‹ Études sur l'histoire romainoChapitre 24 sur 36 · V. S IX · texte numérisé non relu

V. S IX

' Les idées d'affranchissement soulevées par la guerre sociale durent pénétrer jusque parmi les esclaves. Je ne doute pas qu'elles n'aient décidé , quelques années plus tard, l'insurrection de Spartacus, en 679.

* Il était alors consul pour la troisième fols.

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douter les chances d'une élection populaire. U semblait, depuis que lltalie était devenue romaine, que jamais elle n'eût été plus divisée. Chaque ville élevait des prétentions d'indépendance, car Rome avait perdu cet ancien prestige qui ralliait tout autour d'elle. C'était, comme dans la M)le, l'estomac mouranty parce que les membres refusaient de travailler pour lui. Ce qui restait jle la vieille constitution romaine rendait en partie inutile la réforme nouvelle, et celle-ci, en revanche, menaçait de détruire toutes les anciennes lois. Faites pour une ville, ces lois devenaient absurdes, appliquées à une vaste contrée. Pendant longtemps Rome avait été en quelque sorte le sénat de l'Italie; maintenant que presque toute la péninsule avait obtenu les mêmes droits, il fallait invoquer une superstition mourante pour que les afihires publiques continuass^at à se traiter dans la ville de Romulus. En effet, tous les Italiotes étaient devenus aptes à concourir à l'élection des magistrats, et cependant leur suffrage ils ne pouvaient le donner que dans une enceinte étroite, éloignée de leur résidence. Qu'allait-il arriver lorsque des ambitieux conduiraient au forum des peuples wtiers pour voter en leur faveur? Des masses étrangères les unes aux autres, souvent hostiles, parlant des langues différentes, animées de passions oppo-

sées, devaient se rencontrer sur le même terrain, comme des armées prêtes k se combattre. Par le fait de lemancipation, Rome semblait condamnée i devenir le champ de bataille où toutes les nations de ritalie se donneraient rendez- vous pour vider leurs vieilles querelles. Assurément, dans la situation des esprits, après les guerres furieuses qui venaient de cesser à peine, des élections étaient presque impossibles, et c^te impossibilité, peut-être autant que son ambition personnelle, avait dicté la conduite de Cimia.

Le sénat, toujours prêt à fléchir en présence du danger, retrouvait des velléités d'indépendance, lorsque la main qui tenait le glaive suspendu au-dessus de sa tête s'éloignait pour un instant. Profitant del'absencemomentanéedes consuls, cette assemblée reçut un message de Sylla et osa même délibérer sur le manifei^ qu'il lui envoyait. Après une longue énumération de tous ses services, depuis le commenoem^it de sa carrière, Sylla rendait compte de sa dernière campagne. Il raccmtait, en termes magnifiques, ses batailles, ses assauts, les provinces reconquises, l'orgueil de Mithridate abattu ; puis il sa glorifiait d'avoir ouvert son camp comme un asile à tous les bons citoyens obligés de fuir la tyrannie de Ginna« « Pour prix de mes services, ajoutait-il en

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terminant, on m'a proscrit, on a brûlé ma maison, massacré mes amis, chassé ma femme et mes enfants. Mais je me vengerai, je vengerai la république des méchants qui l'oppriment; quant aux honnêtes gens, qu'ils soient anciens ou nouveaux citoyens, ils n'ont rien à craindre de moi.» Cette dernière phrase, habilement commentée par les émissaires de Sylla, annonçait qu'il ne reviendrait pas sur l'émancipation de la péninsule. Désormais donc les différents peuples italiotes étaient désintéressés, et pouvaient attendre avec indifférence l'issue de cette querelle privée.

A la lecture de ce manifeste, L. Valérius Flaccus, alors prince du sénat, ouvrit un avis qui fut aussitôt adopté. C'était d'envoyer à Sylla des commissaires chargés de ménager un accommodement. Us devaient lui offrir la garantie de la foi publique pour sa sûreté personoelle , et l'engager àfprendre le sénat pour arbitre entre Cinna et lui *.

Après avoir, pendant cinq ans, courbé la tété devant toutes les factions , le sénat avait perdu et son autorité et l'estime publique. Son esprit de corps survivait seul à son avilissement, et le danger de mort que couraient tous ses membres pouvait à peine

* App. Civ. I, W.

SUR LA GtBKRE SOCIALE. 265

sauver cette compagnie du ridicule de se poser en arbitre entre deux factions armées qui tour à tour lui avaient imposé leurs caprices. En même temps que partairat les commissaires chargés de traiter avec Sylla,le sénat enjoignait aux consuls de cesser les levées qu'ils faisaient en ce moment dans toute TKalie, et de s'abstenir de démonstrations hostiles jusqu'à la conclusion des négociations entamées.

