EXPORTATIONS
Marchandises
Métaux précieux
Total
Bien que le système adopté pour le calcul des importations dans la Grande-Bretagne, durant la première partie du règne
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On verra que les importations de marchandises et de métaux précieux, qui montaient à 7 millions et demi en 1836-37, avaient environ quadruplé en 1856-57, et presque décuplé en 1885-86. Les exportations de Tlnde, qui s'élevaient à plus de 13 millions sterling en 1836-37, étaient du double environ en 1856-57, et de plus du sextuple en 1885-86. Mais, outre cette remarquable expansion du commerce extérieur, il a dû se produire un énorme accroissement de commerce intérieur, que nous ne sommes pas en mesure de calculer avec excictitude. Le commerce intérieur de l'Inde en 1886 doit différer de son commerce intérieur en 1836, autant que le chemin de fer et la route macadamisée diffèrent de la batellerie fluviale, des caravanes de buffles aux lourdes charges, et des sentiers grossièrement tracés pour les chariots. Il est donc probable que le commerce terrien justij3erait aussi d'une expansion considérable. L'avenir du commerce extérieur dépendra fort de la persévérance du Gouvernement de l'Inde dans la politique audacieuse qu'il a inaugurée en 1864,
de la Reine, ne permette guère les affirmations trop positives sur ce point, nous avons d'excellentes raisons de croire que le commerce anglais tout entier, à cette époque, n'était pas supérieur au commerce actuel de l'Inde.
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poursuivie en 1875, 1878 et 1879, et consommée en 1882 par l'abolition des droits d'entrée sur tous les articles autres que le sel, les liqueurs fermentées, les armes et les munitions. Cet ordre de mesures, il faut Tavouer, n'a obtenu l'appui d'aucune classe sociale dans l'Inde, et, moins que de toute autre, l'appui des communautés indigènes. Si l'on y trouve matière à regret ou à surprise, on devra se souvenir qu'un sentiment analogue se serait manifesté en tout autre pays que l'Angleterre. La préférence de l'impôt direct à l'impôt indirect est spéciale aux Anglais, ou à certaines classes d'entre eux, et, même chez elles, c'est un sentiment d'origine toute moderne. Partout ailleurs, la suppression des droits d'entrée est aussi peu goûtée que Vincome tax qui en est l'accessoire naturel.
Il est certain que jamais une expansion considérable du commerce n'aurait pu se produire dans rinde sans la construction de routes et de chemins de fer sur une très grande échelle. Il est aussi plus que probable que l'on n'aurait pu y entreprendre ce réseau de routes et de voies ferrées sans une dépense considérable de fonds publics, soit directement, soit sous la forme d'intérêts garantis à des compagnies privées. Mais il est une autre chose indispensable au
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grand commerce, dans un pays aussi vaste que rinde, qui pourrait passer inaperçue, si Ton ne prenait soin d'appeler sur elle une attention toute particulière, — savoir, la nécessité d'une loi suffisamment uniforme et intelligible, d'un système de procédure judiciaire suffisamment simple. Les transactions premières qui alimentent le commerce de Flnde sont, en inimense majorité, des plus minimes. Si le droit de propriété était incertain , si l'interprétation des contrats variait au gré des caprices, si la procédure appliquée aux questions litigieuses devenait trop complexe ou d'un application trop difficile, les produits de l'Inde, récoltés sur une énorme étendue de pays par de petits cultivateurs, n'atteindraient jamais la côte. Or, l'Inde, en ce qui concerne la simplification et l'exposé intelligible des lois, a dépassé comme progrès tous les pays occidentaux, sauf peut-être l'Empire allemand. Dès le début, la Cour de Justice a été l'agent le plus puissant, le plus bienfaisant, qu'ait introduit dans l'Inde la domination anglaise. Par l'excellent exemple des principes qu'elle adopte, elle a sensiblement assaini la moralité de populations nombreuses, viciées par deux siècles d'anarchie ; elle a ressuscité les vertus éminemment pratiques de là franchise et
de la bonne foi, par sa sévérité dans l'appréciation des paroles et des actes. Mais, jusqu'à une date relativement assez récente, son influence pour le bien se trouvait fort diminuée par la nature du Droit qu'elle avait charge d'administrer, et par le genre de procédure qu'elle était contrainte de suivre. J'ai expliqué, dans un autre travail , que, vu la rareté des documents indigènes en matière de Droit et d'usage sur certains points de haute importance pratique, la majeure partie du Droit administré par les Cours Indiennes était le Droit anglais, soit sous sa forme originelle, soit sous une forme quelconque dérivée. « On peut tenir en estime très » respectueuse, » ajoutais-je, « bien des chapi- » très du Droit anglais, sans cesser pour cela » d'affirmer énergiquement que son introduc- » tion dans l'Inde à l'abri des Cours judiciaires, » aura fait un mal énorme. Le Droit anglais est » un système de proportions colossales. La com- » munauté qu'il régit directement a cessé de » prétendre en avoir une habitude familière; » elle se résigne à dépendre des différentes » classes d'experts pour les connaissances ju- » ridiques indispensables. Ces experts ne pré- » tendent pas davantage exercer leur art sans » recourir aux bibliothèques de Droit, qui re-
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)) présentent pour peu qu'elles soient coraplè- » tes, plusieurs milliers de volumes. Or, il » n'y a probablement tout au plus dans l'Inde » qu'une demi-douzaine de bibliothèques de » Droit. Les livres qu'elles contiennent sont » écrits en langue étrangère; et les personnes » capables de les consulter ou de s'en servir à » propos, sont excessivement rares, outre » qu'elles sont réunies sur un ou deux points » du territoire fort éloignés l'un de l'autre. Et » quand, en fin de compte, on est parvenu àex- » traire le Droit de ces ouvrages, c'est néces- » sairement un Droit engendré par un procédé » éminemment artificiel, créé pour une com- » munauté distante et qui diffère absolument >) des natifs de Tlnde. Le système que la légis- )) lation indienne a remplacé progressivement » était, en somme, de nature à faire tomber » peu à peu toute l'influence vraiment active » aux mains d'une très petite minorité de gens » de loi élevés en Angleterre, et dont la science » ne devait guère sembler aux millions d'êtres » qu'elle affectait, moins mystérieuse et moins » inexplicable que le verbe inspiré de Mahomet » ou de Manou (1). » Cet état de choses avait
(1) Voir plus haut, pp. 323-4.
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empiré dans l'Inde au dernier point, tandis que l'influence de Bentham atteignait son apogée en Angleterre. Et le disciple favori de Bentham, James Mill, dont l'Histoire de l'Inde tient encore son rang , à défaut d'un livre plus récent et mieux fait, a condamné, dans les termes les pi us énergiques, le système juridique et judiciaire de l'Inde tout entier. Le réquisitoire de Mill semble laisser dans quelques esprits l'impression que les abus auxquels il s'attaque subsistent encore. Mais, en réalité, l'Inde anglaise est aujourd'hui en possession d'une série de codes qui approchent le plus haut degré de perfection où cette forme de législation soit jamais parvenue. Je n'entends point réclamer un brevet d'excellence pour le fond même de leurs dispositions. L'idéal en matière de Droit change avec les modifications de la société. Mais, au point de vue de la forme, de la clarté, de l'étendue, les codes indiens défient toute concurrence. Ces codes sont autant de produits du gouvernement actuel de l'Inde par la Couronne; et nous en pouvons justement conclure, j'imagine, que la législation parlementaire de 1858 et de 1861 doit avoir balayé des obstacles sérieux à la rédaction comme à la promulgation du Droit codifié. Le code pénal de l'Inde, préparé par Lord Macaulay et ses colla-
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borateurs, était prêt pour la promulgation dès 1835; mais il dut attendre vingt-cinq ans avant de devenir loi. Il n'a été voté qu'en 1860; et, dans riutervalle entre cette dernière date et le moment présent, l'Inde anglaise aura obtenu un système à peu près complet 'de Droit codifié. Elle a un code pénal, et des codes de procédure civile et criminelle. Elle a un code civil, auquel il ne manque qu'un chapitre sur les quasi-délits, — chapitre dont on s'occupe activement à l'heure même où j'écris ces lignes. L'Inde anglaise, sous le règne actuel, est ainsi devenue l'un des rares pays, — et le nombre eu diminue plutôt à cause de l'étrange lenteur des Américains dans cette branche législative, aussi bien qu'à raison de la masse du Droit non codifié qui s'accumule à Tentour des codes français, — où un homme d'une intelligence moyenne, et sachant lire, puisse apprendre, devant n'importe quel incident de la vie courante, quelle est la loi qui doit régler sa conduite. (1;
L'éducation publique sous toutes les formes a reçu dans l'Inde une grande extension depuis l'avènement de la reine. Mais, à mesure qu'elle
(1) [M. Whitley Stokes a publié une édition des codes anglo-indiens à la Clarendon Press. Oxford, 1887.]
