L. Cluentius (App. ) A. Cluentius (Eut
iltSipioç KltKirioç (Diod.)
jJuventius (Oros.)
'NI. LVVII. MR.? c'est-à-dire Numerius^*"^'"^*^ .^"
Luvius Marci filius (médaille sam-/ ^ampani^n-
nite de la guerre sociale décrite pari
Swinton Phil. trans. t. 58, p. 253,
et t. 63, p. 22. La transcription
de Swinton est douteuse. )
Ce cogiiomcn est des plus étranges. Scato s'applique , suivant Forcelliiii , à celui qui fréquenter et ubique cacat, vel qui mullus est in verbis vel argutiis.
" On trouve enfin dans Appien un Trebatius, Samnite, mais ce nom est évidemment le résultat d'une erreur de copiste. 11 ne se rencontre qu'une fois et dans une circonstance remarquable qui permet de rectifier le texie d'Appien par un passage correspondant de l'Epitoinc. Il est c\idciit qu'il faut lire Wurius Egnatius. ^
pœdius Silon, Tautre un Samnite, C. Papius Mutilus', choix qui, pour le dire en passant, prouvent
6 PontiusTelesinus (Liv. App. Yell. Plut.) Samnite.
PontiusTelesinus( Id. id. id. id. ),)
n , j .'IL l Samnite.
Irere du précèdent. )
8 C. Judacilius (App. Gros. ) Picente.
(M. Lamponius (App. Plut. Flor. Eut.) ),
9 ' ,T^• \ r Lucanien.
^M. Attoj-jioç (Diod. ) )
, (Herius Asinius (Liv. Yell.) ) ,
10 u- • it: , ^ Marrucm.
(Hienus (Eut.) )
11 Gutta (App.) Campanien.
T. Lafrenius (App.) jLatin (?) V.
lAfranius (Flor. ) f Florus m,
"^^^T. Herennius (?) (Eut.) ( 18, éd. Du-
Francus (Oros. ) J ker.
(C. Pontidius (Vell.) )
13 <r. Uo-JzO.io^ (App.) > (?)
(Obsidius (?) (Gros.) )
\k ri. npfi(7vj-7o.ioç ( App. ) (?)
* Le cognomen de Mutilus présente en latin l'idée d'une blessure remarquable qui aurait valu ce surnom à un guerrier maltraité dans un combat, comme chez nous le duc de Guise reçut le sobriquet de Balafré. Mais si l'on tient compte des transformations que les mêmes racines subissent dans la langue osque et dans la langue latine , il paraît vraisemblable que le surnom de Mutilus est le même que celui de Metellus, si connu dans la famille Cœcilia. Metellus ou plutôt Melallus signifie mercenaire, comme le prouve ce passage curieux de Festus : « Metalli dicuntur in lege mili-
assez la prépondérance exercée de fait dans la confédération par les deux peuples qui lui donnèrent ainsi des généraux. Quant au titre même de consuls, et à la parfaite similitude de leur institution avec celle des consuls romains, on peut conserver quelques doutes à cet égard. Observons, en effet, que ces deux chefs ne furent point remplacés après la première année de la guerre. En outre, Diodore, dans la suite de son récit, se contredit lui-même en ne désignant Pompeedius que comme préteur ou comme général.
« tari, quasi mercenarii. Accius Annali XXYII, calones fa- « mulique métallique caculaeque; a quo génère hominum <( Cseciliae familiae cognomen putat ductum. » Fest. p. 171. On peut supposer avec beaucoup de probabilité que le mot osque Mutilus a le même sens, et le surnom de mercenaire, aventurier, a pu être donné chez les Samnites à un guerrier illustre qui se serait autrefois fixé chez ces peuples , grands appréciateurs du courage. Cette hypothèse acquiert un nouveau degré de vraisemblance , si l'on se rappelle que les Papius de Rome étaient originaires de Lanuvium. (Ascon. in Mil. ) Les Papius Samnites avaient probablement la même origine. D'ailleurs leur établissement dans le Samnium paraît fort ancien , puisqu'on voit un Brutulus Papius ( ne serait-ce point Mutilus? ) livré par les Samnites aux Romains comme l'auteur d'une guerre , dès l'année 432. Liv. VIII , 39. Vir nobilis potensque erat. La facilité avec laquelle il fut livré serait un motif pour faire croire à son origine étrangère.
Enfin , Florus contribue à rendre son témoignage suspect, en citant comme un fait extraordinaire que les Ombriens, qui ne prirent qu'assez tard une part active dans la guerre, se nommèrent un sénat et deux consuls*. Ce passage est au surplus d'un haut intérêt historique, car il montre que chaque État de la ligue conservait une complète indépendance pour sa constitution intérieure , et que la diète générale n'avait à s'occuper que de la guerre et des mesures qu'exigeaient les intérêts communs.
En même temps que les villes italiennes conspiraient pour secouer le joug de Rome, une révolution intérieure se préparait aussi dans le sein de chaque cité. Je ne doute point qu'elle n'ait eu une tendance toute démocratique , du moins dans la plupart des provinces , et , à défaut de témoignages certains , j'espère porter ma conviction dans l'esprit du lecteur, en lui faisant remarquer dans le courant du récit , et le caractère brutalement féroce de l'insurrection chez plusieurs peuples ^, et les cruautés exercées contre les sénateurs de Rome, cruautés qui contrastent avec des ménagements envers les plé-
* Flor. III, 19. — Umbros totus senatus et consules
Au reste , ce passage est très-controversé. Voir la note de Duker.
- App. Civ. I, 38.
béiens * ; le choix de quelques chefs étrangers , qui annonce une défiance ou une animosité singulière contre les magistrats nationaux - ; la fidélité gardée à Rome par quelques-uns des principaux habitants des villes rebelles ^ ; enfin la répugnance des Lucumons étrusques à entrer dans la ligue , et la révolte désespérée de leurs paysans, qui , pour être tardive, n'en eut pas moins pour cause directe l'exemple des provinces du sud \
Piome allant cesser d'être la capitale de l'Italie , il fallait installer le sénat italien dans un centre d'oii il pût surveiller la vaste entreprise qui se préparait. On choisit Corfinium , métropole des Péligniens , soit en raison de sa position forte et de ses remparts réputés imprenables, soit encore parce que, d'après des traditions qui se conservaient parmi les peuples de race sabellique, elle avait joué un rôle important dans leur histoire; enfin, une dernière considération, peut-être plus puissante que toutes les autres, dut être sa position à peu près centrale entre tous les peuples confédérés. Elle reçut le nom à'Italia
* App. Cîv. I, 42.
2 Diod. Sic. XXXVII, 612. — Gros. V. 18, p. 236.
' Vell. Pat. II, 16. — Minucius Magius Decii Magii
nepos Campanorum principis.
* App. Civ. I, passim.
OU de Viteltu ', qui indiquait sa destination nouvelle. Papius Mutilus et Pompsedius se partagèrent les forces de la ligue; sous leurs ordres chaque peuple , chaque cité élut ses chefs ; de toutes parts on rassemblait des armes , on prenait en secret le serment des soldats.
Malgré le mystère dont les confédérés s'efforçaient d'entourer leurs préparatifs , il était impossible de les dérober entièrement à T observation des magistrats romains. L'échange des otages entre les différentes nations n'avait pu manquer surtout d'éveiller des soupçons, à une époque où les voyages étaient rares et les communications difficiles. Avant que les chefs des conjurés eussent achevé de mûrir leurs plans, une découverte fortuite amena une explosion partielle, et dès lors il fallut lever le masque et tenter la force ouverte, puisqu'il n'y avait plus désormais d'espérance de prendre les Romains au dépourvu.
Le sénat, inquiet des rumeurs vagues qui annon-
' Viteliu est le nom de l'Italie dans la langue osque , que parlaient les Samnites et quelques-uns de leurs confédérés. Yelleius Paterculus II, IG, appelle Italicum la capitale des insurgés. La leçon Ilalia m'a paru préférable parce qu'elle se trouve sur les médailles de la guerre sociale qui portent des légendes latines.
çaient dans toute l'Italie une agitation extraordinaire , avait envoyé , sous différents prétextes , un grand nombre d'agents dans toutes les villes alliées, afin d'examiner l'état des choses et de sonder la disposition des esprits. Pour cette enquête il avait eu soin de choisir des sénateurs , patrons de villes italiotes, ou qui en connaissaient les principaux habitants. Un de ces commissaires reconnut dans une ville marse ou samnite le fils d'un riche citoyen d'Asculum, métropole des Picentes. Ses parents n'étaient point auprès de lui, et il semblait remis à la garde d'une famille étrangère. Il n'en fallut pas davantage pour lui révéler l'existence d'un complot auquel les Asculans et peut-être tous les Picentes prenaient part. Fort ému de sa découverte, il se hâta d'en donner avis au proconsul Q. Servilius *. Celuici-accoutumé à tout faire trembler devant son seul regard , accourut à Asculum avec M. Fonteius, son
• Appien avance que l'Italie était divisée alors en provinces proconsulaires; ce fait n'est point encore sutTisamment établi. Il serait possible qu' Appien eijt confondu les époques en attribuant le pouvoir proconsulaîre aux magistrats romains employés en Italie. On verra qu'après l'explosion de la guerre sociale , le sénat donna cette autorité à tous les généraux commandant des corps d'armée. Cfr. App. Civ. l, 38.
SUR LA GUERBE SOCIALE. ikS
légat , sans autre escorte que ses licteurs et son cortège ordinaire de clients. Dans ce moment on célébrait dans Asculum une fête nationale , et tous les habitants étaient réunis dans le théâtre. Servilius fit interrompre les jeux , faire silence, et harangua la multitude. Déjà il taxait de perfidie les Asculans et les menaçait des vengeances de Rome, lorsque des huées et des clameurs séditieuses lui apprirent que le temps de la soumission était passé, et que ses faisceaux avaient cessé d'inspirer la terreur. Le peuple se jetant sur le malheureux proconsul et sur son légat, les mit en pièces ; puis, animé par ce premier meurtre, il se répandit dans les rues, massacrant tous les Romains que des fonctions publiques ou des affaires privées avaient conduits dans Asculum '.
L'insurrection des Picentes eut le caractère d'une révolte d'esclaves. On fit main basse non-seulement sur les Romains, mais encore sur ceux des habitants qui passaient pour attachés à la république. D'affreux supplices témoignaient de la fureur populaire : elle n'épargna pas même les femmes. Plusieurs de ces malheureuses qui appartenaient à des familles hostiles à la ligue, eurent les cheveux arrachés avec la peau de la tête ^.
' App. Civ. I, 38.
' Dio. Cass. frag. CXIII. — L'idée de cette horrible
Les insurgés n'avaient point de chefs , car en ce moment C. Judacilius, leur préteur désigné par la ligue , parcourait l'Apulie pour y recruter des partisans '. Dans les prisons d'Asculum se trouvait par hasard un Cilicien nommé Agamemnon , capitaine de pirates, arrêté par les flottes romaines et livré aux Picentes, sans doute parce qu'il avait commis des déprédations sur leurs côtes. Il suffisait qu'il eût été pris par les Romains pour que les révoltés le regardassent comme un ami. C'était un homme brave et audacieux , accoutumé dès son enfance à la guerre de partisans. Ils le nommèrent leur chef % et, sous sa conduite, ils se répandirent dans les environs, et commencèrent à piller et à saccager les terres du domaine de la république.
Les chefs des confédérés , éloignés pour la plupart, ainsi que Judacilius, de leur centre d'influence, n'apprirent pas la révolte d'Asculum avec moins de surprise que les Romains eux-mêmes. Mais l'alarme donnée , un seul parti leur restait, c'était de répandre partout la flamme qui venait de s'allumer. De
cruauté, qui n'était point dans les mœurs italiennes, fut peut-être inspirée aux Picentes par le voisinage des Gaulois , qui scalpaient ainsi leurs ennemis.
' App. Civ. I, U.
"- Diod. Sic. XXXVII, 612. ~ Gros. V, 18.
ville en ville l'insurrection se propagea avec une rapidité sans égale. Partout se levèrent comme par enchantement des bandes nombreuses, d'abord mal armées et sans discipline, mais qui reçurent bientôt une organisation régulière, et formèrent des légions redoutables. Chacun des chefs nommés par la ligue prit le commandement des levées en masse de la province où la révolte le surprit. Partout leur autorité était reconnue, et autour d'eux se ralliaient des soldats pleins d'enthousiasme, disposés à les suivre en tous lieux, pourvu qu'ils les menassent contre les Romains. EnApulie, Judacilius fait soulever Canusium, Venusia et d'autres villes moins importantes ' ; dans la Campanie , Marins Egnatius surprend Venafrum ^, place fortifiée, à la faveur des intelligences qu'il avait avec les habitants , et passe au fil de l'épée la garnison , composée de deux cohortes romaines ; dans le vSamnium , un préteur marse, P. Vettius Scaton% tombe à l'improviste sur le consul Sex. JuliusCeesar ^, qui, au premier bruit
' App. Civ. 1, 11.