Tant de hardiesse frappa les consuls comme d'un coup de foudre. Dans le premier moment de stupeur, ils s'humilièrent, promirent de s'en rapporter à la sagesse du sénat et d'obéir à ses ordres. Puis» bientôt, rassurés sans doute par la contenance de leurs légions, ils retournent à Rome, et s'y proclament consuls pour l'année suivante, et pour une autre année encore, afin de se débarrasser pour longtemps de la crainte des comices. Ils pressent avec plus d'ardeur que jamais les levées de troupes ; ils font venir de Sicile tous les vaisseaux en état de tenir la mer, ils établissent des croisières pour la garde des côtes. De tous côtés ils ramassent des armes et de l'aident. Ils parcourent même l'Italie, et de ville en ville s'efforcent d'échauffer le courage de leurs partisans et d'intéresser la multitude à leur cause. A les entendre, Sylla veut remettre l'Italie sous le joug, et ne poursuit dans les successeurs de Marins que les patrons constants

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des alliés. Enfin, ils cherchent à ranimer le feu mal éteint de la guerre sociale^ et ne négligent rien pour soulever les masses contre leur adversaire.

De leur côté, les émissaires de Sylla ne restaient point oisifs, n'épargnant ni les promesses ni les séductions pour lui recruter des partisans, et surtout pour rassurer lesltaliotes. L'effet de ces sollicitations opposées fut d'augmenter la discorde entre les différentes provinces de la péninsule. Naguère réunies par un grand intérêt ccmunun, elles étaient divisées maintenant par mille petites rivalités, parmilleamibitionsqui prétendaient s'exercersur le même théâtre. U est impossible, je peonse, aujourd'hui de découvrir les causes qui influèrent sur les opini<His de tel ou tel peuple dans la lutte qui se préparait ; je me bornerai dcmc k signaler les effets que l'histoire nous a révélés. Le nord de l'Italie se déclara franchement pour les consuls; les provinces ori^itales, particulièrement le Picenum^ et les peuples de la confédération marse^, montraient des dispositions toutes ccmtraires.Les villes grecques du sud étaimt animées des mêmes sentimoits. Quant aux Samnites et aux Lucaniens , ils voyaient dans Sylla le lepréseniaat

* Plot. Pom^. <.

SUR LA GUSRAK SOGIALB. 267

de l'esprit tyrannique de Rome, et leur haine n'était point douteuse; toutefois, soit mépris pour Cinna, soit manque de confiance en un homme qui avait à leurs y^ux le tort d être Romain, ils gardèrent la neutralité jusqu'à ce qu'ils crurent leur indépendance compromise.

Cinna rassemblait à Âncône une armée, considérable qu'il voulait mener lui-même en Illyrie, afin d'attaquer Sylla dans sa marche contre Rome. Chaque corps arrivant à cette armée y apportait les dispositions de la province où il avait été levé^ mais le sentiment général était une grande répugnance à s'éloigner de l'Italie. On était fatigué de la guerre, et celle-ci, par son caractère de querelle personnelle, inspirait un profond dégoût à tous les peuples. Pour la plupart des Italiotes, en eSet, il importait peu que ce fût un Cinna ou un Sylla qui gouvernât la république, pourvu que leurs droits nouveaux ne fussent pas menacés. Une tempêteayant rejeté sur les cotes dltalie une première division embarquée non sans peine» les soldats prirent terre par petite détachemente, et dans l'absence de leurs chefs désertèrent en grand nombre» disant hautement qu'ils ne voulaient pas tirer l'épée contre des camarades pour satisfaire l'ambition du consul. D'autres corps qui suivaient cette première division, entraînés par l'exemple, refusèrent

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de passer en Ulyrie. La mutinerie fit des progrès rapides, car beaucoup d'officiers la favorisaient ouvertement. Cinna se rendit en hâte à Âncône, mais sa présence ne fit qu'exaspérer les soldats* On annonçait qu'il allait sévir contre les mutins ; que déjà il avait projeté de faire périr les officiers les plus aimés des troupes; et, de fait, plusieurs tribuns, entre autres Cn. Pompée, fils de Strabon, s'étaient éloignés secrètement. Aussitôt on accuse Cinna de les avoir fait mourir. Arrivé dans le camp, le consul voulut haranguer les légions et les fit former en cercle. D'abord elles obéissent, par ce premier sentiment de respect qu'un soldat a toujours pour les insignes du commandement. Mais tandis qu'elles se réunissaient autoui: du tribunal du consul, un licteur maltraite un soldat. Plusieurs de ses camarades prennent sa défense et frappent U licteur. Emporté par la colère, Cinna croit en imposer aux séditieux en faisant un exemple du premier qui manque h la discipline. Aussitôt la révolte éclate. D'abord les plus éloignés lui lancent des pierres, les autres s'enhardissent, tirent leurs épées et massacrent leur général*.

