‹ Études sur l'histoire romainoChapitre 9 sur 36 · IH E9SAI · texte numérisé non relu

IH E9SAI

Fenfant résista à cette épreuve S et son inflexibilité fit faire à Pompœdius de pénibles réflexions sur le caractère de ce peuple qui allait décider du sort de sa patrie. Il est vrai que cet enfant était M. Caton ; mais ses jeunes préjugés contre les Italiotes n'étaient que Texpression de cette baine instinctive et populaire contre Tétranger, de ce patriotisme farouche et exclusif que chaque Romain suçait avec le lait, pour ainsi dire, et qu'il n'abandonnait qu'avec la vie«

D'ordinaire^ les tribuns, et surtout ceux qui aspiraient à la réputation de réformateurs, présentaient à la fois une série de rogations , souvent sur des objets fort difierents, mais dont l'ensemble formait en quelque sorte Texposé complet du système poh« tique qu'ils avaient l'intention de faire prévaloir ^. C'est ainsi qu'ils ralliaient autour d'eux les intérêts diversauxquels chacun de leurs édits devait satisfiiire.

« Plut. Ca$. Min. 8.

' Gela s'appelait pw miwram ferr$. Fest. ~ L'an de Rome 6S6, les consuls Q. Gœcilius MeteUus et T. Didius avaient fait rendre une loi pour détruire cet abus. Elle preâcriyait que toute rogation sur un sujet déterminé serait présentée à part, et qu'avant qu'il en fût délibéré, elle serait affichée pendant trois nundines. Il parait que Drusus méprisa cette loi, V. Gc. Fro Domo, 16.

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C'était une tactique rendue triyîale par les GracqueSy de ^ire précéder toute rogation sujette à débats par des disposition^ populaires, telles que l'établis* sèment de colonies, des distributions de terres ou de blé. DrusuB n'eut garde d'y manqua. On a yu que son père avait proposé la fondation de douze colonies , projets restés pour la plupart sans etéeuti(m ; son fils les reprit, en y ajoutant de nouveaux avantages pour les futurs colons. Il faut remarquer que la plupart de ces colonies devaient être installées sur les territoires ombrien ou étrusque '; et il n'est pas invraisemblable que le cboix des lieux lui avait été suggéré par ses hôtes italiotes, qui trouvaient ainsi une occasion d'irriter contre la république les deux peuples qui jusqu'alors avaient montré beaucoup de tiédeur pour leur cause* Au reste, les rogations relatives aux colonies n'étaient que l'exorde obligé de deux projets plus sérieux, et qui devaient assurer le pouvoir de Drusus ; c'étaient l'émancipation des alliés et la réforme de l'ordre judiciaire. Il

* App. Civ» I, 36. Tuppijvot Tsxat OiiSptTioL,,. tov vôfiou y«— vspûç xare^wav. Le voisinage d'une colonie romaine était toujours onéreux pour les anciens habitants du pays. D'ailleurs les Étrusques et les Ombriens auraient été obligés de résigner les terres qu'ils tenaient à ferme du domaine de la république , et de les céder aux nouveaux colons romains.

attachait la plus haute importance à cette dernière rogatioD , dont la réussite doTait, pensait*il , lui assurer une influence souveraine sur le sénat ; car il croyait se l'attacher par la reconnaissance, en lui rendant une partie de son autorité. Dix ans auparayant| C. Gracchus avait ôté le pouvoir judiciaire aux sénateurs pour le donner aux chevaliers : Drusus annonçait l'intention de remettre les choses sur l'ancien pied. D'autre part, le sénat se trouvant considérablement réduit, il voulait doubler le nombre de ses membres en lui adjoignant autant de cheva* liers; c'est dans ce sénat ainsi reconstitué qu'à l'avenir les juges auraient été choisis. Mais Drusus ne voyait pas qu'en rendant au sénat une prérogative qu'il n'avait abandonnée qu'à regret et qu'il regardait encore comme sa propriété , il l'humiliait et Toffensait par une adjonction qui détruirait son homogénéité etson ancien esprit de corps. En même temps il s'aliénait l'ordre équestre , pour lequel les trois cents places nouvelles de sénateurs ne paraissaient point une compensation suflisante à la perte de leurs fonctions judiciaires , partagées par tout le corps, et qui dans l'efi&oyable corruption de ce temps lui assuraient une clientèle considérable et la facilité de se livrer aux plus scandaleuses exactions. S'apercevant un peu tard que les deux ordres allaient