2 Id. ibid.
'*Cicéron l'appelle Marsorum dux. Phil. XII, 11. — Ilestévident que c'est le même chef que Velleius Paterculus nomme InsteiusCaton; Appien,Caton Vettius, etSénèquc, T. Vettius.
* Jo place cet engagement vers la fin du consulat de L.
de l'insurrection, avait rassemblé quelques troupes et se portait à marches forcées au secours de la colonie romaine d'Aesernia , contre laquelle il prévoyait avec raison qu'allait se diriger le premier effort des Samnites. Scaton lui tua deux mille hommes , et , l'ayant contraint à une retraite précipitée, investit Aesernia *.
En même temps Papius Mutilus, avec le gros de l'armée samnite, se jetait dans la Campanie, s'emparait de Stabies, de Liternum, deSalerne, de Nola. La garnison de cette dernière ville se défendit quelques jours dans la citadelle, mais, gagnée par le Samnite, elle livra ses chefs et passa sous les drapeaux du vainqueur ; ce qui donne lieu de croire
Marcius Philippus et de Sex. Julius Cœsar ; car, outre qu'Appien le mentionne immédiatement après la révolte d'Asculum , il est naturel de supposer que le premier effort des Samnites dut se porter contre les Romains d'Aesernia établis sur leur territoire. Appien a confondu , dans le cours de son récit, les deux consuls Sextus et Lucius Cœsar. Le premier, que je suppose ])attu par Yettius Scaton , déposa le consulat aux calendes de janvier, l'an de Rome 664 , époque où le second entra en charge. Ce jour répond au 12 novembre de l'année Julienne. V. l'Art de vérifier les dates. Il paraît donc que l'insurrection éclata dans l'automne de l'an de Rome 663, 91 avant J. C.
* App. Ctv. 1,41.
SUR LA GUERRE SOCIALE. iVJ
qu'elle se composait en majorité de soldats italiotes ou étrangers. Les citoyens des villes conquises , les prisonniers, les esclaves même des Romains ', grossissaient l'armée samnite. Mutilus menaçant de saccager les villes de la Gampanie qui ne lui enverraient pas leurs contingents, les obligea de lui fournir en peu de jours jusqu'à dix mille hommes de pied et mille chevaux ^. Enfin, en Lucanie 1 insurrection obtenait un égal succès. Les peuples de ce pays se soulevaient à la voix de leur compatriote M. Lamponius, brûlaient les cantonnements des Romains^, et forçaient leur chef M. Licinius Crassus à s'enfermer dans Grumentum , après un combat dans lequel il perdit huit cents de ses soldats *.
Dans la première fureur de la révolte, les Italiotes , surtout les Samnites et les Picentes , se montrèrent impitoyables. Tous les sénateurs , tous les riches propriétaires romains qui tombèrent en leur puissance furent indistinctement massacrés , quelques-uns dans d'horribles supplices. Papiu s Mutilus
' App. Civ. I, 42. — Cette conduite, analogue à celle des Asculans, fournit une nouvelle preuve du caractère éminemment démocratique de l'insurrection italienne.
^ App. ibid.
3 Front. Strat. H, i, 10.
' App. Civ. i, U.
fit mourir de faim les officiers de la garnison de; Noia '. Judacilius fut aussi cruel pour ses prisonniers en Apulie ^ ; les Marses au contraire montrèrent de la générosité dans leurs succès ^ Partout cependant on égorgea les magistrats romains qui ne se hâtèrent pas de se dérober par la fuite à la vengeance populaire. Un petit nombre évita la mort , quelques-uns sauvés par des femmes ou par leurs hôtes italiens''. Quant aux soldats étrangers, et même aux plébéiens de Rome , on les contraignait d'entrer dans les rangs des insurgés, qui affectaient de ne faire la guerre qu'au sénat, c'est-à-dire à la caste privilégiée à laquelle appartenaient tous les honneurs ^ Pourtant , aussitôt après leur prise d'armes , les confédérés essayèrent de traiter avec Rome. Ils envoyèrent des ambassadeurs offrant la paix, à condition que le droit de cité romaine leur serait accordé ; mais le sénat, toujours grand devant l'ennemi, refusa de les recevoir, et déclara qu'il
' App. Civ. I, 42.
2 Id. ibid. 43.
* Cela semble résulter des termes mêmes du récit de Cicéron racontant l'entrevue de Sex. Pompée et de Vettius Scaton. Médiocre etiam odium. Phil. XII, 11.
" Liv. Epit. lib. LXXII.
* App. Civ. I, 43.
n'examinerait leurs griefs que lorsqu'ils auraient mis bas les armes ^
Vers la fin de l'année 663 '\ le Picenum, toute la confédération des nations sabelliques sous l'influence immédiate des Marses, toute la Lucanie, une grande partie des districts de la Campanie et de l'Apulie , enfin tout le Samnium et même plusieurs villes ou colonies latines avaient pris les armes et adhéraient à la ligue italienne. Au milieu des populations insurgées, quelques colonies et même quelques cités alliées demeuraient fidèles et résistaient à la tempête. Pinna, dans le pays des Vestins, après s'être défendue quelque temps avec courage, fut prise d'assaut et impitoyablement sacgée^. Firmum, ville des Picentes, bravait les eflbrls des insurgés à la faveur de ses excellentes fortifications \ Aesernia résistait à Vettius Scaton, Grumentum à Lamponius, Acerree dans la Campanie, à la principale armée des Samnites. Les alliés en voulaient surtout aux colonies romaines établies sur leur territoire; et ({uoique mal pourvus du matériel nécessaire pour des sièges, ils s'opiniâtraient à
» App. Civ. I, 39.
■^ Automne de l'an de J.-C. 91.
' Diod. Sic. XXXVII> 612.
' App. Civ. I, 47
l'attaque de villes bien fortifiées, au lieu de se diriger (le concert contre Rome. Mais chaque peuple avait une injure particulière à venger ; et il haïssait plus encore que les Romains du Capitole, ces colons qui l'avaient dépouillé de ses terres, et lui faisaient éprouver chaque jour des outrages nouveaux. Cette faute des confédérés donna le temps à la république de se remettre de sa surprise, de rassembler ses troupes et d'appeler de nombreux auxiliaires.
Le courage du peuple romain ne l'abandonna pas dans ces difficiles circonstances. Chaque citoyen quitta la toge pour prendre le sagum, comme dans les nécessités les plus pressantes. Le justitium fut prononcé, et toute affaire civile cessa en présence des préparatifs militaires. Après avoir mis la ville en état de défense, et réuni les légions, les deux nouveaux consuls L. JuHus CeesaretP. Rutilius Lupus, revêtus par le sénat de pouvoirs extraordinaires, sortirent de Rome après s'être partagé l'Italie et les opérations de cette guerre. En raison du grand nombre de points menacés, il fallut diviser les troupes en corps détachés et leur donner des chefs investis d'une autorité suffisante pour agir au besoin sans attendre les ordres des consuls. A chacun de ces magistrats on adjoignit donc cinq légats ayant les pouvoirs proconsulaires. Rutilius dut s'opposer
aux Marses et aux Picentes avec ses légats : c'étaient C. Marius son parent, le vainqueur des Cimbres, qui passait pour le plus habile général de ce temps; Gn. Pompéius Slrabon, le père du grand Pompée, Q. Cœpion, C. Perperna et Valérius Messala. Contre les Samnites et les Lucaniens, L. Cscsar dirigeait cinq corps d'armée commandés par P. Lentulus, son frère utérin', T. Didius, Licinius Crassus, si malheureux en Lucanie, M. Marcellus, enfin L. Cornélius Sylla , que nous verrons bientôt exercer une influence extraordinaire sur les destinées de l'Italie et sur celles de tout le monde romain^.
Il s'en fallait de beaucoup, au reste, que chacun de ces généraux eut un corps d'armée en état d'agir immédiatement. Au nord, Rutilius, Marius et Perperna opéraient contre les Marses , le premier dirigeant le corps de gauche et Perperna la droite. Q. Ceepion, Cn. Pompée et Valérius demeuraient en seconde ligne, chargés probablement d'organiser une réserve. Quant à L. Cœsar, il parait qu'il tenait toutes ses troupes réunies sous son commandement immédiat, dans l'espoir de frapper un grand coup en Campanie. Plus tard , son légat, L. Sylla,
» C'est l'opinion de Freinsh. LXXII, 9. '^ App. Cit). I, 40.
entra en campagne avec un corps séparé, menaçant à la fois les Marses et les Samnites, et manœuvrant de manière à maintenir les communications entre l'armée du nord et celle du midi.
Outre les troupes nationales , les consuls avaient encore sous leurs ordres les contingents de presque tout le Latium, et ceux même de quelques peuples italiens demeurés fidèles, au nombre desquels on cite les Hirpins ' qui , cependant , étaient de race sabellique et dans toutes les guerres précédentes avaient fait cause commune avec les Samnites. Enfin , une grande quantité d'étrangers arrivaient de toutes les parties du monde au secours de cette Rome si puissante au dehors, au dedans si menacée. L'Afrique envoyait une nombreuse cavalerie numide ; la Gaule cisalpine , dix mille auxiliaires levés en quelques jours dans cette belliqueuse province par Q. Sertorius "^^ qui dirigeait en même temps sur les armées romaines un matériel et des approvisionnements immenses.
L'hiver se passa dans ces préparatifs. Au printemps , les troupes de la république se déployaient au pied des Apennins. Rome occupant à peu près
* Vell. Paterc. II, 16. — Dans la campagne suivante, les Hirpins se joignirent aux Samnites ou furent envahis par eux. ^ Plut. Sert. k. Il était questeur dans la Gaule cisalpine.
le centre de leur ligne d'opérations, elles recevaient facilement les recrues, les approvisionnements et les ordres du gouvernement central. Quant aux détachements isolés dans les provinces insurgées, la plupart pouvaient être ravitaillés par les flottes romaines. Pour les alliés, au contraire, les communications étaient plus difficiles; car, entre les deux points extrêmes de la confédération, le Picenum et la Lucanie, elles n'avaient lieu qu'au travers des montagnes, souvent avec des peines et des dangers infinis. Il en résultait pour les généraux de la ligue la presque impossibilité de combiner leurs opérations , tandis que les Romains , concentrés et appuyés aux places fortes du Latium , pouvaient rapidement se porter en masse sur les points les plus faibles de la ligne ennemie. De chaque côté, plus de cent mille hommes allaient se disputer ce vaste champ de bataille. Pour les deux armées, mêmes armes, même tactique, et aussi même courage. Il paraît que les Italiotes n'avaient qu'une faible cavalerie, tandis que celle des Romains était n'ombreuse ; mais depuis longtemps ce service était presque exclusivement abandonné à des auxiliaires, en général numides ou gaulois*. L'infanterie légère
' 11 n'est plus guère question de cavaliers romains , à plus
aussi ne se composait que d'étrangers, parmi lesquels les archers crétois et les frondeurs baléares avaient acquis une réputation méritée. Enfin, les Romains avaient des flottes, et disposaient d'un matériel considérable. Les confédérés , au contraire , manquaient de vaisseaux, ainsi que de machines de guerre et d'ingénieurs pour les sièges. Ayant échoué dans leurs premières attaques par surprises , ils n'avaient pour réduire les villes occupées par des garnisons ennemies , d'autre moyen que de les affamer.
Les premières opérations devaient avoir la plus grande influence sur les résultats de cette guerre. En efiet, les succès des Romains devaient retenir dans l'obéissance toutes les villes qui ne s'étaient point encore déclarées pour la ligue, leurs revers pouvaient être suivis d'un soulèvement général, qui s'étendrait même aux provinces tributaires. La Gaule cisalpine inspirait particulièrement de vives inquiétudes. La fidélité des auxiliaires envoyés par Serto-
forte raison de chevaliers , dans les armées de la république, depuis l'organisation qu'elles reçurent de Marius. Du temps de César , il n'y avait plus de cavaliers attachés aux légions. Pour avoir une escorte de cavaliers sûrs , César fut obligé de faire monter des fantassins de la dixième légion sur les chevaux de ses cavaliers gaulois. Cœs. Gai. I, 42.
rius était douteuse ; et il paraît que pour les éloigner davantage de leur pays, on avait jugé à propos de les diriger sur l'armée de L. Ceesar.