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se développait, elle a provoqué des controverses nombreuses. Si je rappelle ici quelques-unes de ces discussions, ce n'est pas qu'elles aient été les plus violentes, ou qu'elles fussent, pour lors, les plus importantes, mais c'est uniquement parce qu'elles me semblent conserver un intérêt plus durable. Dans l'Inde, comme dans la plupart des pays, l'action du gouvernement sur l'éducation prend sa source dans la religion. Depuis une très haute antiquité, des centres d'érudition existaient, dans l'Inde, où l'on enseignait la littérature sacrée des religions rivales, où l'on cultivait les langues dans lesquelles ces littératures étaient écrites. Sir William Jones nous apprend que ces Collèges hindous et musulmans , comme on les appelait alors , étaient tombés dans une profonde décadence au siècle dernier; mais ils gardaient de l'importance pour le Gouvernement, auquel ils fournissaient les experts dont les tribunaux dépendaient pour l'interprétation des règles de Droit hindou et musulman qui prétendent à une sanction religieuse. La Compagnie des Indes vint en aide à quelques-unes de ces institutions; elle en fonda même de nouvelles. Mais l'obligation d'encourager oflOiciellement la science et les savants indigènes fut imposée à la Compagnie
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lorsque le Parlement vota le renouvellement de sa charte en 1813. Ce statut (S. 53, Geo. III, c. 155, s. 43) prescrivit qu'une somme dau moins 10,000 livres sterling serait, chaque année, « mise à part, pour être appliquée à la renaissance ou au perfectionnement de la littérature, à l'encouragement des savants indigènes, comme à l'introduction et à la dissémination des connaissances scientifiques chez les habitants des territoires anglais de l'Inde. » Un comité d'instruction publique fut nommé pour administrer cette dotation. Aussitôt des divergences d'opinion très prononcées se manifestèrent dans le comité, entre ceux de ses membres qui estimaient que la clause statutaire entendait favoriser exclusivement les études orientales , et les autres membres qui la regardaient comme permettant d'encourager les connaissances de l'Occident. La controverse roulait principalement sur les meilleurs moyens de favoriser la diffusion des sciences. Au début, le comité paraît s'être borné à rééditer les livres écrits en arabe, en sanscrit, ou dans quelques-unes des langues dérivées du sanscrit, et dont Tauteur s'écartait le moins des vérités de la physique. Puis, il entreprit de publier des traductions, en langues courantes, des ouvrages scientifiques de l'Occi-
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dent. Néanmoins le parti « occidental », comme on finit par l'appeler, continuait de soutenir que l'on n'appliqueraitpoint rationnellement l'argent du public aux objets que le Parlement avait en vue, si l'on ne travaillait à enseigner l'anglais, et à multiplier les éditions des ouvrages anglais. La discussion fut très violente ; mais avant qu'il fût longtemps, une note de Lord Macaulay, alors membre jurisconsulte du Conseil, note aujourd'hui célèbre dans l'Inde, amena le triomphe des « Occidentaux. » Le Gouverneur général en Conseil, le 7 mars 1835, rendit une décision par laquelle le Gouvernement, tout en protestant qu'il n'avait l'intention d'abandonner aucun collège, ni aucune école, que la population indigène semblât désireuse de fréquenter, déclarait que « le but principal du Gouvernement )) anglais devait être de favoriser la littérature » et la science européennes chez les indigènes M de l'Inde, et que les fonds attribués au chapi- » tre de l'éducation ne sauraient être mieux » employés qu'à soutenir exclusivement l'éduca- » tion anglaise. »
Cette décision est devenue la base de toute l'instruction supérieure dans l'Inde, surtout de l'instruction qui était alors distribuée dans les collèges, et qui maintenant subit les épreuves des
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Universités créées au moment même où le Gouvernement direct de l'Inde fut transféré à la Couronne (1). Elle a produit nombre de conséquences très graves et très inattendues.
Toutefois, rinstruction qui fixe aujourd'hui l'attention publique en Occident est l'instruction primaire, celle des rudiments de la science; et l'on ne contesterait probablement nulle part, en Europe, qu'elle doive être donnée par l'instituteur dans la langue du peuple. La décision du Gouvernement de l'Inde n'a guère influé sur cette instruction. La doctrine courante était alors, dans l'Inde, que l'on pouvait laisser la science et la culture intellectuelles « filtrer » des hautes classes de la société indigène jusqu'aux couches les plus infimes. On n'a pourtant rien eu à constater de ce genre; et l'on doit avouer que, jusqu'à ces derniers temps, la distribution de l'instruction primaire, au moyen des langues populaires, était relativement négli-
(1) [Cependant, en 1882, une Université nouvelle a été créée dans le Pandjab, et « fondée sur des principes populaires, dans l'intention avouée d'encourager, de stimuler, de développer le conservatisme des Orientaux, au lieu de leur inculquer l'enseignement démocratique et niveleur des universités de Calcutta, de Madras et de Bombay. » Sir Lepel Griffin, As. Quart. Rev., avril, 1886.]
gée dans Tlnde. Et cependant, s'il est un pays où cette éducation soit nécessaire, c'est assurément rinde. On peut défendre le principe de l'éducation populaire, en se plaçant sur plus d'un terrain : parce qu'elle procure des jouissances nouvelles^ parce qu'elle dissipe des illusions grossières; parce qu'elle facilite le progrès de telle ou telle croyance. Mais, dans l'Inde, elle est en outre une garantie contre les oppressions gênantes dont souffre la masse du peuple dans sa vie journalière. La multiplicité des poids et des mesures qui diffèrent suivant les localités, la multitude des transactions minimes, la complication des comptes, offrent des occasions de fraude contre lesquelles il n'est de protection suffisante que dans la connaissance au moins rudimentaire de la lecture, de l'écriture, et du calcul. Partout où, comme chez les paysans du Dekkan, un grief jusque-là inaperçu a suscité presque une révolte, il s'est trouvé que ce grief n'était de nature à prendre des proportions redoutables qu'au sein d'un peuple illettré. Et, de l'ait, sur toute la surface du pays, des populations très nombreuses, probablement l'immense majorité des habitants, sont, devant les plus simples transactions monétaires, à très peu près sur le même pied que le peuple anglais
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devant le Droit. Le savoir devient tout entier le monopole d'une classe d'experts; et lorsque l'expert se double d'un créancier, il en résulte naturellement que l'oppression atteint sa forme la plus extrême.
