‹ Etudes sur l'histoire des arts, ou Tableau des progres et de la decadence de la statuaire et de la peinture antiques au seinChapitre 61 sur 66 · LIVRE QUATRiiîME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRiiîME

ses conseils, et parlait avantaf'eusement de leurs ouvrages pour en faciliter le débit.

[Av. J. c. 330.] — Ayant fait le voyage de Rliodes dans l’intention de visiter l’atelier de Protbogcne(12), dont la renommée commençait à s’étendre au loin , il fut ravi d’admiration à l’aspect des peintures de cet babilc émule, et non moins étonné d’apprendre que des morceaux si parfaits ne se vendissent qu’à bas prix. Le désir d’en posséder quelques-uns lui-même ne laissa plus douter de leur mérite , et l’encbère d’un connaisseur tel que lui, les fit estimer depuis à leur juste valeur.

L’insipide profession de peintre de navires que Protbogène avait long-temps exercée, n’était pas assez lucrative pour (|u’il en eût tiré des ressources contre l’indigence ; mais , grâce au généreux procédé d’ApclIes à son égard , il se vit en état de travailler constamment pour sa gloire *.

* Les Rhodiens, selon Pimlare, se montraient les premiers des mortels dans les arts dn dessin.

Pareille opinion pouvait être émise au temps où vivait le poète lyrique.

HISTOIRE DES A.RTS.

Le temps , la fatigue , les privations même , rien ne pouvait ralentir son ardeur et sa persévérance, dès qu’il avait entrepris un tableau dont il augurait le succès. Celui d’Yalissus, chasseur célèbre, révéré chez les Rliodiens comme lils du Soleil*, lui coûta sept années d’une application soutenue. Il ne se nourrit , jusqu’au terme de sa tâche, que de légumes délreiiqiés à l’eau pure, pour que ses idées ne fussent point obscurcies par les vapeurs d’une digestion laborieuse. Peut-être aussi, vu sa mince fortune, faisait-il en cela de nécessité vertu. Quoi qu’il en soit, ce tableau d’Y'alissus était si beau d’exécution, qu’Apelles, après l’avoir contemplé, s’écria, dans son extase : L'art ne saurait produire rien de plus achevé; mais , ajouta-t-il , cet objet merveilleux serait susceptible de plus de gnu'e ewcore.^ L’auteur'de la Vénus-.Anadyomène pouvait, seul, concevoir le complément de perfection qu’il aurait su donner à ce chef-d’œuvre.

Les anciens qui l’ont à l’envi célébré dans

Fondateur d'une ville de l'île de Itliodes, à lai[uelle il donna son nom.

leurs écrits, racontaient, en se répétant les uns les autres, <|iie Prothogène, las d’avoir effacé vingt fois la gueule chargée d’écume du chien haletant d’Yalissus, lança d’impatience contre le panneau son éponge tout imprégnée de couleur. Elle alla frapper, par un hasard heureux , tout juste au point où gisait la difliculté; mais, ô miracle! l’éclaboussure produisit l’effet que l’artiste avait tenté d’atteindre sans y avoir d’abord réussi.

Pline ajoute à ce conte que, pour se prémunir contre les ravages du temps. Protogène, à quatre reprises consécutives , prit la peine de réempâter chaque couche de couleur précisément l’une sur l’autre, de manière à ce qu’elles suppléassent aux altérations qu’en vieillissant, la peinture devait éprouver : Huic picturte quater colorem iiiduxit subsidio injuriœ et vetustatis y ut, decedente superiore, inferior succederet. L’éponge secourable aurait-elle donc été lancée quatre fois, et toujours avec le même bonheur? C’est la question que Falconnet s’est faite , en traduisant le passage de Pline *.