S vu.
Au nord comme au midi, la campagne s'ouvrit à l'avantage des confédérés '. Sur les frontières des Marses, un chef italien nommé P. Presenteius^ surprit l'avant-garde de Rutilius, commandée par Perperna et composée de dix mille hommes. Il en tua quatre mille, et le reste se dispersa en jetant ses armes. Le consul, pour faire un exemple, destitua son légat malheureux, et incorpora les débris de sa division dans celle de Marins.
Dans la Campanie, L. Cocsar s'avançait pour faire
' Consulat de L. Julius Caesar Strabo et de P. Rutilius Lupus. An de Rome 664 ; 91 et 90 avant J. C.
* Ce nom, qui ne se trouve que dans Appien, Civ. I, 41, e^ probablement corrompu. On ne peut s'expliquer autrement pourquoi dans le reste du récit il n'est plus question d'un chef aussi distingué. Son nom est orthographié iipncz-jruîoç, tandis qu'il devrait être écrit npuKjsvroLïog , qui serait la transcription régulière du latin Prœsenteius. — Peut-être faut-il lui substituer celui de Marins Egnatius ou bien de Vettius Scaton.
lever le blocus d'Acerrœ, assiégée par lesSamnites. Outre ses légions, il conduisait les dix mille Gaulois de Sertorius et une nombreuse cavalerie numide. La plupart de ces cavaliers avaient servi sous Jugurtha, et probablement son successeur, en les donnant aux Romains, avait saisi l'occasion de se débarrasser des hommes qui avaient montré le plus d'attacliement à l'ennemi de sa famille. Papius Mutilus n'ignorait pas cette circonstance et sut en profiter. A Venusia, lorsque Judacilius avait chassé les Romains, il avait trouvé un fils de Jugurtha amené en Italie avec son père, mais épargné probablement en considération de sa jeunesse ; suivant l'usage romain, on le gardait dans une ville de guerre. Ce jeune homme, nommé Oxintha, fut aussitôt envoyé au camp du rusé Samnite. Là, Papius le revêt de la pourpre, lui donne des armes magnifiques, et l'accablant de caresses, l'exhorte à se montrer digne du sang dont il sortait. Dès qu'il parut avec son costume national devant les coureurs numides, ces cavaliers le reconnurent et s'empressèrent de se réunir à celui qu'ils nommaient leur roi*. En peu de jours la désertion fit de tels progrès parmi ces Africains, que le consul
' App. Civ. 1, ^^2.
fut oitligé (le les éloigner du théâtre de la guerre.
Enhardi par ce premier succès, Papius osa attaquer L. Ccesar dans son camp. La valeur des Samnites allait ti'iompher, et déjà ils avaient arraché les palissades des lignes romaines, lorsqu'une vigoureuse sortie de la cavalerie du consul les mit en désordre et les obligea de se retirer avec une perte considérable'. Toutefois l'armée romaine avait été maltraitée également; car Cresar ne se croyant pas en mesure de repousser une nouvelle attaque, s'éloigna sans avoir atteint son but, qui était de secourir Acerrœ. Pendant le peu de jours que les deux armées se trouvèrent en présence, Papius essaya encore, et avec succès, de débaucher ses auxiliaires gaulois; car bientôt nous verrons des soldats de cette nation parmi les troupes samnites'.
Après la défaite de Perperna, Marius conseillait à Rutilius de se tenir sur la défensive, et de ne pas liasarder ses jeunes légions dans une bataille contre les IMarses, qui passaient pour les plus braves des Ttaliotes, et dont le courage était encore exalté par un premier succès. Il lui représentait qu'il fallait laisser le soldat s'habituer sous le drapeau, se faire à la dis-
* App. Civ. I, 42.
'^ App. Civ. I, 50.
cipline; que l'armée romaine, fortement retranchée, pouvait lasser l'ennemi en l'attendant dans ses lignes; enfin, qu'en traînant la guerre en longueur, il donnerait aux Marses le temps de se repentir de leur révolte, lorsqu'ils verraient les maux qu'elle attirait sur leur pays'.
Rutilius était, comme son parent, un soldat de fortune. Dans le poste élevé où l'avait porté la faveur populaire, il s'imaginait n'être entouré que d'envieux de sa gloire. Marins lui-même lui était suspect; s'il lui conseillait la temporisation , c'était, dans la pensée de Rutilius, pour se rendre nécessaire, se faire donner un septième consulat, et terminer luimême une guerre facile. 11 n'eut donc garde de suivre ces sages conseils , et marcha rapidement contre les Marses , qui l'attendaient sur les bords du Liris, commandés par Vettius Scaton'*.
La plus grande indiscipline régnait dans l'armée romaine. Les soldats, qui aimaient leur général parce qu'il sortait des rangs du peuple, détestaient leurs officiers parce qu'ils étaient nobles, et Rutilius, qui partageait leurs préjugés, les encourageait à la déso-
' Cfr. Dion Cass. frag. CXII. Gros. V, 18. ^ App. Civ. I, 43, Itù toû Ki^iQç. — Tolenus Fluvius, Gros. Y, 18. C'est le Garigliano.
béissance. Telle était l'incurie qu'il mettait à se garder, que chaque jour les espions des Marses entraient dans son camp, observaient toutes ses dispositions, et en rendaient compte à leur général ; le consul, cependant, loin de soupçonner la vérité, écrivait au sénat que les jeunes patriciens, qu'on lui avait donnés pour tribuns, le trahissaient et livraient ses plans de campagne à Scaton ' .
Ainsi commandée, l'armée romaine s'avança vers le Liris*, et jeta deux ponts sur cette rivière sans que l'ennemi cherchât à s'y opposer. Rutilius avait divisé ses forces. Son corps principal , sous son commandement immédiat, campait devant le pont, en amont du Liris : Marius , avec le reste de ses troupes, devant l'autre pont, assez éloigné du premier. Sur la rive opposée, Scaton avait le gros de ses troupes en face de Marius, et faisait observer l'armée du consul par un faible détachement. Informé du moment où Rutilius se disposait à passer la rivière, il quitte son camp de nuit, et n'y laissant qu une garde sufûsante pour masquer son mouvement, il se dirige sur le premier pont. Arrivé à la
' Dio Cass. frag. CXI.
^ Probablement au-dessous de Céprano, car plus haut le Garigliano pourrait facilement être passé à gué. On doit supposer que le but de Rutilius était de débloquer Aescrnia.
pointe du jour, le 4 des ides de juin', il trouve le consul sur la rive gauche avec une partie de ses légions, s'avançant en toute assurance, comme celui qui ne comptait avoir affaire qu'aux troupes peu nombreuses qu'il avait reconnues la veille. Scaton profitant du désordre des Romains les attaque brusquement, les culbute dans la rivière et les met dans une déroute complète. Le Liris engloutit un grand nombre de fuyards , et des soldats qui avaient passé le pont bien peu parvinrent à s'échapper. Rutilius, blessé à la tête et perdant tout son sang, fut sauvé à grand'peine , il alla expirer à quelques milles du champ de bataille.
Marins se tenait immobile dans son camp, lorsque les cadavres et les armes romaines qu'entraînait la rivière lui apprirent le désastre des siens. Il jugea que Scaton l'avait trompé, et sur-le-champ prit son parti avec la décision d'un vieux capitaine. Traversant, à son tour^le Liris, il attaqua les Marses, et emporta leur camp sur le faible détachement qui ledéfendait. Lorsque Scaton en fut instruit, Marins était établi en force sur la rive gauche; l'armée italienne dut se replier^. Cependant, tout l'honneur de la journée
» Ovid. Fast. VI, 564. Le 11 mai 90. Voy. l'Art de vérifier les dates.
^ Cfr. App. Civ. I, iS.—Oros. V, 18.
SUR LA GUERRE SOCIALE. IGl
était pour les Marses. Ils avaient battu l'armée consulaire, et leur perte était médiocre comparée à celle de l'ennemi. D'ailleurs, en se retirant, ils trouvaient derrière le Liris une ligne de montagnes, où ils pouvaient prendre une position inexpugnable. De fait, le passage du Liris par Marins ne fut qu'une démonstration hardie pour cacher la honte de l'armée consulaire. Les IMarses, réunis aux Vestins, reprirent bientôt l'offensive, et insultèrent le camp de Q. Ceepion, qui avait rallié les troupes de Rutilius'.
En même temps qu'on recevait à Rome la nouvelle de la retraite de L. Ceesar, un long convoi de blessés arrivait de l'armée du Nord. Venait ensuite une litière ensanglantée , entourée de licteurs tenant leurs faisceaux renversés : c'était le corps du consul qu'on rapportait à sa famille. Une foule d'esclaves suivaient, chargés de brancards où l'on voyait les cadavres des sénateurs et des chevaliers tués sur les bords du Liris. Depuis la seconde guerre punique, jamais si triste pompe n'avait traversé les rues de Rome. Les plus illustres maisons étaient plongées dans le deuil ; l'inquiétude et l'abattement se peignaient sur tous les visages. Dès le début de
» Liv. Epit. lib. LXXIII.
cette guerre, la fleur de la jeunesse avait été moissonnée à trois journées de Rome. En voyant les blessures encore saignantes de leurs proches, les sénateurs reconnaissaient les coups du glaive espagnol ou du terrible pilum, ces armes romaines qui avaient cessé d'être la possession exclusive des Romains. Ils en avaient trop bien appris l'usage à leurs ennemis, et l'orgueil national n'avait jamais été jusqu'à croire que les Marses leur cédassent en courage. Pendant que la ville retentissait des cris et des sanglots des femmes, que partout s'allumaient des bûchers funèbres, quelques vieillards se demandaient avec effroi si les jours néfastes d' Allia et de Cannes étaient revenus, et si le Capitole n'était pas condamné à tomber sous les coups de ceux qui l'avaient paré de tant de dépouilles étrangères.
Au milieu de la consternation générale, le sénat sut montrer du calme et de l'impassibilité. Il voulut éviter le retour de ces scènes de douleur, et, comme s'il se fut résigné sans crainte à de nouvelles pertes, il ordonna qu'à l'avenir les généraux qui mourraient les armes à la maiu seraient ensevelis au lieu oii ils auraient succombé'. De leur côté, les alliés adoptèrent le même usage; il semblait que de part et
* App. Civ. h 43.
d'autre on se préparât à une guerre d'extermination.
On ne pouvait donner un successeur au consul mort, sans rappeler à Fiome son collègue pour y présider les comices; mais, dans les circonstances présentes, on sentit qu'il ne pouvait sans danger quitter un instant le commandement de son armée. Riitilius ne fut donc point remplacé.
L'armée du Nord resta sans chef suprême : Marins continuait à manœuvrer séparément, montrant une grande prudence , et apportant tous ses soins à éviter une affaire décisive. Son collègue Q. Ctepion, au contraire, semblait avoir hérité de la témérité de Rutilius. Fier d'un succès léger qu'il venait d'obtenir, il se crut un grand général, et pressant avec vigueur les Marses qui se retiraient, il cherchait à engager au plus tôt une action générale.
Jusqu'alors, Q. Poropœdius n'avait point paru sur les champs de bataille. Retenu probablement à Corfinium pour l'installation de la diète*, il avait dirigé
' Les alliés faisaient à Corfinium de grands travaux pour changer cette petite ville de province en une seconde Rome. Ils y construisirent une vaste curie, un immense forum, à'/opàv z-rt.vji'in. Diod. Sic. XXXVII, 538 et suiv. — Ce détail est des plus curieux. Il jettera quelque jour, en efTct, sur la forme de gouvernement adopté par la ligue. Que les Italioles
iGk ESSAI
de loin les opérations de ses lieutenants. Mais lorsque Cœpion s'avança sur le territoire marse, il prit
aient bâti un palais pour leur sénat, c'est-à-dire pour les députés des villes italiennes, rien de plus simple. Mais un vaste forum, ce n'était point apparemment pour l'usage seul des Corfîniens qu'ils le construisirent. Ce devait être le forum de la ligue. Quelle était sa destination? Dans leur fureur de copier leurs anciens maîtres, les Italiens n'auraient-ils pas emprunté à Rome des usages qui auraient dû répugner à leur nouvelle situation politique? Tout le système des élections chez les Romains était fondé, comme on sait, sur une idée religieuse, à savoir, qu'on ne pouvait nommer des magistrats que dans un certain lieu consacré, sur lequel, apparemment, à l'exclusion de tout autre, descendaient les inspirations des dieux. En l'année 706, la majorité du sénat romain réunie dans le camp de Pompée n'osa point créer de nouveaux consuls, ni même faire des sénatus-consultes. L'herbe pure du Capitole leur manquait. Or, il semble que les alliés aient voulu , eux aussi , avoir un terrain consacré , pour y faire leurs élections, y tenir leurs comices. En un mot, ils auraient décidé que les populations se déplaceraient et feraient de longs voyages lorsqu'elles voudraient jouir de leurs droits politiques. Quand toute l'Italie eut obtenu le droit de suffra<^e , les comices se tinrent toujours exclusivement à Rome. On voit que le système d'élections adopté aujourd'hui dans tous les gouvernements constitutionnels est un perfectionnement qui , de même que beaucoup d'idées simples , ne se rencontre pas du premier coup.
une résolution qui, si elle n'annonce pas sa loyauté, prouve du moins sa hardiesse et son courage.