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se réunir pour lui susciter une opposition formidable « Drusus^ à l'exemple de Tib. Gracchus, avait pris ses mesures pour déconcerter ses adversaires en les frappant de terreur. U avait mandé à Rome une multitude d'Italiens; et à la vue de ces masse, prêtes à lui obéir aveuglément, il ne doutait pas que toute tentative d'opposition ne fût abandonnée. De leur côté, les consuls avaient appelé des députés étrusques et ombriens qui devaient accuser Drusus et protester contre l'établissement de ses colonies, espérant ainsi opposer les alliés les uns aux autres, repousser les rogations coloniales au nom des intérêts étrusques, et, en dépouillant les lois de Drusus de leurs clauses les plus populaires, préparer le rejet de tout le reste.

Drusus avait connaissance de la ligue qui se formait en Italie , soit qu'il l'eût devinée , soit que ses hôtes lui en eussent fait la confidence. U est certain que parmi les Italiotes, le parti modéré, qui fondait son espoir sur le crédit du tribun , avait intérêt à éviter toutes violences jusqu'à ce qu'il eût été statué sur ses rogations, etjepenche àcroire que certainschefe prudents des conjurés lui révélèrent le complot tramé par les plus impatients de leurs compatriotes. Profitant desFéries latines, dont l'époque approchait, ils devaient assassine les deux consuls et une partie du

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sénat pendant le sacrifice solennel qui avait lieu, suivant l'usage , sur le mont Albain. A cette cérémonie assistaient les députés de toutes les villes du Latium, et une grande quantité de spectateurs s'y donnaient rendezrvous de toutes les provinces de l'Italie. Le moment était bien choisi pour un soulèvement, et il paraît que Pompsedius Silon s'était chargé de le soutenir par une troupe résolue qui devait se rendre aux fêtes avec des armes cachées ^ Soit par un sentiment de générosité qu'exfdique le caractère de Dnisus, soit par un calcul de modération qu'il faisait avec quelques-uns des chefs italiotes, le tribun fit avertir les copsuls' de se tenir sur leurs gardes. C'était d'ailleurs un indice effrayant de l'exaspération des alliés, et qui devait naturellement ouvrir les yeux au sénat sur la grandeui^ du péril et sur l'unique moyen de le conjurer. L'histoire se tait sur les suites de cette révélation , qui /du reste , ne changea rien aux dispositions des partis.

PompdBdius cependant s'était mis en marche avec plusieurs milliers d'hommes, la plupart gens perdus de dettes ou esclaves fugiti&. Sous ses vét^n^its

* Cfr. Flor. III, 19. — Diod. Sic, frag. e lib. XXXVII, p. 612. — Aur. Victor, Liv. Drus.

* Aur. Victor, ibid.

chacun portait une épée. C. Domitius, sénateur romain^ rencontra cette espèce d armée, et, suivant Diodore de Sicile S il parvint par son éloquence à lui faire rebrousser chemin , et à convaincre Pom* piedius que pour obtenir Taifranchissement de l'Italie il devait s'en remettre à la prudence du sénat. D est plus probable qu'il apprit au Marse la découverte du complot, les mesures prises par les emisuls, et qu'au nom de Dmsus il le conjura de renoncer à sa téméraire entreprise.

C'est avec de tels préliminaires que le débat s'engagea dans Rome sur les rogations de Drusus ; et il roula principalement sur les modifications que le tribun app<^tait à la constitution du sénat et de Toirdre judiciaire. Le succès d'une de ses rogations aitrainait nécessairement la réussite de toutes les autres, car des deux côtés on &isait un essai de ses Ibrees , et il ne s'agissait plus que de savoir où était Tavantage du nombre. Au nom du s^at, le consul PhiUppus, au nom des chevaliers, Servilius Cœpion, tribun du pmiple, attaquèrent avec violence le projet de loi, que Drusus défendit avec l'emportement qu'excitait en lui toute contradiction. Il menaça Cœpion de la roche Tarpéienne , et fit saisir à la gorge.