J'ai dit que la décision gouvernementale de mars 1835 était grosse de conséquences très sérieuses, qu'il était absolument impossible de prévoir à cette date. Elle posait en principe que la protection de la littérature et de la science européennes, chez les indigènes, devait être le premier objet du Gouvernement anglais. Il ne saurait y avoir de doute sur l'utilité de la science européenne pour les classes douées d'une grande supériorité et d'une grande vivacité d'esprit, qui appartiennent aux populations de certaines régions de l'Inde anglaise. Lorsque l'intelligence indigène recevait quelque éducation, avant l'établissement de l'Empire angloindien, ce dont elle avait besoin était, avant tout, un critérium plus strict de la vérité. Il lui fallait un traitement hygiénique pour se bronzer, pour acquérir du nerf; et l'enseignement des sciences était précisément le tonique qui convenait à ses infirmités. Pendant un temps, néanmoins, la science fut indûment délaissée pour la littérature dans l'éducation supérieure
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de rinde, bien que, dans le programme imposé par les Universités, elle soit maintenant à peu près au rang qui lui convient. Mais, en lisant la note de Lord Macaulay, on ne peut manquer d'observer que le conflit est bien moins entre la science et la littérature, qu'entre la littérature de rOrient et celle de TOccident. Il est impossible de ne pas admettre une grande partie de son raisonnement. La vieille littérature indienne, enseignée avec toute l'énergie et les ressources du Gouvernement anglais, aurait pu engendrer un état intellectuel pareil à celui de la Chine, où l'esprit national est absolument coloré, imprégné, et comme dangereusement rapetissé, par une admiration intense pour les modèles de la littérature classique. Mais la littérature européenne, la littérature de FOccident, se confond, pour l'Inde, avec la littérature anglaise; et celle-ci offre une particularité que les controversistes de 1835 avaient à peine remarquée. La littérature classique en Angleterre est saturée d'esprit départi. Au commencement du dernier siècle, elle était surtout torie. Vers la fin de ce même siècle, elle était devenue whig. L'inconvénient n'eût pas été grave si, à ce dernier moment, l'un des thèmes favoris des grands écrivains et des grands
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orateurs, de Burke et de Sheridan, de Fox et de Francis, n'avait été l'Inde elle-même. A mon sens, l'idée que se faisaient du Gouvernement de rinde, vers la fin du siècle, les Anglais dont on regarde les écrits et les discours comme des modèles de style, a produit indubitablement une impression profonde sur l'esprit des Indiens éclairés d'aujourd'hui. Or, nous commençons seulement à voir combien inexact était leur exposé des faits, et combien partial leur jugement (1). Des actes peu scrupuleux ont été commis, en
(l) C'est là l'expression très atténuée de la conviction qui s'impose, quand on lit l'affaire de « Nuncomar et d'impey, » dans l'ouvrage de Sir James Stephen , où , pour la première fois, on constate le désir d'appliquer une critique virile, scrupuleuse, et impassible, à cette période de l'histoire. A l'égard d'un auteur plus récent, auquel on doit la plupart des idées régnantes sur l'ancien Gouvernement de la Compagnie des Indes, Sir James Stephen se prononce ainsi : <> James Mill... » dont l'extrême sécheresse et le style sévère laissent une B impression d'exactitude et de travail que l'étude des docu- » ments originaux ne confirme d'aucune façon. (Page 149). » Et encore, page 198 : « Chez Mill, le manque d'exactitude » n'est rien , comparé à la mauvaise foi. Je sais, par expé- » rience, que lorsqu'il attaque les gens , surtout les gens de » loi, on doit toujours contrôler soigneusement ses assertions )) sur les documents originaux. » [L'ouvrage de Mill, intitulé History of British India, a paru pour la première fois en 1818 (6 vol.). Continué par Horace Hayman Wilson, il forme aujourd'hui 10 volumes.)
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grand nombre, durant la conquête de l'Inde; et cependant quelques-uns de ceux qui les avaient stigmatisés ont assez vécu pour les voir dépassés largement pendant la conquête de l'Europe centrale et méridionale par les Français, — conquête cependant effectuée par le peuple le plus civilisé de l'Occident.
Les personnes qui observent l'Inde avec soin remarquent, depuis quelque temps, qu'un profond sentiment politique se manifeste au sein des classes élevées d'après le programme établi par le Gouvernement en 1835; et le phénomène commence même d'exciter l'attention en Angleterre. On résume parfois les aspirations auxquelles ce sentiment donne naissance, en disant — que les natifs de l'Inde souhaitent une plus grande part dans le gouvernement de leur pays. Si l'on entend par là qu'une certaine portion de la communauté indigène désire un accès plus facile aux fonctions supérieures du service anglo-indien, je puis dire, sans toucher ici aux questions délicates que soulève cette demande, qu'aucun esprit sensé ne voudrait fixer de liuiites à la satisfaction de leur rêve, sauf les limites qu'impose le devoir primordial de garantir la sécurité de l'Empire, de maintenir 1 efficacité de son administration, de rendre enfin justice
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à toutes les classes ou à toutes les races qui représentent l'énorme population du pays, — en tenant compte de leur divers degrés de capacité intellectuelle ou d'ardeur martiale. Si même il fallait entendre que cette formule implique des prétentions à une participation plus effective de l'influence politique, je serais désolé de nier que des expériences heureuses, tentées en d'autres provinces de l'immense Empire britannique, puissent montrer ici comment Ton pourrait s'aventurer sans crainte dans cette voie. Mais il estimpossible de se dissimuler que. dans l'Inde même, l'expression des aspirations politiques implique infiniment davantage. Il me semble y retrouver comme un parfum de la nouvelle philosophie qui s'est répandue récemment en Occident, et qui a substitué au vieil axiome que U gouvernement doit avoir pour but le bien de la communauté, la thèse toute neuve que le gouvernement doit être exercé par la communauté même, c'est-à-dire par la simple majorité numérique de ses éléments mâles et adultes. Cette prétention soulève des questions d'un intérêt trop général pour ne pas m'autoriser à insister un peu longuement sur ce point.
On peut regarder l'Inde anglaise comme une
agglomération de pays qui ne diffèrent pas moins l'un de l'autre que les diverses contrées de l'Europe, aux points de vue physique et historique, — et qui diffèrent encore plus entre eux que les pays de l'Europe à l'égard des coutumes, des croyances religieuses, du goût, du caractère, ou de la vigueur intellectuelle des communautés qui les peuplent. Mais on peut aussi, — et telle est, ce semble, l'opinion la plus répandue chez les Anglais , — regarder l'Inde comme un seul pays, parce que ses diverses parties sont reliées par un même ordre d'institutions politiques. Si l'on prend l'Inde à ce dernier point de vue, le fait de beaucoup le plus saillant est l'abondance de sa population. Tout le monde sait que la population de l'Inde est très nombreuse. Quelques-uns savent même que l'Inde anglaise ne contient guère moins de 200 millions d'âmes, et qu'un peu plus de 55 millions habitent les Etats tributaires indigènes. Mais on n'apprécie que très imparfaitement la portée de ces chiffres. Ils ressemblent aux distances des étoiles fixes, qui ne laissent guère d'impression dans l'esprit, parce que nous ne possédons aucune mesure pour les comparer. Peut-être, cependant, pourra-t-on faciliter les inductions qu'ils suggèrent, en donnant les chiffres des communautés présentes ou
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passées, qui approchent en immensité Tlnde anglaise. Les calculs les plus minutieux, auxquels soit arrivée la science allemande , attribuent à l'Empire romain , vers le IV" siècle de notre ère, une population de 90 millions d'âmes. On estimait jadis, superficiellement, la population de l'Empire chinois à 300 millions. Mais des calculs plus récents et plus sérieux ne la mettent guère au-dessous de 400 millions; et, si l'on y ajoute les provinces frontières du Nord, elle excède probablement ce chiffre. La population de la Russie d'Europe dépasse juste 87 millions; celle de la Russie d'Asie s'élève presque à 16 millions : au total les sujets de l'Empereur de Russie représentent près de 103 millions d'âmes. Les agglomérations qui se produisent dans les Etats plus occidentaux sont notablement moindres. La population de l'Autriche-Hongrie est au-dessous de 38 millions. Celle de l'Empire allemand tout entier serait plutôt supérieure à 45 millions; celle de la France, entre 37 et 38 millions; celle de l'Italie, d'un peu plus de 29 millions. Celles de la Grande-Bretagne et de l'Irlande étaient, en 1881, de 35,241,482 dont 5,174,836 appartenaient à l'Irlande seule. Finalement, la population des Etats-Unis d'Amérique est de 50 millions et demi.