Cœpion avait déjà poussé l'ennemi au pied de ses montagnes, lorsque arrive aux portes de son camp un transfuge, accompagné de deux jeunes enfants revêtus de robes prétextes et portant la bulle d'or, signe distinctif des jeunes gens de condition. Des mulets les suivaient, chargés de lingots d'or. Introduit dans la tentedu général romain, le transfuge jette le manteau qui le couvre. — « Je suis, dit-il, Q. Pompeedius Si- » Ion, le préteur des Marses. Voici mes deux fils; voici » ma fortune. C'est moi qui ai soulevé l'Italie contre » Rome , moi qui ai réuni sous un même drapeau » vingt nations autrefois rivales. Pour prix de mes » efforts, ce sénat italiote, qui me doit tout, m'ôte » le commandement suprême qui m'était dû. 11 me » proscrit. Je renonce à une injuste patrie, et je » veux mériter les bienfaits de ta république. Vois )) si tu veux employer un soldat qui a déjà servi » Rome, et qui brûle de punir des ingrats. Je te re- » mets ces enfants et cet or ; ils t'assureront de ma » fidélité. »
Ces enfants qu'il livrait comme les siens à Cœpion, c'étaient deux jeunes esclaves. Par un dévouement dont on trouve dans leur condition plus d'un exemple à cette époque, ils s'étaient associés à son entre-
prise audacieuse. Les lingots d'or n'étaient que du plomb doré.
La ruse, toute grossière qu'elle était, trompa complètement le général romain. Persuadé que la connaissance qu'avait Pompecdius du pays et des plans des alliés lui assurerait une victoire facile, il s'empresse d'accueillir ses offres, il écoute sans méfiance les rapports mensongers que Pompaidius lui fait sur la situation et les projets de l'ennemi. Bientôt, sous sa conduite, l'armée romaine s'engage dans les montagnes. Cœpion marchait à l'avant-garde avec son guide, qui lui faisait remarquer le désordre de l'armée italiote, surprise, comme il semblait, par son attaque inopinée. La victoire paraissait devoir être le prix de la course, et les Romains gardaient à peine leurs rangs, persuadés qu'ils n'auraient qu'à ramasser le butin. Tout à coup Pompeedius se dérobe à son escorte et s'élance sur un tertre élevé. 11 pousse un cri de guerre aussitôt répété par dix mille voix. De tous côtés paraissent des armes et des enseignes italiennes. Chez les Romains, une terreur panique succède à une confiance aveugle. Ils se débandent et jettent leurs armes. En vain Csepion essaye de les rallier. Il tombe percé de coups. La déroule est générale et les Marses se rassasient de carnage.
Ce qui échappa à cette sanglante défaite fut recueilli par Marius, et le sénat, appréciant un peu tard la circonspection du vieux capitaine, lui conféra le commandement supérieur de l'armée du Nord'.
Dans la Campanie, les armes romaines essuyaient un autre revers. L. Cocsar, malade, et porté en litière, s'aventurait dans des défilés où sa nombreuse cavalerie, fort redoutée des Samnites, ne pouvait lui être d'aucune utilité. Surpris par Marins Egnatius dans sa marche sur Aesernia '\ il perdit beaucoup de monde, et ne se dégagea qu'avec peine. Sa retraite fut encore plus malheureuse. Au passage du Vulturne, sur lequel il avait eu l'imprudence de n'établir qu'un seul pont, les Samnites taillèrent en pièces toute son arrière-garde, et de trente-cinq mille hommes qu'il avait amenés, la moitié seulement parvint à trouver un abri derrière les remparts de Teanum ^. L'histoire se tait sur l'origine
* App. Civ. 1 , 4.4.
- Je présume que L. Caesar, partant de Capoue , passa le Vulturne au-dessus d'Alifœ , afin d'arriver sur Aesernia du cûté du midi , par une route dans les montagnes des Samnites Pentriens , parallèle à la partie de la voie latine qui mène de Teanum à Capuue. Oros. V, 18.
' App. Civ. I, 4-5.
du vainqueur de Cœsar, mais, d'après la conformité des noms, j'éprouve quelque plaisir à supposer que ce Marins Egnatius était un fils du préteur de Teanum, battu de verges trente ans auparavant sous les yeux de ses concitoyens. La Providence permet quelquefois ces tardives et terribles réparations.
A la nouvelle des premiers succès obtenus par les confédérés , tout le sud de l'Italie se déclara pour eux , et des soulèvements partiels eurent lieu dans l'Étrurie, qui jusqu'alors avait paru indifférente à ce grand mouvement. L'Ombrie, excitée sans doute par les chefs des Picentes, adhéra à la ligue de Corfinium et s'insurgea. Il ne paraît pas toutefois que la révolte de ces peuples ait eu le caractère effrayant de celle des Samnites et des Marses ; car pour les contenir il suffit de quelques corps détachés. Un lieutenant de Cn. Pompée, A. Plotius, marcha contre les Ombriens, et un préteur, L. Porcins Caton, fut détaché contre les Etrusques ^ Cependant l'armée de réserve, organisée par Cn. Pompée, se trouvait prête à entrer en campagne. Elle fut dirigée contre le Picenum, et envahit cette province du côté du nord, probablement après avoir traversé l'Ombrie^; ce qui donnerait lieu de croire qu'elle
' Epit. 74.
'^ App. Civ. I, W.
ne rencontra pas de grands obstacles de ce côté. Firmum devint le centre des opérations de Cn. Pompée ; position avantageuse , qui séparait les Picentes des Ombriens, et les empêchait de se porter mutuellement secours. Trois chefs des confédérés se réunirent contre lui : Judacilius avec les Picentes, Vettius Scaton ' avec une division marse, et T. Lafrenius , à la tête d'un corps de Latins ou d'Italiotes. Une bataille fut livrée auprès du mont Fiscellus , sur la limite du Picenum , de la Sabine et de l'Ombrie ; les alliés furent vainqueurs et obligèrent Pompée à se renfermer dans Firmum. Lafrenius demeura pour assiéger ou plutôt pour bloquer cette place. Vettius Scaton rejoignit la grande armée des JVÏarses, et Judacilius se dirigea , suivant toute apparence , sur l'Ombrie '*.
' Correction proposée par Schweighaeuser au lieu de o-jvni^ioç, inconnu. App. Civ. I, 47.
2 Cfr. Epit. 74. — Gros. V, 18. —App. Civ. I, 47-49. — Une grande obscurité règne sur ces opérations. J'ai indiqué la marche probable de Pompée, sur ce seul fait, qu'après la bataille du mont Fiscellus , il se replia sur Firmum. Or, c'est un principe qu'une armée battue reprend le chemin par lequel elle est venue pour livrer bataille. Il me paraît impossible que Pompée , pour arriver à Firmum , ait suivi la route de la Sabine , car il eût prêté le flanc aux Marses et
Cependant C. Marins, en présence de la principale armée des Marses , se tenait prudemment renfermé dans ses lignes, s'efforçant de rétablir le moral de ses troupes , fort ébranlé par deux défaites successives. Pompœdius, de son côté, redoutant le vainqueur des Gimbres , n'osait l'attaquer dans les fortes positions qu'il occupait ; de part et d'autre on évitait avec soin d'en venir à une action générale. Un jour les deux armées se trouvèrent si rapprochées , qu'une bataille semblait inévitable , lorsque , par une de ces terreurs paniques si fréquentes à la guerre, Fune et l'autre se retirèrent sans lancer un trait , et coururent s'enfermer dans leurs camps, a Je ne sais, disait Marins à cette occasion, qui sont les plus lâches, nos ennemis ou nous-mêmes. Ils n'osent nous regarder le dos; nous n'osons leur regarder la nuque '. » Quelquefois Pompœdius essayait de l'attirer au combat lorsqu'il se croyait le plus fort. « Si tu es un si grand capitaine , faisait-il dire à Marins par son héraut , pourquoi refuses-tu la bataille ^ ? » — « Et toi, répon-
aurait été arrêté par les Picentes dans les défilés des montagnes. Enfin, les eût-il passés, il se serait trouvé devant Asculum , centre des ressources du Picenum.
* Plut. Mar. 33.
■^ Plut. Ibid.
dait le Romain, toi qui te dis si habile, force-moi donc à combattre. » Une fausse manœuvre des I\îarses, ou peut-être l'absence momentanée de Pomptedius, offrit enfin à JVIarius l'occasion qu'il avait attendue avec tant de patience. Attaquant l'ennemi à l'improviste , il le mit en déroute dans une action fort vive, où périt un des chefs de la ligue, Herius Asinius, préteur des Marrucins '. Les Marses, dans le plus grand désordre , furent rejetés sur les montagnes du Samnium, où ils trouvèrent pour les achever la division de L. Sylla, qui probablement dirigeait alors l'extrême gauche de l'armée du Midi. Tout l'honneur de la journée fut pour Sylla , qui , tombant sur un ennemi déjà vaincu, lui tua six mille hommes et fit un butin considérable ^. On ne tint point compte à Marins de ses sages lenteurs, ni des difficultés qu'il avait eues à réorganiser les armées battues de ses collègues en présence d'un ennemi victorieux. 11 semblait que ce fût le destin de Sylla de recueillir le fruit des travaux de Marins. Lieutenant de ce dernier dans la campagne de Numidie, il avait eu Thonneur de terminer la guerre
' Je pense que cette bataille eut lieu près du Liris, aux environs de Sora. Epit. 73. — App. Civ. I, 4^6. — Cfr. Plut. Mar, 33. — Gros. V, 18.
* App. Civ. 1 , 46.
en enlevant Jugurtha. En Italie , il lui ravissait la gloire de vaincre les Marses , qui se vantaient que jamais général romain n'avait triomphé d'eux, ni triomphé sans eux *.
Après sa victoire, Sylla, avec vingt-quatre cohortes, se porta rapidement sur Aesernia, et perçant au travers de l'armée samnite , il ravitailla la place , réduite alors aux dernières extrémités, puis il se replia sur ses premières positions ^.
Cette pointe hardie eut encore un autre résultat; ce fut de diviser l'attention et les forces de l'ennemi, et de fournir à L. Cœsar l'occasion de prendre sa revanche. De Teanum, où il avait rassemblé ses réserves et rétabli la discipline dans ses troupes , le consul s'était avancé vers Acerrœ, toujours assiégée par les Samnites et lesLucaniens. Après s'être longtemps observées, les deux armées en vinrent aux mains. Il paraît que les confédérés se laissèrent surprendre au moment où ils se disposaient à changer de camp. Us perdirent huit mille hommes , et le reste de leur armée se dispersa en jetant ses armes*.
'■ App. Civ. I, h-6.
2 Gros. V, 18.
* App. Civ. I, 48. — Epit. 73. — Gros. loc. cit. — Appien suppose que cette bataille eut lieu l'année suivante.
Il ne semble pas que les Samnites fussent en ce moment commandés par Papius Mutilus. Au moment où une partie de leurs forces était battue en Campanie par L. Csesar, un autre corps samnite faisait une attaque décisive contre Aesernia dont il se rendait maître. La garnison romaine, avec son commandant M. Marcellus, légat de Ceesar, demeurait prisonnière \ On croit démêler ici, de la part des Samnites, la même manœuvre que celle de Yettius Scaton sur les bords du Liris. Il y a lieu de supposer qu'ils portèrent le gros de leurs forces sur Aesernia, point éloigné du corps principal de l'ennemi ; qu'ils ne purent lui dérober la connaissance de ce mouvement, et que le détachement qu'ils laissaient dans leur ancienne position fut accablé par le nombre en l'absence de leur général en chef.
Quoi qu'il en soit, cette victoire assurait aux Romains une supériorité décisive dans la Campanie. L. Ceesar fut salué par ses soldats du titre d'Imperator; l'espérance rentra dans le cœur des Romains et redoubla leur énergie. A la nouvelle de ce succès,
L'Epitome le contredit formellement. Il est évident qu'au lieu de Tztfjl ro ag-Ao-j , il faut lire Tzîpi x-^iôfTiç. Y. sur ce point la note de Schweighaeuser.