^ Diod. Sic. p. 612.

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et jeter en bas de la tribune le consul qui avait osé Finterrompre*. La présence des.Italiotesqui encombraient les rues de Rome avait frappé les esprits d'une terreur profonde. Si Fopposition des consuls et des chevaliers se prolongeait , il n'était douteux pour personne qu'elle n'amenât une émeute effroyable ; mais on la retardait de concert, car elle allait livrer la ville à la fureur de cette multitude d'étrangers qui ne d^uisai^ut plus leurs intentions hostiles.

Un soir, après des débats animés, Drusus regagnait sa maison, escorté d'un grand nombre de ces Italiotes qui lui formaient comme une garde imposante. Il passait sous un portique obscur, lorsqu'on l'entendit s'écrier qu'il était blessé, et aussitôt il tomba n^ortellement atteint d'un coup de couteau dans le ventre. L'assassin s'était perdu dans la foule. Peu d'heures après, Drusus rendait le dernier soupir, conservant jusqu'au bout son inflexible orgueil. « Quand Rome trouvera-t-elle un citoyen comme moi? » U expira en prononçant ces mots.

> Flor. m. 19. — Val. Max. IX, 5 , 2. — Aur. Vict — Le consul fut serré avec tant de violence, que le sang jaillit de sa bouche et de ses yeux, ce Cest du jus de grive , ]» s'écria Drusus. Voilà un êdiantiUon de l'éloquence pailementaire des anciens.

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Ce meurtre fat f rop utile à ses adversaires pour qu'il ue leur fût pas imputé. Il ranima aussitôt leurs espérances et leur audace. Désormais sans chef, les Italiotes regagnaient précipitamment leurs provinces. Un sénatus*consulte déclara les rogations de Drusus non avenues comme présentées au mépris de la loi Caecilia et Didia^ Les chevaliers éclataient en bravades contre les amis du tribun , et tout le peuple, respirant après le départ des étrangersi ne songeait qu'à les punir de la frayeur qu'avaient causée leur présence et leurs menaces. Bientôt Q. Varius, tribun du peuple, proposa de déclarer coupable de haute trahison tou,t Romain convaincu d'avoir recherché l'appui des alliés ; tout Italiôte qui s'immiscerait dans les affaires de la république. Les chevaliers, l'épée nue k la main, entouraient l'urne aux suffrages et dictaient le vote des tribus^. La loi Varia adoptée, ils s'empressèrent de la mettre k exécution en intentant des procès criminels k plusieurs sénateurs illustres. Calpumius Bestia, Cotta, Mummius l'Achaïque, furent contraints de s'exiler, tons partisans connus de l'émancipation italienne.

Je viens d'esquisser l'histoire des quarante an-

^ V. plus haut p. lllky note 2. — Cfr. Gc. Pro Domo, 16. — De legg. H, 6, — Ascou. In Cam. 99.

* App. Civ. 1,37.

nées qui précédèrent la guerre âtciale. Pendant cette période <mi ne sait ce qui doit étonner davantage» ou la patience de l'Italie ^ ou raveuglement de Rome. Spectacle étrange, en effet» que celui de nations puissantes , belliqueuses ^ demandant aux intrigues du Forum une indépendance que le nombre et le courage semblaient leur assurer ; tandis qu'une cité médiocre» toujours ea proie à lanarchie» s épuisant par ses triomphes mêmes» s'obstine, en présence d'un danger imminent , à refuser les concessions qui pouyaient conjurer la tempête ! Cette patience d'un cêté, cette opiniâtreté de l'autre» ont leur cause dans les différences d'organisation politique qu'on remarque chez les peuples rivaux. Longtemps l'émancipation fut chez les Italiens le rêve de la noblesse ; chea les Romains, elle fut toigours une question d'orgueil national.