Cn. Papirius Carbon était alors dans la Gaule ci-

* App. Civ, I, 78. — Plut. Pomp. 8.

salpine^ occupé à faire des levées dans cette proyiace, pépinière inépuisable de soldats. Au bruit de la révolte il courut à Àncône, et parvint à calmeLles troupes en leur faisant toutes les concessions. La première fut de renoncer formellement à l'expédition d'Illyrie.

Il fallait donner un successeur k Cinna. Carbon, qui, en sa qualité de consul, devait tenir les comices, rappela à Rome par les pressantes instances des tribuns, hésita longtemps avant d obéir, et ne se décida que sur la menace formelle d'une déposition. Mais d'abord qu'il fut arrivé, de sinistres augures lui permirent d'ajourner les comices et de gagner du temps, Il fit parler les devins, qui surent trouver contre les élections tous les présages qu'il voulut. Grâce aux superstitions populaires, Carbon demeura seul consul pendant le reste de l'année 670 ^

La mort de Cinna avait redoublé l'audace des séna^ teurs ; le parti démocratique, encore une fois privé de chef, balançait à reconnaître Carbon, lorsque revinrent les commissaires envoyés auprèsdeSylla, rapportant sa réponse. ((Jamais, disait-il, il n'y aurait d'accommodement possible entre lui et les auteurs de tant de crimes; cependant il leur laisserait la vie si le peu-

* Id. iWd.

XrO B0BAI

pie romain consentait à leur faire grâce. Mais avant tout, il voulait le rappel des exilés j pour lui, Sylla, il exigeait qu'on lui rendît ses honneurs, son sacerdoce, en un mot, qu'on lui fit une réparation complète. A ces conditions, le sénat le trouverait prêt à reconnaître son autorité. Puis, il annonçait que l'armée dévouée qu'il conduisait à Rome protégerait le sénat et le peuple, et qu'elle accueillerait avec empressement tous les bons citoyens qui viendraient se ranger autour de ses aigles ^»

Un langage si hautain révolta l'ancienne fiaction de Marins, la plupart des tribuns, et tous les magistrats nommés par l'influence démocratique. Maîtres de l'Italie^ se laisseraient-ils traiter comme des vaincus? Le parti de la paix fut réduit au silence, et désormais ce fut aux armes à décider la querelle. L'année 670 finissait. Quoiqu'il se fût d'avance prorogé le consulat, Carbon ne put résister aux clameurs générales qui demandaient des comices. Une foule d'ambitions s'étaient éveillées, qu'il fallait satisfaire, car après Marins , après Cinna lui-même , il n'y avait plus de grands noms pour leur en imposer. Les consuls nommés pour l'année 671 furent L. Cornélius Scipion l'Asiatique et G. Norbanus; le premier issu

* App. Civ. I, 79.

sus LA amBSM 80GIALB. 271

d'une famille autrefois illustre, mais alors tombée dans l'obscurité; l'autre d'une naissance vulgaire, tous les deux connus pour leur attachement au parti démocratique.

Deux choses sont à noter dans cette élection; d'abord c'est que l'un et l'autre consul furent Romains. Aucun n'était célèbre par des actions d'éclat *; aucun n'avait remjfli des fonctions qui eussent pu lui concilier l'estime ou l'affection des alliés. U semble donc que les Italiotes étaient alors tellement divisés entre eux que leur influence dans les comices s'annulait en se portant sur un grand nombre de candidats sans espoir; car on a peine à supposer qu'ils aient vu avec indiiférence des opérations auxquelles ils étaient appelés pour la première fois. On peut encore présumer, et cette opinion me paraît la plus vraisemblable , que les comices furent tenus pour ainsi dire par surprise, au moyen d'un accord secret entre Carbon , le sénat et les meneurs du peuple, tous également intéressés à en exclui* les Italiotes. Dans cette hypothèse s'explique le choix des deux consuls : il me semble reconnaître l'influence du

' Morbanug avait sauvé Rhégium menacé par les Samnites ; mais il n'eut ni combats ni siège à soutenir. Yoy. § XI, et Diojjr Sic. XXVD, 5H.

sénat dans Félection deScipion, qui tenait aux familles aristocratiques. On peut voir, d un autre côté, le candidat de la plèbe urbaine dans C. Norbanus» i qui Ton ne connaît d'autre célébrité que celle d'avoir excité, étant tribun, une émeute vers l'an 657, à l'occasion du jugement de ServiliusCœpion'. Tous les deux enfin étaient assez médiocres pour ne pas alarmer la jalousie de Carbon, et poui se montrer dociles à suivre ses conseils.