' Epit. 73.
ils déposèrent le sagum', comme si déjà l'issue de la guerre n'était plus douteuse.
Partout, en effet, les armes romaines reprenaient leur ancienne supériorité. On a vu qu'après leur victoire près du mont Fiscellus, les généraux alliés qui avaient battuPompée,s'étaientséparés,laissantLafrenius devant Firmum. Cependant une nouvelle armée romaine se portait, sous les ordres deSulpicius, au secours de cette place. Tandis que ce dernier attaquait par derrière le camp des confédérés, Cn. Pompée faisait une vigoureuse sortie et les plaçait entre un double danger. Lafrenius, coupable de s'être laissé surprendre, se fit tuer en combattant avec courage; mais son camp fut pris et son armée détruite. Les Picentes ne pouvaient plus tenir la campagne, et, d'assiégé qu'il était naguère, Pompée put alors investir Asculum^. Cet heureux retour de fortune fit reprendre aux magistrats de Rome leurs robes prétextes et les autres insignes de leurs dignités, qu'ils avaient déposés en signe de deuil au commencement de la campagne^
Sur d'autres points encore elle se termina à l'a-
* Gros. Y, 18. — Epit. 73.
^ App. Civ. I, kl.
» Epit. 74. — Gros. V, 18.
vantage des Romains. Le préteur L. Porcius Gaton arrêta la prise (Farmes des paysans étrusques, et l'insurrection plus sérieuse de l'Ombrie fut également comprimée par A. Plotius*. Entre INIarius et les Marses un nouveau combat eut lieu, mais sans résultats décisifs; et de chaque côté Ton s'attribua la victoire. Tels furent les principaux événements militaires de l'année G64.
§ vm.
Les deux partis avaient fait des pertes considérables , et probablement celles des Romains étaient "supérieures à celles des alliés, car les premiers combattaient dans un pays ennemi, où, après une défaite, leurs traînards n'avaient plus de refuge. La désertion d'une partie de leurs auxiliaires avait encore contribué à diminuer leurs forces, au point que le besoin d'hommes avait contraint de former douze co-
' Cfr. Epit. 74. — Gros. V, 18. — App. Civ. I, 49. On lit dans l'Epitome : « A Plotius legatus Umbros, Lucius Porcius prœtor Marsos, cum uterque populus defecisset, prœlio vicerunt. » Il n'est pas douteux qu'au lieu de Marsos on ne doive lire Etruscos , car ce mot defecisset ne peut s'appli(jacr qu'aux Étrusques.
hortes d'affranchis'. Toutefois, ils étaient parvenus à circonscrire à peu près le foyer de l'insurrection, et à comprimer les mouvements isolés qui s'étaient manifestés dans d'autres provinces. Bien qu'ils eussent reçu des rois amis et des provinces sujettes, des subsides et des troupes auxiliaires, ils ne pouvaient se dissimuler que leur autorité était fortement ébranlée, et déjà les proconsuls ne trouvaient plus chez leurs sujets cette obéissance empressée à laquelle ils étaient habitués avant l'explosion de la guerre sociale. Une grande fermentation régnait dans la Gaule cisalpine. Au delà des Alpes, les Salyens avaient repris les armes^; en Asie, l'ambition de Mithridate préparait une guerre redoutable. Il était manifeste que le prestige de la grandeur romaine commençait à s'obscurcir , et que la prolongation de la lutte qui déchirait l'Italie pouvait amener la ruine totale de la république.
Dans ces circonstances, le sénat accueillit, sinon avec empressement, du moins avec résignation, les ouvertures de L. Csesar, qui proposait d'accorder le droit de cité romaine à tous les alliés italiotes qui n'avaient point pris les armes contre la république. Pour les cités fidèles, c'était une récompense méritée et né-
* Cfr. App. Civ. I, k9. -^Epit. 74.
2 Epit 73.
cessaire; quant aux peuples qui restaient spectaleui. s indécis de la lutte, on espérait les désintéresser complètement; enfin, on se flattait que les insurgés, dans l'espoir d'obtenir les mêmes avantages parleur soumission, cesseraient une guerre dont ils souffraient à l'égal des Romains.
Les derniers succès obtenus par Sylla , par L. Csesar, par Cn. Pompée, ôtaient à cette concession le caractère de nécessité qui coûtait à l'orgueil national. Vainqueur, le peuple romain, après avoir repris la toge, accueillait les réclamations des alliés; il faisait acte de justice, non de faiblesse. Déjà cette grande mesure avait été précédée par la naturalisation partielle de plusieurs chefs italiens qui avaient usé de leur influence pour maintenir leurs compatriotes dans le devoir, ou qui avaient pris les armes pour défendre la république*. Quelques-uns, honorés presque aussitôt de charges publiques, allaient servir de preuves vivantes de la bonne foi romaine "^
Toutefois, l'émancipation décrétée solennellement sur la proposition de L. Ceesar cachait mal une jalousie inquiète contre les nouveaux citoyens. Au lieu de les répartir dans les anciennes tribus, on en for-
* Vell. II, 16, k.
» Id. ibid.
mait un petit nombre de tribus nouvelles, qui ne prenant leur rang dans les comices qu'après les premières, n'auraient jamais pu exercer une grande influence sur les délibérations politiques'. On sait que l'usage était d'arrêter les opérations du scrutin aussitôt que la majorité s'était prononcée ; il en résultait que les tribus italiotes devaient être fort rarement appelées à donner leur suffrage, et que, dans tous les cas, elles restaient dans une infériorité complète vis-à-vis des Romains de naissance.
* Suivant Velleius Paterculus , les Italiens auraient été inscrits dans huit des trente-cinq anciennes tribus. « Itaque cum ita civitas Italiae data esset, ut in octo tribus contribuerentur novi cives (voir dans Forcellini \e mol contribuo), Cinna in omnibus tribubus eos se distributurum pollicitus est. » Yell. II. 20. — J'ai préféré la version d'Appien, d'abord parce que les détails dans lesquels il entre prouvent qu'il avait étudié la question ; puis , il est évident que le sénat ne voulut accorder aux alliés que le moins possible; or, si les Italiotes avaient été inscrits dans huit tribus anciennes , où nécessairement ils auraient eu toujours la majorité , ils auraient pu être appelés quelquefois à donner le suffrage prérogatif; et l'importance superstitieuse que les Romains attachaient à ce vote me fait supposer qu'ils avaient pris des mesures pour se le conserver. Sur la création de tribus nouvelles, Appien ne laisse pas de doutes. Alla
SUR LA GUF.RRE SOCIALE. 170
• Malgré cette restriction, la loi Julia, ainsi nommée d'après son auteur, sullit cependant à contenter tous les alliés demeurés fidèles. Bien plus, elle fut accueillie avec enthousiasme par plusieurs provinces, et surtout par l'Étrurie*. D'un état de servage, les paysans étrusques passaient tout d'un coup à la condition de citoyens romains, ils devenaient les égaux de leurs Lucumons. C'était plus qu ils n'eussent osé attendre du triomphe des confédérés.
La loi Julia eut encore pour effet de refroidir singulièrement l'ardeur des Marses et de leurs voisins. A l'exception de leurs chefs, trop compromis pour espérer une réconciliation sincère avec Rome, ils ne montrèrent plus ni la même animosité ni la même vigueur. Les Samnites et les Lucaniens, qui combattaient plutôt pour satisfaire une haine nationale que pour conquérir une association avec des ennemis abhorrés, conservèrent leur énergie et leur acharnement.
A l'approche des élections, les généraux de la république se rendirent à Rome, pour la plupart,
* App. Civ. I, W. — Quelques villes grecques , notamment Héraclée et TSéapolis , paraissent avoir refusé le bénéfice de la loi Julia. (Cic. Pro liai. 8). Dans ce parti, il y avait peutêtre autant de crainte des Samnites que d'attachement à leurs anciennes institutions.
afin d'assister aux comices et d'y réclamer le prix de leurs exploits. L. Sylla obtint la préture et le commandement de l'armée destinée à faire la guerre aux Samnites. Cn. Pompée et L. Porcins Caton, nommés consuls, eurent pour mission, le premier de réduire les Picentes et d'observer l'Ombrie et l'Étrurie ' ; le second, ayant pris le commandement de l'armée de Marins, dut attaquer les Marses et les autres peuples dépendant de leur confédération.
Les alliés avaient formé le plan d'une puissante diversion en Étrurie. Trompés sur les dispositions de cette province, ils se flattaient de l'insurger facilement et d'enfermer ainsi Rome dans un cercle d'ennemis. Dans cette intention, ils détachèrent quinze mille hommes de leurs meilleures troupes, qui,
^ Suivant Appien, Civ. 1, 48, L. Caesar aurait dirigé, en qualité de proconsul et en conservant l'imperium, une partie de l'armée du Nord détachée contre Asculum. Ce fait, contredit parOrose et parTEpitomc, paraît peu vraisemblable. En effet, pourquoi aurait-on ôté à Cœsar le commandement de l'armée du Midi après qu'il venait de battre les Samnites ? Pourquoi l'aurait-on donné pour collègue à Cn. Pompée, qui n'avait pas été moins heureux contre les Picentes ? Tout se concilie parla correction généralement admise dans le texte d'Appien, à savoir, que la ville près de laquelle L. Caesar mourut de maladie, n'est point Asculum, mais Acerrse, ou toute autre ville de la Campanie.
SOUS la conduite de Vettius, se dirigèrent sur l'Étrurie par un long circuit au travers des montagnes. Partant, suivant toute apparence, des bords du lac Fucin, cette expédition longea les Apennins, traversa la Sabine, et dut déboucher en Ombrie du côté de Spolète, pour de là gagner Clusium, alors la ville la plus importante de l'Étrurie. On ignore jusqu'où pénétra cette armée '. Outre les difficultés que la nature du pays et que la saison avancée^ opposaient à sa marche, elle eut bientôt sur les bras les troupes de Cn. Pompée. D'ailleurs, au lieu de l'enthousiasme qu'il croyait exciter par sa venue, Scaton ne trouva chez les Ombriens et les Étrusques qu'apathie et répugnance. Alors, renonçant à s'aventurer au milieu d'une population indifférente, sinon hostile, il dut chercher à se replier sur le Picenum pour y faire sa jonction avec d'autres chefs des confédérés qui tenaient encore la campagne. Cette manœuvre réussit, et nous le trouvons bientôt non loin d'Asculum, en présence de l'armée romaine. Sans doute elle lui fermait le chemhi de
* L'expression d'Appien est fort obscure : èg rrlv T-jôôn-yw.j npiéizeuTTov. Civ. I, 50.
^ C'était au commencement de l'hiver. Fin de l'an 90, ou commencement de l'an 89 avant J. C. Commencement de l'année consulaire 665.
cette ville ' ; mais dans ses marches et contre-marches, il avait rallié plusieurs divisions italiotes et se trouvait à la tête de soixante-dix mille hommes. Pompée lui en opposait soixante-quinze mille, si toutefois ces nombres nous sont parvenus sans exagération ^ Avant d'en venir aux mains, les deux généraux, retranchés dans leurs camps, suivant l'usage romain, s'observèrent quelque temps, hésitant l'un et l'autre à engager une lutte décisive, dont chacun sentait parfaitement les conséquences. Pompée essaya de parlementer ; il offrit vraisemblablement les conditions acceptées déjà par une partie des cités italiotes ; mais Scaton, qui avait souvent battu les Romains, voulait une émancipation plus complète que la loi Julia. Les conférences se prolongèrent, chacun, sans doute, devant en référer à son sénat. Avant la guerre, Scaton avait eu des liaisons d'hospitalité avec Sex. Pompée, frère du consul, personnage grave et respecté de tous les partis. Dans l'espoir que son influence pourrait rendre le Marse moins exigeant, le consul manda son
* Cela est évident par les suites de la bataille qui eut lieu. Les alliés furent rejetés sur les Apennins , au lieu d'être enfermés dans Asculum.
