‹ Études sur l'histoire romainoChapitre 22 sur 36 · I. IK · texte numérisé non relu

I. IK

eutouré de ses clients et d'une troupe de soldats qui ne le quittaient ni le jour ni la nuit, ne daigna pas répondre à la citation du tribun, et rejoignit son armée à Capoue, d'où, fort peu de temps après, il partit pour l'Asie en qualité de proconsul, laissant une forte division sous les ordres d'Appius Claudius pour contenir les Samnites et les Luoaniens.

Fontius Telesinus, profitant des discordes civiles qui agitaient Rome, s'était mis en campagne et oc^ cupait en force le Bruttium. A l'exception de quelques villes dont il faisait le blocus, il semble que toute cette province fût en son pouvoir. On voit qu'il s'en fallait bien que les Samnites songeassent à demander la paix. Au contraire, ils méditaient des conquêtes et projetaient une descente en Sicile, où ils espéraient faire éclater une insurrection. Feu s'en fallut qu'ils ne surprissent Rhegium, d'où il leur eut été facile de se porter en Sicile; mais le préteur C. Norbanus, accourant avec des forces imposantes, les obligea de renoncer à cette expédition \

* Diod. Sic. XXXVn, 5W. — V. les notes de Wesseling. — Suivant Dlodore , les chefs alliés , paf mi lesquels il nomme, évidemment par erreur, Pompœdius etCleptius (Cluentius?) déjà morts, faisaient le siège d'une ville qu'il appelle Asiœ, et que p^rsonoe ne connaît. On suppose qu'il s'agît de Tisi»,

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Pour soustraire Q. Pompée, le collègue de Sylla, aux réactions qui ne s'annonçaient que trop clairement, le sénat lui avait conféré le commandement de Farmée du Nord, encore cantonnée dans le Picenum et l'Ombrie, sous les ordres de son homonyme, Cn. Pompée Strabon, consul en 6&5. Ce dernier , malgré la licence générale , maintenait • parmi ses troupes une si exacte discipline, qu'après avoir guerroyé pendant trois années dans les ménies provinces, il avait fini par se faire aimer des peuples qu'il avait vaincus. En revanche, ses soldats le détestaient^, l'accusant de cruauté et d'avarice, parce qu'il réprimait leurs violences^, etqu'il défendait sévèrement le pillage , toléré sinon autorisé dans l'armée \ de Sylla. Bien que haï, Strabon savait se faire obéir, et maintenait sur ses légions cet ascendant que prend toujours uq général victorieux. Dans les derniers

ville du Bmttium , citée par Appien , fl^awmô. 44. J'ai adopté pour le nom du préteur la correction proposée par Wesseling, Diodore le nomme Tkïos OpSavàç.

' Plut. Pomp. I.

^ Peut-être est-ce le môme Strabon qui fit décimer ses soldats coupables d'avoir massacré des décurions milanais. Frontin raconte ce trait , ne désignant le général romain que par le nom de Cn. Pompeius , qui s'applique également à Strabon et à son fils le grand Pompée. Front. Strat. I, 9^ 3.

événements qn^ avaient ensanglanté Rome, il avait observé la neutralité. U passait pour hostile au parti de Marins, mais en même temps il était jaloux de Sylla, et sans doute il espérait, à la faveur de l'épouvantable désordre où la république était plongée, se créer une grande position et devenir l'égal des deux hommes qui représentaient alors le parti populaire et le parti aristocratique.

Ce fut avec le plus vif déplaisir qu'il s'était vu donner un successeur par le sénat ; cependant , à l'arrivée de Q. Pompée, il lui remit le commandement el s'éloigna de l'armée, mais avec lenteur, et comme s'il se fut attendu à l'événement qui allait arriver.

Les légions du Nord étaient fort mécontentes de la partialité que le sénat avait montrée pour l'armée du Midi. Outre le pillage de la Campanie et du Samnium 9 ces dernières troupes avaient été comblées de récompenses pour leurs victoires contre les confédérés, puis, pour ce qu'on appelait la délivrance de Rome. Dans Tétat des finances, épuisées par la guerre sociale et par les préparatifs de l'expédition d'Asie, il était impossible de satisfaire les prétentions des soldats. Q. Pompée arrivant sans argent, sans promesses même, dut être mal accueilli. On ignore quel fut le motif d une sédition qui éclata

presque aussitôt ; mais il n'est que trop Traisembla- Me que Strabon l'avait préparée de longue main. Quintus fut massacré au pied de l'autel où il sacrifiait y quelques heures après ce crime, Strabon reparaissait au milieu des soldats, tout rentrait dans Tordre, et pas un des meurtriers n'était puni, ni même recherché *.

Telle était l'armée qui devait assurer la tranquillité de ritalie ; et l'incertitude sur les dispositions de son chef, qui recevait les propositions de tous les partis p les excitait aux plus séditieuses tentatives.

Après le départ de l'armée d'Asie , Cinna ne cacha plus ses desseins, et rompant ouvertement avec Sylla, il demanda le rappel des exilés et le rétablissement des lois de Sulpicius, c'est-à-dire, l'émancipation pleine et entière de l'Italie. Dans l'état des esprits , une semblable rogation devait infailliblement amener une sédition dans le Forum. Elle eut lieu en efiet. Le sang coula , la lutte fut acharnée. Mais Cinna avait mal calculé ses forces. Les nouveaux citoyens qu'il dirigeait se trouvèrent en petit nombre. Contre lui, son collègue Octavius, le sénat, la plupart même des tribuns du peuple *, enfin tou-

* App. Civ. I, 63. —Val. Max. IX, 7.