La merveilleuse éclaboussure n'eut lieu sans

Apellesfit, au surplus, à Prothogène le reproche de ne pas s’arrêter à ce point fixe au delà duquel , en cherchant le mieux , on risque de gâter ce qui est bien. Il est à présumer que le peintre rliodien s’attachait particulièrement à séduire par le prestige du coloris et la délicatesse du pinceau. Ces agrémens qui lui conciliaient les suffrages des amateurs vulgaires , n’auraient pu seuls lui mériter, sans des cpialités supérieures, la haute estime que lui accordaient les véritables

connaisseurs; lui-même ne l’ignorait pas

Ayant exposé sur la place publique l’image d’un Satyre joueur de flûte , il fut peu flatté de l’admiration qu’excita parmi les curieux une perdrix qu’il avait peinte, comme accessoire, auprès de la figure, et n’hésita point à supprimer un ornement qui détournait l’attention de l’objet principal. Des perdrix réelles, disait-on, étaient venues voltiger à l’entour du tableau *.

doute qu'au dernier réenipAteiiieiit du tableau , si toutefois riiistoriette n’est pas controuvée.

* C’était à ce même Satyre que travaillait sans inquiétude Prothogène, durant les dangers du siège de Rhodes. Démétrius, après la prise de la ville, voulut

Diy

Prothc^ènc imitait avec trop de fidélité la nature , pour ne pas exceller dans le genre du portrait. On admira beaucoup ceux d’Antigone, et de Pliiliscus, poète tragique. 11 réussit parfaitement encore en répondant au désir qu’avait Aristote d’obtenir celui de sa mère. Une étroite amitié, d’ailleurs, le rapprochait de ce pbilosopbc, lequel l’exhortait souvent «à traiter des sujets historiques et propres à rehausser l’éclat de sa renommée ; mais l’auteur d’Yalissus opérait d’ordinaire avec tant de précautions et de timidité qu’à peine aurait-il eu le temps de terminer, durant .sa vie, un petit nombre de compositions ornées d’épisodes richement agencés. Se défiant de ses moyens, et disciple de quelque maître obscur, ce fut par des essais réitérés, qu’il devina peu à peu les secrets de la belle peinture *.

savoir, de la bouche du peintre, le motif de sa sécurité : Je savais, répondit celui-ci , que Démet rius , faisant la guerre aux Rhodiens, n entendait point

la faire aux arts Le fils d'Antigone, en effet,

avait défendu d'attaquer le quartier où le tableau d'Yalissus, lui avait-on dit, se trouvait en réserve.

* On voyait de sa main à Athènes, dans le temple

Nicomaque, contemporain de Protliogène, n’achetait pas aussi laborieusement ses succès. Un pinceau facile et hardi servait merveilleusement l’impétuosité de son génie. Cette célérité d’exécution était assez généralement le partage des premiers successeurs d’Apelles , qui mettaient à profit les découvertes successives de leurs devanciers *. Ils avaient appris à faire usage de différentes substances colorantes que les Poly-

dc Minerve, deux tableaux remarquables sous le rapport du fini des détails. L'un représentait Nausicaa, fille d'Alcinoüs, conduisant un char traîné par des mulets ; l'autre tableau n’était composé que d’une seule figure, celle du navigateur Parafas, inventeur des trirèmes.

* Apelles avait eu pour premier maître Ephorc d’Ëpbèse; mais depuis il reçut pendant dix années les leçons de Pampbile de Sicyone.

Déjà les peintres ne se bornaient plus à l’emploi des quatre couleurs dont s’étaient contentés leurs devanciers ; ce que justifie à peu près ce passage de Cicéron : Similis in pictura ratio est, in qaa Zeuxim et Polygnotum , et Timanthem , et eorum qui non sunt usi plus quant quatuor colorihus, et lineamenta laudamus : at in actione Nicomaeho , Prothogene, Apelle , jam perfecta sunt omnia.

( De clar. Orat. )

gnote, les Zeiixis, les Timante n’avaient point essayées. Aussi l’éclat des peinture* de ce troisième âge éclipsait -il aux yeux des demi-connaisseurs les beautés plus sévères des productions du siècle précédent.

Un de ces amateurs à courte vue s’étonnait de ce que la fameuse Hélène de Zeuxis avait eu tant de prôneurs enthousiastes : Que ne peux-tu la contempler avec mes yeux , dit Nicomaque, sa lieaute! te paraîtrait celle d’une déesse !

Pour des connaisseurs de la trempe de celuici, l’art a ses mystères et de hautes merveilles qui ne sont visibles qu’aux regards des initiés.