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Il est impossible d'étudier ces chiffres sans observer que, dès qu'un Etat, unifié par le régime des mêmes institutions politiques, renferme une population dont le nombre rappelle celle de l'Inde, ces institutions sont essenttellement despotiques. Les gouvernements populaires se confinent dans des communautés considérablement moindres. Les seules exceptions apparentes seraient l'Italie et la France. Chez la première, la forme présente du gouvernement est d'origine toute récente. La France supporte des Gouvernements qui ont pour base historique des institutions populaires, depuis près d'un siècle ; mais, dans le cours de ce siècle, le Gouvernement français n'a pas été renversé moins de neuf fois, et la France, qui vit maintenant en République, s'est trouvée réellement sous un gouvernement militaire jusqu'en 1878. Les populations de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie sont importantes. Cependant, bien que les institutions populaires soient introduites dans ces deux pays, le fonctionnement en est très affecté par la survivance, encore pleine de vigueur, du pouvoir royal. Et, dans aucun de ces deux pays, n'existe une administration complètement centralisée, ou un parlement unique qui monopolise toute la législation. Le gouvernement
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populaire a été conservé au monde par la Grande- Bretagne ; et le gouvernement républicain a été relevé de son discrédit profond par les Etats- Unis. Mais les Etats-Unis forment une réunion de 39 Etats, plus 8 territoires, rattachés par un Gouvernement fédéral qui contrôle bien plus qu'il ne légifère. Parmi les Etats qui exercent le plus largement leur pouvoir législatif, un seul possède une population de 5 millions d'âmes, tandis que 19 ont une population de moins d'un million. Il m'est impossible de prédire, écrivant en 1886, — et d'ailleurs la prédiction ne serait pas convenable, si même elle était possible, — quel effet le cas de l'Angleterre peut avoir sur la question dont je m'occupe. Mais la discussion tempétueuse qui fait rage, depuis peu, dans les Iles-Britanniques, m'oblige clairement d'hésiter avant de soutenir que l'Angleterre, la mère du gouvernement populaire, soit un exemple de succès en faveur de ce gouvernement, dès qu'il s'agit de maintenir une communauté nombreuse sous le régime des mêmes institutions politiques. (1)
(1) [On ne saurait consulter , sur cette alFaire délicate des rapports constitutionnels entre l'Angleterre et l'Irlande, un meilleur ouvrage que l'excellent livre de M. Dicey. professeur de Droit constitutionnel à Oxfoi'd, England's Case againsl Home-
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' En somme, le monde, considéré au point de vue politique, suggère à peu près les mêmes conclusions qu'une moindre surface et une population moindre suggéraient à Montesquieu au siècle dernier. Il estimait que les grandes agglorriérations humaines étaient naturellement vouées aux gouvernements absolus, et que les républiques devaient naturellement occuper un petit territoire. Mais il croyait aussi que l'étendue de territoire que les républiques étaient capables de gouverner, pouvait beaucoup s-'accroître par leur confédération. Lessociétés populeuses vivent
Rule (Londres, Mui'i-ay, 1886). Mais le savant auteur se place à un point de vue si élevé que son étude dépasse singulièrement la portée d'une œuvre de circonstance et touche au vif de la question fédérale dans tous les pays. Il pense, d'ailleurs, « que le fédéralisme, même prospère, est une étape vers l'unité nationale et non vers la désintégration de l'Etat; qu'un pouvoir central énergique et supérieur au contrôle du Parlement semble une nécessité pour l'heureux accord d'Etats à demi-indépendants; que toute la civilisation moderne tend à la création de grandes puissances ; que l'unité nationale est, pour ainsi dire, le mot d'ordre de notre âge. » M. Dicey n'excepte même pas de cette appréciation la Suisse et les Etats- Unis, auquel le fédéralisme permet, sans doute, de vivre sous des institutions populaires dont on n'entrevoit pas le terme , mais qui n'en sentent pas moins le besoin d'une certaine centralisation et qui marcheraient probablement aussi vers l'unification, si des conditions d'isolement exceptionnel ne mettaient à l'abri leur indépendance extérieure.]
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encore aujourd'hui SOUS le despotisme^ et, tandis' que l'on voit quelques républiques gouverner une population nombreuse, dont les institutions paraissent dangereusement instables, il en est d'autres qui, pour avoir appliqué le principe de la fédération, semblent offrir des garanties suffisantes de durée indéfinie. A mi-chemin, entre les despotismes et les républiques, viennent des formes de gouvernement qui remplacent celui de l'Angleterre, lequel exerçait, au XVIII« siècle, tant de fascination sur Montesquieu. Les institutions populaires s'y combinent avec des institutions d'un type plus ancien, qui gardent une influence manifeste, et parfois prépondérante ; et ces gouvernements mixtes servent à maintenir la cohésion de sociétés considérables par leur étendue. Mais le seul gouvernement populaire qui régisse une population quelque peu supérieure à 50 millions d'âmes, est une confédération de républiques; et toutes les populations d'un chiffre supérieur vivent sous des gouvernements absolus. Si donc, l'on met de côté les difficultés spéciales qui tiennent à l'état social de l'Orient et de l'Inde, — il me semble que des expressions aussi élastiques que celles de u gouvernement responsable » et de Self- Government ,^ devraient être écartées de
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tout débat sur les changements à introduire dans les institutions politiques de l'Inde. On ne voit aucune raison de supposer que 200 ou 250 millions d'hommes puissent se gouverner directement, ou imposer une responsabilité à ceux qui les gouvernent. Ce sont là les calculs astronomiques de la politique. L'expérience de l'humanité ne nous apporte à présent aucun motif d'imaginer que les institutions des gouvernements populaires qui se sont élevés dans le cours d'un siècle, et qui, après une histoire orageuse, sont encore à l'épreuve, deviennent susceptibles de jamais s'appliquer aux foules qu'expriment de pareils chiâres. On me permettra d'ajouter que si, dans une société orientale, l'emploi du mécanisme politique qui rencontre tant de faveur en Occident, devait avoir pour résultat d'élever à la suprématie administrative ou législative un petit groupe de 5,000, 10,000 ou 100,000 individus, — soit une caste quelconque, soit une race particulière, soit une classe instruite d'une façon spéciale, — un gouvernement de ce genre pourrait avoir ses mérites ou ses démérites ; mais on ne saurait , sans torturer le sens des mots, le qualifier de gouvernement populaire ou démocratique. Commandant à 200 ou 250 millions d'hommes^, ce
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serait une des oligarchies les plus étroites que le monde eût jamais vues. Mais il ne faut point confond recette expérience avec une autre moins ambitieuse que Ton a déjà tentée dans plusieurs Colonies anglaises. Quelques-uns des Conseillers du Représentant de la Couronne, au lieu d'être désignés par lui , sont élus par des fractions choisies de la communauté soumise à son gouvernement. Ce n'est, au sens strict, ni un Self- Government^ ni un gouvernement responsable; mais c'est un régime qui semble gratifier, dans une certaine mesure, les aspirations auxquelles s'abandonnent constamment les esprits les plus élevés, dans chacune des familles de l'espèce humaine.
