le plus majestueux. A l’un des côtés du forum se trouvait un temple; et de l’autre un bâtiment d’égale dimension , où la statue équestre de Trajan fut placée (13). Les particularités de la guerre faite aux Daces sont figurées en ligne spirale , sur le fût de la fameuse colonne qui dominait au centre du forum; elle y est restée debout jusqu’à nos jours. Les écrits des anciens ne nous ont pas transmis les noms des artistes qui en ont fait les bas-reliefs; le style de ces sculptures rappelle celui des beaux âges de l’art grec.
Il nous reste une statue de Trajan revêtu de son armure. La cuirasse est couverte d’orne* mens ciselés avec beaucoup de délicatesse. Le Paludamentum, semblable, quant au jet, à celui
des images de Jupiter, a depuis été un d'es ajustemens consacrés aux figures héroïques des Césars.
Une autre statue représente cet empereur assis et costumé en philosophe, tenant un globe dans sa main gauche. Ce marbre antique, cité par Winckelmann , est en grande partie restauré La statue de Plotine, épouse de ce
prince , est très remarquable , vu la beauté des vêlemens et la finesse de l’exécution. La tête a été copiée d’après un buste colossal de cette impératrice, lequel se voit au Vatican.
L’arc triomphal d’Ancône, tout dépouillé qu’il est de ses bronzes , est un des beaux débris de l’architecture romaine. La masse, en marbre blanc , s’est assez bien conservée. Elle est flanquée de quatre colonnes corinthiennes restées sur leurs piédestaux. On regrette de ne plus y contempler l’effigie du triomphateur, dont le portrait en marbre antique, et d'une fort habile main, existe au musée du Louvre.
[De j. c. U7- ] — Adrien , reconnu chef de l’empire en vertu de sa prétendue adoption par Trajan , montra tant de passion pour les arts, qu’il sembla les faire régner, en quelque sorte, avec lui; les sculpteurs, les peintres, les hommes
dé lettres qui fréquentaient habituellement la
cour , y étaient reçus en amis Comme il avait
la prétention d’exceller dans tous les genres de talent, des comités de gens de goût se rassemblaient sous sa présidence. Il y improvisait en vers avec les poètes, argumentait avec les philosophes, chantait et jouait de divers instrumens avec les musiciens , et tâchait de rivaliser d’imagination et d’adresse avec les artistes , en maniant leurs outils. Sur ce dernier point, quelques flatteurs, s’étaient permis de dire que ses connaissances variées dans la pratique du dessin lui auraient assuré beaucoup de renommée , s’il eût été dans le cas d’exercer les professions qui y sont relatives *.
Le désir de manifester les ressources de son génie par de magnifiques entreprises lui fit
* Il avait essayé de faire une statue que ses courtisans vantèrent comme étant comparable à ce que les ateliers de Sicyone et d'Athènes auraient pu produire d’excellent en sculpture.
L’histoire naturelle, l’astrologie, les mathématiques, la médecine même, étaient au nombre des sciences qu’Adrien prétendait posséder.
créer le vaste enclos de la villa Adriana , rempli de temples, de palestres, de théâtres, et d’une quantité d’objets curieux en toute espèce d’invention. Les historiens du temps ne nous ont laissé aucune description détaillée de tout cela; Spartien se contente de dire qu’Adrien avait fait imiter dans les jardins de cette superbe maison de plaisance, les monumens les plus remarquables de la Grèce et de l’Égypte : on y retrouvait le Lycée, l’Académie, le Prytanée, le Pœcile, et la délicieuse vallée de Tempé. Les mystérieuses régions des morts, telles que l’imagination des poètes les a dépeintes, n’avaient point été oubliées, et se voyaient aux entours d’une chapelle dite de Canope. Ces choses paraissent si merveilleuses, qu’il serait assez naturel de présumer quelles se réduisaient à des perspectives simulées par la peinture.
C’est, néanmoins, de ce riche sol, fouillé depuis trois cents ans, qu’on a déterré les débris de sculpture qui font aujourd’hui l’ornement des plus riches musées de l’Europe
La précieuse mosaïque où l’on voit des colombes autour d’une jatte d’eau, et les deux centaures en marbre noir, sur les socles desquels sont gravés les noms d ’Aristeas et Papias d’Aphro-
disium, sortent de ces fouilles, ainsi qu’un grand nombre de figures, tant de l’ancien style égyptien , que de ce même style perfectionné par l’élégant ciseau des statuaires grecs.
Adrien mettait à profit tous les moyens que les circonstances rendaient plausibles pour recommander le souvenir de son administration libérale à la postérité. Les urgentes réparations du forum d’Auguste, du temple de Neptune, et des bains d’Agrippa , motivèrent la seconde consécration de ces édifices; mais les noms des premiers fondateurs ne se lurent point dans les inscriptions des médailles commémoratives de ces nouvelles solennités; le nom de l’empereur qui les avait ordonnées, y fut seul rappelé; on donna, de même, celui de sa famille au pont magnifique , voisin du mausolée , dit Moles Adriani, qui n’est plus que le château Saint-Ange.
Cette tour fastueuse était anciennement entourée d’une colonnade d’ordre corinthien , et l’étage supérieur, qui n’existe plus , avait pour couronnement la statue colossale d’Adrien sur un quadrige. Tout le bâtiment était revêtu de marbre blanc et d’admirables sculptures.
Les portraits de cet empereur, en bas-relief, en ronde-bosse, ou gravés sur pierre fine, con-
firment la haute idée qu’on doit se faire du talent des artistes, dont il récompensait noblement les travaux. Les diverses entreprises dont il leur confia l’exécution , ne se bornèrent pas à l’embellissement de Rome et des principales cités de l’Italie; mais les provinces d’outre-mer, qu’il visitait assez fréquemment, furent, par ses soins, décorées de beaux monumens à la gloire de leurs grands hommes. Une riche colonne orna la sculpture modeste d’Épaminondas à Mantinée. En la plaçant, Adrien fit graver sur la base l’inscription que lui-même avait composée. II ne témoigna pas moins de vénération pour la mémoire de Pompée, lorsqu’il aborda la plage d’Afrique, où réposait la cendre
de cet illustre capitaine Athènes, où il vint
assister aux mystères de Cérès-Eleusine , au retour de son expédition contre les Parthes, reçut de nouveau des témoignages signalés de sa munificence.
Ayant été proclamé par deux fois archonte au sein de cette mère patrie des beaux - arts , il l’enrichit d’une galerie, ou bibliothèque , dont le plan fut généralement admiré.
Indépendamment de trois temples élevés à ses frais dans la même ville, il pourvut encore
à l’achèvement de celui de Jupiter-Olympien, commencé depuis sept cents ans par Pisistrate, et resté jusqu’alors imparfait. L’accomplissement de cette entreprise satisfaisait d’autant plus sa vanité, que Périclès et, long-temps après, Antiochus-Épipliane, avaient tenté d’y mettre la dernière main. Une statue de Jupiter, en or et en ivoire, fut pompeusement, enfin , inaugurée dans ce sanctuaire. Chaque cité de la Grèce concourut à l’érection, dans le même local, de celle du prince qui répandait ses dons sur toute la contrée; mais les Athéniens, pour mieux exprimer leur reconnaissance, lui rendirent les honneurs divins.
Adrien se chargea volontiers des dépenses relatives à l'établissement de ses autels dans l’Allique; et, ce premier pas fait, les provinces d’Asie 11e tardèrent pas à lui prodiguer de pareilles adorations.
Ses effigies , partout multipliées, ont bravé quelques-unes du moins, les outrages du temps; mais , parmi les marbres antiques de cette époque, les connaisseurs considérèrent comme un objet supérieur à tout autre , l’Antinoüs du Capitole, appelé Lantin par abréviation. Cette belle figure représente incontestablement l’es-
clave favori d’Adrien , passant des grâces de l’adolescence à la vigueur de l'âge viril.
Dion Cassius rapporte que , durant le séjour d’Adrien en Égypte, le jeune Bithynien se précipita superstitieusement dans le Nil, espérant obtenir, par le sacrifice de sa vie, la conservation de celle de son maître, qu’une maladie dangereuse menaçait d’un trépas prochain.
Si le fait est véritable, on conçoit que ce généreux dévoùment ait fait décerner à la victime les pompes de l’apothéose. D’autres ont dit qu'Antinoüs se noya par accident , et que l’indisposition de l’empereur, qui lechérissait tendrement , servit de texte au récit de Dion Cassius. Quoi qu’il en soit, l’encens fuma devant les images du beau jeune homme. On le voit figuré sur des médailles, tantôt en Apollon, tantôt en Bacchus, en Mercure, sous les traits du pasteur Aristée ou d’un Hercule imberbe.
Dans le temple de la ville de Basa , nommée alors Antinàé , ses statues avaient été faites par des artistes grecs à la manière égyptienne. Il s’en est conservé deux de ce style mixte, mais très remarquables , vu l’excellence de l’exécution. L’une, de marbre rouge, est de grandeur presque colossale j l’autre est de marbre penté-
Iique. Il est à croire que, pour celle-ci , le statuaire grec a eu l’intention de donner à la figure d’Antinous déifié la couleur d’Orus, le dieu de la lumière. C’est en efFet le seul de leurs personnages mystérieux que les Égyptiens fissent représenter eu marbre blanc. Les bras de cette statue paraissent un peu maigres , mais peut-être le sont-ils à l’imitation de ceux du modèle. Les belles proportions des torsès ont, au surplus, autant d’élégance que de correction.
Le bas-relief où ce même favori semblait être élevé sur un char de parade, en vertu de son apothéose, n’offre que la partie supérieure de la composition primitive; le reste s’est brisé. Le triomphateur tenait en main les rênes de ses coursiers; on y a substitué des fleurs tressées en guirlande, quand il a fallu restaurer ce fragment précieux. La noble expression du profil et le fini du faire ne laissent rien à désirer : les contours sont d’une pureté parfaite ; l’exécution des cheveux et de la draperie est un peu négligée; mais, en contemplant un si bel ouvrage, à peine ose-t-on se permettre pareilles remarques.... Deux tètes colossales d'Antinous, dont la moins grande est couronnée de lière,
sont des portraits où la vérité d’imitation s’allie à la hauteur du style.
[Dflj. c. 130 .] — Nous présumons que le buste du médecin Asiasticus est un des chefs-d’œuvre de cet âge. Il faut attribuer encore aux habiles maîtres du même temps la délicieuse figure du bon génie , ayant la corne d’abondance sur le bras gauche et le grand serpent qui s’y entortille. Elle est nue , et voilée seulement dans la partie inférieure du corps , par une légère draperie.
Si les libéralités d’Adrien , le seul peut-être des successeurs d’Auguste qui , véritablement, ait eu le goût des arts , provoquèrent avec tant de succès la fécondité des statuaires dans les ateliers de Rome , cet état prospère ne pouvait se soutenir bien long-temps après son trépas : les produits de la sculpture et de la peinture , étalés à profusion, non seulement dans les édifices publics de la capitale et des provinces, mais dans les habitations privées des riches citoyens, avaient tellement accoutumé les yeux à ces sortes d’objets, que, sous les règnes suivans, on ne les admira que par habitude. L’émulation dans les écoles perdit , dès lors , son plus puissant mobile. Les inspirations des muses y devinrent
plus rares ; et si les talens , jusqu’à la fin du second siècle de l’ère nouvelle , ne dégénérèrent pas d’une manière sensible, c’est qu’un heureux mécanisme d’exécution facilita les moyens de reproduire avec une apparence de nouveauté les idées anciennes.
[De j. c. iss. ] — Antonin le Pieux , plus jaloux d’être aimé que d éblouir par son faste , n’avait pas, comme son prédécesseur, la fantaisie des bàtimens somptueux ; il accorda néanmoins les sommes nécessaires au prompt achèvement du superbe mausolée d’Adrien , au trône duquel il succédait en qualité de fils adoptif , et ne se dispensa point, quoiqu’il fût naturellement économe , d’élever un temple à ce dieu de nouvelle création.
Les événemens du règne de ce sage empereur sont de peu d’intérêt relativement à nos recherches ; il aimait la retraite et le silence ; s’il prit les armes, ce ne fut qu’à contre cœur et pour repousser les ennemis de l’empire.
La maison de plaisance qu’il fit construire à Lanuvium, lieu de sa naissance, était ornée de beaux morceaux de sculpture que des fouilles , faites sur le même terrain vers le commencement du dix-huitième siècle, ont heureusement
rendus au jour. De ce nombre est une statue de Thétis, fort mutilée, mais dont les formes, celles du moins qui sont restées entières , se dessinent par des contours si gracieux, queWinckelmann, en les décrivant , semblerait vouloir faire , une seconde fois , l’éloge de la Vénus de Médicis. Il présume que cette figure date d’une époque antérieure à le fondation du palais de Lanuvium. Peut-être , ajoute-t-il , y aurait-elle été transportée de quelques - uns des temples de la Grèce.
Nous aurons bientôt à remarquer qu’après les règnes des deux Antonins, les produits de la statuaire, quoique d’un assez bon style, perdirent néanmoins cette fleur de beauté que Winckelmann a cru retrouver dans la Thétis de Lanuvium. — [Del. c. iss. ] — Les sophistes, jouissant alors d’un immense crédit chez les grands, et n’y préconisant que les gens de leur secte, regardaient avec dédain les artistes dont le talent, selon leur dire , n’allait guère au delà d’un adroit maniment d’outil. Les propres paroles de Lucien , destiné dès sa jeunesse à la profession de sculpteur, en font foi; ce sophiste célèbre suppose poétiquement que la science lui est apparue en songe dans la maison d’un
oncle *, où il était en apprentissage, et qu’elle lui a tenu le discours suivant : Si tu renonçais à devenir mon disciple pour apprendre à polir le marbre plutôt qu’à polir ton ame , tu ne serais qu’un homme ordinaire , confondu dans la foule, et toujours tremblant devant ceux qui s'élèveraient au dessus de toi par leurs richesses.
Fusses-tu même un Phidias , un Poljclète , lu trouverais à peine un individu doué d’un peu de sens qui désirât être à la place d’un vil artisan tel que toi, vivant du travail de ses mains. Osestu donc délibérer pour quitter ce travail ignoble ? Hé bien ! revêts une robe poudreuse , prêtais cet accoutrement d’un esclave , et désormais un lévier , un maillet , un ciseau dans les mains , courbé sur un bloc de pierre , lu borneras là tes idées , et ton esprit , absorbé par ce labeur, ne pourra s’élever à rien de véritablement noble.
De telles opinions hautement énoncées dans les chaires publiques, et facilement adoptées par les gens titrés , portèrent le découragement dans
‘Oit ;f! O’ijlittii tioll.Jj
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* 11 était Grec d’origine, et vint en Italie au temps des Antonins.
les écoles , où quelques anciens maitres , qu’Adrien naguère avait honorés , ne pouvaient que s’apitoyer sur le destin de leurs élèves.
[De J. c. îgo. ] — La dernière preuve qu’Antonin donna de son désir constant d’assurer , après lui , le bonheur des Romains , fut de choisir pour son successeur le philosophe Marc- Aurèle. Celui-ci s’occupa moins des intérêts de l’art que de la nécessité de réprimer le luxe , et d’inspirer , par son exemple , l’amour de l’ordre et de l’économie à ses sujets. Ce n’est pas qu’il dédaignât les talens d’imagination ; car le savant Diognète lui avait donné des leçons de dessin; mais peut-être partageait-il sur ce genre d’étude les préjugés du commun des rhéteurs de son temps. On voit par le passage d’une de ses lettres, insérée dans les œuvres de saint Justin , qu’il contemplait en stoïcien plutôt qu’en amateur , les belles statues transportées de la Grèce dans les temples de Rome. Envisagez , écrivait-il à Diognète, — [De J. c. iuo à iso. ] — non seulement des yeux du corps , mais encore, de ceux de l'esprit, en quelle matière et sous quelle forme existent ceux que vous regardez comme des dieux : l’un est de pierre , l’autre , d’airain. F ous ne vous contentez pas de les admirer , vous
les adorez , vous les servez Ce langage dé-
note qua l’aspect de ces merveilleux simulacres, l’attention du prince philosophe n’était guère préoccupée des beautés de l’imitation. Sa morale était bonne, mais il manquait de tact pour apprécier les objets de goût; on s’en aperçoit, même par le style de ses écrits.
Il eut un louable motif sans doute, lorsqu’il fit ériger des statues aux grands hommes de son siècle : c’était rendre hommage aux talens , à la vertu ; mais comment un sage de sa trempe souffrait-il que ces honneurs insignes fussent, en même temps , prostitués à des cochers du cirque !
Depuis le règne de Domitien , il se faisait un tel abus de pareils monumens , que le célèbre Hérode-Atticus (14), lequel avait été précepteur d’Antonin et de Vérus , poussa l’oubli des convenances sur ce point jusqu’à léguer à la postérité les effigies en marbre de quelques-uns de ses affranchis *.
* Il dépensa des sommes incalculables au profit des arts, tant à Rome que dans Athènes et autres
La statue équestre de Marc-Aurèle est ce que l’art du fondeur en brofize nous a laissé de plus considérable eu fait de sculpture antique. Elle est pourtant d’une assez médiocre proportion comparativement à celles qui ont été coulées en ce genre par les modernes. Quant à sa qualité pittoresque, voici le jugement d’un connaisseur qui nous parait dégagé de toute prévention :
Cet empereur, dit-il , donnant C ordre à l’armée , ne devrait pas ressembler à Marc-Aurèle moraliste : la tête est celle d’un philosophe , et ne dénote point la fierté d’un maître du monde. Le corps est mal placé sur le cheval , et trop en avant. L’attitude, en général , manque de majesté..... Les cuisses sont maigres et plates ; ce qui, peut-être , vient de l’affaissement du métal si long-temps enfoui sous les décombres. Les pieds sont de mince épaisseur et paraissent trop longs. L'un des bras est étendu en signe de commarulemenl ; l’autre est posé de manière à laisser croire que l’intention du statuaire n’a pas été de
villes de la Grèce. Voyez les Détails supplémentaires (14).
242 niSTOIRE DES ARTS.
lui faire tenir la bride , ce qui supposerait de sa part un défaut de raisonnement.
Le cheval y tout proportionné qu’il soit convenablement à son espèce , n’est pas d’une forme assez noble. Son mouvement est beau ; mais les jambes de devant et celles de derrière semblent trop écartées, du total, quoique cet ouvrage, sous bien des rapports , mérite lailmiralion des curieux d’antiquités , ils n'en rapportent pas, après en avoir examiné l'ensemble et les détails , l impression qui les avait charmés au premier coup d’œil *.
Deux statues de Marc-Àurèle , qui se sont conservées presque entières, méritent aussi d'ètre ■mentionnées. L’une, faite en marbre pentélique, est nue, à l’exception d’un petit manteau plié sur l’épaule gauche; le bras droit, un peu soulevé , s’appuyait vraisemblablement sur une lance L’autre figure est revêtue d’une riche
* Ce cheval , long-temps vanté par les voyageurs, fut moulé à Rome, sur le bronze antique, du temps de François I er , et transporté de Fontainebleau dans une des cours du Palais-Royal àParis, sous Louis XIV. Ces plâtres y ont péri.
cuirasse , où des Victoires , des aigles et divers rinceaux d’ornement, le tout en marbre blanc, sont artistement sculptés. Le beau style de ces antiques démontre que les liabiles maîtres du siècle antérieur avaient formé quelques élèves dignes de les remplacer. Cette observation est confirmée encore par un portrait d’Antonius Vérus , frère de Marc-Aurèle ; lequel , dit-on , prenait grand soin de l’ajustement de ses cheveux et de sa barbe *; aussi l’artiste a-t-il traité ces parties de détail avec une légèreté d’outil qui le disputerait au travail délicat du pinceau. Ce buste est en tout point comparable à ce qui nous est resté de parfait en ce genre.
[Do j. c. 180.] — Héritier de la couronne de son père , et non de ses vertus , Commode mettait toute sa gloire à se faire admirer dans l'amphithéâtre , comme un hardi gladiateur , à déployer sur l’arène son adresse et sa force contre des bétes féroces qu’on lui amenait de,l’Inde ou des déserts de l’Afrique.
* Ce prince voluptueux et très amoureux de sa personne, mettait de la poudre d’or sur sa chevelure.
244 HISTOIRE UES ARTS
Le surnom d’Hercule dompteur des monstres fut dès lors empreint sur ses médailles. Des statues colossales le représentèrent la massue en main, et les épaules chargées de la dépouille du lion de Némée. Quelles inspirations les beauxarts auraient-ils pu trouver dans le fracas des étranges spectacles où cet empereur donnait ■carrière à son humeur brutale ? Il se plaisait à voir couler le sang , et fit égorger, sous d’assez vains prétextes, une foule de citoyens recommandables, de sénateurs et d’hommes titrés, dont son orgueil et son naturel soupçonneux prenaient facilement ombrage. Il finit par n’avoir que des conspirateurs autour de sa personne , -et fut empoisonné — [De J. c. 192 . ] — par une de ses concubines ; Narcisse , athlète vigoureux , termina violemment sa trop lente agonie.
On a déterré plusieurs portraits de ce tyran , •dont les traits paraissent avoir été mutilés, anciennement, à coups de ciseau. Ses médaillons en bronze sont moins rares, mais très recherchés aujourd’hui ; l’exécution en est belle et d’un fini précieux. Quant à l’Hercule du Belvédère, nommé sans raison Hercule-Commode , il est reconnu pour ne, point appartenir au temps où l’indigne fils de Marc-Aurèle se disait un
nouvel Alcide Scion Winckelmaun , c’est la
copie antique d’un chef-d’œuvre de sculpture grecque représentant le héros thébain , qui , pour rendre invulnérable le jeune Ajax, fils de Télamon., le présente à l’autel de Jupiter, sur la peau du lion de Némée *.
M. Visconti rejette cette conjecture , et voit dans le même enfant Télèphe , fils d’Hercule et d’Augé , prêtresse de Minerve.
On conserve au Capitole une superbe tête de Commode à l’âge de dix-neuf à vingt ans.
L’auteur de ce buste, fort estimé des connaisseurs, fut sans doute encore un des derniers soutiens de l’école grecque, établie à Rome, que les libéralités de Trajan et d’Adrien avaient rendue si florissante et si féconde; mais , à part un petit nombre de sujets fidèles aux doctrines de leurs maitres , les générations successives perdirent peu à peu les bonnes traditions au
* La faveur ne put s'étendre jusqu'à préserver de toute atteinte la partie du corps que la peau du lion n'avait pas totalement enveloppé. Les mythologues prétendent que ce fut là qu’Ajax furieux enfonça son épée et se donna la mort.
sein des désordres qu’enfanta la licence des troupes du palais.
[De j. c. 193 .] — Pertinax , porté sur le trône des Césars aux acclamations des conjurés qui avaient fait mourir Commode, montra d’abord une vigueur de caractère peu commune aux hommes de son âge , car il avait soixante-et-dix ans accomplis, lorsqu’il se chargea , quoiqu’à regret, du gouvernement de l’empire. Parvenu de grade en grade aux premiers emplois civils et militaires , il ne rougit jamais de son obscure origine, et ne voulut point faire abattre l’humble demeure de son père , lorsque des bâtimens somptueux s’élevèrent, par ses ordres, dans le même quartier * ; mais il fit fondre les effigies d’or et d'argent de son prédécesseur, et les sommes qu’il en retira, lui permirent d’alléger * les taxes que Commode avait mises sur la navi-
gation des fleuves et le passage des ponts.
D’un naturel grave et modeste , Pertinax au-
* Le père de Pertinax, né dans l’esclavage, avait gagné sa vie en vendant du charbon. Il acquit ensuite assez de fortune pour faire donner à son fils une éducation soignée.
rait voulu, par la frugalité qu’il faisait régner dans son ménage, rappeler les Romains à la simplicité des mœurs antiques, soumettre en même temps les gens de guerre à la discipline; mais les moyens sévères qu’il employa pour • opérer ces réformes, provoquèrent de sourds mécontentemens, dont il ne s’intimida point.
Les prétoriens, accoutumés à la liceuce sous le régime précédent, et poussés à la révolte par les anciens familiers de Commode , jurèrent la perte du vieillard vénérable qu’eux -mêmes avaient couronné. Leur complot, ourdi par les chefs, éclate tout-à-coup : trois cents des plus forcenés se précipitent au palais, massacrent le prince, et regagnent leur camp, pour y mettre sans pudeur le trône vacant à l’enchère. L’opulent Didius Julianus y prit place en qualité du plus offrant.
A. peine b nouvelle de cette étrange élection se fut-elle répandue dans les provinces, que d’autres prétendans, informés de la secrète indignation du sénat et des récriminations de tous les gens de bien, se déclarèrent , à la tète des légions qu’ils commandaient, zélés vengeurs de Pertinax. Septime-Sévère, le plus ardent de ces ambitieux, fondit sur l’Italie , où son armée y
comme un ouragan , sema partout l'épouvante.... Didier - Julien , en cet instant de crise, abandonné par sa garde prétorienne, fut la victime expiatoire que le sénat éperdu lui-même se bâta de frapper.
Sévère , à son entrée dans Rome , et prodamé déjà par son armée, ordonna le supplice des meurtriers du prince auquel il se croyait en droit de succéder. Pescennïus Niger, en Orient, et Claudius Albinus dans les Gaules, ses compétiteurs à l’empire, luttèrent vainement l’un après l’autre contre sa fortune, et périrent sur les champs de bataille. Le vainqueur poursuivit sans relâche ses divers adversaires, et jusqu’aux citoyens inoffensifs que sa fureur inquiète lui faisait craindre comme partisans secrets des vaincus. Les uns furent bannis et leurs biens confisqués, d'autres punis de mort. Il ne fit grâce qu’à la statue de Niger, en disant : L’ inscription fera du moins connaître quel ennemi mon bras a terrassé (1 5). — [ De J- c - 194 - ]
Ces mesures acerbes plongèrent dans le deuil un grand nombre de familles sénatoriales Fléchir sans se plaindre était le seul
moyen d’échapper aux suspicions d’un despote inquiet. Il méditait, en lisant l’histoire des siècles
qui avaient précédé la cliute de la république, sur l’instabilité de la fortune d’un liomme d’état. Approuvant les rigueurs de Sylla , la clémence de César lui paraissait inconséquente; et l’on ne doit pas s’étonner qu’il ordonnât le cérémonial de l’apothéose de Commode.
Pour user donc avec sécurité de la toutepuissance , il sentit la nécessité de s’attacher les militaires par de fréquentes libéralités, et de pourvoir, non seulement à la subsistance journalière du peuple, mais à ses amusemens; en sorte que durant son règne, de longue durée, le calme intérieur de l’Italie fut assez rarement troublé.
Sévère cultivait les lettres et protégeait tous les tafens. Il décora Rome, Antioche, Alexandrie, de fort beaux édifices. Ayant ruiné les murs de Bysance pour punir les habitans de s’être déclarés en faveur de Niger , il en releva les murs démantelés.
[De j. c. 198 . ] — L’arc de triomphe construit en l’honneur de ce prince subsiste presque en entier *; mais ce monument mérite peu d’éloges
* On remarque vers la fin de la troisième ligne de
sous le rapport de l'art. Sévère avait pourtant institué des cours d’enseignemeut pour l'architecture. Le Septizone , de forme pyramidale , destiné à la sépulture des siens, était plus remarcjuable par sa hauteur et sa masse carrée à sept étages de colonnes, que par le goût des ornemens. La statue du fondateur en couronnait le faite.
„ Quand on considère les débris de ce mausolée qu’on a fait servir à la construction de plusieurs églises de Rome, et les bas-reliefs du monument triomphal resté debout, on s’étonne que la sculpture , depuis la mort d’Adrien , et dans l’espace d’un demi-siècle , ait pu dégénérer ainsi. Ne serait-il pas présumable que ces travaux n’ont été commandés qu’à des artistes de second ordre ? Quelques ouvrages , d’une date postérieure et d’un assez bon style, reu-
f inscription, et dans toute la quatrième, que le marbre est un' peu enfoncé, parce que Caraculla fit effacer le nom de l'infortuné Géta, son frère, dont il était le meurtrier, et y fit substituer d’autres formules.