Les gouvernements de lltalie étaient tous plus ou iMins aristocratiques , et , ainsi que je l'ai déjà fait observer, leurs constitutions, demeurées immobiles sous le {NPotectorat de k république, s'étaient pétrifiées» s'il est permis de s'exprimer ainsi, a» point où la conquête romaine les avait surprises» La noblesse, c'est-à-dire les familles puissantes de l'Italie , façonnées par une longue servitude » s'étai^at accoutumées à ne chercher qu'auprès de leurs pa-

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trous à Reme les moyens de oonsenrer oa d'aooroltre leur poaTOÎr loeal. Toutes leurs manœuvres, tous leurs efforts n'avaient qu'un but, celui de se eoneilier des protecteurs puissants dans la métropole do^ minatrioe) de même que, dans le moyen âge , les petits sdgneurs établissaient leur pouvoir féodal sous la protection d'un prinoe redouté. La vie clés nobles itaUotes se consumait dans l'intrigue, et ils avaient fini par perdre la conscimce de leurs fwces. Tek fiirenl les hommes qui d'abord réclamèrent l'raiandpaticMi de la P^iinsule, non point sans doute par un s^itiment de justice gén^rade et pour assurer le bonheur de leurs petites nations» mais plutôt afin d'acquérir pour eux-mêmes ces avantages, okjets de leur «ivie , dont jouissaient les riches de Rome- Dans le principe, je le suppose, tours demandes lurent toutes personnelles. La question de l'^EUttseipation, née de la crainte d'un nouveau partage du domaiM, mdiquo safiQsamuMDt que l'intérêt de l'aristoeratie italienne fut le premier à s'émouvoir. Mais à force de &ire retentir de ses plaintes la tribune de Rome, la noblesse italiote les popularisa parmi lesmasseaqu'elle dominait. Si ses rédamatÎMis lurent vaines auprès des Romains, dles furmt reeuttUiea dans toutes If» villes alliées par les dbasses i, et, bÎMtâl unanimes, elles devimrant

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le cri de nations entières. Ce n'était pas en vain qae ces foules de clients, ouvriers ou laboureurs, se rendaient à Rome, de toutes les parties de la Péninsule, pour écouter et soutenir au besoin les harangues de C. Gracchus ou de Satuminus; envoyés par Taris* tocratie de leurs cités , ils allaient k la grande ville comme des mercenaires qui vont remplir une tâche à laquelle ils ne sont point intéressés ; ils revenaient du Forum pleins d'idées nouvelles d'indépendance et d'égalité, jaloux des libertés i^maines, jaloux encore des spectacles et des distributions de blé, et brûlant de omquérir une position aussi avantageuse que celle des Romains. Lorsque tous les Italiotes, quelle que fût leur position sociale /furent initiés à la vie politique, et par leurs nobles et par les tribuns de Rome, lorsque tous virent dans l'émancipation un remède à leurs maux, l'explosion ne se fit pas longtemps attendre.

A Rome, tout le pouvoir résidait de £ût, aussi bien qu'en Italie, entre les mains d'un petit nombre de familles; mais entre ces familles existait uns lutte animée qui entretenait un mouvement intellectuel dans la société romaine, auquel les peuples italiens restèrent longtemps étrangers. L'institution du tribunat su£Bsaitpour éveiller continuellement l'attention du peuple sur les plus hautes questions poli-

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tiques, et le prolétaire, s'il ne coatribuait pas d'une manière bien efficace k la rédaction des lois, n'ignorait aucun des motifs qui en déterminaient la proposition. Sous ce rapport, il fiûsait partie intégrante du gouvernement, et les harangues de ses tribuns, aussi bien que celles de leurs adversaires, exaltaient en lui le sentiment de son orgueil et la conscience de sa supériorité sur le reste des hommes. Entre la plèbe romaine et les nations italiotes, il y avait une barrière aussi haute qu'entre le maître et Tesdave. €éder aux alliés -une partie de ses droits, c'eût été, hvûL yeux du dernier plébéien de Rome, s'avouer vaincu par des ennemis dont on lui redisait chaque jour la dé&ite; c'eût été renoncer en quelque sorte è une propriété qui, pour n'être qu'une satis&ction d'amour«propre, ne lui en était pas moins précieuse.

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