^ App. Civ. I, 6h. —Sans doute ils avaient été nommés

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tes les anciennes tribus se réunirent, oofururent aux armes et le chassèrent de Rome après un combat tumultueux. Je suppose que dans cette tentative , Cinna comptait sur l'appui de Cn. Pompée, et que celui-ci, grand temporiseur, voulut attendre Tévénement, laissant les deux factions rivales s!afiaiblir réciproquement.

Cinna fiit solennellement destitué et remplacé par L. Merula, flamine de Jupiter^ homme pieux et honnête , mais manquant de T^ergie et des talents nécessaires pour gouverner dans ces temps de désordres et de crimes \

Proscrit de Rome, Cinna parcourut les villes du Latium et de la Campanie, qui venaient d'acquérir le droit de cité romaine. Il se disait victime de son attachement à leurs intérêts ; il déclamait contre la tyrannie du sénat , contre Fillégalité de sa destitU'tion. Partout on laccueillait avec faveur. On lui fournit de l'argent; quelques partisans itaUens le suivirent, et son escorte se grossit de plusieurs exilés de marque, accourus de leurs retraites en apprenant le départ de Sylla. En peu de jours il avait réuni

lorsque le peuple était encore sous rinfluence de la terreur inspirée par Sylla.

^ Dio Cass. frag. 118.

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quelques troupes ; il comptait dans sa suite plusieurs sénateurs, entre autres Q. Sertorius, militaire renommé t que son attachement à Marins et le rôle qu'il avait joué dans les derniers événements avaient &it mettre au nombre des proscrits. Cinna n'hésita pas à ouvrir des pourparlers avec les Samnites» et même il se rendit à Nola, qu'ils occupaient encore. L'ennemi de Sylla ne pouvait manquer d'être bien reçu. Les chefe samnites et lumniens lui promirent leur appui, peut-être à la condition que, maître des affaires à Rome, il reconnaîtrait leur indépendance. De fait , ils recommencèrent aussitôt à harceler les Romains y et surtout l'armée d'Apulie, commandée par Métellus.

Les troupes que Sylla avait laissées en Campanie sous les ordres d'Âppius Glaudius avaient leur camp aux environs de Gapoue , plutôt pour observer les Samnites que pour les attaquer. Suivant toute apparence, ce corps d'armée comptait beaucouj^ de soldats (]ui avaient servi sous Marins, ou qui avaient fait partie des armées italiotes. Instruit de leurs dispositions, Cinna prit la résolution hardie d'entrer dans leurs quartiers et de les débaucher à son parti. Dans ce dessein, revêtu d'une robe de deuil , la barbe et les cheveux en désordre, dans le costume en un mot d'un proscrit de théâtre, il parut inopinément de-

vant les soldats assemblés. U joua son r^e en acteur habile. En voyant un consul se roui» à leurs pieds, embrasser leurs aigles, leur tendre des mains suppliantes, les soldats, éïnus de compassion , le relèvent, rappellent leur général, l'obligent à reprendre le latidave et lui rendent ses fusceaux. En un moment toute la Campanie se déclare en sa faveur. Le Latium suit en grande partie cet exemple , et de toutes parts des soldats italiens accourent sous ses drapeaux. Ainsi se ranimait une nouvelle guerre so* ciale, plus terrible que la première, car la moitié de Rome conspirait cette fois avec lltalie.

Pendant queCinna soulevait la Campanie, le vieux Marins, longtemps errant et fugitif, mais protégé par sa gloire et le respect que tous les Italiotes portaient à Thomme qui les avait sauvés du sabre des Cimbres, Marius, échappé par miracle à mille dangers, abordait tout à coup sur la côte d'Étrurie, au port de Télamon, accompagné de son fils et de quelques autres proscrits. Cinq cents esclaves qui s'étaient échappés de Rome pour rejoindre leurs anciens maîtres ^, lui composèrent d'abord une bande assez déterminée pour qu'il osât se montrer aux ha-

^ App. Civ. I, 67. —Ces esclaves avaient été vendus sans doute dans la confiscation des biens des proscrits*

SUR LA GtTEBAB SOCIALE. 333

bitants des villes étrusques. Ce vieillard , cassé par l'âge et les fatigues , revêtu d'une robe de deuil , proscrit y condamné à mort, excitant à la fois l'horreur et le respect ^, leur parut plus grand alors que lorsqu'ils le voyaient, consul pour la sixième fois , consacrant ses trophées cimbriques. Reçu avec enthousiasme par le peuple des villes, et surtout par les paysans, il se vit bientôt à la tète déplus de six mille hommes ^. La loi Julia avait opéré dans TÉtrurie la plus complète et la plus rapide des révolutions. Serfe la veille, ses paysans en un jour étaient devenus libres ; bien plus, ils étaient devenus Romains. Mais leur soudain affranchissement les avaient laissés plus misérables qu'ils n'étaient sous le despotisme de leurs seigneurs '. Les terres restaient sans doute aux Lucumons, et les paysans étrusques, aussi dépourvus de toutes ressources que les prolétaires de Rome, n'avaient pas comme eux, pour subsister, les distributions de firoment et la sportule de leurs

* Carcer, fuga, horrificaverant dignitatem. FI. III, 21.

* App. Civ. I, 67. — On appela ces soldats Bardiœij probablement à cause 'de leur accoutrement, qui rappelait le costame des peuplades illyriennes connues sous ce nom. Plut. Mat. 43.

' La dureté des Lucumons était proverbiale :

Nempe in Lucanos aut Tusca ergastuia mittas.

Juv. vin, 100.