. ( Itinéraire de Rome , par Nibbi.)
dent cette conjecture admissible, et Winckeiinann ajoute que le préjugé fait, en général, juger trop défavorablement les talens employés à cet âge. Nul souvenir glorieux, il est vrai, n'associant, à. Rome, les statuaires grecs aux intérêts de leurs patrons, ils ne pouvaient se livrer au même enthousiasme que l’amour de la patrie avait fait éprouver à leurs devanciers dans les républiques florissantes de Sycione et d’Athènes ; mais depuis l'envahissement de la Grèce, les artistes originaires de cette contrée, qui avaient établi leurs ateliers en Italie, n’y fabriquaient les trophées de leurs protecteurs altiers qu’avec indifférence et par l’espoir, du salaire : quelle répugnance même ne deVaient-ils pas sentir en multipliant les effigies pompeuses d’un Plautien, ministre favori de Septime-Sé-
vère? Cèt insolent parvenu, qui s’asseyait,
pour ainsi dire, sur le trône, à côté de son maître, les avait fait placer dans tous les principaux quartiers de Rome.
Une foule d’ambitieux, que la faveur ou l’intrigue élevait souvent aux premières dignités, aspiraient à l’honneur d’exposer au grand jour leurs images. Ces autorisations s'obtenaient alors sans difficulté de la faiblesse du sénat Les
jardins publics, les forum, les portiques des villes opulentes, se trouvèrent tellement encombrés de pareils monumens, que les magistrats, pour satisfaire la vanité de ces personnages nouveaux , se permettaient , parfois , d’en faire ajuster les portraits sur d’anciennes statues^
Ce bizarre expédient révèle à quel point, dès le commencement du troisième siècle, le goût s’était blasé et le peu de soin qu’on avait des chefs-d’œuvre des âges précédens. 11 n’était pas question d’examiner si tel marbre antique méritait d’être conservé , mais de voir s’il pourrait se prêter aux exigences de l’orgueil d’un homme en place.
Les simples bustes , de fabrication moins coûteuse , mais où la ressemblance du modèle devait être rigoureusement exprimée, retinrent quelque temps encore l’art du statuaire dans une sage direction. C’est l’induction qu’on peut tirer de la bonne qualité de ceux qui furent exécutés à cette époque de décadence, 11 nous en reste un certain nombre très remarquables par le soigné du faire et la vérité d’imitation. On oserait énoncer même que , sous le rapport de la finesse du ciseau , les portraits de Septime-
Sévère , de Claudius Albinos, de Plautille , de Caracalla , de Macrin , n’auraient pas été terminés peut-être d’une manière plus satisfaisante par les habiles sculpteurs du beau temps de la Grèce. Nous ne prétendons point cependant donner à entendre que les auteurs de ces bustes eussent été capables de traiter avec une égale supériorité de talent des objets qui auraient exigé un plus profond savoir. — [DeJ.c. 211.]
L’empire, à la mort de Sévère , devenait le partage de ses deux fils; mais Caracalla , voulant régner seul, quoique l’armée eût, conjointement avec lui , proclamé Géta son frère , il le poignarda jusque dans les bras de leur mère Julie, qui vainement tâcha de parer le coup dont ellemême fut légèrement atteinte. Après un tel début, le meurtrier alla promener sa fureur dans tout f univers.
Ce tigre couronné , dont la fougueuse imagination s’exhalait au récit des exploits d’Alexandre , cherchait tout au moins à prendre son allure , en penchant de côté la tête d’un air sombre et menaçant. Le buste connu sous le nom de Caracalla -Farnésien est figuré dans cette altitude. On croit lire sur ce front sourcilleux, et dans le regard oblique du person-
HISTOIRE SES ARTS
nage*, ce qui se passait au fond de son cœur. Tibère était celui de ses prédécesseurs dont il vantait particulièrementle caractère. Sylla, qui versa par torrent le sang de ses concitoyens, partageait aussi ses éloges ; il fit rechercher le tombeau de cet ancien dictateur, et, par respect pour sa mémoire, il voulut que les inscriptions, en partie effacées, fussent restaurées avec soin.
Rien ne lui coûtait lorsqu’il avaitdes fantaisies à satisfaire. Durant ses voyages au loin , s’arrêtaitil dans quelques cités considérables, il ordonnait aux magistrats qu’ils y fissent construire des palais destinés à le recevoir; des amphithéâtres, des cirques, pour y donner des fêtes, lorsqu’il lui plairait de favoriser la population de sa présence. Les ornemens en sculptureou en peinture ne devaient pas être épargnés : la majesté de l’hôte n’aurait pu s’abriter dans un logement de hasard. Quant à la dépense, il s’en inquiétait
* On voit par ce portrait que déjà les sculpteurs avaient imaginé de creuser la prunelle des yeux.
Les cheveux sont crépus et traités avec un goût exquis. La tête, au surplus, est fort belle.
peu : Aussi long-temps que je porterai ceci , disait-il en mettant la main sur la garde de son
épée , l’or ne manquera pas Ses exactions
multipliées ayant enfin épuisé les ressources de la capitale et des provinces , il employa celles que put lui fournir la fabrication d’une fausse monnaie. C’est le premier souverain qui ait osé se permettre un si frauduleux expédient ; il ne le mit pourtant pas en usage pour la paie des militaires, sur la reconnaissance desquels il fondait sa sécurité. Mais les gratifications qu’il ne cessa de prodiguer à sa garde particulière, ne le garantirent pas des embûches de Macrin , préfet du Prétoire, qui le fit poignarder par un centurion dans Édesse, et prit sa place. — [De J. c. 217.]
Ce successeur perfide périt à son tour, sous les coups des soldats dont il avait acheté les suffrages.
Une statue de Julie, mère de Caracalla, se distingue par la beauté des draperies et sa parfaite conservation. Le buste de Géta mérite aussi des éloges , quoiqu’il soit très inférieur à celui tle Caracalla.
[ De j . c. 218. ] — Le sceptre passa, du camp de Macrin , dans les mains d’Héliogabale. L’armée se déclara pour ce fils illégitime de l’empereur
Caracalla, présumant qu’il se montrerait aussi tolérant , aussi libéral envers les gens de guerre , que l’avait été celui dont il croyait avoir reçu le jour.
[De j. c. si9. ] — Ce jeune Syrien quitta le temple d’Émèse, où il remplissait les fonctions de prêtre du Soleil, et vint prendre possession , à Rome, du palais impérial, qu’il convertit soudain en un lieu de débauche et de prostitution publique.
Tout enorgueilli qu’il dût être en sortant de l’exil * de son élévation au rang suprême, il n’en prenait pas moins plaisir à rappeler aux Romains sa précédente dignité de pontife, et souvent il en endossait le costume. On le voyait alors vêtu d’une tunique de soie sans mélange , le front ceint d’un bandeau couvert de diamans, et le cou d’un rang de perles; des tresses d’or entouraient ses bras , et des pierres gravées enrichissaient les cordons de sa chaussure Avant de
se rendre à Rome, il y avait envoyé son portrait
* Macrin, après s’être emparé du pouvoir, avait éloigné de Rome toute cette famille.
peint dans cet accoutrement efféminé, avec ordre de l’exposer dans la salle du sénat au dessus de la statue de la Victoire. Quelles inspirations les arts du dessin devaient-ils puiser dans tout cet appareil asiatique, dont le faux éclat ne pouvait que liàter la dégénération du goût ?
Le luxe et la sensualité de cet empereur surpassèrent en scandale les excès des Caligula, des Néron, des Vitellius; son lit, sa table, étaient entourés de draperies rehaussées en forme de dais et magnifiquement brodées. 11 prenait ses repas à demi couché sur le duvet. Ses mets de prédilection se composaient de langues de paons et de rossignols , de cervelles de perroquets ou de faisans. Sortait-il enfin de son palais pour le plaisir de la promenade , la route que son char avait à parcourir était d’avance parsemée de poudre d’or.
Voulant faire prédominer à Rome le culte phénicien , Héliogabale consacra sur le mont Palatin un temple semblable à celui que l’astre »
du jour avait dans Émèze. La pompe orientale y fut déployée sans mesure, et pour concentrer dans ce nouveau sanctuaire les vœux de tous les citoyens, on y transféra les objets symboliques les plus vénérés de la religion nationale : le Pal-
T. II. it
ladium, le foyer perpétuelle de Vesta,la pierre de Pessinunte, apportée de Phrygie, représentant la mère des dieux, le bouclier de Numa , la figure enfin d’Astarté , ravie au temple de Carthage.
Cette dernière divinité , ou plutôt la Lune adorée sous une forme emblématique , devait être placée dans la partie mystérieuse du sanctuaire en face de la statue du Soleil , dont elle était habituée à refléter les rayons sur la terre. Le royal pontife eut l’étrange idée de donner une fête où les noces d ’ Hélios * et d ’Astarté seraient par lui célébrées. Les cérémonies de cette extravagante union furent si dispendieuses, que les Romains , indignés , songèrent à changer de maître. Us tournèrent les yeux vers le jeune Alexien , que l’empereur, devenu l’objet de leur mépris , avait nommé César, bien qu’il en fût jaloux , à défaut d’héritier plus proche. Des luttes bientôt s’engagèrent entre les partisans de ces deux princes ; elles se terminèrent par le massacre d’Héliogabale et le couronnement immédiat de son cousin germain.
* Nom mystique du Soleil chez les anciens.
[i>c J. c. 222. ] — Le nouvel Auguste, à peine âgé de quatorze ans, mais docile aux conseils de Marnée sa mère, qui, dit-on, était imbue des maximes du christianisme , se conduisit sous la pourpre avec tant de sagesse , que l’histoire a toujours assimilé le nom d’Alexandre - Sévère aux noms révérés deTitus et de Marc-Aurèle ( 1 6 ). Une éducation très soignée lui avait procuré , non seulement les connaissances nécessaires au chef d’un grand empire, mais les talens qui font le charme de la vie : la musique et la peinture le délassaient , dans ses instans de loisir , des fatigues du gouvernement. Modeste , sans faste, toujours affable envers ceux qui l’approchaient , il ne s’entourait de l’appareil du rang suprême qu'aux représentations solennelles où la cour devait figurer.
Son penchant pour les arts le rendait attentif à la conservation des beaux monumens dont Rome était remplie ; et dans cette intention , il fit transporter avec précaution, dans le superbe forum de Nerva , les statues de ses prédécesseurs et celles des grands capitaines ou magistrats qui se trouvaient éparses et négligées en différens quartiers de la ville.
[Dp j. c. 224.] — Le buste de cet empereur, qui
périt victime de son zèle à maintenir la discipline militaire , se fait admirer par la douce expression de la physionomie, la finesse des traits, et la manière avec laquelle la mollesse des chairs y est rendue.
On remarque pourtant dans ce marbre antique des signes non douteux du déclin progressif de la sculpture depuis le règne de Commode, — [ReJ. c. 2is. ] — et ces signes sont plus sensibles encore dans le portrait de Julie-Mamée. U est constant que, sous Alexandre-Sévère , les documens des anciens maîtres commençaient à tomber en oubli, car on aperçoit dans les antiques de cet âge un goût de dessin qui déjà dénote l’ignorance. Le corps des figures, en général, est assez grossièrement modelé. La vérité d’imitation, d’ailleurs, ne consiste pas dans le gonflement exagéré des muscles et l’apparence minutieuse des veines qui sont loin de prouver le savoir et le tact de l’ouvrier. Les têtes n’ont aucun caractère, bien que des plis très prononcés en sillonnent le front. La pupille des yeux y est profondément creusée , ressource vicieuse et très rarement usitée avant ce siècle de décadence. De longues lignes, enfin, dessinent sans agrément la masse des cheveux
et les ondulations de la barbe. A dater de la mort d’Alexandre-Sévère , la statuaire et la peinture dégénérèrent chaque jour davantage.
Maximin, sorti des forêts delaThrace,nedut prendre aucun intérêt à des talens très étrangers à ses inclinations brutales. Parvenu, de grade en grade , aux premiers emplois de l’armée et jusqu’au trône des Césars, il y porta l’importun souvenir de sa basse origine et les mœurs d’un bandit; nulle instruction n’en tempérait la rudesse. Son dédain pour les gens de lettres, sa jalouse animosité contre les nobles , et les vexations des agens du fisc, firent vivement regretter la perte du prince vertueux des mains duquel il avait arraché le sceptre. Les murmures du peuple éclatèrent durant la dernière guerre qu’il fit aux Germains. Abhorré des grands, proscrit par le sénat, il se hâta de revenir en Italie conjurer l’orage qui grondait contre lui; déjà les légions avaient proclamé les Gordiens en Afrique, et comme il accourait s’en venger, ses propres soldats l’égorgèrent sous les murs d’Aquilée, dans la crainte que la capitale ne se soulevât, en les croyant disposés à seconder son ressentiment. — [De J. C. 2X7 ]
Rome, durant cet intervalle , s’était trouvée
dans une chance bien critique. Le règne éphémère et la chute déplorable des Gordiens avaient fait appeler Pupien et Balbin à leur place; mais les prétoriens, qui n’avaient point eu part à ces élections, n’attendaient que le moment de lever l’étendard de la révolte. La solennité des jeux Capitolins leur parut favorable à l’exécution du complot ; le palais impérial était mal gardé pendant ces jours de fête. Aux signaux donnés, ils s’y précipitent, en arrachent les nouveaux empereurs, les tuent, et courent saluer du nom d’Aug-uste, Gordien-Pie, qu’antérieurement ils avaient honoré du titre de César. [ n e J. c. 238 . ]
Le bon naturel de ce petit-fils du premier Gordien n’aurait pas , vu sa jeunesse, résisté peut-être aux séductions des courtisans, si le sage Mysithée, dont il épousa la fille, n’eût écarté ces flatteurs ambitieux. Malheureusement le mentor secourable, qui , dans la paix comme dans la guerre, se montra toujours digne de la confiance de son gendre, mourut empoisonné.
Philippe, Arabe de naissance, et secret instigateur du crime, remplaça Mysithée dans l’office de préfet du Prétoire, et ne bornait pas là ses hautes prétentions; car, profitant des prépara-
tifs d’une expédition contre les Perses , il réussit, par d’indignes manœuvres, à partager, non seulement le commandement militaire , mais le pouvoir souverain. Bientôt après, ne voulant plus d 'égal, il fit assassiner Gordien en Asie, et se rendit à Rome, où le sénat et le peuple subirent son usurpation sans oser s’en plaindre
Il n’en jouit pas long-temps : cinq ans étaient à peine écoulés , que Dèce , à la tête d’un corps de troupes , vint le combattre près de Vérone, le vainquit et le mit à mort. — [Del. c- ïto. ] — Celui-ci périt encore par la trahison de Gallus qui, lui-même, tomba sous le glaive des siens, au moment où il pressait leur marche contre Émilien. — [De J. c. Î49 ]
Plusieurs généraux, dans le cours de ces luttes sanglantes, espéraient se vêtir de la pourpre à leur rentrée à Rome : Jotapien en Syrie, Pacatien au fond des Gaules , Priscus en Macédoine, Marin, Perpenna, Valens, et nombre d’autres capitaines prirent le titre d’empereur au sein des camps, sans s’inquiéter de l’approbation du sénat*.
* Parmi ces usurpateurs, désignés collectivement
Les Romains, alarmés de leur avenir, se persuadèrent qu’à l’abri de la prudence et des vertus de Valérien, le vaisseau de l’état, si fréquemment battu par les orages, pourrait enfin éviter les écueils. Ce patricien avait montré beaucoup de capacité dans l’exercice des emplois publics. Les vœux unanimes de ses concitoyens l’avaient appelé sur le trône — [De J. c. 253.] — j mais sa droiture, la sagesse de ses vues et son généreux dévoùment au bien-être de ses sujets n’étaient pas soutenus par la fermeté de caractère, le coup d’œil pénétrant et la promptitude d’exécution, qualités sans lesquelles, en ces temps difficiles, il ne pouvait maintenir l’ordre à l’intérieur et repousser, au dehors , les nombreux essaims de barbares qui , du nord et des frontières du levant, faisaient des incursions sur les terres de l’empire.
II envoya contre la plupart de ces peuplades vagabondes ses capitaines bien intentionnés,
dans l'Histoire Romaine sous la dénomination des trente tyrans , se trouvaient quelques hommes de mérite.
et réserva, pour lui la lâche la plus difficile, celle de chasser Sapor des provinces voisines de celles de l’Euphrate. 11 fut battu , et pour comble de disgrâce , une infidélité mit sa personne à la merci de l’impitoyable vainqueur.... Gallien , fils dénaturé qu’il s’était donné pour collègue, ne tenta point de délivrer son père, et le laissa finir ses jours — [L'eJ. c. aeo. 1 — dans l’opprobre et les fers, ne songeant qu’aux moyens de satisfaire, sans contrainte ni censure, ses penchans voluptueux. Si les invasions réitérées des hordes de la Scylhie, ou les défections des corps d’armée qui se croyaient en droit de couronner leurs chefs (1 7), le firent sortir, pour quelques instans, de sa coupable et honteuse indolence, il y retombait bientôt après ces efforts passagers : tout à ses plaisirs , les calamités de l’empire le laissaient insensible aux cris des malheureux.
Les historiens racontent que, de son temps, des fléaux de toute espèce effrayèrent la capitale et les provinces : d épaisses ténèbres couvrirent l’atmosphère plusieurs jours de suite; en Italie le sol trembla, s’entrouvrit en divers endroits, forma des lacs profonds , engouffra même des montagnes; la mer, franchissant ses limites,
submergea des villes entières; la peste, enfin, étendit ses ravages des rives du Nil aux côtes de la Grèce, et jusqu’au sein de Rome, où elle entassait journellement des monceaux de cadavres — [De j. c. 268] — : on eût dit que la ville éternelle ne devait plus compter sur ses oracles, et que déjà le globe chancelait sous le poids de
ce colosse ébranlé L’empire, dès lors, eût
croulé faute d’appui , si , par la faveur du destin , Claude le Gothique , Au rélien , Tacite et Probus, qui succédèrent les uns les autres au méprisable Gallien, n’eussent en peu d’années rétabli l’honneur des armes romaines. Nouvellement encore, le Sarrasin Odenat, touché de l’infortune de Valérien, son ancien allié, avait reconquis, pour les réintégrer dans l’empire Romain (18), les provinces d’orient dont Sapor avait fait sa proie. Gallien , au surplus , crut devoir s’attacher Odenat en le nommant son collègue; ses enfans prirent le titre A’ Augustes.
Il nous reste de la main des statuaires qui ont donné quelques signes de talent à cette époque , où les calamités publiques suspendaient toute émulation dans leurs ateliers, l’effigie héroïque de Pupien en marbre de Paros, ayant le parasonium à la ceinture. Elle est d’un
bel aspect; mais à l’examen des détails , le connaisseur ne retrouve pas tout ce que le coup d’œil de l’ensemble avait pu lui promettre.
Un buste du même personnage, transporté de la galerie du château de Richelieu au musée du Louvre, rappellerait mieux encore les bonnes traditions des écoles du siècle d’Adrien.
La ligure de Tranqui/lina, fille de Mysithée et femme deGordien-Pie, ne saurait être considérée que comme un de ces fragmens de sculpture antique auxquels les restaurateurs, en y ajoutant une tète, et à l’aide de quelques coups de ciseau, donnaient un nom intéressant.
L’histoire doit fixer l’entière décadence de l’art des anciens au temps des révolutions dont nous avons hâte d’achever le récit pénible, comme le voyageur qui , voyant l’horizon se charger de nuages, précipite sa marche sans savoir où trouver un gîte....
[Do J. c. 282] — Carus, fait empereur par les assassins de Probus, est frappé de la foudre à l’instant où, poursuivant les Perses, après leur avoir repris la Mésopotamie, il veut se rendre maître encore de Séieucie et de Ctésiphon. Ses deux fils, Numérien et Carin, le remplacent. Le premier, chéri pour ses vertus , meurt sous les
coups de son beau-père Aper; l’autre, cruel et sans mœurs, est poignardé par un tribun dont il a débauché la fille.
[i)« j. c. ass.] — Dioclétien, né de parens obscurs, mais doué des qualités qui commandent à la fortune, met hardiment le pied sur les marches du trône de Numérien , dont son bras a puni le meurtrier. Portant soudain un regard assuré sur la position critique de l’empire et la sienne propre, il s’associe Maximien , soldat parvenu comme lui, dont la valeur est éprouvée, et qui, sans lui faire ombrage , peut fortifier son autorité dans les cliangemens qu’il médite. Pour en préparer le succès , il commence par abaisser les préfets du Prétoire; puis réduisant le nombre des cohortes de la capitale, il divise les administrations des provinces, supprime les inspecteurs des distributions de blé, dangereux par leur ascendant sur la soldatesque, sépare enfin l’état civil de l’état militaire.
Les formes du gouvernement ainsi réformées, Dioclétien — [Do J.c. 286.] — sut en écarter les orages, et lui donner une vigueurtoule nouvelle.S’il partagea de plein gré sa puissance et son titre avec Maximien , son compatriote et son ami , du moins se réserva-t-il toujours la prééminence
dans le conseil. La bonne intelligence de ces deux empereurs mit un terme à la longue anarchie qui, depuis plus d’un demi-siècle, creusait l’abyme où le vaste héritage des Césars devait à la fin s’engloutir.
Dès que l’heureux Dioclétien vit les Romains subir ses lois sans murmure, il tâcha de leur faire oublier l’humble condition dont il était sorti, par le splendide appareil de sa cour, la richesse de ses vêlemens, et la fierté de sa préstance. Il aimait à bâtir, et ses palais surpassaient, parleur masse imposante et l'abondance des ornemens, ceux des anciens despotes de l’Asie. Les grands, à l’exemple du prince, donnaient à leurs habitations, soit de la ville, soit de la campagne, une apparence monumentale; et tel particulier opulent qui, jusqu’alors, s’était logé sans faste, crut devoir enrichir l’entrée de sa maison d’un frontispice à colonnade. Ces constructions multipliées propagèrent long-temps encore de bons principes d’architecture en Italie , tandis que le goût s’altérait de plus en plus dans les autres branches de l’art où l’imagination du compositeur n’est pas soumise à des combinaisons rigoureusement calculées. Les pompeux édifices que Dioclétien fit
élever à Nicomédie (19), son séjour de prédilection , à Milan , à Carthage , et enfin à Salone , employèrent constamment durant son règne des colonies de sculpteurs, de peintres et d’architectes; mais cette activité, qui n’avait que l’espoir du lucre pour mobile, ne put rendre aux talens vieillis les inspirations du bel âge.
Les Romains ne surmontèrent jamais sincèrement le dédain qu’ils ressentaient pour les arts du dessin, exercés long-temps chez eux par leurs esclaves, etc.
Cet injuste préjugé s’étendait même aux artistes étrangers et de condition libre qui venaient travailler à Rome; ils ne pouvaient, quels que fussent leurs succès , y prétendre à des signes publics de considération et d’estime. Saurus et Battacus , architectes de Lacédémone
et ciseleurs habiles, entreprirent à leurs dépens divers ouvrages dans les temples rapprochés des portiques d’Octavie. La seule récompense qu’ils ambitionnassent était d’y voir leurs noms inscrits. Cette distinction personnelle ne leur fut point accordée; ils se bornèrent donc à figurer, parmi les ornemens accessoires , des lézards et des grenouilles , signatures hiéroglyphiques, savoir : Sauras , en langue latine, signifie lézard, et Batrachus , grenouille ( Sauroctonus, Balrachos ).
Les citoyens opulens donnaient une éducation libérale aux enfans nés chez eux dans la servitude, lorsqu’ils annonçaient d’heureuses dispositions pour les sciences ou les arts. Ces élèves obtenaient, sans beaucoup de difficultés, leur affranchissement pour les services qu’ils avaient été dans le cas de rendre à leurs patrons, et même ils pouvaient devenir d’imporlans personnages. Ils oubliaient alors leur origine. Pline rapporte qu’un de ces parvenus jouissait d’une si grande fortune, malgré des pertes éprouvées durant les sanglantes rivalités d’Antoine et d’Octave, que ses héritiers trouvèrent dans ses domaines trois mille six cents paires de bœufs, vingt-cinq mille tètes d’autres
sortes de bestiaux, et quatre mille cent seize esclaves, lesquels semblaient être comptés comme faisant , en quelque sorte , partie des richesses de basse-cour.
Rome seule renfermait une si prodigieuse quantité d’esclaves, qu'ils formaient une population tout au moins égale à celle des citoyens. On avait eu l’idée de faire porter un vêtement distinctif aux individus réduits à cette triste condition ; mais cela n’eut pas lieu : Sénèque n’ignorait pas combien une telle mesure eût été dangereuse : Quantum periculum immineret , si servi nostri numerarc nos cœpissent.
On frémit en lisant dans Tacite que Pedanius Secundus , gouverneur de Rome sous Néron , ayant été assassiné dans sa demeure, quatre cents esclaves furent impitoyablement mis à mort pour n’avoir pas su prévenir ce meurtre.
Les cruels traitemens dont ces êtres infortunés étaient souvent passibles pour des fautes assez légères, pouvaient les porter à des actes de désespoir ; une extrême sévérité semblait nécessaire aux anciens, afin de prévenir toute tentative de révolte dans leurs manoirs.
C’était à l’artiste, à peu près confondu , par l’opinion du moins , dans ces générations avi-
lies, que le patricien orgueilleux osait dire : Prends ton ciseau , et anime le marbre à ma ressemblance. Les Romains, il faut en convenir, étaient d’indignes gens
Mécène prenait un grand plaisir au jeu muet des mimes Bathyle et Pilade , etc.
Batliyle excellait dans le genre comique, Pilade n’obtenait pas moins de succès dans les rôles sérieux. La jalousie néanmoins donnait lieu à de fréquens débats entre ces deux émules. Les spectateurs, divisés d’opinion sur la supériorité de talent , soit de l’un , soit de l’autre, formaient deux partis dont les applaudissemens convulsifs dégénéraient souvent en provocations tumultueuses Auguste, appréhendant
les conséquences de ces luttes au théâtre , crut devoir engager l’irritable Pilade à vivre en paix avec Bathyle, protégé de Mécène : Il est de votre intérêt , César , répondit hardiment l’acteur, que la multitude s'occupe de nos querelles.....
Quand les coteries de Gluk et de Picciui se gourmandaient au foyer de l’Opéra de Paris, les
censeurs du gouvernement ne songeaient point à se créer une tribune.
a T ai trouvé Rome bâtie de briques, disait Auguste à son lit de mort , je la laisse bâtie de. marbre. »
Les beaux édifices étaient en petit nombre à Rome, quand Octave monta sur le trône. Ce fut après la soumission de la Macédoine, que Métellus y fit construire un temple en marbre ; on n'en avait point encore vu de pareil, et les Romains n’adoptèrent les principes de l’architecture grecque que vers le temps de la dictature de Sylla.
L’érection du mausolée d’Auguste n’eut lieu qu’à l’époque de son sixième consulat. Ce monument , d’une grande magnificence , avait la forme d’une tour dont la masse, se rétrécissant d’étage en étage, laissait entre chacun un espace rempli de terre végétale plantée d’arbres toujours verts; le faite du bâtiment était couronné par la statue de l’empereur. Des bosquets
charmans régnaient autour de ce monument sépulcral, construit tout entier en marbre blanc.
Le beau simple , dans les produits de l'art , paraissait nu aux yeux des citadins qui avaient suivi Marc-Antoine en Asie , etc.
La galère sur laquelle Cléopâtre aborda les côtes de la Silicie, offrait un spectacle magique aux compagnons du triumvir; et depuis cette entrevue , l’artificieuse reine d’Égypte ne cessa de donner des fêtes splendides au général qu’elle avait subjugué, partout où il fit prendre quelques semaines de repos à son armée.
Durant ces baltes voluptueuses , Plancus n’eut pas de honte, pour mériter les applaudissemens de la concubine , de jouer sur un théâtre échaffaudé tout exprès la pantomime de Glaucus, le corps nu et peint en écailles vertes, avec une longue queue de poisson attachée à l’épine du dos, forme attribuée par les mythologues aux demi-dieux marins. Cet oubli de toute bienséance de la part d’un homme titré , le rendit
un objet de dédain aux yeux de ceux-là mêmes dont il avait désiré les suffrages.
