XVIII
La guerre était terminée. Syila revint à Rome et déposa le paludamentum qull portait depuis si longtemps. La nuit qui suivit son retour, il ne put dormir. Ce n'étaient pas les cris des Prénestins massacrés retentissant encore à ses oreilles qui troublaient son repos. Une immense joie, il récrivit lui-même dans ses mémoires, lui dérobait le sommeil, et son âme était comme soulevée par un tourbillon (1). Non, ces immenses tueries n'avaient pas encore assouvi sa soif de vengeance. Il annonça publiquement qu'il ne pardonnerait à personne de ceux qui avaient suivi le parti contraire après la rupture des conférences de Téanum ; et aussitôt, dressant ses fameuses tables de proscription, il procéda méthodiquement à l'extermination de ses
adversaires.
Je voudrais épargner au lecteur le tableau hideux des violences qui préparèrent la grande réforme politique et sociale que Sylla avait méditée dès son entrée aux affaires. Mais une partie de ces atrocités se lie trop intimement au but de mes recherches pour que je les passe sous silence. Je dois donc suivre en Italie les effets de la contre-révolution qui termina la guerre sociale et qui en rendit le retour à jamais impossible. En cela, du moins, Sylla réussit complètement. S'il ne parvint pas à rétablir une aristocratie romaine, du moins il ne laissa en Italie que des Romains.
Après la sanglante bataille de Rome, après la prise de Préneste, les chefs samnites, lucaniens, étrusques, qui n'étaient pas morts sur le champ de bataille, mis hors la loi par le vainqueur, périrent du supplice des criminels, ou bien, s'expatriant, allwent mourir ignorés dans des contrées lointaines (2) . A ces
(1) \r.h «j'xQ&u; Jtaî X*P*î |A6-^aXy<ç wdîrep 7:ve6aaTc; àvaospou.evo; tyiv tj^uxTîv. Kal Taùra irspt aùroû ■ys-^pa(p6v èv tcî; UTTCpxjAaat^ (Plut. , An seni sit ger., p. 143, éd. Reiske).
(2) Une phrase de l'Épitome de Tite-Live raconte peut-êlre la fin du plu^ illustre de ces proscrits. On lit dans cet abrégé, que Mutilus,
SUR LA GUERRE SOCIALE
nobles guerriers succédèrent quelques paysans, divisés en petites troupes, errant de montagne en montagne, traqués par les Romains comme des bêtes fauves, et périssant sans laisser de souvenir de leur résistance à l'oppression. D'abord, trop peu nombreux pour mériter le nom de rebelles, on les appela des brigands. La nécessité leur en donna bientôt les mœurs, et vingt ans après la guerre civile , TÉtrurie était encore infestée par de nombreuses troupes de bandits qui conservaient une haine traditionnelle contre le sénat de Rome (1).
Plusieurs villes préférèrent une destruction certaine à la démis hors la loi par Sylla, se présenta, la tête voilée, à la porte de sa maison, demandant un asile; reconnu, mais repoussé par sa femme Bastia, qui déclara qu'elle ne voulait pas recevoir un proscrit, il se tua sur le seuil, qui fut arrosé de son sang {Epit., 89). — Quel est ce Mutilus? Serait-ce le fameux Embratur des Samnites, souvent vainqueur des Romains, et depuis longtemps condamné à l'inaction par ses blessures? Le nom de sa femme, qui n'est point romain, ajoute encore quelque vraisemblance à cette hypothèse ; enfin, le fait n'était pas, malheureusement, assez extraordinaire à cette époque pour que Tile-Live s'y fiit arrêté avec quelque détail, si ce Mutilus n'eûl pas été un personnage considérable. Mais, d'un autre côté, Appien, dans son long récit des proscriptions ordonnées par les triumvirs, fait mention d'un chef samnite qui s'était illustré dans la guerre sociale, et qu'il appelle Slatius. Stoctio; ^è é Sxuvîty;?, ircXXà lauvîrai; èv tw aujxy.'^yj.Kîù iroX6|j.â) xaretp'yaajxévo; {Civ., IV, 25). — Or, ce Stalius étant absolument inconnu, Wesseling a proposé, et cette leçon est généralement reçue, de lire Papius, et il admet que ce Papius est T'aucien général de la ligue. Je ne sais si celte correction ne paraîtra pas un peu trop hardie. Quoi qu'il en soit, voici quelle fut la fin de ce Samnite. Devenu Romain, le souvenir de ses exploits, ses richesses et sa haute naissance, l'avaient fait nommer sénateur (probablement par Jules César, qui accorda la même faveur à beaucoup de nouveaux citoyens). Il avait quatre-vingts ans lorsque les triumvirs l'inscrivirent sur la table des proscrits. En l'apprenant, il fit ouvrir les portes de sa maison, puis exhorta ses compatriotes et ses esclaves à la piller au plus vile. Lui-même jetait dans la rue ses meubles et ses trésors. La maison vidée, il s'y renferma seul et y mit le feu, ne laissant qu'un monceau de cendres aux émissaires des triumvirs.
