DEUXIÈME PARTIE
Un récit complet des évéûements de la guerre sociale offi*e plus d'une difficultés D'ordinaire lorsqu'on écrit Thistoire d'une époque ancienne, on a pour ainsi dire à restaurer un édifice plus ou moins mutilé par le temps, mais dont les formes restent encore reconnaissables et se peuvent déduire des parties qui ont subsisté. loi^ au contraire, ce ne sont que des ruines tellement éparses et confuses^ qu en les rassemblant on a toujours la crainte d'en altérer la disposition primitive. Aucun historien n'a laissé de détails précis sur les opérations militaires, sur les délibérations politiques de ces temps de trouble et d'anarchie. Parmi ceux dont les ouvrages sont parvenus jusqu'à nous, les uns se bornent à indiquer sommairement les événements principaux, mais sans fixer leur ordre chronologique, sans marquer les lieux qui en ont été le théâtre, quelquefois sans désigner les peuples ou les généraux qui
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durent y prendre part. Une interminable suite de combats innommés, sans résultats décisife, un champ de bataille de deux cents lieues, douze ou quinze che& de chaque côté, des noms défigurés par leur transcription en latin ou en grec, ajoutent encore à la difficulté de se reconnaître dans ce chaos. U faut glaner çà et là dans vingt auteurs difierents quelques passages isolés, et leur chercher une place dans 1 or^ dre des érénements. C'est à force de comparer les uns aux autres ces firagments dispersés que Ton par* ▼ient à les réunir , à les grouper, à en recomposer un ensemble. U faut sans cesse contrôler par Texa* men de bonnes cartes les mouvements indiqués plutôt que décrits dans les livres, t^iir compte du temps, des distances, rechercher les anciennes voies de communication, apprécier les obstacles naturels. Un écueil est à éviter, et ce n'est pas le moins dangereux. Dans Tabsence de documents exacts, on n'est que trop tenté de pousser à l'extrême l'interprétation des textes insuffisants, et d'inventer des événements pour expliquer ceux que constatent des autorités respectables.
Tel est le travail que je vais aborder, et si la conscience des difficultés qui se présentent à'cbaque pas peut me préserver de quelques erreurs, j'ai l'espérance de ne point tomber dans celles où l'esprit de
système et la confiance dans mes forces pourraient m'engager involontairement.
SVI-
A la nouvelle de la mort de Drusus et de l'eïil de ses amis, un cri de fureur s'éleva dans toute ritalie, et les plus timorés cessèrent de parler de soumission et de patience. Désormais ce n'était qu'à la pointe del'épée que les alliés devaient réclamer leur affranchissement. Naguère ils demandaient à partager les droits des citoyens romains; maintenant ils voulaient les abaisser à leur niveau^ Les principaux des conjurés cherchèrent seulement à contenir la fureur de leurs compatriotes assez de temps pour en rendre l'explosion plus terrible. La plupart des peuples de race sabellique, les plus belliqueux de l'Italie j s'étaient unis en secret par des serments et des sacrifices solennels, et n'attendaient, pour courir aux armes , que le signal de leurs chefs. A cette époque, le matériel nécessaire pour une campagne n'était point aussi coûteux, aussi long & préparer qu'il l'est devenu depuis l'usage des armes à feu. Presque tous les hommes libres possédaient un bouclier, une épée, des javelots. D'ailleui^s, les villes alliées étant obligées d'équiper leurs contingents, devaient avoir
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des arsenaux sous la garde de leurs magistrats municipaux. D'autres magasins militaires beaucoup plus vastes étaient conservés dans des villes fortifiées, probablement colonies romaines, sous la protection de garnisons permanentes » composées quelquefois d'auxiliaires que y depuis quelque temps, la politique du sénat appelait en grand nombre en Italie \ On pouvait espérer qu'une surprise réussirait contre ces garnisons disséminées , dont la vigilance s'était endormie par suite d'une longue soumission; l'important, c'était que le complot éclatant sur tous les points à la fois , la république ne sût de quel côté diriger ses redoutables légions.
Les conjurés s'occupèrent en même temps de constituer leur confédération, et pour le cas d'une réussite immédiate, et pour celui d'une longue résistance; en un mot, ils songèrent à se donner un gouvernement central. On ne sera pas surpris de leur voir adopter les formes de l'administration romaine; car, de tout temps, la première action d'esclaves révoltés fut d'imiter leurs maîtres. D'ailleurs, tout en détestant la tyrannie de Rome, leurs chefs voyaient fort bien que l'Italie devait sa prépondérance dans le monde à la direction unique que lui avait imprimée son orgueilleuse métropole. Loin de
* On se rappelle les archers crétois d'Opimius.
détruire le gouvernement romain/ ils voulurent l'é* tablir sur des bases plus fermes, le rajeunir, si Ion peut s'exprimer ainsi. Dans leurs discordes intesti*nés, leurs adversaires leur avaient donné un enmple qu'ils surent mettre i proQt. Les plébéiens n'avaient pas aboli les droits des patriciens, ils en avaient exigé le partage. Semblablement les Italiotes ne voulurent pas supprimer les privilèges exclusifs de la nation romaine; mais ils prétendirent faire partie de cette nation; conserver lempire du monde, mais l'exploiter au profit de toute l'Italie au lieu dQ Home seule, tel fut le but qu'ils se proposèrent»
L'administration des af&ires générales fut remise à un sénat composé de cinq cents membres \ choisis, suivant toute vraisemblance, parmi les plus actifs d'entre les conjurés.On ignore d'après quelles bases qhaque nation italienne devait être représentée dans cette diète générale ; mais il y a beaucoup d'apparence que rpn n'y eut égard ni à la population ni aux richesses, à l'importance politique en un mot, mais seulement au fait d'une ancienne existence comme peuple libre et indépendant. Tel était autrefois le principe qui régissait les ligues italiennes uvant leur destruction par les Romains^. En outre,
' Diod. Sic. XXXVII , eecl. I , p. 588.
on observe dans tous les mouvements insurrectiontiels que le plus petit peuple, du moment qu'il a reconquis sa liberté, a tellement grandi à ses propres yeux, qu'il croirait reprendre un nouveau joug, s'il reconnaissait la supériorité, même très-réelle, d'un autre peuple; à plus forte raison si ce peuple a été son compagnon d'esclavage. Dans la première exal* tation des esprits qui suit un grand mouvement politique, l'indépendance la plus comjplète est un besoin pour les faibles, un devoir pour les puissants; et un sentiment commun donne aux premiers une susceptibilité inquiète, aux autres une noble générosité. On a donc lieu de croire que dans ce sénat italien chaque nation obtint un suflfrage égal.
Il est difficile d'indiquer exactement les peuples qui durent y envoyer leurs mandataires. La plupart des historiens désignent nominativement tous les peuples autrefois confédérés des Marses , comme les plus ardents à se soulever contre Rome. Cinq petites nations, les Marses, les Péligniens, les Vestins, les Frentaniens, les Marrucins, habitants d'âpres montagnes, à l'est du Latium, pauvres, mais braves et aguerris, étaient entrés les premiers dans la ligue et l'avaient fondée, pour ainsi dire. Au nord, leurs voi-