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patrons. L'étonnant changement de leur condition, l'espérance vague que cette liberté inconnue , ao-. cordée par lés Romains, allait les transformer, pour ainsi dire, et leur donner tous les biens que peuvent rêver des esclaves , les avaient jetés d'abord dans une espèce de délire. Ils bénissaient le sénat de Rome^ ils lui vouaient un attachement éternel. C'est dans ces dispositions que les trouva l'armée des confédérés lorsqu'elle s'avança dans leur pays sous la conduite de Vettius Scaton. A leur songe succéda un triste réveil. Us subirent les charges de la liberté avant d'en avoir ressenti les bienfaits* Devenus Romains, il leur fallut t)béir à des lois inconnues; des officiers de la république vinrent dans leurs villages enrôler leurs jeunes gens; on fit des réquisitions de vivres , d'armes, de chevaux, pour les besoins sans cesse renaissants de la guerre. S'ils n'avaient plus de maîtres, ils n'avaient plus de pain. Leurs Lucumons, leurs égaux maintenant , conservaient leurs richesses ; jce n'étaient point ainsi qu'ils avaient compris cette liberté tant vantée. Pour des hommes grossiers, abrutis par un long esclavage, îl n'y a de liberté que dans la licence ; d'ailleurs, dans leurs traditions nationales se conservait le souvenir d'une révolution plus grande et telle qu'ils en souhaitaient le retour dana

SUR LA GMimB SOCIALS. 23&

leurs jours de misère. Ils n'avaient pas oublié ce temps heureux où les serfs de Yulsinii régnaient sur les Lucumons, enlevant leurs femmes et se partageant leurs richesses -. En communiquant avec quelques Romains ^ ils apprirent qu'à Rome aussi il y avait des Lucuinons ; que le sénat tyrannisait le peuple, mais que le peuple avait des défen^ seurs, et que Marins en était le plus zélé comme le plus illustre. Aussi, le voyant paraître tout à coup au milieu d'eux ^ ces affranchis d'un jour l'aceueillirent-ils comme un libérateur.

Menacé au nord et au sud, la position du nouveau gouvernement de Rome était des plus criti^ ques. U n'avait d'autre espoir que dans l'armée d'Apulie, et dans celle de Cn. Pompée, au cas où. ce dernier voudrait bien se déclarer en sa faveur. Sans lui contester le titre de général qu'il s'était arrogé, on se hâta de le mander à Rome. A Métellus, alors occupé par les Samnites, on donna pleins pouvoirs pour conclure la paix à quelque prix que ce fût ^ ; l'important, c'était qu'il ramenât aussitôt ses troupes à la défense de la ville; et cependant les consuls faisaient toutes les dispositions pour soutenir un

* Cfr. Flor. I, 21. — Val. Max. IX , I , ext. 2. Dio. Gas8. frag. 166.

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siège, ils réparaient les tours et les murailles, y plaçaient des macliines; ils levaient des soldats partout où leur autorité était encore reconnue.

Four se rendre à Rome, s il voulait obéir aux ordres du sénat, Cn. Pompée n'avait aucun obsta^ cle sérieux à surmonter, car l'insurrection dirigée par Marius n'était point encore en mesure de s'opposer à sa marche ; mais Métellus, outre la difficulté d'un accord avec les Samnites dans les circonstances présentes, avait à traverser un pays dont les dispositions étaient toutes favorables à Cinna. Ses premières ouvertures auprès des chefs samnites lui montrèrent bientôt qu'ils n'ignoraient point la triste situation de la république, et qu'ils voulaient s'en prévaloir. Us demandaient d'abord le droit de cité romaine^ complet sans doute, pour eux et leurs alliés, en y comprenant tous les Italiotes exceptés des amnisties précédentes, et réfugiés sur leur territoire. Puis ils exigeaient des indemnités pour les pillages exercés par Sylla dans le Samnium; enfin , ils voulaient qu'on leur rendit leurs esclaves fugitifs , sans admettre la réciprocité de la part des Romains ^ Telles furent leurs propositions, au rapport de Dion Cassius; mais à moins que, par

* Dio Cass. frag. 166.

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k h aeler de leurs pfétentioDS, ils n'tient eo le dessem de les rendre inadmissibles, pour se donnw le droit d'écraser leurs adTersaires, je donte quVlles nous aient été transmises ayec esnctitode* En ^fet^ oa Terra bientôt que déjà les Samniles ne se scmdaient pins de prendre le nom de Romains, et de p^-dre leor nationalité si conrageos^ment défendue ; ea outre, il est invraisemblable que dans les articles du traité qu'ils proposaient à Métellus, ils euss»t oublié la réhabilitation de Marins, de Cinna, et des autres proscrits, avec lesquels ils agissaient déjà de concert.

Quoi qu'il en soit, jamais, même après une défaite désastreuse, conditions plus humiliantes n'avaient été dictées à un général romain. Métellus frémit d'indignation, et malgré Tordre pressant du sénat, il les rejeta fièrement. Puis, laissant une partie de ses légions à son légat Plautius, il se dirigea sur Rome à marches forcées, et y parvint avant Cinna, qui, naturellement timide, ne voulait attacpier la capitale qu'après avoir fait insurger toute l'Italie.

De son côté, Gn. Pompée s'était mis en marche ; mais ses intentions, personne ne les connaissait encore. U correspondait à la fois avec les consuls et avec Cinna; les deux partis avaient ses promesses,

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et chacun comptait sur son appui. Sou but évident était de les affaiblir l'un par l'autre, pour se poser ensuite en arbitre et commander à tous les deux. Mais dans ces négociations perfides il perdit du temps. L'armée de Cinna, celle de Marins se grossissaient tous les jours, et l'insurrection sç propageait avec une effrayante rapidité* Les Samnites tombant sur la division de Plautius l'avaient taillée en pièces, et aussitôt après le dép&rt de Pompée, plusieurs villes^ que sa présence avait contenues jus^ qu'alors, s étaient déclarées pour Cinna. Âriminum, dans l'Ombrie, s'était soulevé et avait reçu un corps de troupes suffisant pour arrêter les Gaulois que le sénat avait mandés à son secours \ Déjà quatre ar-» mées nombreuses, commandées par Ginna, Marins, Sertorius et Carbon, formaient autour de Rome comme un cercle formidable qui se resserrait h chaque instant.