L'immensité de la population de l'Inde, surtout quand on la compare à l'extrême diversité de ses éléments, suggère des questions d'un intérêt autrement sérieux que la possibilité d'adapter à la communauté indienne les doctrines modernes et les systèmes politiques d'aujourd'hui. L'idée que le vulgaire se fait de l'unité de l'Inde et de son peuple, — de Texistence d'un pays déterminé que l'on puisse appeler Inde ou Inde anglaise, — d'une population suffisamment homogène habitant le pays, se distinguant du reste de l'humanité, et que
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ron puisse traiter comme un seul tout, sous le nom de « natifs de l'Inde, » — cette idée est l'expression de la réalité^ en ce sens qu'un grand nombre de pays avec leur population, conquis presque tous par les efforts heureux de la Compagnie des Indes, sont plus ou moins administrés, au nom de la Couronne, par le Gouverneur général en son Conseil. Cette autorité suprême, que l'on appelle aussi le Vice-Roi, ou le Gouvernement de l'Inde, ne date point de la conquête j et ses relations avec les diverses provinces de l'Inde n'étaient pas exactement autrefois ce qu'elles sont aujourd'hui. Les Gouvernements de l'Inde de beaucoup les plus anciens sont ceux de Madras et de Bombay, qui conservent encore le souvenir de leur antiquité relative en ce que leurs Gouverneurs sont nommés directement par la Couronne. L'énorme richesse de la province du Bengale, conquise par la suite, amena la transformation de son Gouverneur en Gouverneur général de rinde^ et tous les territoires annexés ultérieurement furent retenus dans une dépendance plus étroite du Gouverneur général, et placés, en conséquence, sous la simple autorité de Lieutenants-gouverneurs ou de Commissaires en chef. Gouverneurs, Lieutenants-gouverneurs,
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et Commissaires en chef, — car tel est Tordre historique des appellations, — représentent des degrés de subordination croissante au Gouverneur général en Conseil. Il sest donc opéré une centralisation dans la forme ^ et ce mouvement a produit, en somme, une centralisation effective de l'administration. Mais le changement a été graduel^ il a été, pour une bonne part, inintentionnel \ il a même rencontré l'opposition de quelques Gouverneurs généraux qui l'estimaient dangereux ou nuisible. Et quelques-unes de ses causes les plus actives ne lui sont venues en aide que d'une manière indirecte, par exemple, la grande extension des chemins de fer, ou la multiplication des Codes qui imposent partout l'uniformité du Droit civil et criminel. D'ail-' leurs, ceux qui s'en méfient le plus ne sauraient nier qu'il offre certains avantages. Il simplifie assurément l'administration. Il facilite Tordre dans les finances. Les esprits compétents affirment qu'il ajoute à la force militaire. De plus, il a eu pour effet d'entourer un simple individu d'une splendeur gouvernementale qui n'est pas sans importance en Orient, surtout au milieu de populations et de princes feudataires que n'a guère affectés jusqu'ici le contact des idées occidentales. Mais il me semble accompagné
d'inconvénients sérieux. Il encourage certainement, au sein du peuple anglais et, probablement, jusque dans le Parlement de la métropole, une idée fausse de l'Inde et des natifs de rinde. Il s'oppose à des expériences nouvelles de gouvernement, même dans des conditions d'entière sécurité, et il énerve l'administration locale, — une longue expérience nous apprenant, en effet, qu'un homme d'un esprit puissant ou d'un caractère opiniâtre, installé au centre d'un gouvernement centralisé, se montre, en n'importe quel pays du monde, extrêmement jaloux du moindre écart de ses idées , de la part des subalternes qu^il est en son pouvoir de surveiller ou de contraindre. Mais le plus grand danger que la centralisation gouvernementale puisse entraîner dans l'Inde, ne saurait être reconnu que par les gens qui sentent, comme je le sens moi-même, qu'aucune forme spéciale de régime, aucune bonne volonté d'intention, non plus qu'aucune sagacité personnelle, ne parviendront jamais à préserver d'erreur grave à l'occasion , un gouvernement chargé d'une tâche aussi neuve que l'administration de l'Inde. Sous un gouvernement centralisé, le danger est de trop généraliser une bévue locale. Localisée, une méprise peut se réparer avec une
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facilité relative; elle devient dangereuse à proportion de son aire de diffusion. Je veux m'en tenir ici, comme exemple de ce danger, à la révolte des cipayes, que je persiste à considérer comme le fait le plus important de l'histoire anglo-indienne. L'armée du Bengale, comme toute armée, formait un corps homogène. L'armée de Bombay, recrutée dans les mêmes régions, lui ressemblait extrêmement; mais l'armée de Madras se trouvait isolée, et organisée sur un pied distinct. Il existait, en outre, une province de l'Inde que l'administration générale ne s'était pas encore assimilée. La révolte prit naissance dans un malentendu local qui produisit une panique ; et la panique se répandit à travers les armées du Bengale et de Bombay, avec la force habituelle des paniques qui traversent le monde oriental, et soufflent où elles veulent. Elle fut arrêtée par Tisolement de Tarmée de Madras, et par l'assimilation encore imparfaite du Pandjab au reste de Tlnde.
M. Bright prétendait un jour, si je ne me trompe, que l'Inde anglaise est trop vaste pour un seul gouvernement, et il soutenait que l'on devrait la fragmenter en un certain nombre de petites dépendances. Cette opinion dépouillée d'artifice semblera peut être prôner un remède
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trop énergique. Mais je suis persuadé qu'elle renferme un fond de vérité digne d'attirer très sérieusement l'attention des Anglo-Indiens d'expérience et des hommes d'Etat de l'Inde. Il n'est pas inutile d'observer que la réforme administrative, de beaucoup la plus heureuse, qui, de mon temps, ait eu lieu dans l'Inde, s'est produite dans le sens de la décentralisation. La Compagnie des Indes, — ainsi qu'il était peut-être assez naturel de la part d'une corporation qui se regardait à l'origine comme ayant un rôle surtout commercial , — n'avait jamais adopté la meilleure caractéristique d'un système budgétaire. Elle n'avait jamais attribué spécialement une partie de ses recettes futures à tel ou tel chapitre spécifié de ses dépenses prévues. Tout au plus avait-elle commencé de le faire, dans les dernières années, en se bornant à doter le département des travaux publics. Et le soin fut laissé au Gouvernement de la Couronne d'inaugurer un système qui est vraiment essentiel pour l'économie publique. Mais le régime des allocations, introduit dans un pays aussi vaste et aussi divers que l'Inde, puis imposé avec rigueur par la centralisation du contrôle financier, a laissé bientôt voir de graves inconvénients. La totalité du revenu perçu
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dans rinde par les divers Gouvernements locaux, était versée en principe, et pour une bonne part en réalité, au crédit du Gouvernement central, le Gouvernement de l'Inde. Le montant du budget retournait ensuite aux Gouvernements locaux pour payer les services publics que, dans l'ensemble, ils rendaient à 200 millions d'âmes. Et la part de chaque Gouvernement dépendait du succès des demandes officielles qu'il avait adressées pour obtenir des allocations qui lui permissent de subvenir aux dépenses prévues de la prochaine année financière. Le défaut de ce système est assez visible. Les autorités qui percevaient le revenu n'avaient, hors le sentiment général de leurs devoirs publics, aucun motif d'économiser sur les dépenses ou d'accroître la production des sources. D'un autre côté, ils avaient un très vif intérêt à grossir leurs demandes et à les rendre aussi urgentes que possible. « La distribution des )) fonds publics , » écrit le principal auteur de la réforme qui a suivi, « dégénère en une sorte )) de lutte, où le plus violent garde l'avantage » avec le moins de titres à l'appui. Et, comme )) l'économie locale ne tourne point au profit lo- » cal, l'encouragement pour éviter le gaspil- )) lage se trouve réduit au minimum. » Une
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mesure fut adoptée en 1870, que Ton connaît aujourd'hui sous le nom de Décentralisation financière. Une fois appliquée dans toute son étendue, certaines sources de revenus ont été laissées aux mains des Gouvernements locaux, libres désormais de les cultiver, d'en augmenter le produit et de le dépenser à discrétion, en tout ou en partie. En revanche, certaines branches de l'administration leur ont été transférées , et les frais doivent en être couverts par les fonds nouvellement perçus. Chacun des Gouvernements provinciaux a dorénavant un vif intérêt à rendre aussi productives que possible les sources de revenus qui lui sont alloués, à dépenser la portion qu'il se réserve avec autant de parcimonie qu'il le peut, tandis que son intérêt à réclamer des sommes excessives au Trésor central a beaucoup diminué. L'accroissement d'efficacité administrative obtenue par ce simple expédient est des plus remarquables (1).
(l) On trouvera l'exposé complet de cette réforme dans l'ouvrage sur les « Finances et Travau.K publics de l'Inde » (Finances and Public Works of Jndia, Londres, Kcgan Paul, 1882, pages 144 et suivantes), par Sir John Strachey et le Lieutenant-général Strachey, — ce dernier, auteur principal de la mesure en question. Quant à l'ouvrage même, je dirai seulement que; depuis sa publication, les appréciations super-
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En terrainant ce travail, j'oserai me permettre deux réflexions sur Tlnde actuelle. De 1837 à 1858, rinde a été gouvernée pa^r la Compagnie des Indes Orientales au nom de la reine Victoria^ et le Gouvernement que la Compagnie des Indes avait installé, qu'elle continuait même d'améliorer avec l'aide du Parlement, était de beaucoup le meilleur qui eût jamais existé dans les pays orientaux. A l'est de l'Empire romain jusqu'à la chute de cet Empire, à l'est des pays méditerranéens après sa chute , on n'a point souvenir d'un gouvernement (jue l'on puisse comparer à celui de la Compagnie des Indes pour la justice, pour la fermeté, pour l'efficacité administrative, et, somme toute, pour le caractère pacifique. De 1858 à 1887, l'Inde a été gouvernée par la Couronne sous le contrôle du Parlement: et les faits, appuyés sur les chiffres que j'ai produits, me semblent témoigner que, si l'on en juge par l'étalon de progrès que l'on emploie pour calculer la marche des pays d'Occident, il n'y a point de contrée en Europe qui ait, — d'après ce critérium, et, vu le point de départ, — avancé durant la même période avec
ticielles, auxquelles on se livre parfois à l'égard des finances de l'Inde, nous paraissent fort surj)renantes.