* Vell. Pat. II, 21. — Le passage est suspect d'interpolation.
frère de Rome pour l'aboucher avec le général ennemi. Cicéron, qui faisait alors ses premières armes, fut présent à cette entrevue, et nous en a conservé quelques détails pleins d'intérêt*. Elle eut lieu entre les deux camps. Scaton salua Sex. Pompée, (f Quel nom te donnerai-je? dit celui-ci. — Appellemoi ton hôte, répondit le Marse. Je le suis d'intention; par nécessité ton ennemi.» De part et d'autre on se donna des preuves de confiance et d'estime; mais aucun ne voulait céder de ses prétentions : tout accommodement devint impossible. Il fallut combattre, et la victoire se déclara pour les Romains. L'armée des alliés perdit ses plus braves soldats^ ; et
* Quo quidem memini Sex. Pompeium fratrem consulis ad colloquium Roma venire, doctum virum atque sapientem. Quem Scato quum salutasset : Quem te appellera? inquit. Atille: « Yoluntate hospitem, necessitatehostem. » Erat in illo colloquio aequitas , nullus timor, nuUa suberat suspicio, médiocre etiam odium ; non enim, ut eriperent nobis socii civitatem, sed ut in eam reciperentur, petebant. Cic. Phil. XII, 11.
^ Orose, Y, 18, compte dix-huit mille morts et quatre mille prisonniers; Appien, Civ. 1,50, cinq mille morts seulement. Us s'accordent d'ailleurs sur les circonstances de la retraite qui suivit la bataille. Si l'on admet les chiffres de Velleius Paterculus , la perte des confédérés, telle qu'elle est rapportée par Orose, ne paraîtra pas hors de proportion avec le nombre des combattants ; mais je soupçonne qu'O-
18i KSSAI
le rcsle, dans le plus grand désordre, l'ut refoulé sur les montagnes. Alors commença pour ces troupes, déjà démoralisées, une retraite désastreuse. L'hiver régnait dans toute sa rigueur. Sans cesse
rose confond les deux batailles gagnées par Cn. Pompée, l'une près de Firmum , lorsqu'il était préteur, l'autre près d'Asculum, lorsqu'il était consul. On peut le supposer, en remarquant que parmi les morts il cite un Francus, général des Marses. A mon avis, il n'est point douteux que ce nom ne soit falsifié par un copiste, au lieu de celui d'Afranius ou de Lafrenius, qui, comme nous l'avons vu plus haut, commandait les alliés devant Firmum. L'importance de cette bataille de Firmum est attestée à la fois par l'Epitome et par Orose , d'accord sur ce fait , qu'à la nouvelle de la victoire, le sénat reprit les laticlaves et les autres insignes qu'on quittait dans les temps calamiteux.
On pourrait peut-être concilier les chiffres d'Appicn et ceux d'Orose, en supposant que le premier ne compte la perte des alliés que dans la bataille près d'Asculum , et que l'autre y ajoute celle qu'ils firent dans leur retraite.
Quant au lieu où se livra la bataille, je ne puis proposer que des conjectures fort incertaines. Pour passer de l'Ombrie dans le Picenum , la route naturelle de Vettius Scaton me paraît être de remonter la vallée du Nar, d'entrer dans la Sabine, et laissant Nurcia sur la gauche, de se diriger sur Asculum par la vallée du Tronto. Ce serait donc au débouché de cette dernière vallée que Pompée l'aurait battu et rejeté dans l'Apennin.
harcelés par les vainqueurs, les Italiotes étaient obligés de suivre au milieu des neiges les crêtes des montagnes. La faim, le froid, la misère, les décimaient chaque jour. Les Romains rencontraient des cohortes entières arrêtées, immobiles sur la neige, et qui semblaient faire halle. En s'approchant, ils trouvaient les soldats couchés, ou appuyés sur leurs armes, les yeux ouverts, mais ne voyant rien. Ces malheureux étaient morts gelés '. Bien peu parvinrent, après mille dangers, à revoir leur patrie, et ce fut pour y porter le deuil et le découragement. Vettius Scaton périt dans cette funeste expédition : on ne sait si ce fut dans la bataille ou dans la retraite; mais les circonstances de sa mort recueillies par Sénèque , méritent d'être conservées à l'histoire. Fait prisonnier par quelques soldats, on le conduisait au consul ; un de ses esclaves, auquel personne ne faisait attention, marchait à ses côtés; tout d'un coup cet homme arrachant une épée à l'un des soldats de l'escorte, en frappe Scaton et le tue sur la place. « J'ai affranchi » mon maître! s'écria-t-il d'un ton de triomphe; à » mon tour, maintenant! » et il se passa l'épée au travers du corps \
'Orose, V. 18.
* Senec. De ben. III, 23.
La victoire de Pompée , et ses suites plus désastreuses encore pour les alliés, lui permirent de porter la plus grande partie de ses forces contre les peuples qui habitaient le littoral de l'Adriatique et les versants orientaux des Apennins. Leurs contingents étaient détruits, ou bien, réunis à l'armée de Pompœdius Silon, ils faisaient tête au consul Porcins. Ils n'avaient de secours à attendre ni des Marses, aux prises avec ce dernier, ni des Samnites, vivement pressés par Sylla. Contre une armée nombreuse, exaltée par les succès, ils ne pouvaient opposer une longue résistance.
Une anecdote intéressante, que nous a conservée Valère Maxime, peut donner une idée des moyens employés par les généraux romains pour obtenir la soumission des villes alliées. Pinna, colonie romaine, dans le pays des Vestins, mais prise au commencement de la guerre, était maintenant assiégée par les troupes de Cn. Pompée. Dans la place se trouvait un jeune homme, surnommé Pulton', renommé pour sa bravoure et sa force prodigieuse; son vieux père était prisonnier des Romains. Des soldats amènent le vieillard chargé de chaînes, devant une bar-
* Le mangeur de bouillie ou de purée. C'est encore un sobriquet ridicule donné probablement à un homme trèsrobuste et de bon appétit comme un athlète.
SDR LA GDERRE SOCIALE. 187
rière dont Pulton avait la garde, et le chef des assiégeants, peut-être Pompée lui-même*, appelant le jeune officier par son nom, lui annonce que s'il ne livre son poste , il va faire trancher la tête au prisonnier. Déjà les Romains avaient tiré le glaive, ils allaient frapper. La barrière s'ouvre, mais non pour les recevoir. Pulton sort. Seul il s'élance sur le groupe de bourreaux. En un clin d'œil il les abat ou les disperse. Le vieillard est libre, et son fils, plus heureux que lui, le ramène triomphant dans la place.
Ces traits isolés d'héroïsme ne pouvaient sauver les Italiotes. 11 fallut céder au nombre. Les Vestins se soumirent les premiers^. Les iVIarrucins et les Péligniens se défendirent quelque temps encore dans leurs montagnes^; mais Pompée soumit tout le littoral de l'Adriatique, et deux de ses lieutenants pénétrèrent dans ^A.pulie^ diversion qui favorisait puissamment les entreprises de Sylla contre les Samnites.
A l'approche des légions romaines , la diète de Coriinium avait quitté précipitamment cette ville
^ Romanus Imperator. Val. Max. V, 4, 7, ext.
2 Liv. Epit. 75.
^ Ils ne firent leur soumission que l'année suivante. ^]Ji7.76.
' Epit. 75.— Diod. XXXVII, 538 et suiv.— App. Civ. 1, 51.
])ourchej-cliei' unrefugedansles mursdeBoviaiuun ', sous la protection des montagnes saranites. Nous la verrons bientôt encore obligée de choisir une retraite plus sûre. Laissant à ses légats le soin d'achever la conquête des provinces de la confédération marse, Pompée dirigea tous ses efforts contre Asculum.
Avant la défaite de Vettius Scaton, la fortune avait reparu pour un instant sous les drapeaux de Pompœdius. Sans attendre la fin de l'hiver^, le consul Porcins Caton était allé le chercher dans son pays, et l'avait battu dans quelques affaires d'avant-garde. Ces succès insignifiants lui inspirèrent un orgueil immodéré qui lui devint fataP. Il avait pris le commandement de l'armée de Marins, et raillant la prudence de son prédécesseur, il s'était vanté d'apprendre à vaincre aux soldats dont celui-ci n'avait pas su mettre à profit la bravoure. Dans son armée servait le fils de Marius , qui recueillit ses paroles outrageantes, et s'en souvint au moment où il semblait que le consul allait réaliser ses orgueilleuses promesses. Porcins avait attaqué le camp des Marses, retranchés auprès du lac Fucin, et ses légions, encou-
' Aujourd'hui Bojano. App. Civ. I, 51.
^ App. Civ. 50, ToO 3' «ÙTOv ;^ït^wvoj.
' Orose, V, 18.
ragées par son exemple, pénétraient déjà dans les lignes ennemies, lorsque le jeune Marins le frappa, dit-on, d'un coup mortel'. En voyant tomber leur général, les Romains perdent courage, l'ennemi reprend de l'audace. Pompœdius, profitant du désordre des assaillants, les presse à son tour, les chasse de son camp et en fait un grand carnage. Mais cette victoire n'eut aucun résultat. Les événements du Picenum ouvraient aux lieutenants de Pompée tout le territoire de la confédération marse, et Pompffdius, entouré d'ennemis , se consumait en efforts impuissants pour défendre un pays déjà découragé, abandonné par la plupart de ses chefs, épuisé d'hommes et ruiné par une guerre désastreuse.
Tournant maintenant nos regards vers la Campanie, nous trouvons en présence deux grandes armées; l'une commandé par L. Sylla, l'autre par un Samnife, L, Cluentius, dont le nom parait ici pour la première fois'*. A cette occasion, on ne peut s'em-
' Oros. V, 18.
* App. Ch\ I, 50.— rOn voit dans Eutrope, V, 3, un A. Cluentius; dans Diodore, XXXVII, 538 et suiv., un YM-
pêcher de faire cette remarque, qu'on ne voit jamais en même temps les deux chefs, ou les deux consuls de la ligue, à la tête de ses armées. L'année précédente, Papius Mutilus commençait la guerre, et Pompaedius n'y prenait part que longtemps après l'ouverture de la campagne, et lorsqu'il n'est plus fait mention de son collègue. Maintenant Pompsedius combat tous les jours, et le général samnite semble disparaître de la scène. Ne pourrait-on pas expliquer leurs rôles alternatifs par une obligation que la constitution italiote aurait imposée à ses chefs? Tandis que l'un commandait les troupes, l'autre ne devait-il pas présider les délibérations du sénat?
L'armée romaine se dirigeait contre Pompéi. En même temps que Sylla se disposait à l'attaquer par terre, une flotte commandée par un de ses lieutenants, A. Postumius Albinus, suivait son mouvement en longeant la côte de Campanie. Arrivé près de Pompéi, Postumius mit à terre ses troupes de débarquement. Là, dans le camp qu'il occupait, éclata tout à coup une sédition dont la cause est restée ignorée. Les mutins accusaient Postumius de trahison, crime inconnu jusqu'alors dans les armées
rius Clepitius. La conformité des événements prouve que ces trois noms désignent un même personnage.
romaines. Ge fut en vain que le malheureux général essaya d'arrêter le désordre. Il eut beau supplier les soldats de l'écouter, de le juger même; il fut lapidé sans miséricorde.
Quelque indisciplinées que l'on suppose les cohortes de Postumius, ce reproche de trahison élevé contre leur chef est trop étrange pour n'avoir pas été motivé, du moins par quelque apparence. Pour moi, je n'hésite point à croire qu'une défection eut lieu dans sa flotte et lui fut imputée par les séditieux. Vers le même temps, au rapport d'Appien ', le sénat fit mettre en état de défense le littoral du Latium et de la partie de la Campanie que ses troupes occupaient. Or, les alliés n'avaient point de vaisseaux , et par conséquent , si une défection ne leur eût livré une flotte, nulle descente n'était à craindre sur les côtes du Latium. Si l'on se rappelle que les équipages des navires de guerre chez les Romains se
' Cfr. Liv. Epit. 75. — Gros. V, 18. — Val. Max. IX, 8, 3, Voir surtout ce passage d' A ppien si remarquable : H Boy>,/j...
— Appien , il est vrai , semble attribuer aux mouvements de l'Etrurie l'inquiétude du sénat et ses préparatifs de défense; mais contre les Étrusques, c'eût été la rive droite du Tibre et non les côtes de la Campanie qu'il importait de fortifier.
composaient de matelots étrangers , de socii navales, la possibilité, la probabilité même d'une défection devient évidente, surtout du moment où, débarrassés de la présence des soldats romains, qui pouvaient les contenir, ces marins se trouvaient seuls, en quelque sorte , exposés aux séductions des Samnites.