Telle était la situation des affaires, lorsque l'armée de Pompée parut devant Rome et campa près de la porte Colline. Sans doute, il se flattait que les

* App. Civ. If 67. — Deux chemins conduisaient de la Gaule Cisalpine à Rome : la Yoie Claudia, qui traversait l'Étrurie , et la voie Flaminia , qui, partant d'Ariminum , passait par rOrnbhe. lÀ preEiièrQ Maii interceptée par Harius.

SUm LA GVIBBB SOCIALE.

sénateurs, dans l'extrémité où ils se trooTaient réduits, n'hésiteraient pas à loi conférer les pouvoirs les plus étendus. Rester fidèle à la cause aristocra» tique était alors le seul parti qu'il pût prendre, car la supériorité de Cinna devenait tijop évidente pour que celui-ci daignât encore lui demander une truh hison.

Marins s'étant emparé d'Ostie, fit sa jonction avec Cinna \ et tous les deux, au moyen de ponts jetés sur le Tibre, au-dessus et au-dessous de Rome, interceptèrent toutes ses communications avec les places et les provinces qui demeuraient encore fidèles. Dans' l'intérieur même de la ville ils avaient des émissaires qui débauchaient les soldats du sénat, et qui excitaient la populace et les esclaves à se joindre à eux. Les désertions étaient nombreuses; Farméede Pompée montrait les plus mauvaises dispositions. Quelques-uns de ses officiers, gagnés par Cinna, tentèrent d'assassiner leur général, et les soldats, enlevant leurs enseignei; et pliant leurs tentes, parurent un instant disposés à passer en masse à l'ennemi. Sans le courage et la fermeté du fils de Gn. Pompée^, le sort de Rome se déci-

* App. Civ. I, 67.

' Plut. Pomp. 3.

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dait en cet instant. Mais il se coucha en tr&vers de la porte Prétorienne, et les soldats, qui chérissaient ce jeune homme autant qu'ils détestaient son père, n'osèrent la franchir en passant sur son corps. U ne put ^npècher cependant que des cohortes entières n'allassent se livrer à CinnaV Parmi les che& même, choisis par les consuls, il se trouva des traîtres. Un tribun militaire, nommé Âppius Claudius, qui commandait au Janicule, livra la porte du Fort à Marins, qui se serait emparé du fauhourg au-delà du Tibre, si les consuls et Pompée, avertis à temps, ne fussent accourus en force et ne Toussent contraint de rétrograder ^. Dans cet engagement, qui eut lieu avant le jour, deux frères se battirent sans se connaître, et le vainqueur ne vit son crime qu'en dépouillant de ses armes son ennemi mort. U se punit en se tuant lui-même sur le bûcher, qui les consuma tous deux ^

Mais cet affreux exemple des malheurs qu'entraînent les guerres civiles était perdu pour des hommes tels que Marins et Cinna. N'espérant plus emporter Rome par un assaut, ils essayèrent de la réduire

* Plut. Pomp. 3.

* App. Civ. I, 68.

* Liv. Epit. 79, —Oros. V, 19.

par la famine. En peu de jours ils s'emparèrent, de Tive force ou par trahison, de toutes les villes du Latium qui renfermaient des magasins de blé destinés à nourrir le peuple romain pendant la guerre sociale. Bientôt la fiimine se fit sentir cruellement, et une maladie épidémique, sa compagne ordinaire, exerça de grands ravages parmi les soldats des deux armées et surtout parmi la populace urbaine \ Pompée mourut atteint par ce fléau^, ou, suivant la plupart des auteurs, il périt foudroyé dans sa tente'. L'incertitude. qui r^e sur la mort de ce cbef ambitieux pourrait encore donner lieu de l'attribuer à un crime; l'indiscipline de ses soldats et leur haine furieuse contre leur général ne le rendraient que trop probable ^

Que sa fin ait été le résultat de la vengeance des hommes ou d'une justice providentielle, elle portait un coup accablant aux défenseurs de Rome. C'était le seul homme de guerre que le sénat pût opposer & des capitaines aussi habiles que Marins et Sertorius.

* Orog. V, 19. — Vell. Pat. H , 21.

^Vell. n,21.

» Cfr. Plut. Pomp. 1. — App. Civ. I, 68. — Oros. V. 19. — Vell. loc. cit.

^ Ils arrachèrent son corps du bûcher, et le déchirèrent en morceaux. Plut. Pùtnp. 1.

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Abandonnés par une partie de leurs troupes, tmyaillés par la famine et la peste, n'osant courir 1^ chances d'un combat, les consuls, retranchés sur le mont Âlbain \ ne savaient ni tenter un coup de désespoir, ni se résoudre à implorer la pitié du vainqueur.