(I) Sali., Cat., 28. — Catilina recruta son armée parmi les paysans étrusques, que la misère et le désir de la vengeance rendaient avides de révolutions, dussent-ils prendre pour chef un des satellites de Sylla, l'auteur de tous leurs maux.
fl
ESSAI
mence de S^lia. Dans le Latium, Norba, colonie romaine, située au pied des montagnes rolsques, soutint un long siège et ne fut prise que par trahison. Voyant l'ennemi dans leurs murs les habitants s'entre-tucrent après avoir mis le feu a leurs maisons. Un vent violent répandit la flamme; tout fut consumé et les vainqueurs ne purent profller de la riche proie sur laquelle ils comptaient. Malgré sa sécheresse ordinaire, Appien n'a pu refuser un mot d'éloge aux habitants de Norba. « Ils moururent, dit-il, en gens de cœur (1). »
Populonia, dans TÉtrurie, se fit également remarquer par la vigueur de sa résistance, et fut plutôt détruite que vaincue (2 . Nota, dans la Campanie, occupée pai' les Samniles des le commencement de la guerre sociale (3), repoussa longtemps avec succès les tentatives des lieutenants de S^lla. 11 fallut, pour robliger à ouvrir ses portes, que le dictateur en personne vint en presser le siège (4). .
Mais la résistance la plus vigoureuse et la plus extraordmaire fut celle de Volaterrœ, ville d'Élrurie, sur laquelle Stmbon nous a conservé quelques détails intéressants. Elle était située sur un plateau abrupt de presque tous les côtés, et environnée d'une enceinte pélasgi(iue inattaquable au bélier, dont les ruines subsistent encore. Là, un grand nombre de proscrits et quelques cohortes, débris de Farmée étrusque, se réfugièrent et soutinrent un siège de deux ans, après lequel ils réussirent à obtenir une capitulation honorable, ou parvinrent à sortir de la ville et a se mettre en lieu de sûreté (5).
Déjà l'ordre commençait à se rétablir dans la république, et les massacres et les confiscations qui avaient suivi la prise de Préneste faisaient horreur à tout le monde. La défense heroi^ que dos Volaterrans, loin de réveiller d'anciennes haines nationales, avait inspiré un vif intérêt aux Romains, et même a
(0 Kai o?Σ p.£v cuTw; è-^xpaTÛ; à:«'ôavov (App., Civ., I, 94).
(2) Strab.,V,p. 223.
(3) Liw., Epit., 80.
(4) Id.,î"6id., 89.
(5) Suab., V, p. 223. - Cic, Pro domo $wo, 30.
SUR LA GUERRE SOCIALE
cette aristocratie que Sylia vouait de rtc-onsliluer {ï). :Malgré tout son pouvoii', il ne put faire confirmer le décret qu'il avait rendu à l'époque des proscriptions, et qui dépouillait les Volaterrans du droit de cité romaine, et cependant ils n'avaient point encore déposé les armes (2). Parmi les Étrusques, ce furen*. presque les seuls qui échappèrent à la vengeance du dictateur.