Pour donner une idée des richesses que les partisans d’Antoine recueillirent en orient, nous rapporterons une simple anecdote :
Lors de la scandaleuse irruption qu’ils firent en Arménie, le temple d’Anaîtis, divinité des Mèdes et des Cappadociens , révérée chez les Grecs sous le nom de Diane, fut pillé. La statue était d’or massif; on la mit en morceaux pour en faire le partage.... Long-temps après l’événement, Auguste, passant à Boulogne, eut occasion de prendre gîte chez un ancien militaire qui s’était signalé dans l’expédition d’Arménie. L’empereur, curieux d’apprendre s’il était vrai que le soldat dont la main sacrilège avait porté le premier coup à la statue d’Anaïtis, fût tombé mort au pied de son autel : César , répondit-il à l’hôte en hochant la tête, la jambe de la déesse m'a fourni les moyens de vous donner convenablement à souper.
Vitruve blâmait Ludius , peintre d’histoire , de plier son talent au genre grotesque de peinture adopté pour la décoration des maisons de plaisance y etc.
Les compositions que le pinceau fécond de Ludius avait mises à la mode, présentaient un amalgame capricieux d’objets divers, d'êtres imaginaires à figures humaines , et terminés en poissons , en reptiles ou rinceaux de feuillages , fleurs et arbustes de toute espèce. Les étoffes fabriquées dans les manufactures que les Ptolémées avaient établies en Égypte, fournissaient des dessins d’origine indienne. Le piquant de la nouveauté mit en faveur à Rome ce goût fantasque d’ornement Ne reprochons pourtant
pas à Raphaël, notre Apelles moderne, d’avoir puisé dans les fresques en grande partie effacées des bains de Tite, l’idée des arabesques qu’il a exécutées au Vatican.
En parlant de ces peintures qui, chez les anciens, se trouvaient exposées pour la plupart aux injures de l'air, il faut présumer qu’elles
étaient enduites d’un vernis composé, dit-on, de cire-vierge et de substances résineuses en dissolution. La mixture, après avoir été employée comme préservatif sur la surface peinte, on faisait fondre de nouveau la cire et le bitume à l’aide d’un réchaud de forme plate ; le vernis en caustique s’imbibait ainsi dans les couleurs. La dernière opération consistait dans la polissure , en frottant cet endroit avec des chiffons fréquemment approchés du feu.
Ce fut sous le règne de Tibère que Jésus-Christ , né dans un bourg de la Judée vers la fui du règne < l’Auguste , accomplit sa mission divine , etc.
Publius Lentulus, l’un des gouverneurs en Judée au temps des prédications du Messie , envoya, dit -on, le signalement de Jésus de Nazareth au sénat de Rome. Voici la traduction , d’après un manuscrit du Vatican, de cette pièce sans doute apocryphe :
« Il y a présentement dans la Judée un « homme d’une rare vertu qui se dit lui-même « K ris/ ; les barbares le croient prophète, mais
« ses disciples l’adorent comme un descendant « du Dieu créateur de toute chose. Il ressuscite « les morts et guérit les malades en pronon- « çant quelques paroles, ou en touchant de ses « mains les infirmes. Il est grand et bien fait, « son regard plein de douceur; ses cheveux « tombent en mèches autour des oreilles, et « flottent sur ses épaules; vers le haut de la « tête, ils sont divisés en deux masses, à la « mode des Nazaréens. Son front est uni, ses « joues animées d’une couleur vermeille; le nez « et la bouche sont de belle forme. Sa barbe, « épaisse et de même nuance que ses cheveux, « descend d’un pouce au dessous du menton, a et s’y partage. Ses yeux ont beaucoup de vi- « vacité; la réunion de ses traits enfin ne sau- « rait être plus agréable.
« Ce sage exhorte avec douceur et réprimande « d’un ton ferme; mais , soit qu’il parle, soit « qu’il agisse, il le fait toujours avec dignité. « Jamais on ne le voit rire; souvent on l’a vu « pleurer. U est très modeste et sobre. C’est un « être qui, par sa beauté singulière et ses di- « vines qualités, parait supérieur à l’espèce hu- « mai ne. »
(Ej>. Lentuli. ad sénat, apud Fabr.)
Les traditions pieuses ne nous donnent pas toutes une idée aussi flatteuse de la physionomie du Rédempteur. Saint Justin , saint Clément d’Alexandrie, saint Basile le Grand, etc., ont dù regarder la lettre attribuée à Lentulus comme supposée, ou n’en ont pas eu connaissance, puisqu’ils disent que Jésus-Christ, par humilité, 11e s’est fait voir ici-bas que sous des Jorrnes abjectes. Saint Cyrille même l’exprime d’une manière formelle....
D’autres pères de l’Église, ceux surtout du quatrième et du cinquième siècle, saint Grégoire de Nysse, saint Jérôme, saiut Ambroise, saint Augustin, ont dépeint le Sauveur doué de beaucoup de grâce et de majesté dans toute « sa personne. Cette dernière opinion a prévalu chez les grands peintres et statuaires de la renaissance des arts en Italie; elle fait règle aujourd’hui sur ce point.
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Phlégon parle, dans soit Traité des choses merveilleuses, d'une statue colossale de Tibère, érigée à Rome près du temple de Vénus, etc.
Sept ans après la dédicace de cette statue , il en fut élevé une autre à Pouzzoles, et pour le même motif de reconnaissance. En effet, le piédestal, de marbre blanc, représentait sur ses quatre faces les images symboliques des cités dont la munificence impériale avait réparé les désastres ; leurs noms sont gravés au dessous des bas-reliefs. Ce fragment curieux a été retrouvé dans une fouille en 1693.
Winckelmann conjecture que Tibère , retiré dans l’île de Caprée, ayant déclaré qu’il voulait y finir ses jours, les babitans des villes réparées par ses ordres crurent qu’il devenait convenable de placer l’effigie en question sur un local où le vieil empereur, durant ses promenades en dehors de Pile, eût occasion de voir
ce témoignage de leurs sentimens 11 est à
présumer encore que la figure colossale mentionnée par Pblégon servit de modèle, sauf la
DÉTAILS SUPPLEMENTAIRES. 283
différence des dimensions, pour l’exécution de celle de Pouzzoles.
Néron , dans les concours publics de poésie et de musique , avait la folle vanité de disputer les prix que lui-méme aurait dû décerner ; il aspirait encore à la réputation cC érudit, etc.
Ayant formé le dessein d’écrire en vers toute l’histoire romaine, il consulta, sur le plan de ce poème étrange, le philosophe Annœus Cornutus, savant littérateur, lequel avait donné d’utiles instructions à Lucain pour la composition de sa Pharsale. Le projet de Néron parut déraisonnable à Cornutus;ce stoïcien véridique et sévère en ses jugemens, ne ménagea point la susceptibilité du fougueux auteur, qui se vengea par un arrêt de mort. Des supplications pressantes obtinrent, par miracle, la commutation de la peine capitale en un exil rigoureux.
Quelques narrateurs ont avancé, sans preuve , que Tiridale, rentrant en grâce avec les Romains, leur avait fait présent de quatre chevaux de bronze qui se voient actuellement sur le portail de l’église de Saint-Marc à Venise, etc.
Ce récit est fort douteux ; on ne sait pas même comment Tiridate s’était mis en possession de ces prétendus chevaux de Corinthe.
Quoi qu’il en soit, Néron couronna de sa propre main ce roi d’Arménie qui ne séjourna que peu de temps à Rome, où, bas courtisan, il ne cessa de s’extasier sur la voix ravissante et les divins talens d’un protecteur à la générosité duquel il se déclarait redevable du diadème.
Les cérémonies de ce couronnement se firent avec la pompe éblouissante dont Néron s’entourait dans les occasions solennelles. Tout l’intérieur du théâtre de Pompée, choisi pour la représentation d’une scène pareille, fut revêtu de lames d’or et meublé de tant d’objets
précieux, que ce jour resta dans la mémoire des Romains sous le nom de (lies aurea *.
La première éruption du Vésuve couvrit d’une épaisse nuée de cendres Herculanum, Pompéi, etc.
Si ces deux villes ne furent pas totalement ensevelies sous cet amas de cendres mêlées d’eau , ni les rues immédiatement comblées de lave, la seconde éruption, qui eut lieu dans les siècles suivans , les engloutit de manière à les faire oublier jusqu’à nos jours. L<e hasard les a fait retrouver en creusant un puits.
On sait combien les fouilles faites dans ces excavations ont fourni de matériaux d'étude aux savans et aux artistes. Ces richesses consistent non seulement en manuscrits, médailles, sculptures , tableaux , meubles , vases , ustensiles de
* .... Claudii successor Nero , Pompei theatrum operuit auro, in unum diem, quod Tiridati , régi Armeniœ, ostencUret. (Plih.)
ménage; mais on y a déblayé des monumens entiers d’architecture, des théâtres, des bains et autres édifices ornés de peintures à fresque, de bas-reliefs et de figures de toute espèce.
Les statuaires , au temps de Tite , de Trajan , d? Adrien, cherchaient à faire apprécier leur habileté en terminant au ciseau les parties nues , que les anciens soignaient plus lentement avec la râpe et la pierre-ponce , etc.
Bien que Meugs ait cru remarquer dans le marbre du Laocoon cette pittoresque franchise d’outil qui, selon Winckelmann, convenait très bien à l’imitation d’une peau ridée par le tiraillement des muscles et des nerfs, les antiquaires, aujourd’hui, moins prévenus et plus en garde contre le prestige que ces objets vénérables exercent ordinairement sur l’imagination , ne voient plus dans ces touches réputées savantes qu’une dégradation déplorable opérée par le mordant du grattoir de l’ouvrier chargé d’enlever la patina dont le Laocoon était couvert quand on l’a exhumé. On n’aurait point, à
cette époque , trouvé le moyen de dissoudre ce sédiment par des lavages.
L' empereur Trajan eut généreusement à la disposition des gens de lettres une riche collection de livres choisis, etc.
Rome possédait déjà plusieurs bibliothèques dont l’accès était ouvert à tous les citoyens qui désiraient s’instruire. Le plus magnifique de ces établissemens scientifiques fut celui que Trajan fonda sous le nom de Bibliothèque Ulpienne : on y rassembla tous les livres recueillis dans les villes conquises. Ce prince fit inscrire , en outre, sur de belles pièces de toile, un narré succinct des sages ordonnances de ses prédécesseurs, ainsi que les décrets du sénat. Ces pancartes curieuses, conservées dans des caisses d’ivoire, devinrent dans la suite très utiles aux historiens.
Les eWnemens de la guerre des Daces sont figurés en ligne spirale sur la colonne du forum de Trajan,etc.
Ces bas-reliefs, non moins intéressans sous le rapport de l’art que sous celui de l’histoire et des antiquités militaires, font vingt-cinq fois le tour du fût de la colonne. Une statue de l’empereur, en bronze doré , s’élevait jadis au dessus du chapiteau. Dans l’une de ses mains , elle portait un globe où les cendres de cet excellent empereur étaient déposées ; l’autre main
tenait le bâton de commandement Le type
de la médaille d’or qui fut frappée à l’occasion de ce monument , en présentait la forme.
Hérode - Alticus décora la ville de Rome et la plupart de celles de la Grèce , de beaux édifices ; il fit même élever des statues en marbre à quel ques~uns de ses affranchis , etc.
Ce célèbre rhéteur avait hérité d’un immense trésor découvert par son père , et tous les deux en firent un honorable usage. Ils descendaient de Miltiade, le héros de Marathon. Glorieux de cette origine, ils consacrèrent dans Athènes un temple à la Fortune. Cette cité dut encore à ce sentiment de prédilection pour le berceau de leurs ancêtres, le superbe stade Parthénaïque construit tout en marbre blanc. Ils en fondèrent un autre à Delphes, et un aqueduc à Olympie. Les bains construits aux Thermopyles et le théâtre de Régille furent aussi des témoignages de leur munificence partout où elle pouvait s’exercer.
Pausanias rapporte qu’ils consacrèrent dans le temple de Neptune, à Corinthe rebâtie par Jules-César , plusieurs figures en or et en ivoire qui formaient un groupe considérable. Nep-
tune et Ampliytrite étaient assis dans un char traîné par quatre chevaux dorés; le jeune Palénion , monté sur son dauphin , et difFerens tritons suivaient le cortège. Les bas-reliefs dont le char était enrichi , représentaient la naissance de Vénus sur les eaux ; Talassa (/a Mer, épouse de Pontus) , entourée de néréides , soutenait la déesse mère des amours. On y voyait les fds de Tyndare, divinités favorables à la navigation; puis le Calme personnifié , et autres emblèmes maritimes.
La fabrication de ce beau groupe et la richesse des matériaux dénotent l’étendue des ressources que les libéralités des deux Hérodes fournissaient aux artistes.
Septime - Sévère poursuivit sans pitié tous lès partisans de Niger , etc.
Spartien assure que la maison de Niger existait encore au temps de Dioclétien. On y voyait même la statue de ce capitaine en marbre noir, et de grandeur naturelle. Elle était, ajoute cet auteur, un présent du roi de Thèbes, c’est-à-dire
qu’elle fut envoyée par le gouverneur romain qui remplissait à Thèbes les fonctions de viceroi ; car l’Egypte , à cette époque, n’était pas une
monarchie L’inscription suivante se lisait
sur le socle : Image du grand Niger. La terreur de l’ Egypte , l'allié de Thèbes où il a fait renaître le siècle d'or. Les rois, les peuples , le chérissent. Rome et les deux Antonins lui accordèrent leur amitié. Le marbre noir, dont la teinte rappelle le nom de ce grand homme, a conséquemment été choisi pour V exécution de la statue que nous lui avons fait ériger.
Cette figure était en basalte de l’espèce la plus commune. Spartien dit, de plus, que Commode avait ordonné l’exécution en mosaïque du portrait de Pescennius Niger, lequel s’était signalé, sous le règne de cet empereur , par des victoires contre les barbares voisins du Danube.
L’histoire a toujours assimilé le nom d’Alexandre- Sévère aux noms révérés de Titus et de Marc- Aurèle, etc.
Le palais d’Alexandre-Sévère contenait deux chapelles où, chaque jour, il offrait aux dieux
des sacrifices. Le portrait de Jésus de Nazareth se remarquait dans celle qu’il avait dédiée à différens sages, objets particuliers de ses hommages, tels qu 'Abraham. y Orphée , Apollonius de T hianes , etc . , etc.
Les doctrines des chrétiens étaient alors adoptées par beaucoup de personnages en crédit à la cour. Le jeune empereur répétait souvent la maxime favorite de Marnée, sa mère : Ne faites point à autrui ce que vous craindriez qu'il fût fait à vous -même.
Lorsqu’il avait à nommer un magistrat, il employait le mode d’élection usité chez les chrétiens pour la promotion de leurs élèves au sacerdoce , et faisait publier d’avance les noms des candidats, afin de se procurer sur leur moralité de sûrs renseignemens.
Cet empereur arrêta les fureurs des païens contre ceux qui professaient la religion chrétienne, et publia à l’égard de ce culte un édit favorable.
Différens corps d'armée que Gallien avait envoyés au loin pour repousser les barbares , se crurent en droit de couronner leurs chefs , etc.
Le premier de ces capitaines qui prit le titre d'empereur futlngénuus, militaire expérimenté, et chéri de ses soldats. Puis Kégillianus se fit proclamer. Posthumius se composa un royaume qui s’étendait de l’Angleterre dans les Gaules et l’Espagne. Les autres ne jouirent que peu de temps du pouvoir suprême qu’ils avaient usurpé dans les provinces. Les historiens nomment dix-huit ou vingt de ces ambitieux , parmi lesquels on distingue plus particulièrement Macrien et ses deux fils, Pison, un deuxième Valens, Saturnin , Émilien Ëaliste , Celse , Victorin , Tétricus , etc. , etc.
Durant ces révolutions partielles et les invasions fréquentes des barbares dans les provinces de l’empire, les Goths ayant mis Athènes au pillage, et rassemblé une grande quantité de livres qu’ils destinaient aux flammes, un de leurs chefs fit abandonner ce dessein en répé-
tant ce qu’avait dit anciennement un général romain en un cas à peu près pareil : Laissons les Grecs s’amuser de ces superjluités , et négliger le maniment des armes Cette anecdote ,
recueillie par Montaigne, est rappelée textuellement dans le fameux discours de J. J. Rousseau relativement à l’influence des sciences et des arts.
A cette même époque, le temple de Diane, à Ephèse , fut réduit en cendres pour la dernière fois. Les Macédoniens et les Romains en avaient tour à tour augmenté la magnificence. On comptait dans son enceinte cent vingt-sept colonnes du plus beau marbre ; l’autel était orné de sculptures admirables.... L’édifice avait quatre cent vingt-cinq pieds de longueur. De toute part on y apportait de riches offrandes.
Le Sarrasin. Odéiuit, touché de t infortune de Valérien son allié , reconquit les provinces d’orient. pour les réintégrer dans l’empire , etc.
Gallien conféra le titre d’Auguste aux deux généraux Odénat, prince de Palmyre, et au Dace Auréole.
L’ambitieuse Zénobie, veuve d’Odénat , s’empara de l’Egypte en qualité d’impératrice d’Orient. Elle se disposait à soumettre la Bythinie, lorsqu’Aurélien , pour mettre un terme à ses usurpations , marcha contre cette reine d'humeur virile, la vainquit près d’Emèze, et la força de se renfermer dans sa capitale; mais elle eut l’adresse de s’en échapper avant la reddition de la place. Poursuivie et arrêtée enfin, on la conduisit à Rome, où elle orna la pompe triomphale de son vainqueur, comme captive, ayant les bras chargés de chaînes d’or. Depuis ce jour fatal elle se montra résignée à son changement de fortune, et vécut en paix dans un asyle champêtre ( à Tivoli ) , près de l’ancien palais d’Adrien.
Le célèbre Longin , qui avait été précepteur de Zénobie et son ministre aux jours de sa puissance, fut condamné à mort par Auréiien, après la prise de Palmyre.
Les habitans de cette ville superbe s étant révoltés de nouveau, l’empereur romain en fit raser les murs, qui ne furent entièrement relevés que sous Justinien. Dans l’intervalle, Dioclétien y avait ordonné la reconstruction de plusieurs édifices, dont il reste aujourd’hui de très beaux
vestiges. Ravagée encore par les Sarrasins , cette cité fut définitivement abandonnée , et tomba dans l’oubli.
Vers la fin du dix-septième siècle, quelques négocians anglais qui se trouvaient en Syrie, entendirent parler de ces ruines et traversèrent le désert pour les connaître. La relation de ce pèlerinage, tenté sans résultat, fut consignée dans les Transactions philosophiques de la Société royale de Londres. Le docteur Halley publia des observations sur ces antiquités. De plus amples éclaircissemens achevèrent d’éveiller, à
cet égard, la curiosité publique Ce fut en
l’année 1750 que Wood et Dawkins, accompagnés de plusieurs autres voyageurs anglais , allèrent à cheval d’Alep à Palmyre en quarante-huit heures. De retour dans leur patrie ils donnèrent connaissance à l’Europe savante des découvertes qu’ils avaient faites.
Leurs dessins aident à se faire une idée de la splendeur de cette ville antique, fondée, dit-on,
par Salomon Tout magnifiques qu’aient été
ses monumens d’architecture, on y trouve à blâmer une superfluité d’ornemens que ne comporte point la pureté du goût des Grecs- Cette intempérance de richesses proviendrait-
elle de l’influence du luxe asiatique? Ces ruines, au surplus, ont l’empreinte, sous le rapport de l’art, d’un commencement de décadence.
Dioclétien fit élever une grande quantité d’édifices pompeux , etc.
Sa fameuse maison de Salone était bâtie sur un plan si vaste, que ses vestiges occupent encore près des deux tiers du sol actuel de Spalatro. La division de cette masse de Iogemens avait nécessité les ouvertures de quatre rues principales, où régnaient de chaque côté des portiques majestueux. Quelques arceaux qui en dépendaient sont restés entiers.
L’un des temples renfermés dans la même enceinte de kàtimens, sert aujourd’hui d’église à Spalatro.
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Translation du siège de l’Empire Romain & Bysance. — Décadence totale des arts du dessin dans le moyen-Age.
[De J. c. 305 .] — Au milieu des troubles que le partage de l’autorité suprême fit naître sous les successeurs de Dioclétien et de Maximien , Hercule* Constantin, guidé par une lumière
* Par l’abdication de Dioclétien et de Maximien , Constance-Chlore et Galère prirent le titre d’empereurs ; deux autres Césars furent créés.
Constance eut dans son département les Gaules,
surnaturelle, surmonta tous les obstacles que le perfide Galère , deux nouveaux Césars et d’autres rivaux mettaient à son élévation. Ce digne fils de Constance-Chlore , après avoir triomphé de Maxence , aux portes de Rome , accomplit le vœu que le Ciel lui avait dicté , et arbora fièrement l’étendard du christianisme dans la capitale du monde (1). Trois victoires remportées depuis sur Licinius au delà de l’Hellespont, achevèrent de soumettre à son commandement les provinces d’orient, lesquelles précédemment étaient dans la dépendance de Galère. Cette mémorable révolution , qui semblait commencer une nouvelle monarchie, rendit la paix à l’univers — [De J. c. 3H,] — .Constantin en avait pressenti les chances et préparé l’issue, en faisant tourner au profit de son ambition, les fautes , les crimes et les vertus qu’il voyait autour de lui.
Les grands changemens que son système politique opéra dans l’empire , et qui néanmoins
l’Espagne et l’Angleterre; la majeure partie de l'empire dépendit de Galère.
eurent des conséquences bien défavorables aux intérêts de l’art, nécessitent, sous ce rapport particulier , l’exposition de beaucoup de détails qui, bien qu’ils soient fort connus, méritent d’être ici rappelés.
[Del. c. 350 .] — On sait assez que Constantin le Grand , jaloux de transmettre à la postérité , par un acte éclatant de sa toute-puissance, la gloire de son nom , résolut de l’attacher à la fondation d’une nouvelle capitale, au centre de
ses vastes provinces Tout fut mis en œuvre
pour que cette seconde Rome rivalisât de splendeur avec celle dont la voix des oracles avaitprédit l’éternelle durée. D’immenses trésors furent consacrés à son embellissement. Ses temples, ses palais, ses places publiques, ses thermes, ses théâtres , s’enrichirent d’une multitude de peintures et de sculptures enlevées des cités de la Grèce et des demeures des Césars en Italie. Ces beaux modèles étaient bien propres, sans doute, à régénérer le goût des artistes accourus en foule à Bysance où , en nulle autre part , et en aucun temps , peut-être , les travaux proposés à leur émulation n’avaient été si richement salariés.
Comment donc, en de telles conjonctures,
vers ces mêmes contrées où les talens de toute espèce étaient autrefois parvenus à la plus haute perfection, une véritable école de dessin ne put-elle être organisée de manière à remettre en vigueur les principes des anciens maîtres de la Grèce ? La théorie du beau en fait (limitation n’était pas totalement oubliée, et de très saines maximes sur ce point se trouvent consignées dans les écrits des philosophes, des orateurs et des poètes de cet âge ; mais, en ces jours de décadence, les statuaires et les peintres s’occupaient peu de l’étude des lettres, et ne connaissaient guère que le service habituel des outils de leur profession. Le luxe des Romains, d’ailleurs, avait perdu, dans la longue période d’anarchie dont l’empire commençait à sortir, toute délicatesse par ses excès. Une sage sobriété d’ornemens n’était plus de saison , et les regards ne s’arrêtaient que sur les objets où l’intempérante imagination du décorateur avait prodigué les plus précieuses matières.
Constantin, aux jours de fête, paraissait en public vêtu de drap d’or et coiffé d’un diadème parsemé de diamans et de perles , à l’instar des anciens potentats de l’Asie; ses brasselets, son collier, sa chaussure même étaient également
ornés. L’artiste, pour s’accommoder au goût du prince, donnait plus de soin au costume pompeux de ses personnages qu’aux belles formes du modèle. Subordonnant ses procédés d’exécution aux caprices de la mode, tantôt il empruntait, afin de mieux en suivre les indications, l’outil du stucateur ou du lapidaire, tantôt l’aide du doreur ou de l'ouvrier en émail.
Ce fut ainsi que la mosaïque, par l’emploi des marbres variés, des verres de couleur, des métaux et des perles, fit négliger peu à peu le travail plus délicat du pinceau (2). La sculpture et la peinture, enfin, entraînées hors de leur sphère, se trouvèrent insensiblement confondues dans la classe des professions mécaniques.
Quelles ressources, pourtant, quelles chances de succès promettait à l’activité du génie des arts l’époque où l’antique Bysance, relevée si majestueusement de ses ruines, devenait le siège de l’empire Romain!.... Dans son enceinte agrandie, on vit s’élever en peu d’années plusieurs églises qui le disputaient , par l’éclat des matériaux , aux temples fastueux du polythéisme. Quatorze palais y furent construits pour la demeure du souverain, de ses fils, et de ses ministres. Constantinople eut son Capitole, huit
bains publics , cinquantc-ileux portiques, deux théâtres, un vaste hippodrome, et le vaisseau spacieux d’une bibliothèque publique. Les thermes de Zeuxippe, restés heureusement debout, furent encore embellis de nombreuses colonnes de marbre précieux , et de plusieurs statues des maîtres du bel âge de la Grèce. Celle de Constantin s’élevait au milieu du principal forum , sur une colonne de granit haute de cent vingt pieds. Elle avait été apportée d’Athènes ou d’une ville de la Plirygie. Sa tête était environnée de rayons en forme de couronne; car dans sou origine, elle représentait le dieu du jour; mais comme il fallut en faire un empereur romain , on mit un sceptre dans sa main droite , et la boule du monde dans la gauche *.
* 11 reste encore à Constantinople quelques vestiges de la colonne qui portait cette effigie colossale.
Winckehnann prétend qu'elle était composée de sept grands cylindres de porphyre, indépendamment de la base. On la désigne par le nom de la colonne brûlée , parce quelle a éprouvé de graves dommages durant les incendies. Quant à l' Apollon-Constantin , il était de bronze, et n’existe plus. Renversé sous le
Les édifices nécessaires au culte des chrétiens furent fondés à Rome très peu de temps après ceux de Jérusalem , de Tyr et d’Antioche , dont on s’occupa premièrement. L’impératrice Hélène, mère de Constantin, ayant fait la découverte de la croix du Rédempteur sur le mont Calvaire, bâtit au même endroit une chapelle où elle déposa la précieuse relique (3). Elle en fit construire une autre à Bethléem, bourgade de la Judée , célèbre par la naissance de Jésus- Christ, et l’orna richement. Cette princesse, veuve de Constance-Chlore, était chrétienne.
Son effigie fut placée à Constantinople, dans l’Augustéon , carrefour qui portait son nom. On y voyait aussi le milliaire d’or *.
règne d'Alexis Comnène, par un violent orage, on mit une croix à la place.
* Le milliarium aureum qu’ Auguste posa dans Rome en qualité de curator viarum, ayant été surmonté d’un globe de métal doré , parut assez superbe pour servir de modèle à celui de Constantinople.
Les milliaires étaient des colonnes placées sur les grandes routes, de mille en mille pas. Caïus Graechus fut le premier magistrat qui les mit en usage
Les marbres de toutes couleurs , le bronze , l’ivoire , l’incrustation des métaux précieux employés avec plus de profusion que de goût dans ces divers monumens , les uns pieux, les autres profanes , pouvaient éblouir les regards ; mais cette parure excessive ne signalait que l’impuissance des talens aux premiers temps du moyen âge.
Il suffit de jeter un coup d’œil sur les médailles de Constantin , pour juger combien a été rapide l’altération de l’art du dessin depuis les règnes de Marc-Aurèle et de Commode ; car les monnaies, chez les anciens, n’étant pas destinées seulement à faciliter les opérations commerciales, mais à transmettre, par les figures diverses qui s’y trouvaient empreintes, des souvenirs historiques , l’exécution des matrices n’était guère confiée qu’à des ouvriers accrédités. On peut donc conjecturer aujourd’hui par l’inspection des médailles, de celles surtout dites . impériales , quel était à peu près le caractère
pour marquer les distances au sortir de la capitale, et en dehors de la ville.
plus ou moins pur de l’art aux époques où ces médailles et monnaies avaient été frappées.