Il fiallut en venir enfin à ce dernier parti. Une première députation fut durement éconduite, parce qu'elle ne donnait pas à Cinna le titre de consul. On en fit partir une seconde qui n'avait pour mission que de demander une amnistie. Cinna la reçut, assis sur sa chaire curule. Debout auprès de lui. Marins, comme son mauvais génie, semblait lui dicter ses réponses. Les cheveux et la barbe en désordre, vêtu d'une robe déchirée, il avait la conte*nance d'un proscrit, mais d'un proscrit qui commande une armée victorieuse. Cinna répondit avec hésitation aux envoyés du sénat, que, qumU à Ivi^ il ne voulait faire mourir personne. U fallut bien se contenter de cette réponse ambiguë, trop claires ment expliquée par le silence terrible de Marius. Aussitôt les portes de Rome s'ouvrirent, et les sénateurs tremblants s'empressèrent de venir s'humilier devant le vainqueur. Par une délibération prise à

' ^ Sans doute à cause de la contagion. App. Civ. I» 69.

la hâte» ils apportaient à Marius à Cinna, la révocation de leur exil et leur complète réhabilitation ; mais Marius, pour montrer que le pouvoir du sénat était nul à ses yeux, s'arrêta devant la porte Capène, en disant, avec une farouche ironie, qu'un exilé ne pouvait rentrer dans Rome sans être rappelé par un plébiscite \ Déjà Cinna et les tribuns convoquaient le peuple à la hâte, lorsque Marius, fatigué de cette comédie, entra dans la ville, suivi de sa troupe étrusque, qui sur-le-champ se mit à massacrer tous ceux qu'il lui avait désignés d avance. Le consul Octavius, assis au Janicule, sur sa chaire curule, fut un des premiers égorgés*. Qui n*a lu les excès de cette soldatesque effrénée?... Pendant plusieurs jours Rome nagea dans le sang; le pillage était continuel. L'armée victorieuse se composait en majeure partie d'Italiotes et d'esclaves fugitifs, et leurs chefs n'auraient pu les retenir, s'ils eussent eu quelque pitié pour leur malheureuse patrie. Mais ils autorisaient toutes les violences de leurs satellites, pourvu qu'ils servissent leurs vengeances particulières. On empilait sur la tribune

* Cfr. Plut. Maf. M. — Vell. Pat. Il, 21.

* Voyez led détails touchants de ga mort, dans Appicn, Civ, I, 71.

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aux harangues les têtes des plus illustres citoyens de Rome; on saccageait, on brûlait leurs maisons et leurs villas.

Au milieu de cette immense boucherie des plus illustres citoyens^ les historiens ont réservé quelque indignation pour s'élever contre le bannissement de Métella, femme deL. Sylla^ C'est que cette rigueur était contre les moeurs romaines, et que dans les idées de ce temps, exiler une femme était une action plus cruelle que de faire assassiner un homme.

Aux premiers massacres succéda une cruauté plus affreuse, parce qu'elle était plus réfléchie. Les vainqueurs s'étonnèrent de voir encore au nombre des vivants des hommes dont ils avaient juré la perte. Le flamine de Jupiter^ L. Cornélius Mérula, nommé consul après la déposition de Cinna, ne pouvait se faire pardonner un tel crime, malgré son empressement à se démettre de ses fonctions, dont

^ Une rigueur semblable exercée contre la femme de G. Gracchus excita la même réprobation. Je ne pense pas, au reste, qu'il y eût dans ce sentiment aucune idée du respect ou des égards dus aux femmes. C'était plutôt en raison de leur complète nullité qu'il était reçu de ne pas s'occuper d'elles dans les révolutions. Les persécuter, c'était commettre une cruauté qui ne pouvait avoir l'utilité pour prétexte.

il s'était TU naguère à regret revêtu. Q. Lutatius Catulus aussi était coupable d'avoir souvent combattu dans le sénat les projets de Marins. Pour tuer ces deux hommes vertueux avec une espèce de pompe» on leur réserva les formes dérisoires d'un jugement public. Mérula, voulant se soustraire à cette ignominie, se coupa les veines, après avoir écrit qu'il avait déposé préalablement son bonnet de ilamine ^ comme s'il eût craint qu'un sacrilège n'irritât les dieux contre son ingrate patrie. Moins courageux, le vieux Catulus se jeta aux pieds de Marins, et lui demanda la vie, lui rappelant les dangers et la gloire qu'ils avaient partagés lorsqu'ils avaient combattu ensemble contre les Cimbres. « Il faut mourir.» Ce fut la réponse brutale de son ennemi; Catulus s'asphyxia.

Après quelques jours, les vainqueurs se mirent en devoir d'arrêter la furie des soldats. La troupe étrusque de Marins semblait avoir juré la ruine de Rome. Chaque jour cette horde de bandits sortait de son camp, pillait et massacrait avec une régularité militaire, puis rentrait pour se reposer et se préparer à de nouveaux excès. Cinna en eut horreur, et Sertorius, rassemblant un corps de Gaulois qui lui

* App. Civ. I, 74.

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étaient particulièrement attachés, les mena contre ces misérables, et les tailla en pièces. Ainsi, il fallait avoir recours aux barbares pour sauver ce qui restait de Romains ^

SXH.

Les vainqueurs songèrent enfin à s'organiser. Cinna et Marins, dédaignant de convoquer les comicesy se nommèrent consuls de Teur propre auto*rité. Le premier prit pour son partage Tadministration des af&ires de l'Italie; le second eut pour mission de poursuivre la guerre contre Mithridate» ou plutôt de la &ire à Sylla« qu'il venait de déclarer on^ nemi de la république.

Après tant d'étonnantes vicissitudes, Marius voyait accomplie la prédiction qui lui avait promis sept consulats. Il avait soiiiante<lix ans^ sa santé était ruinée,i il sentait que ses lorce& l'abandonr naient, et ne pouvait se défendre d'un sentiment d'anxiété en se voyant arrivé à un point de sa carrière où il n'avait plus qu'à déchoir. La fortune de SyUa le remplissait d'une vague terreur. Une fois

* Plut. Sert. 5.— App. Civ. I, U.

vaincu, toujours efiacé par cet heureux rival, il allait encore et pour la dernière fois se mesurer avec lui. Après un retour de fortune aussi inespéré, cet avenir menaçant avait quelque chose de sinistre pour un homme chez qui le malheur aussi hien que la prospérité avaient développé les idées de fatalité familières à tous les Romains, Marins mourut presque subitement, peu de jours après avoir reçu les insignes consulaires ^ Succomba-t-il à Tépuisement de rage, à une maladie, i l'inquiétude, aux jEatigues de ses derniers travaux? Les historiens varient sur les causes de sa mort. Quelques détails rapportés par Plutarquè sur ses derniers moments % pourraient faire croire i un suicide, et cette action ne serait pas inconsistante avec les idées des anciens et le caractère de Marins. N'ayant plus rien à souhaiter, il ne lui restait plus qu'à mourir, laissant à ses ennemis le désespoir de ne pouvoir se venger.