Je ferai remarquer encore que Scipion et Norbanus avaient Fun et l'autre passé par la filière des magistratures inférieures qui leur donnaient le droit de prétendre au consulat; et cette observation, que j'ai déjà eu lieu de faire, montre que même dans ces temps de troubles et de violences, les usages qui réglaient la candidature avaient conservé leur empire.

Carbon, avec le litre de proconsul, retint un grand commandement militaire, et se chargea spécialement des levées en Italie ; mission difficile, comme il semble , car la plupart des villes étaient si peu disposées à prendre part à la guerre , que , pour

* Caepion était aimé par le sénat, auquel il avait voulu rendre l'administration de la justice. Cfr. YaL Max. Vm, 5 9 2 . — Gcéron appelle Norbanus , seditioiu$ et inutilU cwis^

j)^ off. n, n.

dUB LA GUERBB SOCIALE. 273

9*assurer de leur fidélité, il fallait en exiger des otages \ Chacun des consuls avait, en outre, une armée sous ses ordres immédiats, et les troupes dont ils pouvaient disposer s'élevaient ensemble, dit-on, à plus de deux cent mille hommes ^.

Mais, sauf l'avantage du nombre , leur parti était loin de se trouver dans une situation favorable. Il n'avait point de chef renommé pour prendre le commandement suprême. L'armée se composait d'éléments hétérogènes qui n'avaient pas eu le temps de s*amalgàmer . Toiir k tour les tribuns, les orateurs populaires, les chefs italiotes, les consuls, et Carbon, seul représentant de l'insurrection victorieuse en 667, influaient sur la direction des affaires, ou plutôt, tout se décidait i la hâte, sans prévoyance , sans plan arrêté. Ce parti n'avait pas même un drapeau, pas même un nom qui parlât aux esprits. Il ne pouvait s'appeler le parti populaire, car gamais le peuple n'avait eu moins de part au gouvernement;

• App. Civ. 1, 82. — Pour obliger M. Castricias, magistrat de Placentia, à lui livrer des otages, Carbon lui dit : « J'ai beaucoup d'épées. — Moi, beaucoup d'années, x) répondit-il. Val. Max. VI, 2, 10.

^Suivant Plutarque iii'SO cohortes, c'est-à-dire plus de 250,000 hommes; mais ce chiffre me semble fort exagéré;

nivnixovra x«c rsrpK-AOfTiaç orrrEtpaç s^ovtolç , Plut. Sull. 27. I. 18

ce n était pas davantage le parti italien, car les Italiotes étaient divisés, et leur émancipation définitive n'était contestée par personne. Changeant de chef à chaque instant, cette faction était obligée d'évoquer, pour ainsi dire, la grande ombre de Marins, et de se cacher sous son nom S qui rappelait à la vérité des souvenirs glorieux, mais qui ne représentait aucun système politique, rien qu'une haine furieuse contre toutes les supériorités.

Au contraire, Sylla se portait le champion des anciennes lois de la république, de ces institutions qui avaient fait sa grandeur et pouvaient peut-être la relever encore. Il s'avançait à la tête de légions accoutumées à vaincre sous ses ordres, attachées à leur général par ses bienfaits et par une communauté de périls. La foule des sénateurs qui avaient trouvé un asile dans son camp lui fournissait des lieutenants expérimentés et dociles, car ils lui de«vaient tout. D'un côté, c'était une masse immense, mais confuse ; de l'autre, une troupe régulière, suppléant au nombre par l'ordre et la discipline ; en un mot, c'était une émeute aux prises avec une armée.

^ Marianœ partei.

§xv.

Sylla réunit toutes ses troupes à Dyrraehium. Là, après les avoir passées en revue , et leur avoir fait prêter le serment de ne jamais abandonner leurs drapeaux et d'observer en Italie la plus sévère discipline, il les embarqua sur son immense flotte ; il prit terre à Brindes , tandis que les consuls l'attendaient, comme il semble^ dans le nord de la péninsule. Il est certain qu'il ne rencontra nul obstacle à son débarquement, et qu'alors il n'y avait aucun préparatif hostile dans la Calabre ou l'Apulie ^ Grossie par les renforts qu'elle avait reçus sur sa route, son armée s'élevait à plus de quarante mille hommes ^, dont cinq légions romaines, et six mille cavaliers , nombre prodigieux à cette époque , qui

' On doit s'étonner de Tincroyable négligence des consuls; mais , dans la complète désorganisation de Tltalie , chaque ville élevait sans doute des prétentions d'indépendance , et refusait d'admettre une garnison romaine dans ses murs. Peut-être encore, par leurs traités avec Marins et Ginna, les Samnites avaient-ils stipulé qu'aucune airmée de la république n'entrerait en Apulie sans leur assentiment.