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plus de rapidité, ni parcouru plus de chemin que rinde anglaise. Peut-on prédire avec confiance la continuité de cette avance et de ce progrès? On ne saurait nier, de bonne foi, qu'il y ait à l'horizon des points noirs sur lesquels je voudrais en quelques mots attirer l'attention. L'Inde semble destinée vraisemblablement à subir, plus qu'aucune autre société, Tétrange épreuve qui accompagne toutbongouvernement, comme certaines maladies des plantes ou des animaux paraissent accompagner leur culture assidue. Il n'est peut-être aucun pays où l'on doive jamais voir la population presser davantage les moyens de subsistance. Les théories de Malthus, qui avaient révolutionné la philosophie politique en Angleterre au commencement du siècle, sont tombées dans un singulier discrédit, — bien qu'elles contiennent des vérités dont la force mystérieuse expliquerait, presque à coup sûr, la durée éphémère et la banqueroute parfois désastreuse des idées politiques modernes. Mais il n'est plus nécessaire de se livrer à des démonstrations aussi laborieuses qu'il en fallait alors pour établir la théorie de la population dans le monde d'Occident, si l'on montre aujourd'hui la gravité de cette question par rapport à l'Inde. En premier lieu , l'Inde est le seul pays du
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monde où tout individu mâle se marie, dès qu'il lui est possible de se marier. La chose est déjà virtuellement exacte à Tégard des musulmans; mais elle est absolument vraie quanta l'énorme majorité des deux cent cinquante millions d'êtres qui , en un sens ou un autre, appartiennent à l'Hindouisme. En outre, plus on observe actuellement la foi et les usages religieux des Hindous, plus on constate que la partie la plus stable et la plus répandue en est le culte des ancêtres. Le sort d'un homme, dans l'autre monde, dépend desoblations offertes à ses funérailles par ses enfants ou ses descendants mâles; et la participation de ces derniers à son héritage dépend de leur observance consciencieuse des rites sacrificiels. Les croyances religieuses de l'Hindou encouragent ainsi directement la multiplication des enfants mâles; et, bien que les petites filles fussent très fréquemment mises à mort avant l'introduction des lois anglaises, on croit que cette forme d'infanticide est maintenant en voie de s'éteindre. Tel est l'effet des croyances religieuses sur la population hindoue. — Mais, pendant qu'elles tendent à accroître le nombre des naissances, elles limitent l'approvisionnement des vivres qui sustentent l'existence. Nul ne saurait dire précisément quelle est la capacité du sol de l'Inde pour sup-
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porter une grande population, car les superstitions de l'immense majorité ne permettent ni d'élever ni de tuer des animaux pour la nourriture. De même, la population refuse d'éraigrer.. L'ambition, jointe au dédain des prohibitions superstitieuses, peut induire, en petit nombre, quelques jeunes gens du monde à traverser l'Océan pour venir en Angleterre; et une proportion minime des classes inférieures, — objet de trop grands soins peut-être de la part du Gouvernement, — se laisse amener par la perspective de salaires élevés, à émigrer vers d'autres contrées tropicales. Mais, au total, ce n'est là qu'une simple poignée comparée à la communauté tout entière. Et il n'est pas douteux que la masse des Hindous persiste à regarder la traversée de la mer comme un péché, ou comme une cause de déchéance sociale.
Les forces qui travaillent à augmenter ainsi la population et à limiter sa nourriture existent depuis un temps immémorial dans l'Inde. Mais, jusqu'au siècle présent, des forces adverses entravaient leur action. Parmi ces dernières, les plus puissantes étaient de beaucoup la Guerre, l'Epidémie et la Famine. — Les témoignages abondent dans l'Histoire, qui prouvent l'universalité et le caractère impitoyable
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de la guerre dans l'Inde^ et nous voyons, en remontant aussi loin que le permettent les documents authentiques, la péninsule entière balayée par la guerre qui tendait toujours à. dégénérer en brigandage. — Quant à l'épidémie, la science médicale soupçonne encore l'Inde d'être la couche où germent nombre de maladies mortelles, qui, de là, se répandent sur le monde entier. La virulence particulière des maladies nouvelles qui y éclatent a souvent été signalée; et nous avonstoute raison de supposer que lapopulation de l'Inde a, pendant des siècles, été ce que l'on peut imaginer d'une grande population vivant sous les tropiques, sans médecine sérieuse et sans chirurgie positive. — Il y aura toujours eu des famines dans l'Inde. Les causes physiques qui engendrent parfois la sécheresse doivent avoir agi depuis le commencement des âges; et les produits ne pouvaient être transportés des régions plus heureuses sur les territoires affligés, car, jusqu'à l'arrivée des Anglais, l'Inde était un pays absolument dénué de routes. — Mais, bien que ces forces destructives n'aient point toutes disparu , l'intervention du Gouvernement anglais les a grandement affaiblies. On voit encore des guerres dans l'Inde, mais bien plus rares, bien plus courtes que les guerres
d'il y a cent ans. La peste existe encore ^ le choléra n'y saurait être complètement extirpé sans des mesures sanitaires énergiques, auxquelles le sentiment indigène dans l'Inde ne se montrerait pas favorable. Mais la petite vérole qui, jadis, menaçait de devenir un fléau, s'est trouvée réduite par la vaccine à l'état de mal insignifiant. Et peut-être n'y a-t-il plus, dans l'Inde, de ravages d'existences pareils à ceux des anciens jours, sauf dans les zénanas (1) où la médecine commence à peine d'être introduite par des mains féminines. La famine a longtemps déjoué les efiforts les plus énergiques pour la combattre. Mais le soulagement de la famine est devenu tout un art par lui-même et forme une branche distincte de l'administration. Et, s'il est vrai qu'il n'y ait jamais eu de famine générale dans un pays aussi vaste que l'Inde , il ne se passe point d'année où la construction de chemins de fer ne fournisse un nouveau moyen d'apporter les excédents de produits aux multitudes affamées. — La guerre, la peste et la famine ont donc perdu leur pouvoir malfaisant.
(1) [Les gynécées, ou harems. — La dernière vice-roine de l'Inde, comtesse de Duffciin, s'est occupée de créer une œuvre destinée à faciliter l'instruction médicale des femmes et l'introduction des services médicau.K dans les intérieurs indigènes.]
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Or c'étaient, dans le vieux temps, les principaux obstacles à l'accroissement de la population^ et, avec leur disparition, la population croîtra vite en volume , imposant à l'attention de ses chefs un certain nombre de problèmes fort graves, que les économistes et les hommes d'Etat de l'Occident n'ont envisagé que d'une façon très superficielle, dans ces dernières années. Sans doute, on peut suggérer quelques expédients pour atténuer les difficultés qui s'annoncent pour l'avenir. L'exportation des grains à l'étranger, que l'on regarde parfois de travers dans l'Inde, incite au fond le cultivateur à prendre l'habitude de produire un large excédent, que la moindre élévation dans la demande de l'Inde détournerait bientôt vers les marchés locaux^ et l'extension des travaux d'irrigation, — peut-être aussi, dans une certaine mesure^ les écoles d'agriculture nouvellement établies, — ajouteront à la possibilité physique d'obtenir des moissons plus abondantes. Le régime social primitif et naturel de l'Inde assure déjà un ordre de distribution qui est probablement le meilleur pour une communauté nombreuse menacée de disette. Les grandes associations d'hommes, les grandes communautés de familles avec leurs repas en commun , peuvent n'être pas favorables à l'esprit d'entreprise et à
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l'énergie individuelle. Et même, un membre d'un caractère entreprenant et énergique fera d'ordinaire tous ses efforts pour en rompre le lien. Mais elles servent assurément à tirer le meilleur emploi d'un approvisionnement insuffisant. Toutefois, l'ancien mode de distribution, qui s'effectuait par le transport des grains, de province à province, était naguère encore très imparfait^ mais il se trouve grandement facilité, et le sera de plus en plus, par l'extension des chemins de fer. Malheureusement, quand on apprécie à sa valeur le problème de la population, on ne peut s'empêcher de reconnaître que ces moyens d'adoucissement ne sont que des palliatifs transitoires.