Je ne puis passer sous silence une anecdote qui

* Il mourat aux ides de janvier, suivant TEpitome, 80; le 17 du même mois , d'après Plutarquè. Mar. 46. A. de R. 668, 30 nov. ou h déc. 87 av. J. C.

* Voir dans Plutarquè ses réflexions sur Finstahilité des choses humaines, et Tattendrissement qu'il montra en se séparant de ses amis après un repas > la veille du jour qu'il tomba malade.

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peint la férocité des mœurs de cette époque. On serait tenté de la rejeter connue une fable inventée par la haine, si elle n'était attestée par un auteur grave, s' adressant à ses contemporains,^ dont un grand nombre avaient pu voir de leurs yeux l'événement que je vais rapporter.

Chez presque tous les peuples encore barbares, des sacrifices humains accompagnent les funérailles des morts illustres, et peut-être fut-ce par suite d'un adoucissement dans les mœurs, que les Romains honorèrent la mémoire de leurs grands hommes par des combats de gladiateurs qui s entretuaient autour de leur bûcher. Pour célébrer dignement les funérailles de Marius, il fallait un sang plus noble, et un certain C. Flavius Fimbria, tribun du peuple, imagina de prendre pour victime un sénateur, consulaire, grand pontife, et Tun des hommes les plus respectables de ce temps. Sans doute Marins l'avait oublié. Tout son crime était d'avoir essayé un accommodement entre les deux partis *. Q. Mucius Scœvola fut donc mené en grande pompe sur le tombeau de Marins, et là, une espèce de sacrificateur, peut-être un des amis du

^ Qaos quia servare per compositionem volebat, ipse ab lis interfectus est. Cic. Pro Seœ, Roscio > XII > 33.

consul qui avait sollicité rbonoeur de figurer dans cette horrible cérémonie, enfonça son épée dans la gorge de la victime. Sceevok ne mourut point cependant. On l'emporta baigné dans son sang, et, à force de soins, on parvint à le rendre à la vie. Aussitôt que Fimbria apprit qu'il pourrait en revenir, il le fit citer en jugement. (^De quoi peux-tu donc accuser ce malheureux vieillard?» lui demandaiton; car-cet assassinat avait révolté tout le monde. (^Jelacrase, répondit Fimbria, de ne s'être pas laissé bien tuer \ »

Marins étant mort, Cinna se choisit pour collègue L. Yalérius Flaccus, probablement pour s'associer un homme consid^able; car Yalérius avait été

* Cfr. Cic. Pro Sex. Roêcio, XH, 33. — Val. Max. IX, 11, 2. — Le mot de Fimbria est emprunté aux combats de gladiateurs : a Quod parcius telum corpore recepisset. j> Après ce trait de Fimbria, tout est croyable d'un pareil monstre. Dion Cassius rapporte que pour une exécution il avait fait dresser un certain nombre de poteaux, à chacun desquels devait être attaché un condamné à mort. Le nombre des poteaux s'étant trouvé phis grand que celui des condamnés, Fimbria ne voulut pas que cet appareil de supplice fût perdu, et il prit parmi les assistants autant d'hommes qu'il lui en faUait pour que Tesécution fût complète. Dio Cass. frag. 130.

350 Baux

consul en 654, et censeur en 657 ^ Il f&ut que malgré le désordre affreux où la république était pion* gée, les lois, ou, si l'on veut, les usages qui réglaient la candidature consulaire, eussent conservé quelque empire, Sertorius et Carbon, qui avaient commandé l'un et l'autre des armées pendant les d^nières guerres, et puissamment contribué au triomphe de leur faction, devaient lui inspirer bien plus de oonfianee; mais ils n'avaient point encore passé par les dignités secondaires qui leur eussent donné le droit de prétendre au consulat.

A son entrée en charge, Cinna s'empressa de remplir ses engagements envers les alliés. Les censeurs nouvellem^it élus eurent pour mission principale de sanctionner l'émancipation complète de l'Italie^; et, à cet effet, ils durent supprimer les dix tribus italiques, et inscrire tous les citoyens que les lois Julia et Flautia y avaient placés, dans les tr^te-cinq tribus anciennes. Ainsi fut effiicéela démise distinction entre les Italiotes et les Romains.

On cherche vainement quelque indication pré-

^ le ne troave d'autre événement remarquable pendant son consulat^ «pie rémevla deSatorBÎnua, à la Tëpiesâon de laquelle il prit partavee ttanua» «on eolUiueà eetteéf^oque.

* Epit. 80.

sua LA OUSEKV SOCIALE. 251

cise sur la manière dont il fut procédé dans cette immense répartition. Si, comme il estvraisemblable, on suivit dans cette occasion les pratiques déjà coU"* sacrées, tous les citoyens d'une même yille, peutêtre même des peuples entiers, durent être inscrits dans une même tribu. Mais les censeurs avaient-ils entre leurs mains le pouvoir d'augmenter et d'aflPaiblir par des adjonctions Tinfluence d'une tribu dans les comices? Je ne le c^is pas. Déjà sous la censure de M. iEmilius Lépidus et de M. Fulvius Nobilior, on avait consacré ce principe, que chaque tribu au* rait une eirconsoription géographique déterminée. On voit encore que dans une circonstance analogue, radjoncti<m de nouveaux citoyens fut détmminée par la voie du sort: c'est lorsqu'il s'agit de décider dans queUe tribu seraient placés les affranchis. Enfin, il est possible que, par le devoir de leur chai^, les censeurs dussent prendre des mesures pour donnw h chaque tribu une population à peu près éjgale*.