Cette révolte , d'ailleurs , quelle qu'en soit la cause, montre ce qu'étaient devenues les armées romaines, si renommées autrefois pour leur discipline. A cette époque, elles se recrutaient parmi la plus vile populace, qui, de longue main, accoutumée aux émeutes du Forum , ne pouvait se plier à cette obéissance passive si nécessaire dans la milice. Mal' gré le paludamentum de leurs généraux, les soldats improvisés de ces temps malheureux ne voyaient en eux que des candidats pleins de souplesse, qui naguère avaient mendié leurs suffrages , et qui aux prochains comices redoubleraient de bassesses pour obtenir des honneurs nouveaux. Porcius Caton, quelque temps auparavant , avait failli être victime d'une sédition de ses troupes, excitée par je ne sais quel obscur orateur de carrefour, alors soldat dans son armée *.
' Dio Cass. fr. 114. Porcius , suivant Dion, ne dut la vie qu'à une circonstance fortuite. « L'armée campait, dit-il, sur
SCR LA r.UERRK fOCIALE. 19 î
A la nouvelle <]c la inorl de Posiumius, Sylla ne montra aucune indignation ; il dit froidement : « Ces hommes sont à moi , maintenant qu'ils ont commis un crime '. » Pour tout reproclie, en les incorporant dans ses légions, il leur déclara que le sang d'un citoyen exigeait en expiation des flots de sang ennemi \ Ses soldats étaient pleins d'ardeur, lui rempli de confiance ; il n'hésita pas à donner tête baissée sur le camp de Cluentius, avant même d'avoir rassemblé toutes ses forces. D'abord il fut chau- «lement repoussé ; mais l'arrivée de ses réserves contraignit les Samnites à décamper et à découvrir Pompéi, dont il s'empara de vive force".
un sol argileux, fraîchement labouré, qui ne fournit pas de pierres aux soldats pour lapider le consul. Ils ne purent lui jeler que des moites de terre, qui lui firent peu de mal. On s'étonnera peut-être que ces soldats indisciplinés ne songeassent point à faire usage de leurs armes pour se défaire de leur chef, mais, dans les idées superstitieuses des anciens, c'était un moindre crime de tuer un général à coups de pierres que de le menacer d'un glaive. Le lapider c'était en quelque sorte le tuer religieusement. Même superstition chez les Grecs. Voir dans l'Anabase, comment Cléarque faillit, deux fois, être assommé de la sorte, Xen. An. I, 3 et 5. ' Plut. Sul. G.
« Oros. V, 18. t
' Vel. II, 1*G.
Peu après, Cluentius ayant reçu un renfort de Gaulois, déserteurs sans doute des troupes de la république , accepta la bataille dans les environs de Nola. Elle commença par un combat singulier entre une espèce de géant gaulois et un nain numide. Ce dernier, qui était le champion de l'armée romaine , ayant tué son adversaire , les Gaulois , dit Appien , se débandèrent et s'enfuirent. Il est bien plus vraisemblable que ces mercenaires trahirent une seconde fois. Quoi qu'il en soit , la victoire de Sylla fut complète. L'élite de l'armée samnite resta sur le champ de bataille , et les Romains firent un carnage affreux des fuyards qui se pressaient aux portes de Nola. Cluentius périt bravement en faisant de vains efforts pour les rallier '.
Après cette bataille , toute la Campanie reçut la loi du vainqueur, à l'exception de Nola, qui paraît avoir été l'une des plus fortes places de ce temps. Sans s'amuser à en faire le siège, Sylla voulant frapper ses ennemis au cœur, se porta sur le Samnium,
Pour couper les communications entre les Samnites et les Lucaniens, leurs plus fidèles alliés, il se jeta d'abord sur le pays des Hirpins, qui sépare les
* Appien porte la perte des confédérés à 50,000 hommes, chiffre évidemment exagéré. Civ. I, 50.
deux provinces. La terreur de sou nom et la lapidité de sa marche en imposèrent aux habitants de cette contrée, jaloux d'ailleurs, comme il semble, des Samnites, et mal disposés pour la confédération italiote*. Ce ne fut que devant Aeculanum , leur capitale, que Sylla trouva de la résistance. Cependant cette ville n'avait point de murs, et pour toute défense une enceinte de palissades. A l'approche des Romains, les habitants, qui comptaient sur l'arrivée d'une armée de Lucaniens, essayèrent de gagner du temps à parlementer. Mais Sylla ne leur laissa qu'une heure pour se décider, et cependant ses soldats entassaient contre les palissades des faisceaux de sarments et des bottes de paille. L'heure était écoulée, et déjà la flamme brillait et gagnait les palissades, lorsque les Aeculans s'écrièrent qu'ils voulaient capitiller. Il était trop tard. Le préteur les traita en rebelles, et la ville fut abandonnée à la fureur du soldat. Après cet exemple, le reste des Hirpins s'empressa de mettre bas les armes.
Pendant que Sylla réduisait les Hirpins, les lieutenants de Pompée pénétraient en Apulie. Le pré-
* Vell. Pat. II, 16. — Minatius Magius d' Aeculanum avait levé une légion pour les Romains, dans cette province, dès le commencement de la guerre sociale.
leur Cosconiiis prit crabortl et brûla Salapia , fit capituler la ville de Cannes, et mit le siège devant Yenusia. Marins Egnatius ' accourant avec une armée samnite au secours de cette place , força les Romains à se replier sur Cannes.» Les deux armées se trouvèrent en présence, séparées par l'Aufide, non loin de cette plaine fameuse qu'Annibal avait inondée de tant de sang romain. Là, par une bravade héroïque, Marins Egnatius envoya son héraut à Cosconius, pour le défier à combattre en rase campagne, dans un lieu où nul obstacle naturel n'empêcherait les deux nations rivales de montrer leur valeur. Voici quelles étaient les conditions de ce singulier cartel. Le Samnite invitait son adversaire à passer l'Aufide, s'engageant à ne pas l'attaquer avant qu'il se fût mis en bataille sur l'autre rive, ou bien, à son choix , il le priait de reculer, afin de lui laisser à lui-même le loisir de traverser la rivière et de prend re ses dispositionspourcetteespècede duel. Le Romain, qui se piquait peu de loyauté chevaleresque, feignit d'accepter le dernier parti ; mais au passage même
' Cfr. Appien, Civ. 1, 52. — Liv. Epit. 75. — Dans Appien, le général samnite est un Trebatius, nom parfaitement inconnu, substitué sans doute par un copiste à celui d'Egnatius. .l'ai suivi la leçon de l'Epitome.
SUK LA GCERRi: SOCIALE. 197
de rAufide, il fondit avec toutes ses forces sur les Saumites , les culbuta et en tua ou noya un grand nombre '. Marins Egnatius périt dans cette journée, qui rendit les Romains maîtres de presque toute l'Apulie.
Après la soumission des Hirpins, Sylla chargeant un de ses légats de contenir les Lucaniens, envahit le Samnium , jusqu'alors respecté par les armes romaines. La grandeur du péril avait obligé Papius Mutilus à reprendre le commandement des trou})es; et c'était sur l'habileté éprouvée de ce chef heureux jusqu'alors que le sénat italien fondait sa dernière espérance; mais cette fois encore la fortune de Sylla fut supérieure à celle de son rival. D'abord, par des manœuvres habiles , il parvint à attirer les forces principales des Samnites sur un point fort éloigné de celui qu'il voulait attaquer. Tout d'un coup , changeant de direction , il fit franchir à son armée des montagnes réputées inaccessibles, et, trompant (ous les calculs de son ennemi par l'inconcevable rapidité de sa marche, il parut au cœur du Samnium ([uand celui-ci l'attendait encore à l'entrée des gorges qui séparaient cette contrée des provinces occupées par les Romains. Papius, surpris, essaya, mais
' Cir. App. Civ. 1, 52.— Liv. Epit. 75.
en vain , d'arrêter ce torrent dévastateur ; vaincu dans un combat acharné , blessé grièvement à la tête , il fut entraîné dans la déroute générale et porté mourant à Aesernia, cette dernière conquête des Samnites , maintenant le dernier asile de leur liberté. Avec Papius, la diète italienne se hâtait de chercher un refuge dans les murs d' Aesernia ; car déjà Bovianum, où elle venait de s'installera peine*, était menacé par l'armée victorieuse. Malgré les trois citadelles qui défendaient cette ville, malgré la résistance désespérée de ses habitants, Sylla s'en rendit maître en quelques heures et la saccagea cruellement. Tant de revers, se succédant coup sur coup, n'abattirent point le courage indomptable des Samnites; pour soumettre cette généreuse nation, il fallait l'exterminer. C'était en vain que Sylla portait le fer et le feu dans leurs villages, jamais il ne put les contraindre à demander la paix. Lassé lui-même de cette héroïque opiniâtreté, il laissa sa conquête imparfaite , et retourna à Rome, où l'approche des comices consulaires lui offrait le but prorais à son ambition et la récompense de ses services V
En même temps qu'arrivaient à Aesernia les dé-
^App. Civ.l,M.
* i^in de l'année consulaire 665. Automne de 89 av. J. C.
bris de l'armée samnite, Pompeedius Silon, vaincu dans plusieurs rencontres parles légats deCn. Pompée, abandonnait sa patrie inondée de troupes romaines; et, suivi d'un petit nombre de braves, échappés comme lui à vingt batailles , il se retirait sur la terre où la liberté italienne avait encore quelques défenseurs.
Vers la fin de l'année 665, la troisième de cette guerre , la grande confédération italienne était presque dissoute. La plupart des insurgés du Nord et de l'Est avaient fait leur soumission , ou bien renonçaient à l'espoir de prolonger leur résistance'. Dans ces provinces il n'y avait plus d'armée italienne, mais seulement des bandes désorganisées errant de montagne en montagne, poursuivies sans relâche parles cohortes romaines. A l'exception d'Asculum,
* Deux tribuns du peuple, M. Plautius Silvanus et C. Papirius Carbon, contribuèrent puissamment à hâter la soumission de ces peuples, en étendant les effets de la loi Julia à tous les alliés, pourvu qu'ils fussent domiciliés en Italie, et qu'ils déclarassent dans un délai de soixante jours leur acceptation des droits de cité romaine. Cic. Pro Àrchia, 1. Il semble que cette loi ne différait de celle de L. Caesar qu'en ce qu'elle ne faisait point de distinction entre les alliés demeurés fidèles pendant la guerre, et ceux qui se soumettraient dans le délai indiqué.
assiégé par Cii. PoiJi])ée et prive désormais de tout secours, il n'y avait plus une seule ville qui n'eût ouvert ses portes aux Romains, ou qui songeât à se défendre.
Dans le sud de la péninsule , les Samnites et les Lucaniens conservaient encore une attitude fière au milieu du découragement général. Bien que depuis la soumission des Hirpins ces deux belliqueuses nations se trouvassent en quelque sorte isolées , et hors d'état de concerter leurs efforts, elles n'en comptaient pas moins l'une sur l'autre, et savaient que leur résistance ne cesserait qu'avec la vie de leur dernier soldat. Des douze préteurs de la confédération, cinq seulement ' avaient survécu à tant de désastres. Un des consuls ou des deux chefs suprêmes, Papius Mutilus , dangereusement blessé, était hors d'état d'exercer un commandement. Telle était la situation des affaires lorsque Pompœdius se présenta devant la diète d'Aesernia.
Aussi magnanime que le sénat romain, qui, après
' Diod. Sic. XXXVn, 538 et suiv.— C'étaient, autant que je puis croire : les deux Pontius Telesinus, Samnites, M. Lamponius, Lucanien, Gutta de Capoue, enlin Judacilius d'Asculuin. Ce dernier errait alors dans les Apennins avec les débris de ses troupes, et harcelait l'armée de Cn. Pompée qui assiéseait Asculum.
la balaillu de Cannes, remerciait Varron de n'avoir pas désespéré de la république, la diète italienne accueillit le général marse, arrivant en fugitif, comme elle l'eût fait au retour d'une victoire. On lui déféra par acclamation le commandement suprême'; résolution d'autant plus remarquable, que cette assemblée se composait alors en grande majorité de Samnites , ou du moins presque toutes les troupes dont elle pût encore disposer appartenaient à cette nation. J'insiste sur ce fait^ parce que d'ordinaire le malheur rend les hommes méfiants et injustes, et qu'il est beau de voir une nation conserver dans les revers le respect de ses chefs et le sentiment du devoir.
Toutes les forces des confédérés ne s'élevaient pas à plus de trente mille hommes, en y comprenant les fugitifs, Marses , Apuliens, Campaniens , qui avaient trouvé un asile dans les montagnes d'Aesernia. Pour grossir celte année, chaque sénateur, chaque propriétaire samnite affranchit ses esclaves ; on en forma un corps d'environ vingt mille hommes, qu'on arma du mieux qu'il fut possible dans cette extrémité. En épuisant toutes ses ressources, la diète ne parvint à équiper qu'environ mille chevaui^
• Diod. id. ibid.