Les types sous Caracalla, Macrin, Héliogabale, Alexandre-Sévère , sont d’un style déjà barbare; la forme des lettres y est fautive, et le métal n’a pas l’épaisseur que semblerait exiger le diamètre de la pièce. De Galien à Galère, ces types, plus défectueux encore, ont si peu de saillie, qu'ils ressortent à peine sur le champ de la médaille. Les graveurs du bon temps , au contraire, avaient eu soin de donner du relief aux objets figurés. La même pauvreté de goût se laisse apercevoir dans tous les raonumens de l’âge où Constantin régla par sa volonté les destinées de l'empire.
L’arc de triomphe qui porte son nom est probablement celui que le sénat , dans le principe, avait dédié à l’empereur Trajan. Deux siècles plus tard, les Romains se contentèrent d’y ajouter quelques bas-reliefs relatifs aux vertus du libérateur que le Ciel leur avait envoyé.
Ce qui reste de ces bas-reliefs et autres sculptures présente une disparate si choquante avec les trophées du vainqueur des Partîtes et des Daces, qu’au premier aspect le connaisseur, dérouté par le rapprochement de ces divers
détails, ne sait comment s’expliquer de telles inégalités.
Quant aux statues existantes de Constantin , Winckelmann en mentionne trois, et donne à entendre qu’elles sont de mauvaise fabrique; l’une, dit-il, se voit sous le portail de Saint- Jean-de-Latran , et les deux autres, au Capitole.
Les miniatures dont l’ancien manuscrit de Virgile, de la bibliothèque du Vatican, est orné, ne sauraient satisfaire la curiosité de l’amateur qui voudrait y trouver un simple aperçu de ce qui s’exécutait de passable en ce genre au quatrième et au cinquième siècle. Des copies gravées au burin enrichissent quelques éditions des poésies de cet auteur latin ; mais les dessinateurs que l’éditeur nouveau charge de reproduire ces vieilles images, en corrigent ordinairement le trait, en sorte qu'on ne peut avoir une idée nette du dessin des originaux*à la vue des estampes ajoutées au texte du poème imprimé \
* La calligraphie , ou l’art d'embellir les livres par des peintures ou de simples dessins explicatifs de certains passages d’un écrit, est d’un usage très an-
On regardait une peinture antique de la déesse Roma portant le palladium , comme une production du temps de Constantin. Cette figure, de proportions plus grandes que le naturel, indiquerait par son style, selon Winckelmann, qui l'a remarquée au palais Barbérini , une époque antérieure h la translation de l’empire. Pour former avec justesse son opinion sur l’état de décadence où se trouvait l’art du dessin au troisième et au quatrième siècle , on peut jeter les yeux sur les dvptiques consulaires de cet âge : ce sont de petits bas-reliefs d’ivoire , ou simplement de buis, qui servaient de couverture aux tablettes sur lesquelles le magistrat entrant en fonction avait fait inscrire sa harangue. (4) Le principal attrait des tableaux en mosaïque ou des peintures, soit à fresque, soit en détrempe vernie, dont on décora l’intérieur des églises t quand la religion chrétienne fut adoptée par
cien. Varron et Pomponius Atticus, en publiant des notices sur les grands hommes de leur nation , avaient orné ces biographies d'un grand nombre de portraits.
les empereurs romains, consistait dans les couleurs brillantes, ou, comme nous l’avons dit, dans la surabondance des détails accessoires et 1 emploi des riches métaux , des pierreries que l’industrie du bijoutier, du stucaleur et de l’orfèvre pourrait y incruster.
On rechauffait encore l’intérêt des sujets de composition par des versets de l’Écriture sainte tracés sur des banderoles à fond d’or ou d’argent, intercalées dans les espaces vides. C’était par de tels moyens, que les auteurs de ces ouvrages croyaient faire preuve d’invention et de goût. Le génie des arts , réduit à farder ce qu’il ne savait plus embellir , fut, pour comble de détresse, privé du seul aliment où il aurait pu retrouver encore un souffle de vie : les anathèmes des pontifes chrétiens, lancés contre les chefsd’œuvre dont les temples du paganisme étaient remplis, anéantirent sa dernière ressource.
Dans les mesures, néanmoins, que Constantin mit en usage pour extirper l’idolâtrie, il n’osa pas soudain manifester partout une intolérance également rigide. Il commença par faire taire les oracles dont l’imposture était notoire; certains temples où de fabuleuses traditions donnaient lieu à des cérémonies scan.
daleuses , furent démantelés ; mais on laissa provisoirement subsister ceux de Rome , de Gaza, d’Apamée, d’Antioche, d’Alexandrie et autres villes puissantes. Prudence, dans ses livres contre Symmaque, avance même que l’empereur, tout en exhortant ses sujets à reconnaître l’absurdité du système théogonique, consentit à laisser debout les effigies des anciennes divinités, non comme dignes d’aucun culte, mais seulement pour la décoration des portiques , jardins et marchés publics.
La plupart des artistes qui jusqu’alors avaient par habitude étudié ces modèles , les voyant exposés fréquemment aux outrages des païens convertis, osèrent à peine en approcher, et moins encore y chercher des inspirations. Il courait sur le danger d’en admirer les formes élégantes, des bruits assez étranges : un peintre, disait-on , avait perdu l’usage de ses mains pour avoir eu la témérité de dessiner une tête de Christ d’après celle d’un Jupiter en marbre.
L’exécution des sujets pieux était commandée aux préposés à la fabrication des images par les docteurs en théologie, qui, seuls, en les expliquant, prescrivaient le costume, l’attitude, le caractère de physionomie convenables à cha-
que personnage. Un passage du second concile de Nicée est conçu en ces termes : Comment pourrait-on accuser les peintres d'erreur ? ils n inventent rien ; c’est par les antiques traditions qu’on les dirige; leurs mains ne font qu’exécuter. La composition des tableaux appartient
aux Pères qui les consacrent ; ce sont eux , pour ainsi dire , qui les font.
Conséquemment les premières images de Jésus-Clirist , de la vierge Marie , des apôtres , devinrent des types auxquels les artistes furent tenus de se conformer dans la suite*. On ne tenta d’abord la représentation des mystères de la rédemption du genre humain, le couronnement d’épines (5) , la flagellation , le crucifiement ,
* Le pape saint Silvestre ayant fait mettre sous les yeux de Constantin les portraits de saint Pierre et de saint Paul , l’empereur déclara qu’ils ressemblaient parfaitement à deux vieillards vénérables qui lui étaient apparus en songe D’après un pareil té-
moignage, ces modèles peints sur le même tableau qui, dit -on, existe encore à Rome, furent constamment consultés depuis pour la représentation des princes des apôtres.
la sortie miraculeuse du tombeau , que sous un voile allégorique : des scènes si humiliantes , figurées au naturel , auraient offert aux gentils l'occasion de tourner en raillerie la foi des chrétiens. Le bon Pasteur, un Agneau immolé, le Phénix renaissant de ses cendres , et autres emblèmes également faciles à comprendre, suffisaient pour rappeler à l’esprit du néophyte la mission de Jésus, son douloureux sacrifice, et le prodige de sa résurrection , sans cependant provoquer les sarcasmes des endurcis.
De même un rayon lumineux parti du firmament exprimait l’action invisible de la toutepuissance, du Père-Eternel; car l’idée de lui donner l’apparence d’un vieillard majestueux ne fut adoptée que vers le milieu du neuvième siècle. On le voit peint de cette manière sur les pages du beau manuscrit en vélin que les chanoines de l’église de Saint-Martin de Tours offrirent à Charles le Chauve, pour son livre de prières.
Les sculpteurs, les peintres, perdaient ainsi l’habitude de copier avec soin les formes de la nature, et plusieurs se seraient scandalisés à la seule proposition de les dessiner d’après le nu. Occupés d’ailleurs, sans relâche, dans les nou-
veaux sanctuaires , ils s’y accoutumaient à créer de souvenir et par routine. Il paraît que le commode apprentissage de cette méthode expéditive attirait beaucoup d’élèves dans ces sortes d’écoles, où les professeurs tiraient grand profit d’un enseignement en quelque sorte mécanique.
Libanius rapporte en effet que les jeunes gens d’Antioche et de Constantinople dont les familles avaient été ruinées durant les dernières révolutions, négligeaient les leçons des rhéteurs pour suivre la carrière des arts du dessin , devenue un métier plus lucratif que la profession d’avocat. Par quelle amorce , dit le sophiste, les maîtres en fait de peinture obtiennent -ils de leurs disciples des rétributions telles , que presque tous vivent dans l'opulence et la dissipation? Pourraiton le croire? ils enseignent à peindre vite!!!
[De j. c. 4M) à 46t ] — Ainsi donc, malgré l’apparente prospérité que procurèrent aux arts les embellisseiuens de l’antique Bysance et tout ce qu’exigeait de somptueux l’établissement du culte des chrétiens, le talent des artistes dont les libéralités de Constantin le Grand récompensaient le dévoûment et l’activité , dut subir constamment l’influence du faste asiatique.
Depuis les changemens opérés sous ce règne, et jusqu’à la fin du même siècle, quelques réminiscences des ingénieuses conceptions des maîtres anciens se firent entrevoir, peut-être, dans les produits d’un petit nombre d’ateliers ; mais ces dernières lueurs de bon goût ne furent que les étincelles échappées de la cendre d’un foyer lent à s’éteindre. C’est tout ce que nous devons conclure d’un passage de Libanius * où cet auteur déjà cité raconte que, de son temps, des jeunes gens, amis des arts, retournaient par fois, en Élide, ou à Athènes, pour contempler soit le Jupiter - Olympien , soit la Minerve-Parthénie. Il n’en est pas moins constant que, dès le milieu du quatrième siècle, les chrétiens en général s’effrayaient à l’aspect des chefsd’œuvre de cette espèce, qu’ils croyaient être des images du démon.
L’humanité et la religion elle-même , a dit
* Ce sophiste grec professa la rhétorique à Nicée, à Nicomédie, à Constantinople, et, sur la fin de sa carrière, à Antioche, sa patrie Il était généralement
estimé; Julien l'Apostat faisait cas de son savoir.
l’estimable auteur de Y Histoire du Bas-Empire , savent gré à Constantin de ri avoir pas donné de martyrs à l’idolâtrie. Mais si ce premier empereur chrétien et ses fils après lui n’autorisèrent pas ouvertement la destruction des idoles, leur chute ne fut qu’ajournée, quoique Julien, successeur de ces princes, eût mit tout en œuvre pour en relever les autels. Les fermes professions de foi de l’empereur Jovieq et de ceux qui le suivirent, ne laissèrent bientôt aucun doute sur le triomphe complet du christianisme. La volonté puissante de Théodose le Grand fit disparaître, enfin, les dernières traces d’un culte à jamais réprouvé.
Du jour où ce collègue de Gratien régna seul sur les provinces d’Orient et d’Occident, que Valentinien et Valens avaient séparément gouvernées , il résolut d’y démolir tous les temples profanes. Les figures des antiques divinités furent mises en pièces. Celles de bronze et de marbre, qui avaient été conservées pour l’ornement des palais et jardins de Constantinople, arrivèrent, des provinces dans la capitale, liées et garrotées comme des criminels qu’on eut traînés à l’échafaud. L’idolâtre, étonné de ne pas voir la foudre écraser soudain leurs conduc-
teurs sacrilèges , rougit alors des hommages qu’il avait rendus à des simulacres prétendus divins et si impunément bafoués.
Les édits de Théodose contre le polythéisme s’exécutèrent avec un zèle d’autant plus actif, que sous Julien l’Apostat les chrétiens avaient osé déjà braver ses vengeances en renversant à Pessinunte l’autel de la mère de tous les dieux, et à Césarée, le seul temple qui y eut été épargné. Quelles dévastations ne se permirent-ils pas dès l’instant qu’ils se virent appuyés par les gouverneurs des provinces ! peu de monuments des traditions mythologiques purent échapper à leur pieux acharnement. — [DeJ. c. 379.]
Tandis que saint Martin de Tours, secondé par ses nombreux disciples, ruinait tout ce qui servait au culte des gentils dans les Gaules , l’évêque Marcellus rasait dans son diocèse d’Apamée, en Syrie, les temples que Constantin y avait laissés debout. Celui de Jupiter, aussi superbe que solidement construit, résistant aux efforts des sapeurs, il fallut, pour en voir crouler les murs et les colonnades, miner sous les fondemens et mettre le feu aux étançons. Accompagné d’une bande de gens armés, ce même Marcellus parcourait les campagnes et les bour-
gades, où le paganisme trouvait un refuge, à mesure que les graudes cités se remplissaient de chrétiens *.
Le Sérapion d’Alexandrie , de la conservation duquel dépendait, selon la croyance du peuple, le bienfait annuel des débordements du Nil, ne fut pas respecté; mais pour imposer silence aux réclamations des superstitieux égyptiens , et faire disparaître un édifice dont la magnificence égalait celle du Capitole, le fougueux Théophile en sollicita l’ordre exprès de l’empereur romain. Au fond du temple, tout brillant d’or et rempli de statues qui, d’après le récit d’Ammien-Marcellin, semblaient être vivantes , s’élevait sur un trône celle de Sérapis (6). L’énorme colosse, fait en plaque de différens métaux artistement soudés, touchait aux deux côtés du sanctuaire. Sa tête portait un boisseau; la feuille de lotos était dans l’une de ses mains, et le sceptre dans l’autre. Un crocodile rampait à ses pieds chacun frémit et les
*De ces migrations hors des villes est venu le nom de payen (paysan).
chrétiens eux-mêmes, au moment où, montant sur l’estrade, un soldat intrépide porta le pre- , mier coup de hache à cette monstrueuse idole.
On crut sentir le globe chanceler ; mais la chute de Sérapis ne troubla point l’ordre constant de la nature, et le patriarche triomphant ne craignit plus de s’emparer , aux yeux de la multitude rassurée, des trésors qu’il convoitait pour son église.
Les salles du Sérapion contenaient deux cent mille volumes, que Marc-Antoine avait enlevés de Pergame pour recomposer la fameuse bibliothèque des Ptolémées , qui fut réduite en cendres durant l’expédition de César en Egypte*.
Ce dépôt d’antique érudition fut ménagé; mais il ne resta que les fondemeus de la maçonnerie du temple, sur lesquels on bâtit les murs d’une chapelle dédiée aux Saints-Martyrs.
* Cette immense collection de livres fut pillée plus d’une fois pendant les révolutions de l'empire Romain , et ses pertes se réparèrent charpie fois. Sa destruction totale n’eut lieu tpie dans le septième siècle. Le sarrasin Amri fit chauffer durant six mois , avec les manuscrits, les bains publics d’Alexandrie. Omar en avait donné l’ordre à ce général.
Pareilles rigueurs s’exercèrent daus toutes les provinces : les enceintes consacrées aux cérémonies d’un culte proscrit ne présentèrent bientôt aux dernière adorateurs des divinités fabuleuses, qu’un amas confus de colonnes gisantes et de débris de sculptures. L’anliquaire infatigable va, de nos jours , les admirer encore jusqu’au fond des contrées désertes de l’ancien monde civilisé. Ces ruines éloquentes accusent à ses yeux le zèle emporté des chrétiens du moyen âge, plus hautement que la faulx du temps et la fureur aveugle des barbares.
Les Goths, sans doute, après la mort de Théodose et le partage de l’empire entre ses deux fils, portèrent la désolation dans le sein des cités que les arts avaient illustrées et dont le luxe et les richesses irritaient leur cupidité; mais, au jour de la retraite, ils laissaient après eux, du moins, la masse des monumens que l’impétuosité d’un premier choc n’avait pu renverser. [Du J. C. 595. ]
Ces fiers géants du nord , ainsi les appelle Gibbon, s’étaient déjà rués plusieurs fois sur la Grèce , lorsqu’Alaric acheva de dépouiller Athènes de ce qui pouvait y être - resté de propre à tenter son humeur rapace. Un auteur du
temps déplorant ces ravages , compare l’antique séjour des muses et la nudité de leurs autels , à la peau vide et sanglante d’une victime offerte en sacrifice.
L’Académie, cependant, le Lycée, le Pœcile, le Prytanée, le palais de l’Aréopage, n’étaient pas détruits vers le milieu du siècle suivant, et le bourg de Se'tine conserve encore quelques vestiges des édifices dont Périclès avait enriclii sa ville natale *.
[D« j. c. 4io.] — Orose dit que le chef des Visigotlis s’arrêta trois jours dans Rome ; et, selon Marcellin , le dernier corps de son armée n’en
* De précieux fragmens du Parthénon ont été nouvellement transportés d’Athènes (Sétine) à Londres. La guerre d’extermination que les Turcs viennent de faire aux Grecs insurgés, a presque achevé la destruction des monumens restés debout en cette contrée.
On se rappelle la citatation que nous avons faite, à la page 399 du tome I er , de ce que dit poétiquement M. de Châteaubriand dans le récit de son Voyage en Grèce et sur la côte d’Afrique; ces rapprochemens en style de rhéteur donnent à penser , mais ne sauraient satisfaire la curiosité des archéologues ni des artistes.
sortit que le sixième jour. Quoi qu’il en soit, on a trop exagère les dévastations de la soldatesque durant le sac de cette capitale. Ce furent de perfides esclaves qui facilitèrent aux barbares l’entrée de la porte Salarienne. Les premiers pelotons de ces bandits incendièrent ce quartier pour effrayer la population entière. Les flammes, qu’on ne put étouffer assez promptement à cet instant de surprise, consumèrent le beau palais de Sallusle et plusieurs autres bàtimens remarquables.
Dans le court intervalle de cette invasion , Alaric et les brigands qu’il commandait, ne purent démanteler tant d’autres constructions , dont la robuste architecture eût bravé trop Ibngtemps l’effort des léviers et la massue des assaillans. Les Gotlis avides se bâtaient de fouiller tous les réduits des manoirs des grands, d’en vider les coffres, et n’auraient pas employé les heures du pillage à de laborieuses démolitions*. En sorte que, dès le lendemain de leur départ,
* Les murailles et les voûtes des temples de Jupiter, dePallas, d'Hercule, d'Eseulape , ne furent point abattues.
les Romains s’occupèrent de la réparation des principaux dommages — [ i* j. c. 420 à 430. ] — , et en assez peu de temps l’aspect en fut effacé. Ces restaurations se firent avec autant de soin que l’état des arts, à cette époque, put le permettre; peu à peu les regrets devinrent moins cuisans; les jeux du Cirque recommencèrent, et le luxe avec ses fantaisies reparut dans la haute société.
L’habitant des villes de province reprit également courage. Les évêques y signalèrent leur munificence et leur piété par des peintures, des bas-reliefs dorés, des mosaïques, qu’ils firent exécuter dans les vaisseaux dépouillés de leurs églises. On en voit des restes à Ravenne ; les basiliques de Saint-.lean-l’Evangéliste, de Saint- Nazaire, de Saint-Celse, de Sai n te- Vga the-Majeure, conservent des vestiges curieux de cette sorte de splendeur. Ciampini et Muratori en ont donné des descriptions dans leurs savans ouvrages.
Rome , sous les successeurs d’Honorius , ne fut plus qu’une proie facile à dépecer. Alaric, peut-être, ne serait pas venu camper jusqu’à ses portes, si le brave Stilicon, qui l’avait battu successivement à Pollentia, à Vérone, et qui, près
de Florence , avoit fait périr Radagaise , n’eût été condamné à mort après ces services, comme suspect d’intelligence avec les Gotlis; craignait-on qu’à l’aide de ces hordes barbares, il ne tentât de s’emparer du trône, ou que, tout au moins, il n’en préparât l’accès à son fils ?
La statue de Stilicon et celle du poète Claudien , ami de ce capitaine, furent placées dans le forum Trajani. On a retrouvé le piédestal de la première dans le dix-septième siècle.
Le faible Honorius , après s’ètre privé par un arrêt fatal , de l’appui du général habile qui plusieurs fois avait triomphé d’Alaric, laissa envahir ses plus belles provinces par les peuplades des rives du Danube et du Rhin. Toujours inquiet à Ravenne, où il consumait ses jours dans une honteuse oisiveté, à peine osaitil s’y croire encore maître de Rome *.
* Lorsqu’Alaric eut fait souscrire les Romains, pour la seconde fois, aux conditions qu'il lui plut d’imposer, en leur donnant pour gouverneur le préfet Attale , Honorius fit proposer à ce fantôme de monarque le partage des provinces d'Italie , ce qui fut insolemment refusé ; mais des secours inespérés
La gloire de l’empire s’éclipsait de même du côté de l’Hellespont, et le diadème de Théodose sur le front d’Arcadius ne jetait plus qu’un vain éclat. De médians ministres, une épouse altière (7) abusaient, au gré de leurs passions, du pouvoir de ce prince indolent. Constantinople, toutefois défendue par de fortes murailles et d’ailleurs moins exposée que Rouie aux attaques fréquentes des Gollis, n’avait pu perdre les avantages de son heureuse position sur les frontières de l’Asie; la mer lui apportait, en tribut journalier, les productions des différens climats; et dans cette apparence de bien-être, la seconde capitale de l’héritage des Césars offrait du moins aux talens disséminés un abri favorable... En cet état de choses, ses nouveaux habitans avaient adopté le langage et les mœurs des naturels du pays. Les sciences y étaient en honneur; et la considération dont jouissaient Thémistius, Symmaque, Libanius, et autres rhéteurs païens, mais hommes de mérite, en est la preuve Quant aux orateurs sacrés, ils
tirèrent d’embarras le timide empereur au moment où il se disposait à fuir vers l’Orient.
s'élevaient alors au dessus de leur siècle : saint Grégoire de Naziance , saint Grégoire de Nysse , saint Basile, et surtout saint Jean-Chrysostôrae, faisaient revivre dans leurs homélies l’éloquence des Platon et des Démostliène. (8)
Le succès de leurs savans écrits soutenait le crédit des lettres, et n’était pas sans influence sur les produits de l’arrière-saison des arts. C’est ce qui dénote le caractère des peintures et des bas-reliefs qui sont restés enfouis dans les catacombes de Rome, et notamment au fond des cimetières de Sainte-Priscile , de Saint-Callisthe, de Sainte-Agnès et de Saint-Marcellin *. On y voit Jésus, le sceptre en main, doué de tous les agrémens de la jeunesse ; Jonas sortant
* Les peintures qui se trouvent dans le caveau de Sainte-Priscile sont les plus anciennes ; elles furent exécutées en l’année 431 ou 432. Le style aussi en est meilleur que dans les autres.
Antoine Bozio, dans sa Roma sotterranea, traduite en latin par le père Aringhi, a donné connaissance
de ces ouvrages curieux Le récit d’un voyage dans
les catacombes, publié à Paris en 1810, fournit aussi sur les peintures de ces souterrains des détails très intéressans.
du sein de la baleine; Daniel dans la fusse aux lions; Orphée adoucissant la férocité des animaux sauvages par le son de sa lyre : ce mythe était considéré parles premiers chrétiens comme un emblème applicable à des sujets pieux. Quelques-unes de ces compositions mystiques étaient traitées avec assèz de sentiment, et de manière à rappeler en quelques parties le goût des ouvrages d'un meilleur temps.
[d-j. c. MO.] — On commençait alors à s’occuper de travaux en peinture dans les monastères constitués d’après les réglemens de saint Basile. Préoccupés des saintes traditions (9), ces bons cénobites conservaient le souvenir des doctrines que d’anciens maitres avaient laissées en héritage à leurs écoles; là, du moins, le pieux inventeur n’était pas si souvent détourné du but essentiel auquel l’imitation doit tendre, que dans le voisinage de la cour et sous les inspirations de l’opulence. Ils assaisonnaient leurs images édifiantes d’une grâce naïve , de ce calme céleste, dont les peintres de la renaissance au treizième et au quatorzième siècle ont essayé d’imiter la candeur.
Ces derniers germes de talent qui végétaient sous les voûtes silencieuses où gisaient les corps
330 HISTOIRE. DES A.RTS.
des martyrs , durent exciter au dehors la curiosité des grands. Théodose le Jeune favorisa peut-être ces associations; car lui-même savait peindre et graver. Il ornait de ses dessins, des livres de prières , entièrement transcrits de sa main ; ce qui lui mérita le surnom de Calligraphe; mais ce n'était pas de Son royal laboratoire qu’aurait pu jaillir un rayon de lumière propre à régénérer l’art du dessin dans sa capitale Maintenu , sous la tutelle impérieuse de
sa sœur aînée Pulchérie (10), dans un état perpétuel de soumission , ce fils d’Arcadius n’apprit de son institutrice, qu’à représenter comme sur un théâtre le personnage, d'empereur.
Winckelmann cite un manuscrit de la bibliothèque du Vatican , orné de miniatures peintes sous le règne de Justin , l’un des successeurs de Théodose le Jeune , dont les figures de femme lui paraissaient si élégamment dessinées, qu’il les présumait copiées d’après quelques modèles du bel âge ; mais il n’est pas douteux , malgré l’assertion du célèbre antiquaire, que la pompe tout orientale des empereurs de Constantinople avait étendu sa fatale influence dans les ateliers du peintre et du statuaire, au point d’y faire oublier les saines doctrines qui , peut-être , s’y
seraient remémoriées. L’ouvrier le mieux intentionné put croire qu’en empruntant l’éclat des dorures , il rehausserait la valeur apparente de ses productions. (11)
On tapissait le pourtour des sanctuaires d’étoffes de soie rebrodées à personnages. Les rétables d’autel étaient chamarrés demaux resplendissans et de riches colifichets qu’on pourrait comparer aux plantes parasites enracinées sur l’écorce du chêne , dont elles pompent la sève pour alimenter leur stérile verdure. (12)
Des tentatives ingénieuses eurent lieu pourtant à cette même époque: quelques architectes imaginèrent de ne laisser pénétrer les rayons du soleil dans l’intérieur des édifices sacrés , qu’à travers des vitraux de couleur, et d’y reproduire magiquement les tons rosés de l’aurore, ou le diapré de l’arc-en-ciel, comme dans un séjour d’éternelles lumières.
Cette agréable invention dut paraître en effet un signe des progrès singuliers que les talens avaient faits. Aussi les admirateurs de ces nouveautés merveilleuses osaient-ils avancer, en préconisant la magnificence des héritiers des Constantin et des Théodose ( 13 ) , que les artistes de l’empire Grec montraient un génie plus fé-
coud et plus inventif que les grands maîtres des temps passés.
O- 1. c. ms. ] — . En Occident , Placidie , sœur d’Honorius et mère de Valentinien III , s’était portée au timon des affaires pour suppléer à l’inexpérience du jeune empereur; mais, malgré l’active surveillance et la capacité de cette princesse, la mésintelligence des généraux Aétius et Boniface mit plus d’une fois sa politique en défaut et jusqu’à compromettre la stabilité du gouvernement en ces temps difficiles.
A la mort de la régente, Valentinien, privé de ses conseils et n’écoutant plus que ses passions > devint bientôt un objet de mépris pour ses propres courtisans. Il périt victime du ressentiment d’un sénateur dont il avait outragé l’épouse.