On doit remarquer que les Sanmites ne furent point compris dans cette grande naturalisation; ils ne voulurent point renoncer à leur ind^endance si

* Cfr. liv. XXXYffl, 36. — XLV, 15. — XL, 61. — Q. CAO. D$ pet. eons. %.

253 BS8AI

glorieusement conquise. On les a vus refuser le bénéfice de la loi Plautiaà une époque où , abandonnés par leurs alliés, accablés de revers , ils semblaient hors d'état de soutenir une lutte désespérée. Vainqueurs cette fois, comment auraiént-ils accepté les conditions des vaincus? Un fait d'ailleurs vient confirmer cette opinion. Dès le commencement de la guerre sociale , les Samnites s'étaient emparés de Nola, et les Romains, même après la soumission de la Campanie, n'avaient pu les en chasser. Or, nous verrons que plusieurs années après le travail des censeurs, Nola, sur le territoire campanien, avait encore une garnison samnite *. Ainsi, loin de s assi* nuler aux Romains , ils gardaient vis-à-vis d'eux l'attitude d'anciens ennemis , et s'ils n'obtenaient point une augmentation de territoire, en vertu d'un traité avec les nouveaux consuls, ils les fwçaient du moins à leur abandonner des places de sûreté, comme les protestants en obtinrent des rois de France à la suite des premières guerres de religion. U est plus que probable que les Lucaniens, intimement unis aux Samnites, conservèrent pareillement une position indépendante, et obtinrent un traité aussi favorable.

* Liv. E^t. 89.

SUR tA GUBmmiI SOCIALE. 353

La gaerre sociale, et la guerre civile qui Favait suivie de si près, avaient ébranlé toutes les fortunes. Le pillage des familles aristocratiques n'avait enrichi que quelques che& du parti contraire; et cependant, cette foule de clients qui composait le peuple de Rome, ne vivant que d'emprunts, était accablée de dettes; et dans l'impossibilité de les payer, il était à craindre qu'elle ne se livrât aux plus terribles excès. Pour remédier à cet état de choses , le consul subrogé, Yalérius Flaccus, rendit une loi qui autorisait la banqueroute générale. Les débiteurs n'étaient tenus qu'à payer un quart de leur dette. Cela s'appelait solder l'argent avec le cuivre, parce que, pour un sesterce d'argent que l'on avait reçu, on ne payait qu'un as de cuivre, c'est-à-dire, le quart de la valeur de cette monnaie. Au reste, cette mesure, que quelques auteurs ont regardée comme une impérieuse nécessité \ atteignait surtout les débris de l'aristocratie, et c'était peut-être un dernier coup que lui portaient ses adversaires.

§XIIL

Sylla, cependant, était arrivé en Grèce avec cinq légions, au commencement de l'année 667; déjà les

* Sali. Catil 33. —Cf. Cic. Pro FanUlOy I, 1. — Vell. Pat. II, 23.

2U ' BMAI

lieuten&Qts de Mithridate y occupaient de fortes positions, et la guerre, que de loin il avait crue facile, se présentait alors sous un aspect beaucoup plus redoutable. Profitant des guerres civiles, Mithridate s'était emparé de la Bithynie et de la Cappadoce, dont il avait chassé les rois alliés des Romains. Toute la province d'Asie était tombée en sa puissance; ses flottes avaient soumis presque toutes les lies de Tar* chipel, et son amiral^ Archélaûs, avait pris Athènes et le Pirée, où il avait réuni un matériel immense. Pour la plupart, les villes grecques étaient disposées en sa faveur. Au moindre échec, elles se seraient déclarées contre les Romains. Ajoutons qu'en pré^ sence de tant d'obstacles^ Syllaapprenait le triomphe de ses ennemis à Rome, et Tenvoi d'une armée commandée par Yalérius Flaccus, destinée à opérer contre lui plutôt que contre Mithridate.

En présence d'un ennemi formidable , privé de secours d'hommes ou d'argent, proscrit dans sa patrie, sur le point d'être attaqué par un successeur investi d'une apparence d'autorité légale, Sylla n'avait d'asile qiie son camp, d'espoir que dans la fidélité de ses légions. Aussi ne négligea- t-il rien pour se les attacher.Ces soldats, déjà démoralisés par la guerre civile, avides de pillage , habitués à tous les excès, trouvèrent en lui un chef disposé plutôt à exciter

qu'à r^rimer leur licence. Lee trésors saerésdes temples d'Épidaure, d'Éphèse, d'OIympie» accumulés depuis des siècles, et toujours respectés, emplirent sa caisse militaire et lui fournirent les moyens de gorger d'or ses soldats et de débaucher ceux de ses ennemis. Une fois assuré de son armée, il commença la guerre et la fit avec talent, avec bonheur. D'abord, après un long siège, il réduisit Athènes et le Pirée ; puis, s'avangant en Béotie à la rencontre des généraux de Mithridate, il dispersa complètement, à Chéronée, leurs troupes innombrables. Déjà, se croyant maître delaGrèce, il songeait à marcher contre Valérius, qui déboQchaiteuThessalie, lorsqu'il apprit qu'une nouveUe armée de Mithridate pliait envahir la Béotie.

Retournant aussitôt sur ses pas, il remporta une seconde victoire dans les plaines d'Orchomène. Dès ce moment, il réduisit Mithridate à la défensive. Restait encore l'armée de Yalérius ; mais, sourdement travaillée par les émissaires de Sylla, elle n'attendait qu'une occasion pour passer sous ses drapeaux. L'avant-garde, à la vue de son camp, avait déserté en masse, et Yalérius, pour conserver le reste de ses soldats, dut s'éloigner à marches forcées. Il prit la direction de Byzance, paraissant n'avoir plus d'autre but que de faire la guerre pour son propre compte.