Une autre difficulté, qui appartient à un ordre d'idées tout différent, devrait être aussi, je crois, regardée avec tout le sérieux qu'elle mérite, en se plaçant au point de vue de l'administration anglo indienne. Je ne prétends pas soutenir que la grande Puissance du Nord, qui a étendu son territoire j usqu'à la frontière même de l'Inde, ait l'intention de conquérir la péninsule. Malgré le langage inconsidéré du corps militaire en Russie, je ne crois pas que les hommes d'Etat russes puissent se lancer d'un cœur léger dans une entreprise qui se terminerait probablement par un
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échec misérable, et qui ne pourrait même obtenir un succès partiel, qu'au prix d'une efifroyable dépense de sang et d'argent. Mais le voisinage de la Russie prouve incontestablement que l'Inde anglaise est mêlée désormais à toute une série de problèmes, presque aussi difficiles à résoudre qu'aucun de ceux qui aient jamais embarrassé l'esprit public, — savoir, les questions soulevées par la dissolution, en apparence inévitable, de l'Empire turc Je ne puis douter un instant que l'idée dominante des gens, quels qu'ils soient, qui poussent avec tant de persévérance au mouvement de la Russie vers l'Inde, ne soit d'y trouver le moyen de neutraliser l'une des grandes Puissances européennes et de la menacer d'une diversion en cas de conflit à l'est de l'Europe. Mais la présence menaçante d'un Etat très puissant au nord et au nord-ouest ne peut manquerd'exercerune influence pernicieuse sur toute politique intérieure dans l'Inde , et notamment sur toute politique de réforme à l'intérieur. Dans l'Inde, toutes les mesures nouvelles exigent de leur auteur du soin , du travail, de l'empire sur soi-même, de la patience. Or, rien ne semble devoir être plus fatal à ces exigences que l'anxiété, l'excitation fébrile, — à quoi je puis ajouter la prodiga-
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lité dans les dépenses improductives, — qui résulteront de la proximité continue d'un ennemi éventuel. C'est une remarque triviale en apparence, que l'Inde serait mieux gouvernée s'il y faisait moins chaud. Mais cela signifie tout simplement que le gouvernement de l'Inde, en tant qu'il est dirigé par des Anglais , serait meilleur si les circontances physiques agissaient moins sur leurs nerfs. Or, c'est la communauté tout entière, indienne ou anglaise, qui se trouvera dorénavant maintenue dans un état d'irritation chronique, par la menace périodique d'une démonstration militaire sur la frontière nord-ouest de la péninsule.
Sauf les questions qui découlent de ces deux formidables sources d'embarras, je ne sache pas qu'il en puisse surgir dans l'Inde que nous ne puissions trancher heureusement, avec la sagacité et le savoir convenables. Mais on me pardonnera, je l'espère, de dire que l'on ne saurait assurément s'en tirer avec succès, si le public et le Parlement anglais, auxquels appartient en dernier ressort lecontrôle des affaires de l'Inde, finissent par adopter l'opinion qui semble se recommander tout naturellement à quelques esprits, que les problèmes de l'Inde sont faciles à résoudre. On aperçoit, de toute part, des
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symptômes qui marquent l'apparition de cette croyance. Elle se trahit à l'occasion par un léger dédain pour l'expérience acquise dans le gouvernement et l'administration de l'Inde, — par la persuasion que de certains principes politiques, des intentions généreuses, l'étude de quelques « livres bleus » ou de quelques volumes de discussions parlementaires, une visite de quelques mois dans l'Inde, ou quelques entretiens avec des Indiens parlant anglais, peuvent amplement y suppléer. On avait, pour justifier les critiques que l'on adressait, il y a plus d'un siècle , aux Anglais qui venaient de passer une grande partie de leur vie dans l'Inde, cette raison qu'ils étalaient pompeusement leur richesse, et qu'on pouvait les soupçonner de corruption. Mais le langage dyslogistique d'aujourd'hui n'attaque rien moins que le savoir et l'expérience. Le nom de « bureaucratie indienne » n'est qu'un barbarisme étranger, qu'il est grossièrement injuste d'appliquer à un corps de fonctionnaires aussi remarquables que ceux d'aucun temps et d'aucun pays, qui s'absorbent dans l'administration d'une énorme population, en se conformant à des règles parfaitement définies et clairement intelligibles. Si le gouvernement est un art, le « vieil Indien » est cons-
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tamment un homme qui l'a pratiqué avec plus de succès, et au milieu de difficultés bien plus grandes, que les meilleurs hommes d'Etat de l'Angleterre. Quelle raison pourrions-nous avoir de supposer que l'Empire anglo-indien doive continuer de subsister, si ce n'est une raison qui s'appuie sur une expérience d'un genre tout spécial? Il n'est rien de pareil à cet Empire dans l'histoire ancienne ou moderne. Jamais un étranger n'est encore parvenu à le décrire, même avec une exactitude approximative. L'éloignement et l'étendue de son territoire, le nombre et la singularité de sa population, sembleraient suggérer spontanément l'impossibilité pour un peuple étranger, qui n'aurait avec ce pays que des relations maritimes, de le tenir sous sa dépendance. Mais, sans presque s être modifié, l'Empire indien dure depuis près d'un siècle; et, de ce fait si remarquable en lui-même, nous pouvons raisonnablement conclure qu'il peut durer encore plus longtemps, dans des conditions au fond toutes semblables. Il n'est rien dans ces conditions qui puisse alarmer la conscience ou froisser le sens commun des Anglais. Elles impliquent sans doute la nécessité d'une grande discrétion et d'une extrême prudence; mais elles impliquent aussi une continuité de
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progrès matériel et moral qui, sur certains points, a dépassé le niveau le plus élevé qu'on ait encore atteint en Angleterre. La politique moderne pourrait peut-être s'appeler la science des chemins de traverse; mais celui qui prendra la peine de considérer ce qu'est l'Inde en réalité , se convaincra bientôt qu'il n'y a point de grand'route, royale ou démocratique, pour aboutir à la solution des questions indiennes.