Au reste, Sylla, dans sa haine implacable, sévit avec une égale fureur contre les cités qui montrèrent leur soumission après sa victoire, et contre celles qui tentèrent une résistance désespérée. Toutes les villes qui, à quelque titi-e que ce fût, avaient pi-êté assistance à la faction vaincue, furent enveloppées dans un égal anathème. De celles que les flammes avaient épargnées il chassait la population et la remplaçait par des colons romains. Il confisquait les propriétés publiques et particulières; en sorte que les habitants du pays, sans asile et sans pain, n'avaient plus d'autres ressources que de vivre de brigandages (3).
Les terres des riches proscrits satisfirent l'avidité de ses officiers. Mais il avait encore cent vingt mille soldats à contenter, et il leur distribua les terres enlevées aux villes qui s'étaient signalées par leur résistance, ou seulement qui avaient montré de l'attachement au parti vaincu. 11 n'y eut pas une province qui ne reçût ainsi des colonies de vétérans, espèce de garnisons, qui répondaient de son obéissance. Établis dans le pays par cohortes et par légions (4), ces hommes, livrés depuis longtemps à l'indiscipline, pouvaient, en raison de leur nombre et de leur organisation militaire, se livrer impunément à tous les excès contre les populations au milieu desquelles ils vivaient en vainqueurs.
Quelques cités, plus coupables aux yeux du dictateur, furent
(1) Cic, Pro domo sua, 30.— Remarquer ce mot: comitiis centuriatis»
(2) Id., loc. cit. Quum etiam tum essent in armis,
(3) Sall.,Caï.,28.
(4) C'est ainsi que le territoire de Bovianum fut partagé aux soldats de la Xle légion, d'où celte ville prit le nom de Bovianum undecumOf norum (Plin., 111, 12). — César, au contraire, eut soin de disperser ses vétérans, individuellement, dans toute l'iialie, de peur que, se sealauten force, ils ne molestassent les habitants (Suet., J. Cœs., 38).
ESSAI
encore plus rigoureusement traitées. Il les priva du droit de cité romaine, conservant toutefois à leurs habitants la faculté d'hériter et d'aliéner leurs biens d'après certaines formes du droit romain (i). U semble résulter de cette disposition, qu'il ne leur ôta en réalité que le droit de suffrage, les réduisant à une condition analogue k celle des colonies romaines. Au reste, ces confiscations de droits politiques demeurèrent en général sans execution, et, malgré la toute - puissance de Sylla, nous avons vu que les Volaterrans parvinrent à s'y soustraire. Réprouvées par l'opinion publique, ces mesures étaient encore condamnées par tous les jurisconsultes, comme contraires au premier axiome qui régit le droit de cité, à savoir, qu'il ne peut se perdre que par la renonciation libre de celui qui le possède (2).
Plus qu'aucun autre pays, le Samnium eut à souffrir des violences du dictateur. Non-seulement il détruisait les fortifications des villes, mais il démolissait encore les temples et les maisons. Il avait entrepris d'expulser tous les Samniles de leur patrie, et il répétait sans cesse que les Romains ne seraient tranquilles que lorsque les Samnites auraient cessé d'être une nation (3). Il n'y réussit que trop bien ; leurs villes autrefois tlolissantes, étaient réduites du temps de Strabon, à la condition de misérables villages (4). Dans toute l'italie méridionale on ne voyait plus que des ruines. Refoulés en tous sens par les nouveaux colons, soldats de Sylla, les anciens habitants étaient devenus comme étrangers dans le^ir propre patrie. La nation samnite tout entière, succombant sous le poids du malheur, avait oublié ses traditions antiques, ses usages, son costume, enfin jusqu'à sa haine contre le nom romain.
On demande vainement aux historiens quelle fut la condition politique du reste de celte brave nation. J'ai exposé plus haut les motifs qui prouvent qu'elle avait refusé le droit de cite ro-
(1) Tulit de civitaie ul non sustulerit honim nexa atqiie hereditatea (Cic, Pro Cœc, 35). - Cfr. Sali., Uist., I, Oratio Leptdu
(2) Cic, Pri Ca;c., 33, seqq.
(3) Sirab.,\, p. ^'i^-