A la fin de Tannée 660, Sylla a^ait pris ses quartiers d'hiver en Théssalie, Valérius près de Byzance. Fimbria, ce tribup féroce qai youlait intenter un procès à Scœvola pour avoir survécu à une blessure mortelle, était le lieutenant de Yalérius. Aimé des s(ddats, parce qu'il favorisait leur indiscipline que le proconsul ' s efforçait de réprimer, Fimbria voulut, à l'exemple de Cn. Pompée et de Sylla, se rendre indépendant et jouer aussi un grand rôle. On conçoit que dans ce temps de profonde perversité, tout ambitieux, à la tête de quelques légions, pouvait aspirer à devenir le premier de Rome. Yalérius fut assassiné par ses soldats, et Fimbria s'étant fait proclamer général, les mena en Asie comme une bande de loups dévorants qai voulaient avoir leur part de la curée. On ne peut nier que Fimbria n'eût des talents militaires, et d'ailleurs le moment était bien choisi pour attaquer Mithridate au centre de ses états, lorsque la plus grande partie de ses forces se trouvait en Grèce ou sur les côtes de la province d'Asie. Traversant la Bitbynie avec une rapidité prodigieuse, Fimbria battit, auprès de

^ Yalérias Flaccus était parti en 667. Après l'année de son consulat, il avait pris le titre de proconsul. Yoy. Dto Cass, frag. 126, 127, et la note 176 de Valois.

Miletopolis un fils de Mithridate accouru à sa rencontre. De là il surprit le roi lui-même dans ses quar* tiers, le chassa de Pergame et l'assiégea dans Pitané. Taurait infailliblement pris, si L. Lucullus, lieutenant de Sylla, pour ne pas laisser à Tennemi de son général Thonneur de laminer cette guerre, ne se fût éloigné avec la flotte qu'il commandait, au lieu de fermer la mer à Mithridate, comme l'eût fait unRo* main des beaux temps de la république ^ • Sylla cependant négociait avec Mithridate. La diversion de Fimbria le servait merveilleusement, et, après quelques pourparlers, il conclut un traité dont il dicta les conditions. «Mithridate devait rendre la Bithynie h Nicomède, la Cappadoce à Ariobarzane, renoncer à s^ prétentions sur la province d'Asie, payer deux mille talents pour les frais de la guerre ; enfin, livrer à Sylla soixante-dix de ses vaisseaux équipés. En retour de ces* concessions, Sylla s'engageait à le faire déclarer ami et allié du peuple romain ^. » Aussitôt après la conclusion de ce traité, Sylla, qui

* Liv. Epit 83.— App. Mithr. 52. — Plut. Lueull 3. — Comparer la conduite de Lucullus avec celle de Claudius Néron se joignant à Livius Saltnator, son ennemi, pour détruire l'armée d'Asdrubal. Liv. XXVII, M.

« Liv. Epit 83, —Plut. SulL 22, 24. — App, Mithr. 55. 1. i:

avait passé en Asie pour s'aboncher arec le toi, se hâta de marcher contre Fimbria, dont le passage était marqué par tous les excès qu'on pouvait attendre de sa horde de brigands. Les deux armées romaines se trouvèrent en présence auprès de Tbiatyra, et des désertions continuelles annoncèrent à Fimbria que For de son ennemi allait produire son effet ordinaire. Menaces, promesses, il essaya tout en vain pour retenir ses soldats ; ceux qui n'abandonnèrent pas leurs drapeaux déclarèrent qu'ils ne se battraient point contre leurs camarades. N'ayant pu réussir à faire assassiner son adversaire, Fimbria, abandonné par ses troupes, fut réduit à lui demander un accommodement. Sylla lui promit la vie sauve, pourvu qu'il lui résignât son artnée et qu'il quittât l'Asie sur-le-champ, mais pour Fimbria, sans armée, il n'y avait pas un asile au monde. A Rutilius, qui lui proposait de la part de son général un sauf-conduit pour se retirer par mer, il répondit fièrement qu'il connaissait un chemin meilleur et plus court ; et il se perça de son épée \

La campagne de Fimbria avait été funeste à son parti ; en obligeant Mithridate à faire la paix, elle devait nécessairement ramener Sylla en Italie, avec

* App. Mithr, 60.

une armée aguerrie et nombreuse, et, ce qui était ' encore plus important dans les circonstances présenteSy avec des trésors immenses, plus redoutables entre ses mains que ne l'étaient ses légions victorieuses. Outre les deux mille talents qu'il avait reçus de Mithridate, il avait rempli sa caisse militaire en imposant des amendes énormes aux villes qui avaient suivi le parti du roi dans la dernière guerre. Il avait cinq légions romaines (sans compter celles de Fimbria, qu'il jugea prudent de laisser en Asie), une cavalerie nombreuse et plusieurs corps d'auxiliaires tirés du Péloponnèse et de la Macédoine. Enfin, pour envahir l'Italie, il disposait de plus de trente mille hommes, et trois années de guerre sous le même drapeau, ses largesses continuelles, la confiance qu'il avait inspiréeen sa fortune, rendaient cette armée encore plus formidable qu'elle n'était nombreuse. Sa flotte, qui s'élevait, en comptant les bâtiments de transport, à douze cents voiles, lui assurait l'empire de la mer, et lui permettait de porter immédiatement la guerre sur le point de l'Italie qu'il jugerait le plus avantageux pour ses opérations \

' App. Civ. I. 77, 79. —Plut. Sull 27.

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