SIR HENRY MAINE. LXIX
Je ne crois pas me tromper en imaginant que les observations de Maine sur l'Inde auront beaucoup ajouté à la science générale du Droit. Il est certain que, comme homme d'Etat non moins que comme écrivain, il aura laissé une marque durable sur la législation anglo-indienne et sur la politique intérieure de notre Gouvernement indien. Ses livres sont naturellement lus par tous ceux qui étudient les problèmes complexes de l'administration indienne , car on ne voit guère de problèmes qu'il n'ait an moins effleuré, et dont , en l'effleurant , il n'ait facilité la solution. Son esprit large et tolérant le rendait surtout capable d'intervenir au milieu des préjugés , acquis ou héréditaires, non seulement de l'Indien natif, mais encore de l'administrateur anglais, dont l'humeur active , médiocrement tournée vers la science, préfère expédier les affaires par le premier moyen venu, — ou du jurisconsulte anglais, avec le formalisme de ses idées conservatrices. Il savait faire la part des nombreuses préventions sociales ou professionnelles qui se heurtent et entrent en conflit sur les questions indiennes. En étudiant les diff'érences de races d'après les mœurs , il note comment « la prononciation vicieuse d'une lettre aspirée peut refroidir une sympathie déjà sensible (1); » et, au lieu de ridiculiser le jargon
(1) Le Gouvernement populaire, trad. Paris, Tfaorin, 1887, p. 198.
LXX SIR HENaY MAiNË.
exotique des Anglo-Indiens, qui se trahit parfois dans les documents officiels, il proteste doucement contre « l'emploi d'une phraséologie par trop spéciale (1). » Il .^e trouvait dans un pays, où, pendant des siècles, les institutions politiques avaient à peine existé; où, pour cette raison même, le peuple s'était créé un système de prescriptions religieuses et d'usages sociaux plus impérieux que !)artout ailleurs, à notre connaissance. On ne saurait donner un meilleur exemple de la force avec laquelle les besoins et les dangers de l'âge primitif peuvent réunir les hommes en combinaisons spontanées pour sauvegarder et perpétuer la vie sociale. Le souverain trône, armé de son despotisme; mais il ne promulgue ni ne fait respecter les lois auxquelles le peuple obéit , et qui se transforment graduellement avec les conditions changeantes de l'existence. Le prêtre se proclame législateur unique, infaillible, parce qu'il ne donne jamais de raisons; mais ses injonctions formelles reposent sur une base cachée d'utilité ; et, peu à peu, une coutume s'érige sur les ruines d'une autre au moyen d'échaffaudages temporaires que fournissent les fictions. — C'est dans un pays de ce genre que le rôle de Maine, comme juriste et comme législateur, devait être de guider, de régulariser le mouvement qui dissout très
(1) Communautés de Village. Voir, plus bas, p. 35.