O J. c. 433.] — Si l’on en croit les traditions ecclésiastiques , il ne fallut rien de moins, sur la fin tle ce règne, qu’une visible intervention des puissances célestes pour soustraire l’antique reine des cités aux fureurs d’Attila. Ce chef des Huns, surnommé le Jle'au de Dieu, ayant juré d’anéantir l’empire d’Occideut, se précipita sur l’Italie, réduisit en cendres Aquilée, la plus forte place de la côte Adriatique , ruina de même Attinum, Padoue, Vicence, Vérone, et poursui-
vit sa course effrayante jusque dans les plaines de la Lombardie. Il se disposa dès lors à marcher vers Rome ; mais le pape saint Léon, qui ne craignit pas d’aller au devant du barbare à la tête de son clergé, parvint à le fléchir par ses représentations et ses larmes.... Les légendaires ajoutent que les apôtres saint Pierre et saint Paul (14) parurent en même temps, dans les airs , et que cette vision miraculeuse rendit efficaces les exhortations touchantes du saint pontife. [ De J. C. 453. ]
[De J. c. 455 .] — Peu d’années après l’irruption d’Attila en Italie, les Romains apprirent avec épouvante qu’une nuée de Vandales allait fondre sur eux. Le vénérable Léon tenta, pour la seconde fois de conjurer l’orage , et ne réussit qu’à en atténuer la violence. Gehséric, à sa prière, fit grâce de la vie aux citoyens désarmés, et défendit à ses soldats d’en incendier les demeures; mais le pillage eut lieu pendant quatorze jours et autant de nuits avec la plus brutale avidité : les richesses publiques, celles des particuliers, le trésor, les meubles du palais impérial, les ornemens sacerdotaux , et les vases sacrés des églises, la table d’or, le candélabre à sept branches, enlevés du temple de Jérusalem
sous le règne de Vespasien , les statues des différentes divinités du paganisme réservées comme des objets de pure curiosité, la voûte enfin du Capitole qui était de bronze doré , tout fut mis en morceaux pour être aisément chargé sur les navires. On y entassa plusieurs milliers de Romains des deux sexes enchaînés et conduits à Carthage. La veuve de Valentinien cl ses deux filles subirent le même sort. Eu doue devint ainsi victime de sa propre vengeance; car elle avait appelé Genséric contre l’usurpateur Maxime, meurtrier de Valentinien son premier époux.
La race masculine de Théodose le Grand étant éteinte, le peuple Romain eut, chaque année, de nouveaux maîtres, et tout fut en confusion dans l'ancienne capitale du monde. Le fameux Ricimer, de la nation des Suèves, y vint arrogamment dicter ses volontés. M’osant, comme étranger, vêtir la pourpre impériale, il commença par en dépouiller Avitus, proclamé sans son aveu dans les Gaules, pour la donner successivement à des fantômes d’empereur qu’il entendait retenir sous son joug. Majorien, Sévère, Anthémius, Olybre , la reçurent de sa main , et se la virent reprendre tour à tour.
Durant ces révolutions une multitude de ci-
toyens désertèrent la ville de Rome et allèrent chercher hors de leur pays natal un refuge paisible. On voyait quelques-uns de ceux qui ne pouvaient se résoudre à quitter leurs foyers , errer dans la solitude des portiques, des thermes, des amphithéâtres, en mesurer tristement l’étendue, en déplorant leur splendeur éclipsée.
Dans l’impuissance de réparer ces monumens, qui, chaque jour, se dégradaient davantage, les magistrats ne s’opposaient que faiblement à l’enlévement des débris , que la plupart des habitans employaient à la reconstruction de leurs manoirs. Les frises, les pilastres, les chapiteaux, chargés de belles sculptures, redevenaient ainsi des matériaux bruts sous le marteau des maçons.
Majorien voulut mettre fin à de pareils abus par une ordonnance précise; mais la conspiration qui le précipita du trône, puis l’existence toujours précaire de ses successeurs * rendirent vaines les réclamations des gens instruits qui
* Anthémius fut détrôné par Ricimer. Olybrius le remplaça, mais mourut au bout de trois mois. Il nous reste de cet empereur quelques médailles en or, en argent et en bronze.
désiraient conserver les derniers restes des édifices, jadis l'orgueil de leur cité.
[ik; j. c. 473 .] — Riciiuer , qui sans titre avoué gouvernait Rome en despote, étant mort, Glycérius, créature de cette faction puissante, et, d’autre part, Julius Népos, protégé par la cour de Bysance, se disputèrent le pouvoir suprême. Le patrice Oreste le leur ravit à son tour, en faisant couronner avec lui son fils Romulus-Augustule; mais, dans cet intervalle, les aventuriers Herules , Got/is, Gépides, Surmaies , Plains, Turcilingcs , etc., etc. — [De J. c.,470.] — , dont se composaient en majeure partie les milices romaines, se soulèvent et proclament roi d'Italie Odoacre leur chef (1 5).
Rome, au pouvoir des barbares, dut s’étonner, après tant de secousses, d’obtenir de ces conquérans le bienfait de la paix et des institutions très sages. Théodoric-Lamalle , véritable fondateur de la nouvelle monarchie, sut rouvrir en peu de temps tous les canaux de la prospérité publique. — [De J. c. «3.] — Il répara les cités que les fléaux du ciel et les invasions avaient dévastées. Ravenne, Spolette, Naples, et Rome elle-même, eurent à s’applaudir de sa munificence. Sa sagacité naturelle, quoiqu’il eût peu
(l’instruction, car il ne savait pas lire, lui faisait apprécier le mérite des personnages en état de l'aider de leurs lumières. Le savant et respectable Cassiodore, qu’il choisit pour ministre, en est la preuve.
La majeure partie de l’empire d’Oceident se trouvant soumise, par le trépas d’üdoacre, à Tliéodoric, son désir eût été de rendre à l’Italie son ancien lustre : il voyait avec peine dépérir les beaux monumens de l’architecture romaine; mais faute d’artistes capables d’en reconstruire d’aussi superbes , il enjoignit expressément aux magistrats de veiller à la conservation et à l’entretien de ceux qui .l’étaient pas totalement ruinés. On découvrit néanmoins un fondeur assez expérimenté pour l’exécution de sa statue colossale en bronze doré , dont Ravenne fut décorée.
Malgré les moyens qu’il mit en usage pour faire refleurir dans ses états les sciences et les arts, malgré la protection que leur accorda sa fille Amalazonte et quelques autres de ses successeurs, les ténèbres continuèrent à s’épaissir sur l’Italie, pour ne s’y dissiper enfin qu’après avoir enveloppé , du nord au midi , les diverses régions de l’empire.
[De J. c. *7-4 à 530.] — Si nous reportons nos regards vers l’Orient, nous verrons Constantinople, depuis la mort du vénérable Marcien , époux de Pulchérie, bouleversée par les intrigues de cour et les factions tumultueuses de l’Hippodrome; nous y verrons les controverses lliéologiques semer la discorde et le trouble dans les esprits aux temps même où des bordes vagabondes ravageaient les provinces La paix ne
s’obtenait qu’à prix d’argent ou par des concessions de territoire. C’est tout ce que laissent de souvenir les règnes de Léon de Thrace , de Zénon, d’Anastase et de Justin.
[ De J. c. *73. ] — Durant cette période , où l’usurpateur Basilisque ne retint le pouvoir qu’un ou deux ans, il y eut à Constantinople un épouvantable incendie. Zonare rapporte que, dans le palais de Lausiascus, beaucoup de chefs-d’œuvre en sculpture devinrent la proie des flammes , tels que la Vénus de Cnide, la figure de l’Occasion de Lysippe, et la Pallas de l’ile de Lindos. Celle-ci n’était pas moins remarquable par la sévérité du style que par son ancienneté: c’était un ouvrage des premiers statuaires qui eussent entrepris de grandes effigies en pierre ou en mar-
bre *. Cédrénus , moine grec , à prétendu mal à propos quele Jupiter-Olympien de Phidias périt dans ce palais incendié ; mais il est certain que la merveille de l’art grec ne fut point transportée à Constantinople. On ignore absolument ce
qu’elle est devenue Au nombre des objets
consumés, on eut à déplorer la perte de cent vingt mille volumes, parmi lesquels se trouvaient les Œuvres d’Homère en lettres d’or.
Dans les gouvernemens qui tendent à leur dissolution , on voit parfois des hommes porter à la société une force qui leur est propre ; mais cette force , qui n’est qu’eux , s' éteint avec eux', et la dissolution se reproduit jusqu’à ce que l’état périsse**. Cette observation est particulièrement applicable aux jours de gloire que l’étoile de Justinien le Grand sembla faire briller sur l’empire Grec pendant son règne.
[De j. c. 5ï7. ] — ■ Assis sur le trône des Constan-
jyir.itf
* Dipœnus et Scyllis florissaient près de six cents ans avant l’ère chrétienne. De leur temps, la majeure partie des statues se faisait en bois.
“ Fiévée.
lin et des Théodose , ce successeur de Justin , toujours préoccupé des projets les plus vastes, et tourmenté d’une soif ardente de renommée, eut assez de sagacité pour découvrir parmi les soldats de sa garde et jusqu’au fond des réduits secrets de son palais impérial , le fameux Bélisaire et l’eunuque Narsès, dont les talens et le courage humilièrent l’orgueil des Perses , refoulèrent les barbares au delà des frontières , et firent rentrer sous l’obéissance de leur maître Rome, l’Italie entière, et l’Afrique*. Par les exploits et le génie de ces deux généraux , Justinien acquit le surnom de Grand que l’histoire lui a conservé.
D’un naturel peu propre à affronter les hasards de la guerre, cet empereur dans le long cours d’une vie consacrée aux détails de l’ad-
* Un siècle plus tard. Constant, petit-fils d'Héraclius , résolut de chasser les Lombards , qui avaient remplacé les Ostrogoths en Italie. Forcé par Grimoald, duc de Bénévent, de renoncer à son entreprise, il se dirigea sur Rome, et fit transporter sur ses navires ce qui restait d’ouvrages en bronze dans cette capitale; de plus, il enleva une partie de la toiture du Panthéon, qui était de ce métal.
ministration civile, éleva de toute part des monumens pour l’exécution desquels il fallut des ressources qui, toutes ruineuses qu’elles fussent, ne parurent pourtant jamais lui manquer.
Procope * assure qu’il n’y avait presque aucune province où la magnificence de Justinien ne se fût signalée par quelques bâtimens pompeux, ou d’autres entreprises d’utilité publique. Ces travaux absorbèrent quarante mille marcs d’or , fruit de l’économie d’Anastase. Il épuisa les sueurs du peuple pour donner de superbes chapelles aux saints confesseurs de la foi.
Cette piété fastueuse jusqu’au délire ne s’effraya d’aucun sacrifice pécuniaire , lorsqu’il fut question de réédifier l’église patriarchale de Constantinople, réduite en cendres par suite de la funeste émeute du Nika **. Les architectes ( 1 6 ) Anthémius de Tralles et Isidore de Milet , qui , avaient tracé le plan nouveau de cette cathédrale — [De J. c. 532. ] — , déclarèrent qu’ils n’au-
* Cet écrivain nous a laissé un traité en six livres sur les édifices que fit construire Justinien.
** Nika, mot de ralliement durant les rixes sanglantes des factions de l’Hippodronie, signifiait soyez victorieux.
raient pu remplir dignement pareille tàclie, si les lumières surnaturelles de l’empereur n’eussent éclairé leurs talens. Ce prince, qui avait fait quelques études en architecture, leur donnait ses idées comme lui ayant été communiquées en songe par des anges durant la nuit.
Dix mille ouvriers travaillèrent sans relâche à l’exécution de ce plan merveilleux ; l’ordonnateur lui-mème, vêtu d’une tunique de lin, animait leur émulation par sa présence et ses libéralités, en sorte qu’il eut la satisfaction de voir l’ouvrage complètement achevé en moins de
six années Promenant alors ses regards
autour de l’enceinte, il s’écria dans un transport d’enthousiasme : O Salomon ,je l’ai vaincu ! Ce mouvement d’orgueil lui fit commander une peinture où le fondateur du temple de Jérusalem était représenté contemplant d’un œil jaloux celui de Constantinople.
Sainte-Sophie, dont les Turcs ont fait une mosquée, mérite, à bien des égards sans doute, l’admiration des voyageurs instruits , mais n’est pourtant pas, comme l’ancien préjugé semble le faire redire encore, un chef-d’œuvre d’architecture en toutes ses parties La masse
est d’un aspect imposant. Elle parait lourde
néanmoins, et présente, en ses détails, des défauts assez sensibles. La façade occidentale manque à la fois de noblesse et de simplicité. L’inclinaison des combles est choquante. Le portail ne répond point à la majesté de l’intérieur du vaisseau. Le grand dôme, éclairé par vingt-quatre fenêtres, est tellement écrasé, que, sur quatre-vingt-six pieds de circonférence, il n'a que la concavité d’un demi-globe en hauteur.
Cette coupole, la première, dit-on, qui eut été portée ainsi dans les airs, est d’une conception hardie et savamment exécutée.
Les nombreuses colonnes de la nef, du chœur et des galeries, étonnent l’œil dès l’entrée, ainsi que la voûte et le pavé , par la variété des nuances de dix à douze espèces de marbre rares qui y sont employées.
Beaucoup de matériaux enlevés des temples antiques ont trouvé place dans ce bâtiment :
une dame romaine fit présent à Justinien de huit colonnes de porphyre, dont Aurélien avait enrichi le temple du Soleil ; les magistrats d’Éplièse en donnèrent huit de marbre vert. Elles étaient de très hautes proportions ; mais la forme des chapiteaux avait été composée dans un goût moins pittoresque que bizarre.
Paul le Silenciaire, auteur d’une Histoire en vers grecs de l’église de Sainte-Sophie , y fait 1 énumération des diverses qualités de marbre que les architectes avaient mis en œuvre, savoir : celui de Caryste, veiné de gris foncé; le phrygien, d'un rouge p;\le; le même, d’une teinte plus vive et à mouches argentées ; le mauritanien safrané; le vert de Laconie; le porphyre d’Égypte; le jaspe; les marbres de Thessalie, ceux, enfin, du pays des Molosses, etc., etc. Tout cela fait conjecturer que le choix des autres matériaux n’avait pas nécessité de moins soigneuses recherches.
Les au teurs byzantins semblent s’étre complus vaniteusement à décrire l’intérieur de cette basilique. Les plus riches métaux, battus en feuille, étaient découpés en fleurons, en rinceaux, en étoiles ; les émaux , les pierreries , étincelaient dans les compartimens de la coupole sur des champs de pourpre et d’azur. D’habiles mosaicistes avaient épuisé les ressources de leur industrie à brillanter* ce disque immense, d’où
* Les tableaux en mosaïque, enrichis de diverses
jaillissait un torrent de lumière. Le sanctuaire, qui paraissait en quelque sorte revêtu d'argent, car on avait appliqué sur son pourtour quatre cents quintaux de ce métal , était en outre meublé d’une infinité de lampes, de candélabres et de vases en matières précieuses. Six piliers d’or supportaient la table d’autel tout incrustée de diamans et de perles. On voyait figurés à l’entour, et en relief, le Christ, la Vierge Marie, les Apôtres accompagnés d’une multitude de Chérubins : VoiUi le ciel terrestre , s’écriaient les Grecs émerveillés, le second Jirmarnent , le portique des Archanges , le siège
du Très-Haut En extase, sous ces lambris,
les dévots, pleurant de joie , se croyaient déjà transportés au séjour de l’éternelle béatitude. Tant de pompe, sans doute, éblouissait leurs yeux ; mais à peine aurait-on retrouvé dans le goût et le luxe oriental de ces ornemens quelque réminiscence du style élégant et pur qui
incrustations, ayant fait dédaigner les procédés ordinaires de la peinture, on employait le verbe brillanter lorsqu’il était question des ornemens coloriés d’une chapelle.
distinguait autrefois les décorations poétiques des temples de Corinthe et d’Athènes. Il existe encore à Ravenne deux grandes mosaïques représentant l’empereur Justinien et Tliéodora son épouse; le dessin de ces portraits donne une idée de l’extrême dégénération de l'art grec à cet âge.
Plus de vingt autres églises furent consacrées sous ce long règne, dans la seule ville de Constantinople et ses faubourgs. Divers cantons de la Terre -Sainte eurent des monastères, des hôpitaux pour les pèlerins qui visitaient le Saint-Sépulcre et les lieux où la religion chrétienne avait pris naissance. Justinien, attentif au bien-être de ses sujets, bâtit des ponts , des aqueducs , selon le besoin des localités ; ouvrit des routes commodes au commerce, et pourvut à la défense des frontières en les hérissant de châteaux forts.
Ces travaux d’utilité publique ne lui faisaient point négliger ceux que sollicitaient ses jouissances personnelles. Un incendie avait endommagé le palais impérial, il saisit cette occasion de le rétablir à neuf et avec plus de magnificence.
Quant à sa résidence d’été , sur la côte d’A-
sie, et aux charmans bosquets du Ilérée , les poètes du temps en ont à l’envi célébré dans leurs chants les délices.
Occupé fréquemment à réparer le déficit de ses finances, il n’eut pas bonté de convertir en lingots la colonne de Tliéodose, qui était d’argent et du poids de quatorze mille huit cents marcs. A l’aide de cette déplorable ressource, il érigea , sur la même place, sa statue équestre et colossale, costumée comme celles des héros de l’antiquité païenne *.
Des dépenses si considérables et sans cesse réitérées firent présumer aux contemporains qu’il avait un trésor caché ; son trépas dissipa le prestige, et ses successeurs n’ héritèrent que
* Gyllias , envoyé par François I er dans le Levant pour explorer les ruines de ühalcédoine, dit avoir vu cette statue, et qu'elle était de si hautes proportions, que la jambe seule égalait celle de la taille d’un homme de la tête aux pieds ; ce qui paraît peu croyable , car le fût de la colonne d'airain sur le chapiteau de laquelle le cheval reposait, aurait donc été du diamètre d'une très grosse tour.
Les Turcs ont fait des canons de ce monument et de l’effigie de Théodora.
du fardeau de ses dettes. Mais, malgré le blâme dont l’iiistoire a flétri son administration, Justinien , appuyé sur le code des lois romaines , conserve encore, aux yeux de la postérité, une noble altitude. — [De j. c. 565.]
L’empire , qui , durant son règne, avait paru recouvrer quelque chose de sa primitive splendeur , donna , bientôt après , de nouveaux signes de détresse. Le malaise y devint général, et, dans la capitale , le mécontentement du peuple éclatait souvent en plaintes de sinistre augure; des complots s’ourdissaient partout, au forum, dans l’enceinte du palais, et même au fond des cloîtres ; car les magistrats , le clergé, les femmes, intriguaient. Tous les moyens paraissaient bons : l’appui des eunuques n’était pas à dédaigner pour s’élever aux premiers emplois et s’emparer du pouvoir. Le sceptre tombait subitement des mains d’un prince indolent et sans expérience , dans celles d’un ministre perfide, d’un soldat féroce, ou d’un audacieux aventurier.... Au sein de ce désordre, qui, sans interruption, se prolongea* de siècle en siècle, les Perses, les tribus errantes de la Scytliié, lçs Abares, les Esclavons, les Bulgares,
les Sarrasins et les Turcomans* venaient menacer les successeurs de Justinien le Grand sous les remparts de Constantinople, et ne cessèrent de dévaster les provinces qu’au moment où le corps mutilé de l’empire reçut le dernier coup qui termina son agonie **. — [De i. c. 7*i i 780.]
Dans cette longue période de crimes, de folies et de misères, les fléaux de la nature, le feu des séditions, les mains brutales des paladins de la Terre-Sainte, réduisirent en poudre la majeure partie des chefs-d’œuvre d’antique sculpture, que le premier empereur chrétien avait ménagés pour servir de trophées au triomphe de la vraie religion sur les brillantes fictions du polythéisme abattu.
N’accusons pas le fanatisme des iconoclastes d’avoir, sans distinction, poursuivi l’anéantissement des raonumens de l’art des Grecs :
l’hérésie de Léon l’Isaurien , de son fils Copronime,et de quelques autres, ne devint fatale
* Descendans des anciens Massagètes.
" Quand Mahomet II, en 1463, prit d'assaut Constantinople, la domination des princes grecs ne s’étendait guère au delà des faubourgs de cette ville infortunée.
qu’aux images pieuses, dont cette secte proscrivait le culte. Ces empereurs , loin de condamner les arts du dessin *, en encouragèrent l’étude. S’ils firent lacérer avec acharnement les portraits des saints, et enduire de plâtre les murs des églises où les traits intéressans de l’histoire sacrée étaient représentés, ils les remplacèrent le plus souvent par des peintures purement allégoriques.
Quelques dévots contemplatifs, dont les visions et de prétendus miracles avaient exalté l’imagination jusqu’au délire, vénérèrent peutêtre avec une ferveur idolatrique les tableaux et les reliquaires qu’ils avaient pu soustraire aux investigations des persécuteurs ; mais on ne devrait pas en conclure que les catholiques eussent réellement adoré les portraits du Christ, ou rendu des hommages à peu près semblables aux effigies de la sainte Vierge, des Apôtres, et aux ossemens des martyrs. L’Église Romaine a
* Léon d’Isaurie se fit élever plusieurs statues. Celles qui se trouvèrent à Rome lors des querelles de ce prince avec le pape Grégoire II , furent renversées par la populace.
toujours réprouvé ces effusions d’une piété superstitieuse , comme le prouve Bossuet dans son exposition de la foi — [8' et 9' siècle. ]
Ce serait dire aveugle, dit ce savant prélat à l’article invocation des saints , que de ne pas apercevoir l'extrême différence qu’il y a entre ceux qui se confiaient aux idoles par C opinion qu’ils avaient que quelque divinité ou quelque vertu y était attachée , et ceux qui iléclarent comme nous ( catholiques ) qu’ils ne se veulent servir des images que pour élever leur esprit au ciel , afin <ty honorer Jésus-Christ ou les saints, et dans les saints, Dieu même, qui est l’auteur de toute sanctification et de toute grâce.
Gibbon, historien anglais, prétend que les évêques du second concile de Nicée craignirent d’abord de prononcer affirmativement sur la question du culte relatif ou direct des images; mais ce philosophe du dix-huitième siècle mérite, tout savant qu’il soit dans ses recherches sur la décadence de l’empire Romain , très peu de confiance en matière ecclésiastique.
Nous rappellerons à ce sujet que les païens, séduits par les formes admirables de la plupart de leurs idoles , se persuadaient que par une céleste inspiration le génie de l’artiste avait eu
352 HISTOIRE DE9 ARTS
le pouvoir mystérieux d’animer le marbre, l’ivoire, le bronze, en les façonnant; que les divinités elles-mêmes venaient habiter ces merveilleux simulacres Hé comment ! répli-
quaient à pareille assertion les apologistes de la religion chrétienne, l'idole ne se précipitaitelle pas plutôt aux genoux du statuaire qui venait de lui donner la vie
[ De J. c. 780 à 8io. ] — Les orthodoxes orientaux , bien qu’ils déclarassent ne rendre aux figures représentatives des protecteurs dont ils réclamaient l’intercession près du Tout-Puissant, qu’un culte de simple commémoration, n’eu furent pas moins exposés durant cent vingt années aux plus violens outrages.
Cette persécution, plus insensée et non moins atroce que celle dont les premiers chrétiens avaient été victimes, fit refluer vers les rives du Tibre une foule d’artistes et notamment les peintres basdiens , en faveur desquels les papes fondèrent plusieurs monastères L’heure n’é-
tait pas venue encore ou le flambeau des arts devait se rallumer en Occident, quoique Charlemagne en manifestât le désir; car il fit venir de Constantinople , et même de Bagdad , des architectes pour bâtir, aux frontières de la Ger-
manie , un palais et la magnifique chapelle à laquelle la ville d’Aix dut son illustration *. Les débris de plusieurs beaux monumens de l’ancienne Grèce et de Rome furent employés à la construction de ces édifices, et donnèrent naissance au style mixte que les Italiens ont appelé moresque -grec , arabo-üulesque , ou germanogothique. Les ornemens y avaient surtout un caractère religieux et conforme à la foi catholique.
En Orient , au contraire, l’hérésie dominante ne tolérait, comme nous l’avons dit, aucune sculpture, aucun tableau dont les sujets auraient été puisés dans les traditions approuvées par l’Église Latine. Les reliquaires ou les manuscrits renfermant des miniatures que des chrétiens fervens osaient conserver en secret, malgré la sévérité des ordonnances (17), et même au péril de leur vie, étaient contemplés avec une admiration passionnée. On en faisait
* Charlemagne, regrettant le défaut de capacité des artistes de son temps, leur recommanda d'imiter autant qu’ils le pourraient le goût des beaux monumens de l’antiquité.
de petites copies , enfermées dans des étuis d’ivoire , pour les porter en voyage comme des talismans préservatifs de tout danger Cer-
tains portraits de Jésus-Christ , dits Archéiro polélès * , étaient réputés de création divine. Ces sortes d’ouvrages offerts mystérieusement aux hommages des fidèles, accélérèrent de plus en plus la complète dégénération des principes du goût , déjà si notablement altérés.
[11 e et 14 e siècle.} — Les anathèmes de l’Eglise, au temps de Théodose , n’avaient cependant pas anéanti tous les chefs-d’œuvre des grands maîtres : il en restait quelques-uns encore, au douzième siècle, dans les palais et dans l’Hippodrome de Constantinople; mais à la prise de cette ville par les Français et les Vénitiens,
* C’est-à-dire exécutés miraculeusement, comme l’avait été la vera imago d’Édesse. Les Grecs, en ces jours de superstition, attribuaient à cette effigie le pouvoir de se multiplier par contact.
En repassant au crayon chacun des linéamens de la sainte face , il suffisait d’y appliquer un linge humide pour en tirer la contre-épreuve... Ainsi s'expliquerait raisonnablement cette prétendue vertu prolifique de l’image.
leur destruction fut, à peu de chose près, consommée*. Le récit des excès auxquels ces Croisés se livrèrent, après s’ètre rendus maîtres de la place, ne peut se lire de sang froid dans les écrits des chroniqueurs bysantins ; on partage l’indignation de Nicétas C/ioniatc , lorsqu’il raconte ses propres infortunes et les pertes irréparables qu’éprouvèrent les arts dans cet affreux saccageaient : Ce que r antiquité, dit cet historien , avait jugé d'un prix inestimable, devint tout-àcoup une matière commune. Les statues de bronze des Mjrron et des Lysippc furent converties , par les Latins , en monnaie de mince
valeur Nous ne saurions mieux faire que
de transcrire ici les détails relatifs à la dernière existence de ces antiques , tels que les a consignés M. Michaud dans son intéressante Histoire des Croisades.
« On voyait sur la grande place la statue de Juo non, en bronze, enlevée du temple de Samos.
* Les Vénitiens transportèrent chez eux les quatre chevaux tic bronze qui se voient aujourd’hui sur le portail de leur église de Saint-Marc.
« C’était un colosse de si haute dimension , que, « lorsqu’il fut à terre, quatre paires de bœufs « attelés n’en voiturèrent la tête qu’avec peine* **
« Sur la même place était une figure du berger « Paris, offrant à Vénus le prix de la beauté. « Un obélisque de forme carrée ornait encore ce « forum, et, sur les faces de l’aiguille, l’artiste « avait représenté toutes sortes d’oiseaux , des « villageois occupés «le leurs travaux rustiques, « des pasteurs jouant du chalumeau, des mou- « tons hélans et leurs agneaux qui bondissaient « sur la prairie, des pêcheurs au bord d’une « mer tranquille, et quantité de poissons pris
« en vie , ou s’échappant des filets rompus
« Ailleurs , c’étaient des Amours qui folâtraient « dans la campagne et se lançaient des fruits; au « sommet de l’obélis«jue, enfin , une figure de « femme tournait au gré du vent sur un pivot « mobile.
« Une statue équestre qui décorait la place
* Winckelmann pense que c’est une hyperbole du
narrateur grec. Est-il d’ailleurs bien certain que la Junon de Samos ait jamais été conduite à Constantinople ?
« du Mont-Taurus, avait les bras tendus vers >< le soleil. Les uns croyaient y reconnaître « Josué commandant à l’astre du jour de sus- « pendre sa course ; les autres, un Belléroplion « sur Pégase; mais c’était l'effigie de Tliéodose, « lequel indiquait du geste le trophée posé « sur une colonne voisine. Nicétas dit que cet « empereur portail un globe sur sa main gau- « clie , et qu’on représentait ainsi le héros pa- « cificateur *. La figure colossale d’Hercule pas- « sait pour être un des ornemens les plus remar- « quablcs de l’Hippodrome. Le demi-dieu, assis « sur un lit d’osier, semblait plongé dans la tris- « tesse. Ses épaules étaient couvertes delà peau « du lion de Némée, dont le mufle inspirait l’ef- « froi. Lajambe delà statue surpassaiten hauteur « la taille entière d’un homme bien propora donné **.