> App. Civ. I, 79.

(levait lui assurer une supériorité décisive dans les plaines.

De Brindes, où il fut reçu à bi*as ouverts, Sylla se dirigea aussitôt vers Tarente ; il y entra de même sans coup férir, soit que la rapidité de ses mouvemenls eût déconcerté ses adversaires , soit , comme il est plus probable , qu'il se fût assuré à l'avance des dispositions des principales villes. D'ailleurs, ses proclamations étaient remplies de magnifiques promesses ; à l'entendre , il n'était l'ennemi que des factieux de Rome, il offrait protection à tous les citoyens paisibles ; qu'ils fussent nouveaux ou anciens, il respecterait tous les droits acquis. Ses légions observaient une admirable discipline; et l'on eût dit qu'à l'exemple de son chef, chaque soldat voulût donner une haute idée de sa bonne foi et de sa modération. Naguère livrée à tous les excès, cette année recueillait maintenant les vœux et les bénédictions des peuples, étonnés d'une retenue dont les troupes romaines avaient depuis longtemps perdu l'habitude. Nul dégât dans les champs, nul désordre dans les villes ' ; chacun répétait avec enthousiasme que d'un tel chef et d'une telle armée l'Italie devait en effet attendre sa délivrance.

* Cum singulari cura frugum, agrorum, homiDum, url)inra. Vell.Pat. TT,2S.

En apprenant Tarrivée de Sylia, quantité d'exilés sortirent de leurs retraites ; quelques-uns firent soulever des villes en sa faveur ; d'autres, rassemblant leurs esclaves et des soldats mercenaires , vinrent grossir son armée. Parmi ceux qui lui apportaient l'appui d'un grand nom et d'une clientèle nombreuse, on remarquait, en première ligne, Q. Ceecilius Métellus, qui , miraculeusement échappé aux satellites de Marius , arrivait des montagnes de la Ligurie, où il avait trouvé quelque temps un asile. Il s'était distingué dans la guerre sociale, et sa réputation de vertu justement acquise donnait une nouvelle autorité à la cause pour laquelle il se déclarait. Sylla lui rendit aussitôt les insignes de la dignité proconsulaire dont il avait été revêtu, ainsi que la plupart des généraux qui , durant la guerre sociale, avaient commandé des corps détachés.

En même temps Sylla recevait d'autres recrues moins honorables , mais non moins utiles. P. Cornélius CetheguSy autrefois proscrit avec Marius, et l'un de ses plus chauds partisans, abandonnait une cause qu'il jugeait perdue, et se conciliait la faveur du parti le plus fort par l'opportunité de sa défection \ Ce brusque changement trouvait de nom-

^ App. Civ. I, 60, 80.— Liv. Epit. 77.

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breui imitateurs. Déjà j il n'était que trop évident que l'on ne combattait plus pour des principes, mais pour des intérêts personnels, et Tor de Mithridate assurait à son vainqueur les services d'une foule d'avides aventuriers. L'Italie, à cette époque, soupirant d'ailleurs après le retour de Tordre, ne le voyait que dans l'armée de Sylla. Aussi , beaucoup de villes se déclarèrent-elles en sa faveur. Promesses empressées , traités solennels même, leur garantissaient aussitôt la conservation de ces précieux droits de cité romaine, qu'elles n'avaient pu exercer sous le gouvernement dont elles avaient assuré le triomphe. A la voix du jeune Crassus, envoyé par Sylla, les Marses prenaient les armes et faisaient une puissante diversion ^ ; Cn. Pompée soulevait les Piceates ^, s'emparait d'Auximum , rassemblait en peu de jours une armée nombreuse , s'en nommait lui-même le général, et frappait d'étonnement son parti , aussi bien que ses adversaires, en révélant à vingt-trois ans le génie d'un grand capitaine.

^ Plut. M. Cross. 6. Crassus demandait à Sylla une escorte pour se rendre dans le pays des Marses : — a Je te donne pour escorte, lui dit Sylla, ton père, tes amis, tes parents assassinés par nos ennemis. »

* Plut. Pomp. 6.