Les peintres anciens avaient fait, sans doute, plus de progrès que nous ne semblons le conjecturer, dans la connaissance du clair-obscur; car Antiphile, cet émule jaloux qui se permit de dénigrer Apelles à la cour de Ptolémée, sut représenter, d’une manière assez magique, la vive lueur d’un brasier qu’un esclave attisait de son haleine. Le reflet du feu sur les joues du souffleur produisait une sorte d’illusion. De tels effets qui font l’étonnement du vulgaire, supposent aussi , de la part de l’artiste , quelque chose de plus que l’habitude du métier.

Il est à présumer, d’après le passage de Cicé-

ron que nous avons transcrit dans la note précédente, où le nom d’Aétion est mentionné, que ce peintre, auteur du superbe tableau des Noces d’Alexandre et de Roxane, devait être un des contemporains de Nicomaque. La description de cette peinture se trouve dans le traité de Lucien , intitulé Hérodote ou Aélion.

Laissons dire au sophiste grec ce que ses propres yeux ont admiré : « Dans une cbam- « bre magnifique, s’élève le lit nuptial; on y « voit Roxane assise. C’est une vierge parfaite- « ment belle, dontles regards sont baissés vers « la terre, car la présence d’Alexandre, placé a debout près d’elle, excite sa pudeur. Une « troupe folâtre de petits amours les environne. « L’un , posté derrière la jeune épouse, soulève « le voile qui lui couvre la tête; un autre, O esclave officieux, est à ses pieds : il s’empresse a de délier sa chaussure et semble bâter l’heure « de la jouissance. Un troisième saisit le pan du il manteau d’Alexandre pour l’attirer vivement a auprès de Ro.\ane, à laquelle ce prince fait a pré.seut d’une couronne. Épbestion est à ses

« côtes Quant au beau jeune homme sur

a l’éjjaule dui|uel le héros s’appuie, son nom « n'est pas inscrit ; je pi-ésurae qu’il représente

ilVRE QUATRIÈME. ' 291

« l’Hynien*. Dans iineautre partie du tableau, des « amoui-s jouent avec les armes d’Alexandre: les « deux premiers, qui portent sa lance, semblent « ployer sous le ikix; deux autres traînent par « les courroies le bouclier, en guise de char « triomphal , sur lequel un troisième est assis. « C’est le souverain , sans doute, promené par « ses courtisans, tandis que le plus malin de « tous , se glisse en embuscade sous la cuirasse^ « et s’y tapit pour leur faire peur. »

Est-il rien de plus ingénieux que cette troupe enfantine conviée par l’Hymen pour célébrer l’union d’Alexandre avec sa maîtresse? Cette allégorie épisodique ne pouvait se lier plus gracieusement au groupe principal, et rappeler d’une manière plus spirituelle les inclinations guerrières d’un prince qui , même à l’heure du plaisir, ne pouvait oublier ses projets de

* Il paraît que les peintres grecs conservèrent long-temps l’usage d’écrire au bas de chacune de leurs figures, le nom du personnage représenté.

On remarque ce défaut de goAt dans les peintures historiques découvertes à Uerculanum.

conquête. Ce cheM’œiivre fut exposé aux r^ards du public durant les solennités des jeux olympi* ques. Il fit une impression si vive sur l’esprit de riielladonice * Proxénide, qu’il accorda sa fille en mariage à l’auteur du tableau.

Parmi les émules d’Aétion qui , sans partager la haute renommée d’Apelles et de Prothogène, méritèrent beaucoup d’estime, nous désignerons particulièrement .Mélanthius, Araphion, Asclépiodore , et Nicophane. Le premier propagea , par de savans écrits , les principes qu’il avait reçus dans la célèbre école de Pamphile.

Les doctrines des deux autres n’étaient pas moins solides. Apelles, lui-méme, réclamait les conseils de ces savans praticiens , qui avaient fait de justes observations sur les mesures et la belle symétrie des fonnes humaines en raison de l’âge et du sexe de chaque personnage.

Nicophane se distinguait par l’agrément de ses compositions, et surtout par l’attrait piquant qu’il donnait à ses tètes de femme. Il les peignait ordinairement d’après des courtisanes ,

* Le président de.s jeux.

et les plus belles se prêtaient d’autant plus volontiers à lui servir de modèles, que, de la part d’un artiste de ce mérite, le choix de celles qu’il stylait de préférence pour cet emploi , devenait bien flatteur pour leur vanité.