* Si la statue avait les bras tendus vers le soleil , ce ne pouvait être Belléroplion sur Pégase , ni Théodose ayant un globe sur la inain. Il y a confusion dans ce récit.
"Nicétas, dans son style emphatique, exagère sans doute la grandeur de la figure.
a Non loin, on voyait un âne et son con-
« ducteur Auguste avait placé ce monument
a singulier dans sa colonie de Nicopolis , pour « rappeler le souvenir d’une rencontre pareille,
« dont il avait tiré le présage de sa victoire sur a les mers d’Actium.
« Différentes figures d’animaux attiraient a aussi les regards : la louve qui , dit-on , allaita o Romulus; le crocodile , habitant vorace du a Nil; un sphinx, suivi d’une foule d’êtres chi- « mériques; l’homme sauvage luttant contre « un lion; Scylla avec un visage de femme et « de larges mamelles , monstre difforme pour « la partie inférieure du corps.
« Un aigle, posé dans une place apparente « de l’enceinte, déclarait un serpent; sur ses « ailes déployées, les rayons du soleil indi- « quaient, au moyen des ombres, les heures a de la journée.
« Ceux qui conservaient encore quelques « connaissances des beautés de l’art , admiraient a les formes élégantes d’une figure de femme a portant sur le poignet un petit cavalier tout armé.
« Parmi les autres statues, Nicétas désigne « particulièrement celle d’Hélène , parée de
« tous les agrémens dont les poètes ont em- « belli dans leurs citants les portraits de cette « princesse. L’artiste l’avait représentée dans « la plus voluptueuse attitude. »
Tout cela fut mis en pièces, ou jeté dans la fournaise pour réduire le inétal en fusion ; tant les Croisés, ajoute Nicétas, se hâtaient de le
convertir en monnaie
Le pillage des maisons des grands ayant été permis parles chefs durant un jour entier, la troupe se saisit d’abord des objets dont le transport était facile, tels que les bijous, la vaisselle, les étoffes de soie, les fourrures et les épices, marchandises très rares, alors, en Occident. Quand les palais et les magasins eurent été vidés, les spoliateurs les plus audacieux se précipitèrent dans l’église de Sainte-Sophie, en arrachèrent les riches tentures, dépecèrent le tabernacle, la table d’autel, les candélabres, pour en extraire l’or et les pierreries. Les vases sacrés et reliquaires ne furent pas respectés ; ils fouillèrent jusque dans le tombeau de Justinien.
L’ordre avait été donné de déposer en masse, au milieu de la nef, les diverses parties de butin pour que la répartition pût en être faite à chaque Croisé, en raison de son grade ou de
ses services; mais au moment du partage, il y eut bien du mécompte : la majeure portion de ces richesses avait été furtivement détournée du tas commun pendant la nuit La cupi-
dité des pillards étaient si brutale que quelquesuns poignardèrent de rage, dans le lieu saint , leurs mulets chargés à la hâte, en les voyant succomber sous le fardeau.
Au milieu de cet affreux tumulte, d’infames prostituées dansaient autour du sanctuaire , montaient sur le trône du patriarche, et chantaient des hymnes en parodiant les cérémonies du rit grec.
Détournons nos regards de ce théâtre de désolation et de scandale : Constantinople n’est plus que le tombeau des arts; c’est en d’autres contrées qu’ils vont renaître, et déjà quelques faibles rayons de leur lumière commencent à percer sur l’horizon de l’Italie.
Constantin , après avoir triomphé de Maxence aux portes de Rome, arbora fièrement l'étendard du christianisme dans celle capitale, du monde....
Le Labarum , morceau carré d’étoffe , flottait sous l’aigle d’or, en façon de bannière, et servait à signaler la centurie à laquelle l’enseigne appartenait. Constantin fit orner ce Labarum du monogramme du Christ
brodé en pierreries, lequel fut substitué aux quatre lettres
Les premières enseignes des Romains, lorsqu’ils n’étaient qu’une agrégation de bandits sous un chef militaire , n’avaient aucune forme significative; une poignée de foin portée au bout d’une pique désignait le but de l’expédition , c’est-à-dire le pillage des récoltes. A ce signe succédèrent, selon Pline, diverses figures d’animaux: un loup, un cheval , un sanglier , etc.
Marius, au jour de sa victoire sur les Cimbres , avait un aigle figuré sur son étendard , et depuis on s’en tint à pareille marque. Ces aigles, fabriqués en ronde-bosse, étaient d’airain, d’argent, ou de bois doré.
Les riches matériaux employés dans les mosaïques en firent préférer l'usage au travail délicat du pinceau , etc.
Les anciens n’ont pas , sous le rapport des finesses de l’art , poussé celui de la mosaïque au point de perfection où nous le voyons aujourd’hui parvenu. On peut avec des pâtes d’émail de toutes nuances copier fidèlement les tableaux des grands maîtres, et rendre ces
compositions, en quelque sorte, inaltérables. Ces émaux fondus en aiguilles très menues , s’amalgament les uns près des autres à l’aide d’un mastic qui durcit ; et, après la polissure, on voit le dessin et le coloris de l’original , reproduits aussi parfaitement que le pinceau du maître aurait pu le faire.
Les petits cubes en marbre qui s’employaient anciennement pour l’ornement du pavé des thermes, des palais, et surtout des temples, ne se seraient pas prêtés, comme les émaux en aiguille, aux détails minutieux et très soignés des peintures modernes.
L’impératrice Hélène , mère de Constantin , ayant fait la découverte de la croix du Rédempteur sur le mont Calvaire , y bâtit une basilique , où fut déposée la majeure partie de ta précieuse relique , etc.
Quelques fragmens de la vraie croix se conservèrent à Rome , dans une église que Constantin fonda tout exprès ; mais un morceau très considérable de ce bois sacré avait été transporté à Constantinople.
Les Perses, en l’année 614, tentés par le riche étui de la relique , s’en emparèrent. Héraclius, quinze ans après, la retira des mains des ravisseurs , et depuis ce temps , il s’en est fait bien des partages. Les Vénitiens en eurent la dernière pièce. Saint Louis la racheta, ainsi que la couronne d’épines, et fit placer ces objets vénérables dans la sainte chapelle de Paris.
Les Dyptiques consulaires peuvent fournir des indications sur l'état de décadence où se trouvait fart du dessin, au temps du Bas-Empire , etc.
Avant la chute de la république Romaine, les consuls nouvellement élus distribuaient quelques-uns de ces petits bas-reliefs d’ivoire à divers citoyens , en signe de reconnaissance pour leurs suffrages; mais lorsque la puissance et la pompe des empereurs firent pâlir toute autre magistrature, les Dyptiques ne furent plus que des tablettes fastueuses , dont le consul , par vanité, faisait présent aux gens titrés, à ses amis et à ses proches.
Ce magistrat était ordinairement représenté sur la couverture de ces tablettes, soit debout, soit assis dans sa chaise curule, avec les marques de sa dignité; quelquefois aussi accolé de deux personnages , lesquels sans doute présidaient aux jeux qu’il les chargeait de donner au peuple pendant son consulat.
La partie infériéure de la planche d’ivoire offrait l’image en bas-relief des courses, des combats du Cirque, et autres jeux qui s’étaient donnés.
Le couronnement d’épines , la flagellation , le crucifiement , la sortie miraculeuse du tombeau , auraient offert aux gentils F occasion de tourner en raillerie la foi des chrétiens , sans le voile de l’allégorie . , etc.
Les sculpteurs et les peintres ne commencèrent à représenter historiquement les circonstances de la passion de Jésus-Christ que vers le temps des Croisades. Le crucifix en bronze qui fut placé sur la porte du palais impérial, n’avait pas été fait, comme Le Beau le donnerait à
entendre, sous le règne de Constantin le Grand. L’infamie attachée à ce supplice ne permettait pas alors une telle représentation. La première image de cette espèce ne parut qu’au sixième siècle. Elle se trouvait , dit Grégoire de Tours, dans la cathédrale de Narbonne, et l’évèque la fit couvrir d’un rideau par rapport à la nudité.
Dans toutes celles qui avalent été faites antérieurement, l’artiste s’était contenté d’ajuster le portrait de Jésus au dessus de la croix.
Les Crucifix tels qne nous les voyons sculptés aujourd’hui, n’ont guère été connus en Italie qu’au septième siècle, sous le pontificat de Jean V; il s’en vendit, du moins à Rome, à cette époque, mais en petites dimensions et portatifs.
Le pape Jean VII, au commencement du huitième siècle, fit exécuter le sujet du Christ expirant sur le Calvaire, pour l’ornement en mosaïque d’une chapelle dédiée à la sainte Vierge. Le Messie crucifié y était vêtu d’une longue robe. Nous remarquerons, à ce sujet, que, durant tout le moyen âge, on l’a fréquemment figuré dans le costume de graud-prêtre, la thiare sur la tète, en qualité de sacrificateur ,
et tout à la fois de victime On le voyait
sous cette même forme, avant les ravages des
révolutionnaires de 1 793 , au dessus du jubé de la cathédrale de Senlis ; la robe et la thiare étaient d’argent : ce métal seul en aurait causé la destruction , quand l’in tolérance des mécréans ne l’aurait pas commandée.
Au temps des premiers empereurs chrétiens , lavera imago, voile de la sainte matrone où la face du Christ paraissait empreinte , n’était point regardée comme une image authentique.
D’anciens légendaires ont raconté que l’un des rois d’Edesse du nom A’Abgare, instruit des merveilles que Jésus opérait dans la Judée, lui adressa un message pour l’engager à se rendre près de lui; mais le Messie, ne voulant point suspendre sa mission , fit parvenir au prince , avec sa réponse, un linge sur lequel son portrait s’était trouvé tracé parla simple application de ce voile sur son visage. La lettre du roi d’Édesse et celle du Sauveur sont citées par Eusèbe de Césarée; mais ce père de l’histoire ecclésiastique ne parle point de la sainte face.
Gibbon , dans ses Recherches philosophiques sur les opinions religieuses des Grecs du Bas- Empire, donne la traduction d’une hymne qui se chantait à Constantinople le jour où l’on y célébrait la fête de la pieuse Véronique :
« Avec des yeux mortels, comment pouvons- « nous contempler ce voile, on se trouve em- « preinte une image dont les saints, dans le « ciel, n’osent soutenir l’éblouissante et divine « splendeur? Celui qui habite les sacrés taber- « nacles daigne aujourd’hui nous honorer de sa o visite par une apparition digne de nos plus o profonds respects. Assis au dessus des cliérua bins, le Fils de Dieu se présente à notre ado- « ration dans ce portrait que le Père Tout-Puis- « sant a tracé de sa propre main, et devant lea quel il faut nous prosterner avec autant de « crainte que d’amour. »
Le patriarche. Théophile obtint l’ordre de démolir le temple de Sérapis et d’en briser la monstrueuse idole , etc.
Cette divinité, d’origine grecque, était révérée en Égypte avant que cette contrée fdt soumise à la domination des Lagides. Voici ce qu’on débitait sur la translation du colosse à Alexandrie : Pendant que Ptolémée-Philadelphe s’occupait des embellissemens de cette ville, il
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vit en songe un jeune homme d’une taille gigantesque, lequel lui ordonna de faire demander dans le royaume de Pont l’effigie du dieu Sérapis , symbole de la félicité dont jouirait l’Égypte entière dès qu’il y aurait un temple et que son culte y serait établi.
Le collège des prêtres, consulté sur cette vision , déclara que, près de Sinope, se trouvait un sanctuaire où ce dieu des mines était adoré. D’après cet éclaircissement, le savant Athénien Timothée, qui jouissait de la confiance de Philadelphe , fut chargé de porter de riches présens à Scydrotémis, roi de Sinope , afin d’en obtenir la statue désirée. Après trois années de négociations, Sérapis, lassé, sans doute, de ces lenteurs , se rendit de lui-même sur le vaisseau de Timothée, et parvint en trois jours au port d’Alexandrie.
Ptolémée,en contemplant le mystérieux simulacre, reconnut le portrait fidèle du géant qui lui était apparu durant son sommeil. Il lui fit construire un temple magnifique dans le faubourg Rfiacolis.
Une épouse altière, de. méchans ministres, abusaient du pouvoir que leur abandonnait l’indolent Arcadius, etc.
Ruffin , l’un de ces ministres, attira le roi des Gotlis dans la Grèce, espérant qu’au sein du tumulte il pourrait s’élever à l’empire, ou, tout au moins , en partager les débris avec les barbares. Le poète Claudien a peint le sort de cet ambitieux, qui périt misérablement après avoir joui d’une grande faveur à la cour de Constantinople :
Tollutilur in nlium,
Et lapsu gravioro rinint.
Eutrope, autre favori du prince, souleva le peuple et les grands par son arrogance et ses injustices. Il eut le même sort que Ruffin , son rival, qu’il avait supplanté.
L’impératrice Eudoxie , sous le nom d’un époux sans capacité, gouverna l'empire en despote , et ne pardonna point à saint Jean-
Chrysostôme le courage avec lequel il avait cru devoir lui reprocher son luxe et son penchant immodéré pour les plaisirs.
Saint Grégoire de iXaziance , saint Grégoire de Njsse, saint Basile et saint Jean-Ghrjrsostôme faisaient revivre dans leurs homélies l'éloquence des Platon et des Dérnosthène , etc.
On blâme avec raison dans les écrits de ces Pères de l’Église, l’enflure de style, les hyperboles, les antithèses, défauts de l’école d’Athènes à cette époque de la décadence des lettres , où florissaienl Claudien , Rutilius, Ausone et Prudence , derniers poètes que les muses latines puissent encore avouer.
Sain t Basile et saint Jean -Chrysostôme avaient étudié sous Libanius, et lui témoignèrent toujours beaucoup d’affection , quoique ce sophiste estimable ait persisté constamment dans les
erreurs du paganisme Libanius, de son
côté , rendait un hommage sincère aux vertus de ses deux disciples; il aurait même choisi
Chrysostôme pour successeur dans son école , si le christianisme ne le lui eût enlevé.
On cultivait la peinture dans les monastères constitues d’après les réglé mens de saint Basile, etc.
Ces cénobites s’occupaient, par les conseils de leur savant fondateur, de l’étude du dessin, afin de se mettre à même d’orner, sans rechercher au dehors des auxiliaires mal instruits , l’intérieur des églises, et, par des peintures édifiantes, de donner connaissance aux nouveaux convertis des traits historiques les plus intéressans de la Bible et de l’Évangile.
Saint Basile , qui avait senti l’utilité de ces congrégations d’artistes monastiques , était né en Cappadoce de pareils très pieux. Il fit ses premières études à Constantinople , et de là passant à Athènes, il s’y lia d’une amitié tendre avec saint Grégoire de Naziance; puis dégoûté des vanités des Athéniens , et désirant vivre à l’abri de toute séduction , il se retira dans un canton solitaire de la province de Pont, où de
nombreux disciples vinrent se ranger sous sa direction. Les instructions qu’il leur laissa par écrit, ont été la source à laquelle les chefs de plusieurs communautés religieuses d’Orient puisèrent leurs règles d’association. Les peintres cloîtrés étaient désignés par le nom d’ascétiques de saint Basile ; quelques vestiges de leurs talens existent encore dans les catacombes de Rome.
Le fils d' A rcadius, sous la tutelle de sa sœur Pu/chérie, n'apprit qu'à représenter , comme sur un théâtre , le personnage d' empereur , etc.
D’babiles maîtres , en fait de talens agréables, furent donnés à Théodose le Jeune; mais la régente se chargea seule de l’enseignement des manières convenables à l’héritier d’un grand empire. Elle apprit à son frère, âgé de huit ans lorsqu’il vint s’asseoir sur le trône de Constantinople, à s’y montrer avec aisance et majesté, à prêter gravement l’oreille aux demandes de ses sujets, à leur répondre d’un ton digne et toujours affable, à s’observer enfin dans les cé-
rémonies publiques , de telles sortes que ses allures commandassent le respect à la multitude. Quant à la science du gouvernement, l’institutrice se dispensa d’initier son royal pupille à des mystères dont elle crut devoir se réserver la clé , pour son avantage personnel et celui île l’état.
L’ouvrier le plus habile croyait rehausser , par le lustre emprunté des dorures , le prix apparent de ses productions , etc.
Saint Jean-Chrysostôme a dit, en effet, en se récriant contre le faste scandaleux de la cour d’Orient : Notre admiration est aujourd’hui réservée pour les orfèvres et les fabricans de riches tissus.
Bernard de Mont-Faucon a puisé dans la volumineuse collection des Œuvres de ce Père de l’Église, les détails suivans, qu’il a fait insérer dans les Mémoires de l’àcadémiedes Inscriptions:
« Le palais impérial, ainsi que les demeures « des grands, sont remplis de merveilles; on n’y « voit que colonnes de jaspe, bas-reliefs, figures
« de bronze et d’albâtre, les portes sont en « ivoire, les lambris dorés et les parquets ornés « de mosaïques. Des urnes ciselées et de mé- « taux précieux, des coupes d’émeraude, ajou- « tent leur éclat à la splendeur du mobilier. » La voix de l’orateur censure plus sévèrement encore la parure des femmes de haut rang :
« Sortent-elles de leurs palais, on les voit sur « des chars attelés de mules blanches (étiquette « des membres de la famille du souverain ), je» « ter sur la multitude accourue des regards a dédaigneux. Leur teint est fardé; non seule- « ment elles ont des colliers d’or et des pendans « d’oreilles, mais leur front encore est ceint de « pierreries. Quant aux jupes et manteaux de « soie qui les vêtent, le lustre des broderies
« laisse à peine entrevoir la beauté du tissu »
Ces véhémentes apostrophes ayant irrité l’impératrice Eudoxie , le courageux patriarche fut condamné à l’exil. Il finit ses jours au milieu des rochers du mont Taurus.
Les architectes , vers le cinquième siècle , eurent l’heureuse idée de ne faire, entrer 1e /our dans les édifices sacrés qu'à travers des vitraux de couleur , etc.
L’effet magique de ces vitraux semble répandre, dans l’intérieur des églises, l’éclat mitigé d’une lumière toute céleste. Le fidèle, en contemplation , croit y voir un rayon échappé du séjour auquel il aspire.
On avait essayé, dès le règne de Néron, de couler le verre en feuilles minces pour le substituer aux lames de pierre spéculaire dont les châssis des fenêtres étaient assez ordinairement garnis. Ce même verre, fondu en couleurs diverses, fut employé, pour la première fois, sous le règne de Théodose le Grand.
La peinture sur verre, en dessins variés ne remonte pas au delà du neuvième siècle. Ce fut Charles le Chauve, probablement, qui faisant restaurer la vieille église du monastère de Sainte- Bénigne, à Dijon, la décora d’un vitrail représentant le martyre de la patrone.
Les panégyristes de Constantin et de Théodose osaient énoncer que les artistes de cette époque de décadence ri avaient rien à envier aux grands maîtres des temps passés.
Astérius , métropolitain d’Amasée vers la fin du quatrième siècle, fit la description très détaillée , en présence des Pères du septième concile œcuménique, d’un tableau représentant le martyre de sainte Eupliémie; son discours, traduit par Drouet de Maupertuy, démontre que les savans d’alors n’avaient que des idées fort confuses de ce qui constitue le vrai beau dans les arts du dessin. Nous n’avons retranché, de cette singulière pièce d’éloquence, que les phrases trop redondantes.
« Dans ce tableau, dit Astérius, le gouvera neur de Chalcédoine , tourne un regard « farouche sur Eupliémie; la colère éclate dans « un de ses veux, et la cruauté dans l’autre. « L’art en effet, quand il a atteint la perfection, « exprime comme il lui plait les émotions de « l ame , et donne un air de vie à des corps
« qu'on sait inanimés. Près du tribunal de ce « juge impitoyable, se trouvent quelques offi- « ciers de justice , des greffiers , des soldats et « des bourreaux.
« Un de ces personnages a des tablettes à la « main pour y noter les réponses de la sainte; « sa bouche est entr’ouverte , comme pour lui
« signifier de prononcer distinctement Le
« peintre a donné le manteau de philosophe à « l’accusée, faisant profession de sagesse. Son « visage est agréable; mais que son ame paraî- « trait belle à qui pourrait en contempler la « céleste candeur!
« Deux satellites la conduisent vers le ina- « gistrat; le premier l’entraîne, l’autre la pousse. « Elle baisse les yeux; mais il est aisé devoir « quelle fermeté lui donne l’ardeur de sa foi
n J’avoue, ajoute en s’interrompant le narra- « teur prolixe, que je me suis plus d’une fois a émerveillé devant le tableau de Médée (ce- « lui de Timomaque de Bysance sans doute), « et je ne pouvais tarir sur le talent du peintre « qui avait fait une si belle chose. On y voit la « magicienne de Colchos sur le point d’égorger « ses deux fils; la pitié, la colère, se partagent « l’expression de son visage, et l’animent des
« plus vives couleurs; mais depuis que j’ai vu l’i- « nimitable peinture d’Euphémie, je ne sens plus « que de l'indifférence pour celle de Médée. »
Il paraît que l’auteur de ce prétendu chefd’œuvre avait représenté les diffère ns actes de son sujet , en compartiraens détachés , mais ajustés sur un même fond ; car à son déclin l’art semble rétrograder vers son enfance : les chanteurs forains de complaintes offrent de même à la curiosité des villageois qui les écoutent, des pancartes où la matière de chaque couplet est grotesquement figurée.
Polygnote, qui parut au moment où la peinture avait encore des progrès à faire, composa dans ce goût, peut-être, ses tableaux de la Prise de Troie, et de la Descente d’Ulvsse aux enfers, si chargés d’épisodes; quoi qu’il en soit Zeuxis , Timanthe , Apelles, etc., donnèrent sagement un champ moins vaste à leurs inventions.
Le débonnaire Astérius continue son récit
en ces termes : « INon loin de l'illustre
« vierge, deux bourreaux à demi nus se dis- « posent à la tourmenter : l’un renverse sa « tête avec violence ; l’autre lui brise la mâ- « clioire et en fait sauter les dents. C’est ici,
« s’écrie l’orateur , que je ne puis retenir mes « larmes; souffrez qu’elles puissent couler un « instant, car les sanglots me coupent la parole. ( Les Pères du concile n’étaient pas moins émus).
« Le pinceau a si parfaitement imité des « gouttes de sang sur la bouche de la victime, « que le spectateur est forcé d’en détourner « les yeux, pour admirer sainte Euphémie en « prison , bien résignée et priant avec ferveur. « Une croix descend d’en-haut, sur sa tète :
« c’est le présage de sa fin glorieuse et pro- « chainc.
« A quelque distance de la prison, s’allume « un foyer ardent; les tourbillons de flamme y « sont rendus d’une manière éblouissante par « des touches hardies, et d’un rouge très vif.
« La sainte, au milieu de ce brasier, élève ses « regards vers le séjour de l’éternel repos; sa « physionomie n’exprime ni douleur ni crainte;
« elle brille au contraire d’espérance et de
« joie Je m’arrête où le peintre s’est arrêté.
« O vous qui m’entendez! vos propres yeux « peuvent confirmer l’exactitude de ces détails « touclians ; il faut voir cette incomparable u merveille pour en comprendre les beautés. »
Telles étaient au moyen âge les connaissances des savans docteurs de l’Église en matière de goût; ils s'arrogeaient néanmoins, comme nous l’avons dit, le privilège de guider, au besoin, le talent des artistes , et de les éclairer de leurs inspirations.
Les légendaires rapportent que les apôtres saint Pierre et saint Paul parurent dans les airs au moment ou les Huns, comme des vautours , fondirent sur les avenues de Rome . , etc.
Raphaël a fait de cette tradition apocryphe le sujet de l’un des chefs-d’œuvre dont son pinceau sublime a décoré le Vatican.
Le sculpteur l’Algarde imagina de reproduire cette scène merveilleuse en bas-reliefs et sur un champ de quatorze pieds de hauteur. Les personnages du premier plan d’une composition si hardie, sont exécutés, pour ainsi dire, en rondebosse. Les autres se dégradent de manière à faire augurer, par leur moindre saillie , le point de distance où ils paraissent placés L’au-
teur de cet immense bas-relief avait, dans le
principe , pratiqué les procédés de la peinture , et lorsqu’il eut pris en main le ciseau, son talent se ressentit parfois du goût de sa première vocation.
L’irruption d’Attila jusqu’aux portes de Rome nous rappelle une peinture que ce conquérant barbare vit à Milan. Elle représentait Théodose le Jeune sur son trône, et tout à l’entour une foule de guerriers gisans à ses pieds sans vie. Le chef des Huns, indigné, fit effacer le portrait de l’empereur et peindre le sien à la même place. 11 voulut encore , pour épisode à la composition , qu’on y vît Théodose en attitude de suppliant.
Les soldats Hérules, Goihs , Sarmates, etc., dont se composaient les milices romaines, se soulèvent et proclament Odoacre roi ([Italie, etc.
Ce capitaine fit met tre à mort le patrice Oresle et se contenta de reléguer dans la Campanie Augustule, dont l’extrême jeunesse excita sa pitié. Il assigna même à cet empereur détrôné un revenu de six mille pièces d’or, et l’un des palais de Lucullus pour logement.
Durant quatorze années, la domination toute paternelle de ce conquérant fit le bonheur des peuples de l’Italie; mais Théodoric, chef des Ostrogoths, vint porter le trouble dans ce nouveau royaume. La guerre entre ces deux rivaux se poursuivit avec acharnement. Odoacre, battu trois fois, puis assiégé dans Ravenne, fut enfin réduit à capituler.
Parles conditions du traité, Théodoric prit place sur le trône à côté du vaincu , lequel fut
bientôt après mis à mort Si l’on écarte le
souvenir de ce meurtre, ainsi que de l’injuste condamnation de Symmaque et de Boèce, le protégé de Zénon empereur d’Orient , gouverna pendant un très long règne ses sujets avec beaucoup de sagesse.
C’était à l’époque où ces révolutions agitaient les nations de l’Occident, que les Anglo-Saxons se battaient pour l’envahissement de la Bretagne, depuis long-temps abandonnée par les
Romains Les Vandales occupaient les côtes
de l’Afrique Les Visigoths s’étaient rendus
maîtres de l’Espagne, et déjà le partage des Gaules avait eu lieu entre les Francs , les Bourguignons et les Plains.
La cathédrale de Constantinople fut réduite en cendres par suite île la funeste émeute du Nika , etc.
Cette église de Sainte-Sophie avait été primitivement fondée par Constantin le Grand. Elle fut incendiée sous le règne d’Arcadius, et rebâtie après le second exil de saint Jeau-Chrysostôme.
Devenue pour la seconde fois la proie des flammes, au fort du tumulte effroyable cpi 'occasions la rivalité des verts et des bleus , factions du Cirque, Justinien, qui régnait alors, acheta très chèrement les terrains environnant les décombres de l’édifice, pour n’étre point gêné par l’exiguïté de l’espace dans l’exécution de son pian.
Les saintes effigies avaient d’autant plus de prix aux peux des fidèles , quelles étaient sévèrement proscrites par les empereurs iconoclastes , etc.
Ia?s sculptures mosaïques , ou peintures qui, de nos jours encore , se fabriquent dans le levant pour les chrétiens du rit grec, conservent le caractère barbare des images dont la possession était si avidement convoitée aux temps où Léon d’Isaurie et ses successeurs en ordonnaient la destruction.
Les fabricans de ces images font une classe d’artistes qui regardent leur profession comme sacrée; ils croiraient la dégrader, en adoptant le style des écoles de nos contrées occidentales. La superstition , clic/, eux , a consacré des formes traditionnelles pour leurs personnages, dont ils n’oseraient s’écarter. Le dessin en est raide , sec et maigre, les airs de tète sans expression , le coloris sombre et dur, l’entente du clairobscur y est absolument nulle. Leurs bas-reliefs dénotent la même ignorance des principes de l’imitation; le seul aspect en est repoussant.
t. II. 25
Ces effigies acerbes inspirent néanmoins aux pèlerins grecs, qui les contemplent à genoux, une pieuse terreur, qu’ils n’éprouveraient pas devant les cliefs-d’œuvre dont les églises latines sont ornées; mais les préjugés du schisme ne leur permettent pas d’entrer dans nos églises.