SUR LA GUBKmE SOCIALE. 2f79

L'Italie prend désormais un aspect nouveau ; on ne voit plus, comme dans la guerre précédente, des peuples courir aux armes au nom de Tindépendance et de Thonneur national. II n'y a plus maintenant que des armées, ou plutôt que des généraux ^itrainant à leur suite des aventuriers attachés à leur fortune. Il ne s'agit plus que de savoir de quel côté il y a le plus à gagner, dans le camp de Sylla ou dans celui des consuls. Deux peuples cependant ont conservé le noble feu qui les enflammait dan^ la guerre sociale. Les Samnites et les Lucaniens, qui, d'ab<»ti, ont souri eu voyant deux armées romaines prêtes à s'égorger, se souviendront, un peu tardivement peut4tre, de leurs traités avec Marins etCinna, et seconderont vigoureusement leurs successeurs. Quant aux Étrusques, «icore tout enivrés de leur liberté nouvelle, exaltés par le piUage de Rome, ils s armait avec enthousiasme k la voix de Carbon. Ce sont des esclaves qui suivent aveuglément celui qui vient de briser leurs fers.

Sylla, confiant dans la rapidité de sa marche et la discipline de ses légions, se dirigeait à grandes journées sur la Campanie. Il n'hésita point, après avoir trav^sé T Apulie, à s'engager entre la Lucanie et le Samnium, dans un pays de montagnes où des difficultés saw nombre pouvaient se présenter à chaque

pas. Mettantà profit l'expérience que luiavaitdonnée sa campagne de 665, il franchit heureusement tous les obstacles, et, sans avoir eu de combats à livrer, il se trouva bientôt en présence du consul Nœrbanus, qui accourait pour couvrir Capoue. La conduite des Samnites et des Lucaniens a lieu de surprendre. Four eux, Sylla était en quelque sorte un ennemi personnel. Il avait ravagé leur pays, brûlé leurs villes ; dans maintes rencontres il les avait vaincus. Quelle plus belle occasion de prendre leur revanche que de l'attaquer, soit au passage des Apennins, soit lorsque, après les avoir franchis, il semblait enfermé de toutes parts, ayant en face l'armée du consul, à sa droite le Samnium, à sa gauche la Lucanie, séparé de sa flotte, perdu sans ressources, s'il essuyait une défaite! En vérité, il est impossible de ne pas supposer, de la part de ces peuples si belliqueux, un consentement formel ou tout au moins tacite, à lui livrer passage sur leur territoire. Voulurent-ils, par un calcul dicté par la haine, laisser les Romains s'épuiser dans une guerre civile? Étaient-ilsi mécontents des consuls? Furent-ils rassurés parles promesses de Sylla?... Tous ces motifs réunis expliquent à peine leur étrange inaction ^

* Od peut encore ajouter que Sylla surprit peut-être les

Norbanus avait pris position sur la rive gauche du Vulturne au pied du mont Tifioita, fort près de Capoue ^ Au lieu d attendre son collègue pour accabler Sylla à coup sur avec leurs forces réunies, il se hâta d'en venir aux mains, n'ayant que des re* crues encore mal exercées à opposer aux vieux soldats de son adversaire. Il paya cher sa témérité. Les légions de Sylla, enflammées de fureur en voyant les parlementaires qu'il avait envoyés au consul, revenir maltraités et accablés d'out|*ages, n'attendirent pas le signal de leur chef pour se précipiter sur l'ennemi ^. Au premier choc, l'armée de Norbanus se débanda ; il perdit six mille hommes, et ne parvint à rallier le reste de ses troupes que derrière les remparts de Capoue ^.

passages de rApennin , qui de ce côté ne présentent point d'obstacles naturels capables d'arrêter une armée, et enfin, qu'il les franchit,, suivant toute apparence, dans le pays des Hirpins , chez lesquels nous avons vu qu'il avait de nombreux partisans.

* Vell. Pat. n, 25.

* Plut. Syll 27. — Liv. Epit. 85.

' Florus, Yell. Paterculus, Plutarqueet Orose, s'accordent sur ce point, que la première bataille entre Sylla et Norbanus fut livrée près de Capoue. Appien seul rapporte qu'elle eut lieu près de Canusium , et, suivant cette version , ce serait en Apulie , non en Gampanie, que les deux armées eu seraien t