» Diod. id. ibid.
D'après les pratiques militaires de cette époque , la cavalerie se trouvait, par rapport à l'infanterie, dans une proportion trop faible des trois quarts au moins ' . Ce fut avec ces troupes , encore mal organisées, que Pompeedius entreprit sa dernière campagne^. 11 attaqua les garnisons romaines que Sylla avait laissées dans le Samnium , et les chassa successivement de toutes leurs positions. Les historiens romains, si soigneux de cacher leurs défaites, ne nous ont laissé aucun détail sur les derniers exploits de ce grand capitaine. On sait seulement qu'il s'empara de vive force de Bovianum , l'ancienne métropole des Samnites, à la suite d'un combat assez glorieux, comme il semble, pour que la diète, qu'il réinstalla peut-être dans cette ville, lui accordât les honneurs du triomphe, à l'exemple du sénat romain. Pompeedius fit son entrée dans Bovianum , traîné sur un char, suivant le cérémonial usité par les généraux de la république, pompe bien inutile et presque déplorable dans la situation où se trouvaient les affaires des confédérés ^
Dans le même temps, Lamponius obtenait de son
* La proportion ordinaire était d'un à dix ou à douze. '■^ Fin de l'année 665, ou commencement de 666.
* Pompeius Sylo, in oppidum Bovianum, quod ceperat,
côté un avantage sur les légions romaines. Le légat A. Gabinius ayant eu l'imprudence de l'attaquer dans un camp fortement retranché, fut battu, et perdit la vie dans cet engagement, à la suite duquel furent rétablies les communications entre la Lucanie et le Samnium'.
Ces succès partiels ne pouvaient avoir d'autre résultat que de retarder pour quelque temps encore la soumission des provinces du Sud ; ils n'avaient plus d'influence sur le sort de l'Italie. Désormais Rome avait repris son ascendant, et la pacification complète de la péninsule n'était plus , aux yeux du sénat, qu'une question de temps. A l'issue des comices, les consuls nommés, L. Sylla et Q. Pompée,
triumphans invectus , omen victoriae hostibus dédit; quia triumphans in urbem victricem, non in victam invehi solet. Proximo praelio, amisso exercitu , occisus est. Jul. Obs. cap, 116. S'il était nécessaire de discuter des présages, on pourrait faire remarquer la fausseté de l'observation de Julius Obsequens. Bovianum était une ville samnite, reprise mais non pas vaincue. Toutefois, on pourrait supposer qu'après en avoir tué ou chassé tous les habitants, Sylla avait établi à Bovianum une colonie romaine ; mais, outre qu'il n'existe aucune trace historique de ce fait, c'est attacher trop d'importance aux rêveries de Julius Obsequens, que de chercher à leur donner un fondement quelconque.
' Epii. 7G.
n'eurent point pour mission de s'occuper de la guerre sociale. Pour éteindre les dernières flammes de l'insurrection dans le Nord, il suffisait de Cn. Pompée, à qui l'on conserva Timperium, afin qu'après les fatigues de deux pénibles campagnes, il recueillît la gloire d'une conquête facile; dans le Sud, de quelques légats jouissant de la faveur publique, à qui l'on voulait donner l'occasion de se distinguer. Déjà le sénat semblait avoir oublié les périls des années précédentes. L'Italie avait cessé d'exciter sa sollicitude , et maintenant il la portait sur les provinces les plus éloignées de son vaste empire. L'élite des légions reçut l'ordre de se préparer à passer en Asie pour attaquer Mithridate. Ce prince avait profité des embarras de Rome pour envahir des royaumes placés sous la protection de la république. Il avait battu deux de ses généraux, et pour déclaration de guerre , il avait fait massacrer en un jour tous les citoyens romains que le commerce avait appelés dans ses états.
Depuis longtemps la puissance de Mithridate, son ambition , ses grandes qualités , étaient célèbres j)armi les Itahotes, et plusieurs de leurs chefs, qui avaient servi en Asie, avaient pu le connaître personnellement. Après leurs premiers revers, les confédérés s'étaient mis en communication avec ce
prince, pour Jiii demander des secours et 1 inviter à recommencer l'expédition d'Annibal avec de plus grandes chances de succès. Mais peut-être Mithridate n était-il pas encore préparé, ou bien, tout entier à des conquêtes plus faciles, il recula devant l'idée d'une entreprise aussi gigantesque. Dans une réponse vague aux ambassadeurs des confédérés, il promettait de passer en Italie lorsqu'il aurait terminé la conquête des provinces asiatiques qu'il voulait réunir à ses états. De fait, il ne parait pas que la diète ait obtenu de lui des secours d'hommes ou d'argent. Seulement, il accueillit avec faveur tous les Italiotes qui, désespérant de leur patrie, vinrent près de lui chercher un asile au delà des mers. II en forma un corps de troupes qui, dans la suite, lui rendit de grands services'.
Les préparatifs de cette guerre et les soins de l'administration intérieure occu])èrent le sénat et les consuls pendant la plus grande partie de Tannée 666, et cependant Cn. Pompée et ses lieutenants continuaient leurs opérations contre les débris des insurgés. Hâtons-nous de retracer les derniers événements de cette lutte acharnée. On a vu que Cn. Pompée, débarrassé de la confédération marse, avait
' Diod. XXXVIT, 539.— Frontin, Slrat. I, 3, 17.
réuni la plus grande partie de ses forces contre Asculum. Il rendait cette malheureuse ville responsable de la révolte dont elle avait donné l'exemple, et il avait juré d'y exercer de terribles représailles. Mais la garnison était nombreuse, les habitants remplis d'enthousiasme et d'espoir dans le succès de leurs alliés. A l'approche des premières troupes ennemies, ils ne montrèrent sur leurs murailles que des vieillards et des enfants, afin de persuader à Pompée que la ville, presque sans défense, pouvait être facilement emportée par un coup de main. Ce stratagème réussit. Déjà les Romains commençaient Fescalade en tumulte , lorsque les portes d'Asculum s' ouvrant tout à coup , une jeunesse nombreuse se précipita avec furie sur les assaillants, en fit un grand carnage , et les ramena en désordre jusque dans leur camp*. Cet échec donna plus de circonspection à Cn. Pompée. 11 entreprit un siège en règle; des lignes de circonvallation, des terrasses formidables entourèrent Asculum. Toutes les machines de guerre connues à cette époque furent réunies contre ses remparts. Peu à peu les assiégés
* Frontin, Strat. III, 17, 8. — On a trouvé, dit Pighius, près de la ville d'Ascoli , plusieurs balles de plomb de forme ovoïde, qu'on lançait avec des frondes. Elles portaient cette inscription: FERI POM., Feri Pompeium.
apprirent les défaites successives des alliés; chez eux, le découragement succéda bientôt à l'audace. Une sortie imprudente, qui leur coûta beaucoup de monde, acheva de les abattre ' .
De tout temps les cités italiennes se divisaient en deux factions. Dans l'extrémité où les Asculans se voyaient réduits, le parti qui avait autrefois été persécuté pour son attachement aux Romains, commençait à relever la tête, et à se grossir de tous ceux qui n'étaient pas trop compromis pour désespérer de trouver grâce devant les magistrats de la république. Déjà l'on parlait tout haut de l'inutilité d'une défense prolongée ; déjà l'on jetait les yeux sur quelques familles patriciennes pour les charger d'un message auprès du général romain , lorsque Judacilius fut instruit de ces menées. Indigné, il rassemble huit cohortes avec lesquelles il faisait la guerre de partisans dans les montagnes voisines. A la tête de cette troupe peu nombreuse, mais déterminée, il marche dans le plus grand secret contre le camp de Cn. Pompée; et d'abord, il fait prévenir les chefs d'Asculum de son dessein, et leur ordonne de faire une sortie générale aussitôt qu'il se présentera devant les lignes ennemies.
* Orose, V, 18.
Ce message de Judacilius, dont ils connaissaient le caractère inflexible, loin de ranimer l'espoir parmi les assiégés, les remplit de consternation; car, l'ayant à leur tête , il fallait vaincre ou mourir, et vaincre n'était plus possible. Lorsqu'il parut en poussant son cri de guerre , pas une voix n'y répondit du haut des remparts d'Asculum. Les habitants, découragés, et n'osant prendre un parti, le virent avec effroi faire des prodiges de valeur et lutter contre toute l'armée ennemie, espérant peut-être, par leur lâche immobilité, désarmer la vengeance des Piomains. Judacilius s'aperçut qu'il était trahi, et sa fureur redoubla ses forces. Renversant tous les obstacles qui s'opposaient à son passage, il perça au travers des retranchements et des légions de Pompée, et suivi d'une poignée de braves, il parvint jusqu'aux portes d'Asculum, qu'on n'osa lui fermer. Son entrée dans la ville fut celle d'un vainqueur irrité ; le proconsul lui-même pénétrant par la brèche n'eût pas été plus terrible ni plus menaçant. D'un coup d'œil, Judacilius reconnut que prolonger la résistance était chose impossible, avec ce peuple déjà vaincu par la misère et la désunion. Désormais il ne songea plus qu'à mourir libre et vengé. Les soldats qu'il amenait étaient dévoués et partageaient sa fureur. Par son ordre, ils massacrent tous
les partisans de la faction contraire, tous ceux qu'il (lésifi^ne comme des lâches ou des amis des Romains. Puis , dans le temple principal d'Asculum , il fait dresser un vaste bûcher sur lequel on entasse tous les meubles précieux, tous les objets qui auraient pu orner le triomphe de Pompée. Au sommet on place un lit funèbre. Dans le vestibule du temple un grand festin se prépare ; Judacilius le préside, entouré de ses amis; il les exhorte à suivre l'exemple qu'il va leur donner. A la fin du repas, on lui apporte une coupe de poison, il la vide, et s'étend d'un air calme sur le lit funèbre. Aussitôt qu'il eut rendu le dernier soupir, ses soldats allumèrent le bûcher qui , en un instant, dévora le plus brave des Asculans et les dieux de sa patrie. Cn. Pompée, en entrant dans la ville, n'y trouva plus que des cadavres et des maisons enflammées où ses soldats se précipitèrent aussitôt, pour disputer au feu le misérable butin que Judacilius leur avait laissé. Des femmes, des enfants , dépouillés de tout , furent destinés à suivre le char de Pompée', qui vainqueur sans avoir
' Cfr. Pline, Vïï, kk. — A. Gell. XV, 4. —Les Asculans prisonniers furent conduits en triomphe à Rome ; mais je doute qu'ils aient été vendus comme esclaves. On connaît la singulière. destinée de Ventidius, l'un de ces prisonniers; on
combattu, revint au Capitule triompher d'Asculum, mais non de ses habitants'.
La prise d'Asculum , qui rendait disponible lanombreuse armée des assiégeants, fut suivie de fort près par l'entière soumission de tous les peuples composant la confédération marse. Pompœdius, il est vrai, essaya de ranimer le feu de l'insurrection en conduisant les Samnites dans des provinces plus qu'à demi subjuguées. Mais sa tentative impuissante fut une nouvelle calamité pour la nation généreuse qui lui avait confié sa dernière armée. Débouchant en Apulie, Pompœdius fut obligé de livrer bataille dans les environs de Teanum'^, au préteur Métellus, qui avait succédé à Cosconius dans cette province. La défaite des alliés fut complète : Pompeedius mourut bravement les armes à la main, comme tous ses col-
lui reprocha dans la suite d'avoir été garçon d'écurie, mais non pas d'avoir été esclave. Voici les expressions d'Aulu-Gelle, 15, h-, qui ne peuvent s'appliquer à un esclave : Eamque rem tam intoleranter tulissepopulumRomanum, quiVentidium Bassum meminerat curandis mulis victitasse, ut vulgo per vias urbis versiculi proscriberentur :
Concurrite omnes augures, haruspices ; Portentum inusitatum conflatum est recens. Nam mulûs qui fricabat, consul factus est.
» App. Civ. I, 48.
2 Orose, V, 18.— Gfr. Appien, Civ 1, 53, et Liv. Epit. 76.
lègues. Les Apuliens et les Marses subirent la loi du vainqueur. Quant aux Samnites, toujours persévérants, ils regagnèrent leurs montagnes, êii le vainqueur n'essaya pas de les poursuivre.
Après cette bataille, la diète italienne semble s'être dissoute. Tous les peuples du Nord ayant mis bas les armes, les Samnites et les Lucaniens ne combattaient plus pour la liberté de l'Italie, mais pour leur propre indépendance. Ils se choisirent pour généralissime le Samnite Pontius Telesinus, sous la conduite duquel nous les verrons encore entreprendre de grandes choses.