Les tableaux de ces artistes grecs sont peints le plus ordinairement sur bois. Il en est qui n’ont de colorié que le visage et les mains.... Des plaques d’or ou d’argent découpées sur le contour présumé des draperies, recouvrent les autres parties du corps; ces dessous et les plis des vêtemens sont indiqués par des traits gravés en creux sur le métal. On y incruste aussi des pierreries, ou des émaux, servant à figurer les auréoles, les couronnes, les sceptres et autres accessoires Tels étaient à peu près les
procédés des peintres et des statuaires du Bas- Empire.
IJVKE CINQUIEME.
il I
Symptômes avant-coureurs du réveil des arts en Italie. — Établissement des écoles de Florence , de Venise et de Rome.
La scène change , et va soumettre à nos regards un plus consolant spectacle. Tout ici-bas s’altère en vieillissant, et semble enfin s’éteindre; mais si la nature sommeille après avoir donné ses fruits, elle rassemble mystérieusement, durant cette apparente suspension de vie, les élémens épars de sa fécondité, pour enfanter encore en d’autres temps , en d’autres lieux , avec l’ardeur d’une seconde jeunesse.
Ce fut ainsi qu’eut lieu la renaissance des
beaux-arts en Occident , lorsqu’au quinzième siècle, les lettrés de Constantinople, effrayés de l’approche des Turcs, se répandirent dans la Toscane et sur les rives du Tibre, où ils apportèrent les écrits des orateurs, des poètes et des sophistes de l’antiquité. A ce moment au surplus, les talens des anciens ne se retrouvaient plus guère que dans les livres.
Bien avant cette dernière époque, une génération d’Arabes studieux avait honoré la Syrie, sous les auspices des califes Al-Mansor, Harounal-Reschid et son fils Al-Mammon , par de savantes recherches et des talens de toute espèce.
Les conquêtes des Sarrazins introduisirent en Espagne ces connaissances qui, de là, s’étendirent vers le nord, où le style de l’architecture moresque se combina avec les souvenirs de l’ancien goût des Grecs *.
La statuaire et la peinture, gênées dans leur essor, firent peu de progrès chez les Sarrazins;
* Charlemagne , en bâtissant son palais d’Aix-la- Chapelle, voulut cju'on y employât tous les matériaux et sculptures qu’il avait fait recueillir parmi les ruines des temples et autres édifices antiques.
ils s’en défiaient comme favorables à l’idolâtrie. L’imitation de la figure humaine était spécialement interdite, même dans de simples détails d’ornement.
Plus tard enfin, les républiques de Venise, de Florence, de Pise, de Sienne et de Bologne, enrichies par le commerce du levant, et tâchant de se surpasser en magnificence, firent embellir à l’envi leurs cités de nouveaux édifices, à la place de ceux que les Vandales avaient incendiés.
[De j. c. 976 .] — Le doge vénitien Orseolo, vers la fin du dixième siècle, avait déjà fait creuser les fondemens de la fameuse basilique de Saint- Marc. Ses successeurs en décorèrent le portail avec les colonnes, les frises, les corniches, et autres fragmens des bâtimens antiques.
L’orgueil des magistrats de ces villes opulentes , secondé par le zèle religieux de la population et par son goût pour la pompe des cérémonies du culte catholique, donna, de jour en jour, naissance à des entreprises où l’assistance des arts du dessin était vivement réclamée.
Les Pisans ramenèrent avec eux des contrées de l’Orient, vers lesquelles se dirigeaient leurs fructueuses spéculations de négoce, l’architecte
Buschetto qu’ils chargèrent de tracer le plan de leur église cathédrale (1), et de surveiller la mise en œuvre de toutes les parties de ce majestueux monument de leur piété. Ils y firent* à l’exemple des Vénitiens, emploi de beaucoup de marbres sculptés qu’ils avaient rapportés des temples ruinés de la Grèce De pareilles con-
structions s’élevaient de même à Sienne, à Padoue , à Florence , à Luc* [lies , à Viterbe et à Rome. L’abondance des travaux excitait l’émulation des architectes pour lelude de leur profession; des praticiens habiles se formèrent, et le style de cette école gréco-gothique se conserva jusqu’au commencement du treizième siècle.
Ce genre d’architecture, perfectionné par Nicolas de Pise et ses élèves, offrit, dans ses dispositions variées, des effets très pittoresques et une hardiesse étonnante. Il n’est point de l’invention des Goths, comme le nom par lequel on le désigne pourrait le faire présumer : il a seulement pris naissance au temps où ces peuplades se ruèrent sur les provinces de l’empire; il se divise en gothique-grec , en gothique-lombard, saxon-arabe, etc., selon les différentes nuances de style que présentent les bàtimens
de cette espèce, soit en Italie, en Espagne, en France, soit en Angleterre et en Allemagne ; niais le saxon et le normand constituent le gothique proprement dit. Au surplus, le bon goût eu fait d’architecture, vers la fin du onzième siècle, — [ i>e J. c. i220à 1300.] — n’était pas entièrement dégénéré dans la Grèce, puisque Buschetto, de file de Dulichium , et résidant à Constantinople , en était parti pour construire à l’ise le dôme , qui toujours méritera l’admiration des connaisseurs *.
L’art du peintre, à cette période du réveil des lalens d’imagination et de luxe, en Occident , commençait à se dépouiller de ce grécismo barbare dont les orientaux avaient enseigné l’insipide routine aux faiseurs d’images de la Toscane. Les annalistes bysantins nous ont transmis les noms de quelques-uns de ces obscurs fabricateurs de tableaux.
Buschetto ne vécut pas assez long-temps à Pisc pour y fonder une école. On croit pourtant que ses travaux en cette ville ne furent pas inutiles à l’instruction de Nicolas Pizani, architecte ef sculpteur.
Bogoris, roi des Bulgares, appela le moine Métliodius à JNicopolis, pour y peindre la salle de festin de son palais. L’artiste y représenta le Jugement dernier , le désespoir et les hurle-
meus des réprouvés Le pathétique de
cette composition causa tant d’épouvante au prince barbare, qu’il se laissa persuader par le pieux inventeur et lui demanda le baptême. Le peuple suivit bientôt l’exemple de son chef.
Un peintre contemporain de Métliodius, nommé Lazare, jouissant d’un grand crédit à la cour d’Orieut par son génie pittoresque , reçut le titre d’ambassadeur près le pape Benoît 111 et remplit dignement sa mission.
Le nommé Luc , religieux , maniait aussi le pinceau de manière à faire applaudir son talent
en ces temps d’ignorance C’est de là sans
doute que vient l'étrange tradition d’un portrait de la vierge Marie, exécuté par l’évangéliste saint Luc.
Il y avait aussi dans les monastères de France des miniaturistes renommés. Les Italiens euxinèrnes avaient recours à leur belle industrie pour la décoration des missels et autres manuscrits précieux. Éribert, Sixtremne et Modestus vivaient du temps de Louis le Débonnaire. Hel-
déric, abbé de Saint -Germain -d’Auxerre, et Marcellus , parurent dans le siècle suivant. Madulphe, chanoine de Cambrai, orna de ses ouvrages les abbayes de Luxeuil, Fontenelle,et autres communautés.
André Ricco, de l’ile de Candie, ayant fait passer, sur la demande qui lui en avait été faite, quelques échantillons de ses tableaux eu Italie, les commandes réitérées de ces compositions dont on tapissait les églises, décidèrent les deux Bissamans de Constantinople, Barnaba, et le mosaïciste Apollonio , à se rendre aux invitations du sénat de Florence. Théophane, à leur exemple , vint fonder une école de peinture chez les Vénitiens; Gélasio di Nicolo, son élève, se fixa, dans le même dessein, à Ferrare, en 1 242 *.
U existe nombre de productions sorties des ateliers de ces vieux maîtres. Elles sont exécu-
* Dès le commencement du treiziéme siècle , le peintre Giunto, natif de Pise, avait donné dans cette ville des signes de talent. Il peignit à Assises, en 1230, un Christ en croix entouré d'anges. On y remarque, dit l'abbé Lansi, quelque étude du nu, et de l’expression dans les têtes.
tées d’un pinceau timide et très soigné. La toile, collée sur bois, est assez ordinairement enduite d’une couche de plâtre recouverte d’or battu en feuille. Les couleurs sont appliquées sur cette préparation. La disposition des personnages offre toujours l’aspect d’une symétrie monotone; l’attitude de ces figures est raide, guindée; rarement le compositeur laisse paraître les pieds, il les suppose sous la draperie , ou les dessine de manière que les figures paraissent se soutenir
sur la pointe des orteils Quant à l’effet
général , il n’y a pas la moindre idée de la dégradation pittoresque , des tons de couleur , ni des règles de la perspective.
André Taffi de Florence et Marghéritone d’Arezzo , n’osant abandonner entièrement les poncis, qu’ils tenaient des peintres orientaux leurs maîtres, tâchèrent au moins de les perfectionner; mais Guido, de Sienne, comprit que la nature elle-même pourrait lui fournir de meilleurs modèles. 11 ouvrit la route où Ciinabué s’avança d’un pas plus ferme après lui. D’autres suivirent heureusement les traces qu’y avait imprimées ce dernier; c’est pourquoi Yasari, trop prévenu , peut-être , en faveur de ses compatriotes , la proclamé restaurateur <le la peinture
au moyen âge (2) , bien que Guido, de Sienne , eût précédé l’artiste florentin d’un demi-siècle, et lui eût indiqué la seule voie qui conduirait au but *.
Cette école naissante prit de la consistance sous la direction de Giotto , qui , de simple villageois dans sa jeunesse , mais organisé merveilleusement pour le dessin , surpassa bientôt Cimabué par la fécondité de son talent **. Il traita , non seulement des sujets historiques , tirés pour la plupart des légendes pieuses , peignit aussi le paysage , les animaux , etc. ; mais il acquit encore de la renommée en qualité d’architecte et de sculpteur. Le Dante et Pétrarque,
* Une Madone de Guido de Sienne n’était guère inférieure à celle qui mérita peu de temps après de si grands honneurs à Cimabué.
** Giotto, faisant paître ses brebis, s'amusait à les tracer sur une brique à l’aide d'un caillou pointu : Qui t'a donné des leçons de dessin? lui dit Cimabué ,
que le hasard avait amené près de la prairie Ne
vois-je pas , répliqua le pâtre, comment mes moutons
sont faits ! Le peintre florentin voulut avoir un
tel disciple.
dont il fit les portraits, recherchèrent son amitié, et composèrent des vers à sa louange; le pape Clément V le combla d’honneurs; ce qui contribua, dès lors, à donner un grand relief à la profession de la peinture. L’atelier de Giotto se remplit delèves , au nombre desquels on compte Stéphano Florentin, Thadéo Gaddi, Ottaviano da Fuenza, Simone Sanraze, et Piétro Cavallino, lequel travailla, au tableau de la Pêche miraculeuse, appelé communément la JVaee del Giolto. Cette mosaïque subsiste sous le péristyle de l’église de Saint-Pierre de Rome.
Nous citerons encore Thomas di Lappo, qui s’appropria si bien la manière du maître, qu’il en acquit le surnom de Giottino.
Une anecdote relative au goût bizarre qui s’introduisit parmi les faiseurs d’images du même temps, doit trouver ici sa place. Un nommé Bruno, collaborateur de Buonamico Bumafalco pour les peintures qui s’exécutaient à Pise dans l’abbaye de Saint-Paul, consulta ce dernier, d’humeur joyeuse, sur les moyens de faire, en quelque sorte, parler les têtes de ses personnages : Faites sortir de leur bouche , répondit le conseiller facétieux , des banderoles Jlollantes sur lesquelles seront inscrites les paroles des inter -
locuteurs.... Bruno goûta la méthode, et fit converser ainsi sainte Ursule avec une dévote agenouillée devant elle. Ce ridicule expédient parut ingénieux , et fut adopté par Simon Memmi,qui représenta saint Reynier exorcisa ut le diable , lequel laissait échapper de ses lèvres un rouleau où se lisait : Ohi me ! non posso piu I
Dans les tableaux de ces premiers maîtres italiens, la maigreur des formes du corps humain, la sécheresse des contours, l’agencement mesquin et guindé des draperies , la crudité des nuances et la disposition symétrique des divers objets de la composition , tout dénote les timides tâlonnemens de la seconde enfance de l’art; on y remarque toutefois certain caractère de naïveté mystique , assez approchant de la grâce , dans les têtes de la Vierge et de l’enfant Jésus (3) , de saint Jean , etc.
Le génie des arts sortait enfin de son long assoupissement ; mais l’anarchie féodale , qui portait la désolation dans les campagnes , étendait aussi ses ravages au sein des cités commerçantes de l’Italie. La plupart , négligées par des princes mal affermis sur leurs trônes, sous les faibles successeurs de Charlemagne , s’étaient déclarées indépendantes , et la discorde y régnait
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niSTOIRE DES ARTS.
entre la bourgeoisie et les grands Pour sur-
croît de calamités, les querelles des empereurs et des papes avaient séparé les familles nobles en deux factions acharnées l’une contre l’autre *. Les chefs de ces partis, toujours sur le qui vive, transformaient leurs manoirs en véritables forteresses, et pour en élever les donjons menaçans, ils démantelaient les plus beaux restes de l’architecture romaine. Les arcs de triomphe, les cirques, les thermes, les mausolées, les églises même, leur servaient d’arsenaux et de citadelles. Dans le feu de l’attaque et de la défense, ils amoncelaient plus de ruines sur le pays que n’avaient pu le faire, au déclin de la puissance impériale , les hordes barbares de
’ La faction dos Gibelins soutenait les prétentions des princes allemands, dont l'empire sur les rives du Tibre n 'était plus qu'un titre honorifique.
Celle des Guelfes était attachée aux intérêts des papes , lesquels, devenus par le fait et le droit ducs de Rome, défendaient les libertés de l'Italie.
Ces guerres civiles commencèrent vers le onzième siècle, et ne s éteignirent qu au milieu du quinzième, sous le paisible pontificat de Martin V.
Genséric et d’Attila. Si la masse robuste d’un temple , ou d’un amphithéâtre , après de tels assauts , luttait quelque temps encore contre l’ébranlement, elle n’était plus considérée que comme une carrière, où les blocs de marbre se trouvaient tout équarris pour des constructions nouvelles. — [ 13' ci 14" sîiclc. ]
Des hommes de goût se récrièrent, à la vérité, contre l’insouciance des magistrats qui toléraient ces démolitions. Pétrarque s’indignait, à llome, de la déplorable ignorance des liabitans de cette cité, qui, disait-il hautement, auraient dû rougir d’apprendre d’un étranger à vénérer les titres de grandeur de leur noble patrie. Ce poète écrivit à l’un des descendans de l’illustre famille Hannibaldi: a Vos aïeux ont fait o avec le bélier ce que l’ancien héros de Carte tliage n’a pu faire avec son armée. »
Vers la fin du pontificat d’Eugène IV, le Pogge composa, sur les vicissitudes de la fortune des nations, un discours moral où il déplorait éloquemment la dégradation des édilices de Rome
antique A son premier passage dans cette
capitale du monde chrétien , il avait admiré les restes entiers du temple de la Concorde. Lorsqu’il y revint, après une assez longue absence,
t. il. 56
il ne le retrouva plus *, et même il eut le regret de voir des manœuvres réduire en chaux les beaux marbres du sépulcre de Métella.
Préoccupé mélancoliquement de ces destructions , ce savant , qui avait étudié le latin sous Jean de Ravenne, et le grec sous Chrysoloras, cherchait d’un œil avide à recueillir sur des murs près de crouler , les débris d’inscriptions que le temps avait épargnés. 11 comparait le Panthéon converti en église , le squelette du Colisée, les combles entrouverts du temple de la Paix , les arcs de Tite et de Sévère , la pyramide de Cestius, les colonnes Trajane et Antonine, à de beaux cippes tristement épars sur un champ funèbre.
Ces plaintes, proférées par des bouches éloquentes, furent enfin écoulées. Les yeux commençaient à s’ouvrir et les esprits à s’éclairer. Les lettres de la Grèce se réfugiaient à Rome, à Florence, à Pavie, à Naples, et s’y voyaient favorablement accueillies. — [De J. c. imo.]
* Il existe encore au forum une colonnade d’ordre ionique, que les antiquaires présument néanmoins être un reste de ce temple.
LrVRE CINQUIÈME.
Harlaam , moine calahrois , avait parcouru dès le siècle précédent, les contrées orientales, et rapporté dans sa patrie les poèmes d’Homère et d’autres manuscrits précieux ; ce fut de cet érudit que Pétrarque apprit à connaître les caractères de l’écriture grecque. Le même maître donna des leçons pareilles à Léonce Pilate, lequel fut le premier à ranimer l’étude de cette langue ancienne en Italie ; Boccace le mit au nombre de ses disciples *.
Emmanuel Chrysoloras , député par Jean Paléologue près des princes chrétiens pour en implorer l’assistance contre les entreprises des Turcs, ouvrit durantson séjour, tantôt à Venise, tantôt àPadoue, à Florence, à Pavie et à Rome, des cours d’enseignement public relatifs à l’étude
* Rarlaam , durant ses voyages, ayant adopté les erreurs de l’église grecque, eut des démêlés avec les visionnaires du mont Athos, ce qui le fit rentrer dans la communion romaine; et, par le crédit de Pétrarque, il obtint un évêché chez les latins.
Andronic III l'avait envoyé à Rome pour engager Benoît XII à prêcher une croisade en faveur de l’empire d’Orient.
des trésors de littérature depuis long-temps
enfouis et oubliés dans quelques monastères.
Parmi les savans que l’armée formidable de Mahomet II fit évader de Constantinople , on cite Jean Lascaris , Gémiste Plithon , Argyrophile,Démétrius, Chalcondyle, Théodore Gaza, George de Trébisonde et Bassarion. Ce dernier fut décoré de la pourpre sacerdotale par le pape Eugène FV. — [De j . c . 14.39. ]
On plaignit le sort rigoureux de ces doctes personnages. Les traditions curieuses dont ils étaient les interprètes, firent accourir à leurs leçons une foule d’auditeurs émerveillés de leur faconde et jaloux de s’instruire. L’enthousiasme pour les sages et les poètes de l’antiquité s échauffa jusqu’à la démence; il fut tel, que, durant le synode de Florence, Gémiste Plithon, ému des brillantes fictions du polythéisme, se hasarda de dire à George de Trébisonde : Je suis tente' de croire que , si pareille exaltation se soutient , on finira par renoncer à F Evangile pour rendre hommage aux divinités d'Hésiode et d'Homère *.
* Pomponius Lætus (Pierre de Calabre), qui pro-
De toute part s’élevèrent des chaires pour l’explication des ouvrages grecs et latins. L’intelligence de ces pièces d’érudition, d’éloquence et de goût, fut mise à la portée de tout homme studieux, et cette semence, répandue sur un sol long-temps reposé , germa soudain avec vigueur.
Déjà les chants du Dante et de Pétrarque venaient d’annoncer le réveil des Muses, et le sourire de ces filles de Mnémosyne fut, pour les arts du dessin , d’un favorable augure. Les sciences et la poésie, secondant l’essor récent du génie des peintres, Paul Uxello découvrit les premières règles de la perspective ; Masolino réussit à draper convenablement ses person-
l'essa les sciences à Rome au milieu du quinzième siècle, dédaignait l’Ecriture sainte et les ouvrages des saints Pères. 11 ne lisait que les écrits de la pure latinité. Dans son admiration pour les doctrines du paganisme, il osait énoncer que la religion chrétienne ne pouvait convenir qu'à des peuples plongés encore dans les ténèbres de la barbarie. On le vit célébrer la fête de la fondation de Rome , et dresser un autel domestique à Roinulus.
nages, à leur donner de l’aisance dans les attitudes, un airdevieenfin — [i><J.c. uooàmo.] — ; ce qui ne s’était pas encore fait apercevoir dans les essais de ses prédécesseurs. Massaccio, son élève, surmontant les difficultés que, jusqu’alors, on avait éludées, fit parler les physionomies, mit en mouvement les acteurs d’une scène, et de la variété dans les groupes. Le premier, surtout, il rendit d’une manière satisfaisante le relief des formes et l’apparence pittoresque des raccourcis.
Un siècle auparavant, Nicolas de Pise, architecte et sculpteur, n’avait point cherché, comme le peintre Guido de Sienne, son contemporain, à s’éclairer par l'étude du naturel pour l’exécution de ses statues de patriarches et d’apôtres. U s’était fait une méthode pratique en imitant à peu près les figures des bas-reliefs antiques qu’il ajustait à sa guise *j mais au temps de
* Les travaux de Nicolas en architecture, bien que le goût en lût gothique, méritèrent l’attention de Michel-Ange, qui admirait la simplicité majestueuse de l’église de la Trinité à Florence, construite d’après les plans de cet ancien architecte.
Jean de Pise, son lils, suivit la même routine en
Massaccio, la peinture, ressuscitée chez les Toscans , communiqua sa puissante impulsion aux autres branches de l’art du dessin. Les statues de saint Pierre, de saint George, et de saint Marc , par Donato-, la Judith de ce même maître, placée dans la salle du sénat de Florence, et les portes en bronze que l’orfèvre Ghiberti fit pour le baptistère de l’église de Saint-Jean , ne laissèrent à la sculpture moderne qu'un pas à faire pour s’élever à la hauteur du talent des anciens (4).
L’architecture perdit aussi ses formes surannées. Brunelesclii, digne émule des Donato, des Ghiberti, résolut de faire revivre le style noble et simple des édifices de l’ancienne Rome dont il avait utilement interrogé les ruines y et de porter le dernier coup au style gothique.
11 annonça, dès son retour à Florence, tout ce
fait de sculpture; mais Agostino et Agnolo, sortis de cette école pour entrer dans celle de Giotto, y apprirent à consulter la nature. Dirigés dans cette voie par les préceptes du maître florentin , ils en ouvrirent à leur tour l’entrée aux Donato, aux Ghiberti, etc.
qu'on devait attendre de ses études; la construction hardie de la coupole de Sainte-Marie des Fleurs qu’Arnolplio di Lapo avait très antérieurement projetée, étendit au loin sa renommée , et de toute part ses principes se propagèrent sans contradiction.
11 su disait alors de montrer du génie et de l’émulation pour obtenir de la libéralité des princes italiens des encouragemens de toute espèce. Les ducs d’Urbin , ceux de Ferrare , les marquis de Mantoue, les Sforces à Milan, rivalisaient de munificence envers les artistes et les gens de lettres. L’illustre famille des Médicis , surtout, ne négligeait aucun moyen de favoriser leurs progrès; dans ce dessein, l’extrême opulence de ces derniers leur permettait de former une ample collection de sculptures antiques, de vases , camées , médailles , et manuscrits grecs et latins *. La religion enfin n’ayant plus
* Côme de Médicis dit l’Ancien , simple négociant, lequel gouverna la république de Florence par le seul ascendant de sa capacité , comme de ses richesses, fut la tige d’une suite de citoyens puissans
' LIVRE CHfQÜJÈMB. 409
à s'alarmer de l’aspect des anciennes idoles, les papes firent fouiller dans Rome et ses entours (5) les décombres des temples du polythéisme, pour en exhumer les statues qu’une cendre protectrice avait heureusement cachées et soustraites aux outrages de l’ignorauce.
[De J. c. U40 à 1400. ] — INicolas V, après un schisme aussi long que déplorable, venait d’apaiser les troubles de l’église [i45o.]. Ami des savans, il répandit sureux ses bienfaits, et s’occupa de la formation d’une bibliothèque, où se trouvaient, non seulememt les écrits des saints Pères et autres docteurs chrétiens, mais les œuvres de
que l’histoire place au rang des princes et des plus illustres protecteurs des sciences et des arts.
Laurent de Médicis, petit-fils deCôme, réunissait dans son palais, à des jours fixes, une société d’hommes éclairés, et son savoir personnel le mettait à même de s’en faire écouter avec intérêt.
Les jeunes sclupteurs, peintres etarchitectesavaient la faculté de travailler dans sa galerie, où se trouvaient des modèles en tout genre de la plus rare qualité. Ce fut là que Michel-Ange, à l’âge de dix-neuf ans, copia si fidèlement une tête antique, que l’original ne se reconnaissait qu’à la différente teinture du marbre.
Platon, d’Aristote, d'Homère, de Virgile, etc. Ce même pontife ordonna la réédification du Vatican sur des plans très vastes; ses successeurs le décorèrent ensuite de riches sculptures, de fresques et de mosaïques.
Bientôt après, Pie II, plus connu dans la république des lettres sous le nom latinisé tfÆnéas Sjrlvius , établit à Rome une académie, et comme son prédécesseur Nicolas , il prit le plus grand intérêt à la propagation des lumières et à la complète régénération du goût.
Sixte IV enrichit la bibliothèque du Vatican, répara les palais, les églises avec magnificence, et fit ouvrir un beau port sur le Tibre. Innocent VIII eut également à cœur l'embellissement de la capitale du monde chrétien.
Alexandre VI, enfin, dont les mœurs déréglées ont flétri la mémoire, sans néanmoins que le saint-siège sur lequel il avait pris place en ait contracté la souillure, bâta, par ses inclinations libérales et son luxe , le moment où la statuaire et la peinture devaient briller à Rome, à Florence, à Venise, d’un éclat sans pareil.
Les plus belles figures antiques qui se soient conservées jusqu’à ce jour, le Torse, le Laocoon » l’Apollon-Pithyen, la Vénus de Médicis, le Mé-
léagre, le groupe à' Hercule et le jeune Télèphe , l’Antinous du Belvédère, la Cléopâtre, etc., une multitude de bas-reliefs et de bustes précieux pour l’histoire, ont été rendus au jour sous les pontificats des papes précités, ou de leurs successeurs immédiats. Jules U , quoique peu jaloux du renomd’érudit *, n’en conféra pas moins, en témoignage de satisfaction , la charge lucrative de notaire apostolique au propriétaire qui , dans la fouille d’un champ sur le mont Esquilin, en avait déterré le groupe du Laocoon.
Ce fut en des conjonctures si propices aux progrès des sciences et des arts, que Jean Guttenberg, de Mayence, inventa l’imprimerie, et que Maso-Finiguera, orfèvre florentin, trouva le moyen de traduire et de multiplier les dessins de difFérens maîtres par la gravure. — [neJ.c. hîs.j
Les Allemands, toutefois, disputent aux Italiens l’honneur de cette dernière découverte; ils l’attribuent à Martin Schoen, de Colmar, que
*Le même Jules répondit à Michel-Ange, qui ébauchait sa statue, et lui proposait de placer un livre dans ses mains : Mettivi unit spnda , che non so lettere. (Vasari.)
nous appelons le beau Martin , lequel, disentils, aurait devancé le Florentin d’une vingtaine d’années; mais si cette mémorable invention est due au hasard, comme celle de la boussole , du télescope et de la poudre à canon, il serait bien possible aussi que les procédés de la gravure pour estampes eussent été découverts dans le même temps, à peu près, en deux contrées différentes. I aïs Italiens , au quinzième siècle, n’avaient au surplus que peu de communications avec les artistes de l’Allemagne.
Thomaso-Finiguera gravait des calices, des croix, des candélabres, des reliquaires, des Paix, et remplissait le creux des tailles du burin d’un mélange d’argent et de plomb que les anciens appelaient nigellum. On raconte qu’un pan de linge humide ayant reposé fortuitement sur une pièce de métal ouvré et préparé de la sorte, l’inventeur italien vit avec étonnement son dessin imprimé sur le linge. 11 en réitéra l’expérience, en se servant de papier humecté, ce qui lui donna la première idée de la chalcographie en ce genre.
Quoi qu’il en soit, ce fut dans les ateliers des orfèvres que cette branche de l’art du dessin prit naissance, et les premiers travaux furent
exécutés sur l'argent, sur l’étain, puis sur le cuivre. Baccio-Baldini, qui par hasard eut sous les yeux quelques épreuves obtenues par cette méthode, résolut de tirer parti de la découverte. Il s’associa Sandro-Boticelli, dessinateur habile , et leurs essais furent goûtés.