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Sans perdre de temps à faire le siège 4e eette plaee, le vainqueur poursuivit sa marche» et s'avança jusqu'à Teanum Sidieinum au-devant de l'armée de Scipion, qui se portait au secours de son collègue. D'abord, suivant sa méthode ordinaire, il fit au consul des propositions d'accommodement. On convint d'une entrevue^ qui fut suivie d'une trêve. De part et d'autre on se donna des otages. Cependant, Sylla faisait traîner les négociations en longueur, sans que Scipion en prit de l'ombrage, car il avait demandé lui-même è consulter son collègue. Durant ces conférences, les camps étant fort rapprochés, les sddats des deux partis se mêlaient sans cesse. A l'exemple de leur général, les vétérans de Sylla avaient appris l'art de corrompre kurs ennemis avant de les combattre. Ils montraient aux

veiHies aux maios. Maïs on a lieu de croire que ce mot de Canuràia ai»a été substitué par une erreiir de copiste, car quelques lignes plus bas, Appien parle de la reirute de Norbanus sur Gapoue; or, ayan/t été battu eaApulie, il n'est pas vraisemblable qu'il eût pris cette direction. Le témoignage de Yell. Paterodus ne paraît pas cooteslable , car il cite une inscription, existant de son temps, dans un temple de Diane , sur le mont Tifata, dans bquelte étai^t rdalés tes dons que Sylla avait fints & la ééosse» en «connais- MBce^desaviataûe.

SUE LA GlIfimBB SOGIALB. 383

soldats de Seipion les dépouilles de TAsie, l'or de Mithridate; ils vantaient la douceur, la libéralité de leur chef. Chacun embauchait un camarade dans Varmée consulaire. En vain, Sertorius, alors préteur, et lun des lieutenants de Seipion, lui remontrait le danger de la trêve, et le conjurait de pousser vigoureusement les opérations militaires, en profitant de la position critique où se trouvait Sylla, entouré d'ennemis et privé de retraite en cas de revers. Ses représentations furent inutiles; et probablement pour se débarrasser de lui, Seipion le chargea d'aller conférer avec Norbanus au sujet des propositions de Sylla. Au lieu d'exécuter cet ordre, Sertonuâ, informé que la ville de Suessa s'était déclarée pour l'ennemi, s'en empara par surprise, soit qu'il voulût à tout prix rompre la trêve, soit qu'il ne put résister, homme de guerre qu'il était, à la teihtatioQ d'un coup de main utile à son parti. Aussitôt Sylla crie à la trahison; l'armée du consul se montre indignée contre Sertorîus, demande qu'on évacue Suessa et qu'on punisse les brouillons qui s'opposent à la paix. Le consul ne sachant quel parti prendre, mais voulant prouver sa bonne foi, renvoie ses otages^ mais ue commence pas les hostilités, et se tient reiiifermé dans son camp. Cependant Sylla, instruit des dispositions des troupes enziemiesi

s'avance avec une partie des siennes contre les retranchements de Scipion. Aussitôt toute l'armée consulaire, composée de quatre légions, passe sans hésiter sous les drapeaux de Sylla, abandonnant son général, qui, resté seul avec son fils, fut pris et conduit au vainqueur; celui-ci fit quelques tentatives inutiles pour le gagner, et lui permit de se retirer où il voulut \

Tout réussissait à Sylla, tout manquait à ses adversaires. Pendant qu'il détruisait larmée des consuls dans la Gampanie, le jeune Pompée obtenait dans le Nord des succès importants qui devaient avoir la plus grande influence sur l'issue de cette jguerre. En apprenant le soulèvement d'Auximum, les lieutenants de Carbon étaient accourus avec des troupes nombreuses, pour étouffer l'insurrection à sa naissance : c'étaient T. Cœlius Caldus et C . Albius Carrinas^. En outre, Junius BrutusDamasippus^,

* App. Civ. I, 85. — Plut. Syll. 28.

^ La forme de ce surnom semble indiquer une origine étrusque, et c'est peut-être pour cette raison que nous le verrons exercer une grande influence en Étrurie. Au reste, Pighius, d'après je ne sais quelles autorités, rapporte qu'il avait exercé plusieurs magistratures à Rome, et qu'il avait même obtenu la préture. ÀnnaL III, 233. — 2&8.

* Quelques auteurs ont fait deux personnages différents

Sun LA GUERRE SOCIALB. 285

préteur urbain , sorti de Rome avec quelques cohortes, manœuvrait également contre Pompée. Dans ce pressant péril, le jeune général eut Fart d'attaquer toujours ses ennemis séparément; il battit tour à tour le préteur et les deux lieutenants de Carbon, il se rendit maître de la plupart des villes du Ficenum, augmenta considérablement son armée, et bientôt parvint à se mettre en communication avec Sylla ^

Après une nouvelle tentative pour entamer des négociations avec Norbanus, qui, craignant le sort de son collègue, eut la prudence des y refuser absolument Sylla quitta la Campanie pour rallier Crassus, accueilli déjà par les Marses, et surtout pour dégager Pompée, dont il avait appris la position difficile, et ne connaissait pas encore les succès. Son plan était, après s'être réuni à Pompée, de s'établir au centre de ritalie, et d'envoyer Métellus dans la Gaule cisalpine avec une partie de son armée, aûn de priver ses adversaires des ressources de tout genre qu'ils tiraient de cette riche province ^.

de Junius Brutus et de Damasippus. Je crois avoir suivi ropinioD la plus généralement adoptée.