Les indices de civilisation moderne se multiplient assurément dans l'Inde. Le voyageur qui, parcourant un pays nouveau , voit les chemins de fer s'allonger démesurément et franchir de puissants fleuves; qui rencontre des travaux puplics exécutés sur une magnifique échelle, — des écoles et des collèges en quantité , — et partout des tribunaux avec des avocats, des plaideurs et des codes, — des journaux avec des articles de fond , — des réunions publiques avec des orateurs , — imaginerait sûrement qu'il a sous les yeux une société du type le plus m-oderne et le plus avancé. Et pourtant, avant même d'avoir dépassé l'Europe orientale, il commencerait à soupçonner que la première impression n'est pas la plus juste; et bientôt il observerait une dose extraordinaire de notions, de coutumes, d'institutions, appartenant au passé le plus lointain et
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survivant au milieu des signes familiers du présent. Le contraste entre la civilisation formelle ou matérielle d'un peuple, et son véritable état intellectuel , moral ou social , est d'autant plus marqué que sa civilisation est l'œuvre d'un petit nombre d'étrangers, presque perdus au milieu d'une innombrable population. L'esprit moderne de l'Occident travaille sans doute les diverses provinces de l'Inde , mais la question vitale pour le Gouvernement indien est de savoir à quel point il a modifié les idées du public. Il existe tout d'abord une classe très intéressante, qui pourrait aussi devenir très utile, concentrée principalement dans les plus anciens cantonnements européens ou dans leur voisi nage , et qui se compose de jeunes gens ou d'hommes mûrs élevés suivant le programme fixé par le Gouvernement de l'Inde en 1835. Ici, nous voyons le Présent représenté comme il l'est chez les classes instruites de l'Occident, avec son humanité et son ouverture d'esprit, avec sa foi surabondante dans les théories et les généralités , avec ses idées quelque peu dédaigneuses des sanctions religieuses (sauf quand celles-ci servent à maintenir quelque institution favorite) , avec son jugement pessimiste de ce qui existe aujourd'hui et son rêve optimiste
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de ce qui existera demain. Mais aussi, comme je l'ai dit plus haut, le fait le plus saillant de Thistoire de l'Inde, prise dans l'ensemble, est le nombre. Combien rencontre-t-on de ces gentlemen indiens si parfaitement élevés? Il n'est pas facile de le savoir avec exactitude. Mais, après avoir noté l'opinion des écrivains qui leur sont sympathiques, et qui les regardent surtout comme le produit des Universités indiennes fondées en 1859, ou depuis lors, — j'ai relevé le chiffre des gradués qui ont subi l'examen de bachelier ou de maître es arts, dans toutes les Universités, pendant la période de 1864 à 1883, y compris ces deux années, et je ne puis arriver au total de 5,000. Prenons toutefois ce chiffre de 5,000 Je suppose que quiconque a le titre de bachelier es arts est suffisamment éclairé pour avoir des idées plausibles en politique; et, pour englober ici tous ceux qui peuvent mériter à un titre quelconque de passer pour éclairés, je multiplie le total par cinq. Cela nous donne 25,000 gentlemen indiens, capables par leur éducation et par leur âge, de s'intéresser à la politique ou d'y jouer un rôle. Mais la population de l'Inde entière — Inde anglaise et Etats feudataires — excéderait plutôt 250,000,000 d'âmes. Donc, la proportion de
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rélément instruit, par rapport au reste de la population, serait comme 25,000, chiffre probablement trop fort, est à 250,000,000, chififre audessous du total réel. Que dire alors delà population représentée par l'énorme chiffre que je viens d'écrire, chiffre peu expressif en raison même de son énormité? La statistique officielle prétend que, dans les provinces anglaises, un individu mâle sur seize pourrait lire et écrire sa propre langue, encore que d'une façon bien rudimentaire. Mais, si l'on considère leurs idées, on peut assurer de ces 250,000,000 d'êtres, que, tandis qu'ils n'ont presque aucune relation avec le Présent de l'Occident, ils sont l'expression énergique de son Passé. Ils ne comptent qu'un petit nombre de sauvages; mais il existe aussi chez eux des populations considérables , comme celle du Chota-Nagpore , qui dépassent quatre millions, et qui excitent le vif intérêt des anthropologistes, parce qu'elles ont conservé quelques-uns des traits les plus caractéristiques de letat sauvage. Cependant, les analogies les plus instructives qu'oflre l'Inde, la rapprochent en somme de l'Europe du moyen âge. Prenez un siècle quelconque de l'Occident, du dixième au quatorzième, — choisissez parmi ses idées, ses croyances, ses formes de gouver^n^-
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ment, ses divisions sociales et ses institutions, celles qui répugnent le plus à Tesprit moderne, surtout à l'esprit démocratique, — et vous en trouverez, je crois, toutes les contre-parties, survivant avec vigueur dans l'Inde. Cette Inde immense et populeuse , qui n'a point part à l'éducation d'origine étrangère, est, en fait, un chaos de survivances morales, sociales, politiques et économiques, circonscrites sans doute et limitées dans leur action effective par la puissance et les lois de TAngleterre, mais, par contre, douées d'une vie plus tenace qu'en tout autre pays, grâce à l'intense conviction de leur origine surnaturelle et de leur ordination divine.
J'ai dit que, dans ce remarquable Empire que nous appelons l'Inde , il existait bien des pays divers. Mais, dans tous, on peut voir à l'œuvre un double courant d'influence. L'un de ces courants est d'origine étrangère; il entre déjà pour beaucoup dans la formation intellectuelle d'une minorité relativement chétive, caractérisée par des aspirations avec lesquelles il est impossible aux Anglais de ne point sympathiser, mais trop portée, ce semble, à emprunter ses opinions aux écoles de philosophie « avancée, » — mot que je puis expliquer, je crois, sans arrière-pensée malveillante, comme
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figurant l'esprit dégagé volontairement de toutes les restrictions qu'imposent la nature humaine et l'histoire. L'autre courant prend naissance dans rinde même, engendré au milieu de la végétation sombre et toufiue des idées primitives qui s'enracinent solidement dans les débris du passé. Il alimente l'esprit d'une majorité si grande, que sa grandeur même la rend irrésistible. J'ai rapporté aille-urs le mot d'un éminent Anglo- Indien, que les gouvernants anglais de l'Inde sont comme des gens tenus de faire marquer à leur montre l'heure exacte pour deux longitudes à la fois (1). Néanmoins, ajoutais-je, ils leur faut accepter cette situation paradoxale. Avec trop de lenteur , on ne réaliserait aucun progrès. Avec trop de précipitation , il n'y aurait plus de sécurité. La domination anglaise, dans l'Inde, est une création trop merveilleuse pour justifier jamais la désespérance; mais il faudrait n'avoir qu'une idée bien superficielle du gouvernement de l'Inde pour s'imaginer qu'il puisse être rendu plus facile par la nécessité de concilier cette double exigence et cette curieuse contradiction.
(l) [Voir, plus haut, p. 31 IJ.
OUVRAGES PUBLIÉS RÉCEMMENT EN ALLEMAGNE SUR LA QUESTION DES COMMUNAUTÉS DE VILLAGE.
G.-L. von Maurer. — Einleitung zur Geschichte des Mark, Hof, Dorf, und Stadt-Verfassung und der offentlichen Gewalt. Munich, Kaiser, 1854, 1 vol.
— Geschichte der Dorfverfassung in Deutschland. Erlangen, Enke, i 865-66, 2 vol.
— Geschichte der Frohnhôfe , der Bauernhofe , und der Hofverfassung in Deutschland. Erlangen, Enke, 1862-63, 4 vol.
— Geschichte der Markenverfassnng in Deutschland. Erlangen, Enke, 1856, 1 vol.
— Geschichte der Stddteverfassung in Deutschland. Erlangen, Enke, 1869-70, 3 vol.
E. Nasse. — Ueher die Mittelalterliche Feldgemeinschaft und die Einhegungen des Sechszehnten Jarhunderts in England. Bonn, Marcus, 1869, 1 vol.
G. Landau. -Die Territorien in Bezug aufihre Bildung und ihre Entwickelung. Gotha, F. -A. Perthes, 1854, 1 vol.
— Das Salgut. Cassel, Fischer, 1862, 1 vol.
Adph. Lette. — Die Vertheilung des Grundeigenthums in Zusammenhang mit der Geschichte der Gesetzgebung und den Volkszustànden. Berlin, Besser, 1858, 1 vol.
N. KiNDLiNGER. — Geschichte der deutschen Horigkeit, insbesondere der sogenannten Leibeigenschaft. Berlin, Reimer, 1818, 1 vol.
W. Gessner. — Geschichtliche Entwickelung der gutsherrlichen und bùuernlichen Verhùltnisse Deutschlands, oder practische Geschichte der deutschen Horigkeit. Berlin, Reimer, 1820, 1 vol.
Von Haxthausen. — Ueber die Agrarverfassung in Norddeutschland. Berlin, Reimer, 1829, 1 vol. (1).
(I) [On trouvera d'autres indications dans la bibliographie du sujet dressée par Denman Ross {The Early History of Land- Holding among the Germans. Londres, Trûbner, — et Boston, Soûle & Bubf^bee, 1883, pp. 25'2-264); dans le compte-rendu de la discussion soulevée, à l'Académie des Sciences morales et politiques, par le mémoire de M. Fustel de Cou langes sur la « Propriété chez les Germains, » 1885, G.-R., t. I et II; enfin, dans Viollet, Précis de l'histoire du droil français, Paris, Larose, 1886, p. 481-2). Cette dernière bibliographie est encore très suffisamment au courant. Le savant auteur veut bien nous signaler, toutefois, un travail important oublié pendant l'impression de son livre : Dargun , Ursprung und Enlwickelungs' Geschichte des Eigenthums, dans la Zeitschrijt fur Vergleichende Rechtsivissenschaft , t. V, 1883. A quoi l'on doit ajouter encore Karl Lamprecht, Deutsches Wirthschaftsleben im Mittelaller , Leipzig, Dùrr , 1885-6, 4 vol.).