Mairtegna, de Padoue, et Pollajuolo s’exercèrent dans la même pratique avec plus de succès, car ce dernier a gravé d’après Michel-Ange, la lutte fameuse dite des hommes nus.
Vers les provinces du nord, les tentatives de Martin Sclioen, d’Israël Yan-Melchen, et de Wolgemuth, mirent sur la voie Albert Durer de Nuremberg et Lucas de Leyde, lesquels perfectionnèrent cet art naissant ; Marc-Antoine Raymondi, de Bologne, sans les égaler pour la finesse et la netteté du burin , eut sur eux , dans la suite, l’inestimable avantage de recevoir les avis de Raphaël et de traduire ses dessins *. Ces
* Marc-Antoine Raymondi n’est supérieur à ses deux émules, Albert Durer, élève de Wolgemuth, et à Lucas de Leyde, que sous le rapport du style du dessin. On dit, au surplus, que Raphaël traça souvent le contour des figures sur les planches de ce graveur.
trois artistes ont ouvert le bel âge de la gravure. L’invention de ce procédé si utile aux études des jeunes artistes , le facile accès des musées de Florence et de Rome, les largesses des grands, et la lecture des écrits les plus célèbres de l’antiquité, rendirent l’émulation des aspirans tellement ardente, que, des ateliers d’André Verrochio , de Dominique Ghirlandaio , des Bellini de Venise, et de Vanucci dit le. Pc'rugiri , on vit sortir en peu de temps une savante génération d’élèves qui, s’élevant tout-à-coup au dessus de leur siècle, signalèrent par d’immortels chefs-d’œuvre , le plus haut degré d’excellence, où la statuaire et la peinture soient parvenues chez les modernes *.
Léonard de Vinci, né en 1445, doué de beaucoup d’esprit et de sagacité, mécanicien ,
* André Verrochio, peintre et sculpteur florentin, compte parmi ses disciples Le Pérugin et Léonard de Vinci.
Curadi, surnommé Ghirlandaio, savant orfèvre, est connu surtout pour avoir donné les premières leçons à Michel- Ange.
Le Giorgion et le Titien se formèrent, pour le prestige du colons, à l’école de Jean Bellin.
anatomiste, poète, et profondément versé dans ia connaissance de l’histoire, dégagea la peinture des ténèbres qui, jusqu’alors, avaient prolongé ses tâtonnemens. Il en analysa les principes et l’assujétit à des règles certaines. Le traité qu’il a composé sur cette matière, ne fut imprimé qu’après sa mort. C’est Nicolas Poussin qui en a fort éclairci lesdocumens, en ajoutant au texte un assez grand nombre de figures dessinées. Annibal Carrache voulut copier entièrement, de sa main, cet excellent livre : Si dès ma jeunesse , disait-il, j'en avais eu connaissance, il m’aurait épargné vingt années de travail
Bien des gens ne regardent ce traité que comme un recueil de pensées écrites d’un seul jet, avec l’intention de les mettre en ordre. Les littérateurs ou érudits qui, sur les théories de l’art, n’ont guère que des aperçus , ne peuvent saisir qu’imparfaitement le sens des réflexions qui font la substance d’un tel ouvrage; mais le praticien le lira toujours avec fruit.
Considérant la peinture sous un point de vue philosophique , Léonard s’attacha particulièrement à bien exprimer les affections de lame, et en cette partie rarement on l’a surpassé. Ses compositions sont simples et sagement
ordonnées. Son dessin, toujours pur et précis, ne manque pas de grandeur. S'il eût étudié Y antique , il se serait abstenu sans doute , en choisissant ses modèles dans la belle nature, d’en copier les détails superflus. Ce fini consciencieux néanmoins provenait de l’aimable candeur de talent qu'il avait héritée de ses maîtres, et ne refroidissait pas sa pensée. Il mettait en effet tant de soin à l’exécution de ses ouvrages, que le seul portrait de Monu Elisa, femme de Francesco del Giocondo , gentilhomme florentin , lui coûta, s’il faut en croire Vasari, quatre années de travail, peut-être en avait-il été détourné par d’autres occupations. François I er acheta ce portrait au prix de quatre mille écus d’or, somme qui équivaudrait aujourd’hui à celle de quarante-cinq à cinquante mille francs.
La tête est pleine de grâces et de naïveté; les mains sont d’une beauté parfaite; le coloris des chairs a subi , selon toute apparence , un peu d’altération ; car il parait violâtre ; mais les teintes en sont tellement fondues qu’on n’aperçoit pas la ligne des contours; la lumière enfin y est dégradée de manière à rendre l’effet général des plus harmonieux.
L’admirable tableau de la Cène , dont il en-
richit le réfectoire des Dominicains de Milan, est, quant aux parties les plus essentielles de l’art, un chef-d’œuvre au dessus de tout éloge. Il fut horriblement mutilé par les troupes révolutionnaires durant les invasions de l’armée française en Italie, vers la fin du dix-huitième siècle ; mais le burin de Morghen et le dessin de M. du Tertre* en conserveront le plan et le souvenir des détails pour la gloire du maitre et
la consolation de la postérité
Michel-Ange, né en 1474, ardent émule de Léonard, eut des conceptions plus hardies. Dominé par sa verve fougueuse, il sembla dédaigner les procédés, purement agréables , de l’imitation , pour ne s’occuper que des moyens de remuer fortement les âmes. Nul peintre ne s’est montré plus original, plus pathétique; il fallait un enthousiasme tel que le sien, et la vigueur un peu acerbe de son pinceau, pour dévoiler à nos regards le spectacle effrayant du jugement der-
* Ce dernier dessin a été fort applaudi ; peut-être sera-t-il gravé. (I existe heureusement une bonne copie du tableau dans les environs de Milan; elle a r dit-on, été très utile à M. du Tertre.
nier et de la dissolution du inonde. Cette image menaçante subjugue, au premier aspect , l’orgueilleuse raison du sceptique le plus intrépide; il pâlit et s’étonne de son épouvante.
Quoique ce grand artiste soit reconnu généralement pour le plus savant statuaire moderne, il était, peut-être, plus remarquable encore en qualité de peintre, ou plutôt de dessinateur; c’est l’opinion de ses contemporains sur la nature de ses talens. Lui-même se croyait supérieur en celte dernière partie, et s’il attachait aussi beaucoup d’intérêt à l’estime qu’inspiraient les produits de son ciseau, c’est qu’il les savait plus durables.
Tant d’autres ont mentionné les nombreux travaux de Michel-\ngc, qu’il est peu nécessaire
d’en refaire ici rémunération Sa fameuse
statue de Moïse, malgré les graves défauts qu’on y remarque, est d’un caractère si fier, j’allais dire si terrible , que, seule, elle suffirait pour assurer à son auteur le premier rang parmi tous nos sculpteurs de liant style Comme archi-
tecte , cet artiste infatigable ne s’est pas acquis moins de célébrité. Quelle vaste mesure de talens divers supposent les créations de son génie! Contentons-nous de citer les fresques de la chapelle
Sixline, le mausolée de Jules II *, et ceux des Médicis à Florence; l’immense coupole enfin, dont il a couronné l’église de Saint-Pierre de Rome.
Le nom de Raphaël, comme celui de Michel- Ange, est counu de lotit l’univers , et la renommée partage avec raison la palme des arts du dessin entre ces deux illustres chefs de l’école florentine et de l’école romaine. Raphaël néanmoins, plus dociletpie sou impétueux émule aux exigences d’un goût délicat et hien entendu, semble conserver aujourd'hui dans l’opinion des connaisseurs une gloire plus pure **. Les artistes
*Le tombeau de Jules, commandé par ce pape luimême, devait être orné d'une quarantaine de figures épisodiques; mais lorsqu’il fut question d’achever ce monument, Léon X, successeur du pontife, permit à Michel-Ange d’en simplifier la composition.
Dans la chapelle sépulcrale des ducs Laurent et Julien de Médicis, à Florence , on voit une statue emblématique de la Nuit, comparable aux plus beaux ouvrages du ciseau grec.
** On blâme justement dans le tableau de Michel- Ange représentant le Jugement dernier, le bizarre assemblage des croyances chrétiennes et des fictions
niSTOIRE DES ARTS.
qui, de toutes les contrées de l’Europe, viennent perfectionner leurs études à Rome , se demandent, en contemplant les peintures des loges du Vatican, du palais de la Farnésine *, si lesApelles, les IVicophane,les Aétion, mirent dans leur composition plus de poésie, d’agrément et de majesté; s’ils tracèreut les contours de leurs figures d’un style plus élégant et plus
correct Les ravissantes images de la Vierge,
sur les traits de laquelle ce grand peintre a su répandre une expression de pudeur toute céleste, la Transfiguration du Christ rayonnant de lumière au dessus du Tliabor, sont des chefsd’œuvre que Pline et Pausanias, autrefois, auraient classés au nombre de ceux qu’ils ont exaltés avec le plus d’enthousiasme.... Il ne fallait rien de moins que les inspirations d’une foi vive et sincère aux mystères augustes de la
mythologiques Les nudités qui rendaient cette
étonnante composition peu bienséante dans une chapelle, ont été voilées par Daniel de Volterre.
* C’était autrefois le palais Chigi. Raphaël y a peint la fable entière de Psyché, d'après l'ingénieuse narration d’Apulée.
religion chrétienne pour élever l’heureux génie de Raphaël à de si sublimes conceptions *.
Les peintres vénitiens n’ayant pas eu , pour aider leurs premières études , la faculté de consulter fréquemment les restes précieux de la sculpture antique, n’avaient pu se faire un aussi grand goût de dessin que ceux de Florence et de Rome; mais l’habitude de peindre d’après le modèle vivant les avait rendus si bons coloristes , que, sous ce rapport, le Giorgion et le Titien portèrent rapidement la vérité d’imitation jusqu’au prestige. Jean Bellin, à la vérité, leur avait ouvert la voie dont l'un et l’autre ont atteint les limites.
[ 16 e siècle. ] — LeCorrége, né dans un bourg du duché de Modène, était entré dans la même carrière avec son seul instinct pour guide. Inventeur des moyens gracieux qui caractérisent son faire , il n'imita personne , et personne, en l’imi-
* Nous-mème, au musée Napoléon, avons entendu le peintre David dire à mi-voix, en jetant un coup d’œil sur le tableau de la Transfiguration : Il fallait île la foi pour produire cette merveille !!!
HISTOIRK DES AIITS.
tant, n’a pu l’égaler; ce fut le sentiment de sa capacité naturelle qui le fit s’écrier, à la vue d’un tableau de Raphaël mis pour la première fois sous ses yeux : Et moi aussi je suis peintre !*
L’ouvrage lui parut sans doute , vu la composition symétrique, et l'effet peu harmonieux du clair-obscur, au dessous de la répu talion de l’auteur : il eût étouffé son exclamation devant la Transfiguration du Tliabor, ou l’école d’Athènes.
Tels sont les hommes de génie dont les sublimes productions ont spécialement illustré les écoles de l’Italie au commencement du seizième siècle.
Dans la route que parcourent les talons d’imagination et de goût en tendant à la maturité, il est un point de perfection où subitement ils s’élèvent après avoir lutté, pas à pas, contre les premières difficultés; arrivés enfin au terme de leurs progrès , ils s’exposent à déchoir, en
* On présume que c’était le tableau connu sous la dénomination de Cinque Senti, que le Corrége eut occasion de voir à Parme, où if avait été demandé. Cet ouvrage est peu remarquable.
cherchant à le dépasser André Solari, Da-
niel de Volterre, Luini, André del Sarle, Sébastien del Piombo, Paris Bordone , Palme l’Ancien, Jules Humain, Perrin del Vaga, et autres disciples des grands maîtres de la renaissance , adoptèrent les principes et le genre d’exécution des ateliers où ils s’élaient formés (6); mais la plupart des peintres qui vinrent ensuite, voulurent essayer de nouveaux moyens de succès.
Les licences pittoresques du Tintoret et de Paul Véronèze, l’élégance apprêtée du Parmesan, le coloris émaillé de Frédéric Baroche, le grandiose outré du Cangiagc et deZucchéro, furent d’un dangereux exemple (7). Les ouvrages de ces artistes se recommandaient, sous bien des rapports, par des beautés réelles; mais plusieurs de ceux qui , depuis , marchèrent dans les mêmes voies, peignirent de ressouvenir autant que d’après les modèles de la nature. Il ne fallut même au cavalier Pomérancio et à son élève le Josépin, — [ 10 e ci 17 e nédo ] — qu’une verve effrontée, de la mémoire, et le facile maniement du pinceau, pour faire applaudir de brillans caprices de composition comme des éclairs du génie.
La savante école de Bologne, dont le Domi-
niquin, le Guide, l’Albane, le Schidone * faisaient la gloire, défendit quelque temps encore, sous la direction des Carraclies, l’autorité des anciennes doctrines ; mais les contrastes outrés de lumière et d’ombres , hasardés pittoresquement par le Carravage, le style théâtral des Lanfranc, des Piètre de Cortone, et du statuaire Bernini, les écarts de leurs imitateurs, éclipsèrent aux yeux de la multitude éblouie, les sévères et mâles beautés des chefs-d’œuvre classiques (8).
Vainement Carie Maratte, surnommé le. dernier des Romains, né en 1625, tenta-t-il de ramener ses contemporains à des combinaisons plus sages, les zélateurs présomptueux du système d’apparat que les suffrages de la mode avaient sanctionnés , s’égarèrent de plus en plus en des routes perdues. Si quelques amateurs, par circonspection , paraissaient admirer encore les peintures enfumées du Vatican (9),
* Camille et César Procaccine, quoique plus âgés que les Carraclies, ne dédaignèrent pas de se faire agréer dans leur école.
ils s’extasiaient devant les compositions galamment agencées — [ne j. c. ioso à 1730.] — des Fa Presto , des Ciroferri , des Piazzetta , des Solimène, dont l’abusive fécondité consomma la corruption du goût que ces novateurs prétendaient épurer.
Le préjugé fut tel, que le pape Benoit XIII résolut de faire effacer les fresques de Michel- Ange et de Raphaël, pour substituer à ces porcheries (c’était ainsi qu’il les qualifiait) la représentation des miracles opérés par l’intercession de deux saints personnages nouvellement canonisés.
Le génie des arts, poussé dans cette fausse direction , et déjà vieilli sur le sol de la renaissance, s’était précautionné d’un nouvel asyle
en deçà des Alpes Rajeuni sur ces parages,
il parut bientôt y avoir recouvré sa vigueur primitive : le riche pinceau des Flamands et la vive imagination des Français ornèrent à l’envi de chefs-d’œuvre divers ces contrées hospitalières *.
* Voyez X Appendice à la suite des Détails supplémentaires de ce cinquième et dernier livre.
Googlç
Notre tâche est remplie; elle s’est même prolongée au delà des limites que , d’abord , nous
nous étions prescrites Ce n’est plus dans
les livres, mais au sein des musées ouverts de toute part à la curiosité publique, que le simple amateur peut désormais apprendre à connaître l’esprit de l’art et ce que son histoire offre de plus intéressant; c’est là qu’il saura prendre une juste idée des étranges vicissitudes que la statuaire et la peinture ont subies durant le cours des deux siècles deruiers; là, seulement, les artistes, toujours vivans dans leurs ouvrages, dévoilent nettement à nos yeux leur moyen de succès et les causes de leur décadence.
Segnitis irritant aniinos deniissa per auront ,
Quant tjtiæ sunt oculis su!>jccta tidclibits.
( Htm. </«* Art. Poet.)
Les Pisans appelèrent des contrées de F Orient l’architecte Buschetto , qui traça le plan de leur Église cathédrale , etc.
On attribue généralement aux Grecs du Bas- Empire l’honneur d’avoir, par le secours de leurs artistes, accéléré la renaissance du bon goût de l’architecture en Italie ; mais M. le comte Cicognara est du petit nombre des savans qui n’admettent pas entièrement cette opinion. Il mentionne, dans sa nouvelle His-
toire de la Sculpture, Buschetlo comme architecte italien, et ce nom propre semblerait en effet indiquer pareille origine.
M. Éméric David, dont les connaissances en ces matières ne sauraient être révoquées en doute, persiste à croire, d’après les traditions qu’il a recueillies , que Buschetto, né à Dulichium , était venu de Constantinople en Italie , où il accompagna le chargement des marbres antiques qu’il lit servir à l’ornement de la cathédrale de Pise. Quant au nom de l’artiste, ajoute M. Eméric David, on lit sur l’épitaphe de son tombeau Busketos, et non Buschetto. La Chronique pisane de Marangone porte que les commissaires chargés de la direction des travaux de la bâtisse de ladite église, firent exprès le voyage de la Grèce pour y choisir de beaux matériaux de construction, et qu’ils amenèrent en même temps le principal architecte et ses auxiliaires,
La capitale de l’Orient, au surplus, était, selon le père délia Valle, l’Athènes des artistes de l’Italie au dixième et au onzième siècle... Le style de la tour de Pise appartient au gothique grec , ainsi désigné parce que les bàtimens de ce genre sont construits en partie avec des fragmens de
marbre provenant des temples ruinés de l’ancienne Grèce. Ce gothique mixte flatte l’œil par ses dispositions pittoresques et par les ornemens dont il admet l’emploi ; mais au milieu du quinzième siècle, on adopta, surtout en France, pour la décoration des monumens d’architecture, des sculptures d’une extrême délicatesse d’outil. l.a pierre et le marbre furent découpés, comme le bois, en fleurons, en ramages de toute espèce. On ajustait dans ces rinceaux des chérubins, des oiseaux, des reptiles, et autres figures naturelles ou fantastiques. C’est ce qu’on appelle gothique fleuri. Ce goût se soutint en France jusqu’au règne de Louis XII et au commencement de celui de François 1 er .
Ci ma bue' fut, selon Fasari, le restaurateur de la peinture au moyen dge, etc.
La grande réputation de cet ancien artiste vint des occasions qu’il eut de rendre son talent très opportun à l’époque oii les magistrats de Florence bâtissaient à grands frais des églises , et les décoraient intérieurement de manière
à ce qu’elles l'emportassent , en richesses de toute espèce, sur les édifices que la pompe sacerdotale érigeait en d'autres cités. Les travaux en peinture étaient surtout fort recherchés pour ces embellissemens.
Charles d’Anjou, roi de Naples et frère de saint Louis , fit à Cimabué l’insigne honneur de visiter son atelier, accompagné de toute sa suite. Le quartier en a conservé le nom de Borgo Âllegri, tant la joie de la population fut bruyante quand elle vit défiler le cortège du royal voyageur.
Ce fut de même un jour de fête , lorsque les citoyens notables allèrent processionnellement, et au son des trompettes, chercher la fameuse Madone qu’ils avaient commandée à ce peintre pour la basilique de Sainte-Marie-Nouvelle.
On voit encore à Florence quelques restes des gothiques produits du pinceau de Cimabué. Ces tableaux sont exécutés à fresque ou détrempe. Les procédés de la peinture à l’huile n’étaient pas en usage encore, quoiqu’ils eussent été indiqués dans les écrits d’Éraclius, et plus positivement par ceux de Théophile , moine du onzième siècle, c’est-à-dire près de deux cents ans avant que Guido de Sienne et Ci-
mabué donnassent naissance à l’école de peinture des Florentins.
On voit , malgré les timides tdtonnemcns de.
la seconde enfance de l'art en Italie , un caractère de naïveté mystique, assez approchant, de. la grâce , dans les têtes de la vierge. Marie et de l'enfant Jésus , etc.
Rien de semblable ne se remarque, même aujourd’hui , sur les images que fabriquent les Grecs modernes pour leurs chapelles. Ces artistes , qui font une classe à part, regardent leur profession comme sacrée, et dans leur orgueil ils croiraient la dégrader en adoptant quelquesuns des procédés de l’art perfectionné dans nos contrées occidentales. Ils ont, pour le contour de leurs figures, des formes traditionnelles que la superstition a consacrées et dont ils n’osent s’écarter. Le dessin en est raide et maigre , le coloris plat et sombre, et les physionomies sans aucune expression ; leurs bas-reliefs, leurs marqueteries sont traités à l’avenant. Cet ancien caractère d’ignorance et de barbarie inspire
aux pèlerins agenouillés une terreur pieuse , et plus de vénération qu’aucun des chefs-d’œuvre étalés dans nos églises latines.
Sous les ciseaux de Donalo , de Laurent Ghiùerti, la sculpture moderne ri eut plus qu'un pas à faire pour s’élever à la hauteur de celle des anciens, etc.
Les premiers essais de Donato furent les heureux indices de la régénération de l’art sla tuaire en Italie. Le groupe de l’Annonciation , exécuté en pierre, commença à déciller les yeux accoutumés à la froideur du style gothique ; chacun admira le caractère de candeur que l’artiste avait su répandre sur le front de la Vierge , et le jet flottant des draperies tel qu’il avait pu le remarquer sur des fragmens de basreliefs nouvellement rendus au jour. Ce fut en étudiant ces types du bon goût des anciens, que Donato réforma peu à peu le mode insipide d’imitation que lui avaient légué ses devanciers. Le célèbre Côme de Médicis favorisa les progrès de Donato; sa réputation s’étendit au loin, et
DÉTAILS SÜPPLÉMEJXTAIRES. 433
après avoir enrichi Florence de ses ouvrages, tant en marbre, en bronze, qn’en orfèvrerie, il fut mandé par le sénat de Venise pour y jeter en fonte la statue du général Narsi. Les Padouans l’appelèrent aussi dans leur ville, où ses talens furent noblement appréciés.
La Jiulilh de ce maître passait pour son chefd’œuvre; mais il estimait davantage encore une figure de vieillard à télé chauve qui lui avait été commandée pour l’ornement de la tour carrée
de Sainte-Marie-des-Fleurs On sait que son
saint Marc arracha cette exclamation à Michel- Ange , son successeur le plus illustre : Per che
non mi parla , Marco ?
Donato excellait dans les bas-reliefs. U avait concouru , pour obtenir la commande des portes en bronze du baptistaire de l'église de Saint- Jean à Florence, avec Brunelesclii et Ghiberti , ses émules. Les modèles que présenta ce dernier , lui méritèrent la préférence, de l’aveu même des deux premiers concurrens.
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La religion n’ayant plus à s’alarmer de l’aspect des anciennes idoles du paganisme , on ordonna des fouilles dans les entours de Rome, etc.
Les souverains pontifes, dit le savant auteur des Recherches sur l’Art statuaire , appelèrent les beaux-arts au secours de la puissance ecclésiastique, quand ils virent que les consuls, les sénateurs, les tribuns de la capitale de la chrétienté semaient des idées républicaines parmi le peuple. Les maximes de saint Grégoire qui proscrivaient les sciences profanes, furent, par les papes , mises dès lors à l’écart ; ils étalèrent en toute chose une grande magnificence, comme un moyen de faire respecter leur dignité.
Paul 11 aimait ce faste du rang suprême , et se montrait souvent la tète coiffée d’une triple couronne chargée de pierreries. 11 fit frapper des médailles où son effigie était accompagnée de titres pompeux , et les jetait lui-même dans les fondations des édifices qu’il faisait construire. Les cardinaux , sous son pontificat , re-
çurent le privilège de se parer d’habits couleur de pourpre.
Les successeurs immédiats des grands peintres de la renaissance adoptèrent les principes et les procédés d' exécution des écoles où ils s’étalent formés, etc.
Il dut en être ainsi, du moment où le génie des arts vit ses efforts couronnés d’un succès complet. Il suspendit son vol, et sembla n’avoir plus qu’à se contempler lui-meme.
Les élèves, rendant alors une sorte de culte à ceux qui les avaient heureusement dirigés dans la bonne voie, ne cherchèrent pas soudain
à s’en ouvrir de nouvelles On retrouve , en
effet, dans les tableaux de Luini, cette angélique naïveté d’imitation de la belle nature qui les a fait souvent attribuer au pinceau de Léonard de Vinci, son maître. Daniel de Vol terre a prouvé , par sa magnifique composition du Christ détaché de la croix, à quel point il avait su profiter des leçons de Michel-Ange.
Qui ne reconnaîtrait dans les ordonnances
poétiques de Jules Romain , l’héritage des pensées de Raphaël?
Les peintures de Palme, dit Le Vieux, semblent être sortiesdes ateliers du Titien... L’esprit des maîtres, à cet âge, anima l’émulation et le goût des disciples.
Les licences pittoresques de quelques novateurs habiles, furent, pour ceux qui vinrent après eux , d’un dangereux exemple , etc.
Le Tintoret peignait avec tant de chaleur, que son enthousiasme était presque un délire. On lisait sur les murs de son laboratoire cette devise applicable à ses plus belles productions: Il disegno di Michel- Angclo, el culorito di Tiziano.
Toutes riches, éblouissantes même, que soient les compositions de Paul Véronèse, cette pompeuse multiplicité d’accessoires n’en est pas moins déplacée. Les convenances relatives aux mœurs, aux costumes, comme au lieu de la scène, sont étrangement blessées dans le magnifique et immense tableau des A ’ocesde Cana.
Le Parmésan, s'efforçant de donner à son
style l’accent gracieux de celui du Corrége , le rendit souvent un peu maniéré. Ses contours étaient moelleux ; mais il risquait de s’écarter du naturel pour imprimer un caractère de no-, blesse , des agrémeus trop apprêtés à ses têtes de Vierge.
Thadée et Frédéric Zucchéri visèrent à un tel grandiose de dessin, qu’ils outre-passèrent les limites au delà desquelles le vrai beau cesse d’exister. Les applaudisseraens qu’ils ambitionnèrent nuisirent aux talens naturels des aspirans à de pareils succès.
Les vigoureux effets de clair-obscur hasardés par le Caravage , le goût t/u/âlral des Lanfranc, des Piètre de Cor Lotie , et du statuaire Bernini , éclipsèrent aux yeux de la multitude les mâles beautés des chefs-d'œuvre classiques , etc.
Louis , Augustin et Annibal Carrache fondèrent de concert l’académie bolonaise des gli Désulerosi , dans le but, dit Félibien, de combattre les erreurs systématiques de quelques chefs de secte. Le Josépin et ses adhérens
osaient énoncer que , pour laisser au génie du peintre tout son essor, il ne fallait pas que les yeux restassent constamment fixés sur le modèle. La multitude, en effet, s’empressa d’applaudir les brillantes inventions des hommes à talent qui, se livrant à leurs caprices, consultaient peu la nature. Le Caravage prétendait, au contraire, qu’elle devait être imitée jusque dans ses apparentes pauvretés.
Le Guide ne put résister à la séduction du pinceau magique de ce maître , et le Crucifiement de saint Pierre , en ce genre d’exécution, eut un succès bien mérité. Après cette tentative heureuse, il rechercha, par le conseil d’Annibal Carrache, d’autres moyens de plaire et de parler à l’esprit du spectateur. Le sévère Mengs a dit que cette seconde manière fut à la fois gracieuse, facile et riche.
Les amateurs qui , par condescendance , professaient encore du respect pour les productions majestueuses du beau siècle des Me'dicis, jetaient à peine un regard sur ces peintures noircies , etc.
Il en était de même à Paris, vers le milieu du dix-huitième siècle. Les professeurs de l’académie royale de Peinture et de Sculpture étaient tellement imbus de faux préjugés, que, tout en témoignant de l’admiration pour les fresques de Michel-Ange et de Raphaël, ils en dédaignaient le goût suranné. Quelques-uns même se permettaient, dans leurs coteries, de comparer l’Apollon du Belvédère à un navel ratissé, trivialité qu’ils croyaient plaisante.
Nous nous étonnons aujourd’hui de ce pitoyable aveuglement de nos prédécesseurs , et bientôt peut-être l’instabilité des doctrines et le désir de varier nos jouissances , feront dévier la génération qui s’avance de la route où naguère nous sommes rentrés. L’enthousiasme de commande que de jeunes aspirans ont d’abord montré pour les marbres antiques, n’aurait-il
pas faussé parfois leur jugement? N’en a-t-on pas vu , dans leurs imitations du modèle vivant, en travestir les formes pour leur imprimer un
caractère affecté de style grec ? Est rnodus in
rebus , etc.