Nous pourrions mentionner encore un bon nombre de contemporains d’.\pelles, mais les écrits des anciens ne nous en ont transmis que les noms.

I.es succès de la statuaire égalaient ceux de la peinture. Le fondeur Lysippe reproduisait en bronze les formes du corps humain avec autant de délicatesse que de correction et de fidélité (13). Supérieur en sa profession à tous ceux qui , de son temps , l’exerçaient avec succès, il n’avait rien à envier non plus aux hommes de génie qui, dans la meme carrière,

s'étaient illustrés avant lui * Né à Sievone,

où d’abord il fut simple artisan sur métaux , ses talens , comme statuaire , ne se dévelop-

* Lysippe, d’abord simple artisan fondeur à Sicyoïie, eut occasion de s'exercer à des travaux plus intéressans dans le laboratoire d’un statuaire, où ses

pèrent avec éclat que durant son séjour dans

Athènes.

Le nombre des ouvragées qu’il y composa parait incroyable, si l’on veut admettre le calcul de Pline, qui en fait monter la totalité à six cent di\ figures (14) , dont quelques-unes étaient colossales. Mais il faut observer que Lysippe ne travaillait point en marbre, et que toutes ses statues étant coulées en bronze, le fait peut s’expliquer de manière à n’étre pas inadmissible : un artiste fondeur, après avoir facilement terminé ses modèles en terre ou en cire , se contente d’ins[jecler ensuite les opérations des mouleui-s, ciseleurs, etc.; ce qui lui laisse des momens où il peut s’occuper de nouveaux objets.

Lysippe eut, de même qu’Apelles, le privilège

talens se développèrent par quelques essais de bonne augure. 11 alla consulter Eupompe sur les modèles qu’il lui convenait d’étudier pour se former une bonne manière ; U est utile d'admirer les chefsd’œuvre de l’art, lui répondit le savant peintre; mais la nature est le grand maître , c'est celui qu'avant tout autre il faut interroger.

exclusif d’exécuter les portraits d’AJe.xandre ; et ’ pour donner à chaque répétition un air de nouveauté , sa ressource était celle des accessoires. Winckelinann remarque , à ce sujet , qu'Alexandre est le seul .souverain qui , depuis la première époque des temps historiques jusqu’au siècle d’.\ugusle, ait été figuré sur des bas-reliefs, sorte de décoration qui ne s’appliquait guère cpi’aux moniimens publics. C’était dans une composition de ce genre, sans doute, que Lysippe avait représenté le con(|uéraut de l’Asie environné de ses capitaines; la ressemblance de chaque personnage y était fidèlement conservée *.

Les principaux sujets que cet excellent statuaire a traités, sont la figure du Soleil sur un quadrige , tel que les Rhodiens piTsonniflaient cet astre tutélaire de leur ile; plus, le magnillque

* La plupart des portraits d’Alexandre ayant été transportés à Rome, Néron, ehariné de la beauté d’une statue de ce héros, crut rendre cet ouvrage de Lysippe plus précieux en le faisant dorer; niais dans la suite on essaya <l’enlever cette dorure, et le mordant du grattoir laissa beaucoup de cicatrices.

colosse de Jupiter des Tarenlins *, un Hercule , auquel TAniour a ravi ses arrnes , et le fameux pancratiaste Polydamas : on voyait sur les basreliefs du piédestal , cet athlète qui étrangle un lion , saisit un taureau furieux par les cornes , suspend d’une seule main la course d’un char atelé de plusieui-s chevaux , etc. , etc.

Les Athéniens, se repentant de l’injuste condamnation de Socrate, et voulant réhabiliter sa mémoire par l’érection d’un monument public, en confièrent l’exécution à Lysippe. La statue fut placée près de la chapelle expiatoire où la mémoire de ce sage était honorée comme celle d’un demi-dieu.

Quant aux effigies des vingt-et-un gardes qui protégèrent la vie d’Alexandre au passage du Granique, il est difficile d’admettre que le même artiste ait eu le moyen de reproduire les traits du visage de ces braves, puisque tous avaient été tués sur la rive.

* IjCS Romains, maîtres de Tarente, dépouillèrent cette cité de ses tableaux et de ses statues ; mais les énormes proportions du Jupiter de Lysippe ne leur permirent pas de le transporter chez eux.

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