* Plut. Pomp. 7.

^ Sylla désirait aussi, sans doute, se débarrasser de Métellus, dont la modération commençait à lui être à charge.

BSSAI

Une nouvelle défection hâta cette jonction dési^ rée. Scipion, avec des troupes rassemblées à là hâte, s'était eflforcé d'arrêter la marche de Pompée- Mais c'était le sort de ce malheureux général d'être toujours trahi. A peine fût-on à portée du trait, que ses soldats fraternisèrent avec les cohortes ennemies, et saluèrent Pompée comme léur général \ Scipion prit la fuite, et dès lors on ne le voit plus jouer un rôle actif dans cette guerre.

Ces défections réitérées s'eipliquent facilement si l'on examine la composition des armées opposées à Sylla. Rassemblées à la hâte, leurs cohortes, levées chacune dans une même province, souvent dans une même ville, n'avaient point eu le temps d'oublier les opinions particulières de leur pays pour prendre cet esprit de corps qui faisait autrefois la force des légions romaines. On conçoit que lorsque le Picenum et l'ancienne confédération des Marses se furent déclarés pour Sylla, les soldats de ces provinces, qui formaient une grande partie des troupes consulaires, fussent prêts à déserter à la première occasion. Quant aux Ligures et aux Gaulois, auxiliaires très-nombreux, mais fort indifférents dans la querelle, l'appât d'une solde un peu plus forte,

* Plot. Pomp. 1.

SUR LA GUËtlM SO€IALB. IHT

de distributions plus abondantes, suffisait pour les engager à changer de drapeau. Parmi tous les Italiotesy depuis que les Samnites et les Lucaniens observaient la neutralité, les Étrusques étaient les seuls sur la fidélité desquels les consuls pussent compter en toute assurance, Or, les troupes de cette nation, plus dérouée que belliqueuse, compo^' saient la réserve, que Carbon tenait sans doute autour de Rome, et les nombreux détachements qu'il avait dans TOmbrie et les autres provinces du Nord.

Sylla s'attendait k délivrer une division compromise par la témérité de son chef} il trouvait une armée aguerrie , victorieuse, un général plein de talent, qui, par l'habileté de ses manœuvres, avait conquis une province et défait quatre corps ennemis. Aussi, enchanté de ce renfort inespéré, Sylla combla d'éloges le jeune vainqueur, lui décerna le titre dlm* perator, et dans toute la suite de cette guerre, parut le traiter plutôt comme son collègue que comme soii lieutenant*.

Le re^e de l'année 671 se passa sans opérations importantes. Â la fin delà campagne, Sylla était maître d'une partie des provinces orientales; beaucoup de

' Plut. Pomp. 8.

Tilles avaient reconnu son autorité ; d'aub^es n'attendaient que rapproche de ses troupes pour se déclarer en sa faveur ; et cependant , ses émissaires redoublaient d'efforts pour attirer à son parti celles qui montraient encore de Tindécision.

De son côté , Carbon , abandonnapt à ses lieutenants le soin de la guerre , avait fait dans la Cisalpine et dans TËtrurie d'immenses levées qui réparaient, et au-delà, les pertes de la campagne précédente. U sollicitait sans relâche les Samnites et les Lucaniens de faire cause commune avec lui, et obtenait enfin de ces peuples la promesse d'un secours considérable. Pour payer ses soldats, on a vu que Sylla avait pillé les trésors sacrés de la Grèce; ses ennemis ne se montrèrent pas plus scrupuleux, et, à son exemple, dépouillèrent les dieux pour subvenir aux dépenses de la guerre. Du temple de Jupiter Capitolin , et d'autres édifices sacrés, on tira treize mille livres d'or et six mille d'argent, provenant d'ornements ou d'offrandes, qui furent fondues et monnayées pour la solde des troupes'.

Pendant ces préparatifs, les comices consulaires

^ Cette mesure fut autorisée par un sénatus-consulte rendu sous le consulat de Marius et de Carbon. — Cfr. Val. Ma:^, yn, 6, 4, -Plin. XXXIII, 5,

eurent lieu à Rome; à Norbanus, à Seipion, succédèrent Carbon, nommé pour la troisième fois, et C. Marins, fils du vainqueur des Cimbres, âgé seulement de yingt-six ans. Dans la situation des affaires, il fallait choisir un nom qui parlât aux masses, et celui de Marins devait être accueilli avec faveur, nonnseulement par la plèbe urbaine , mais encore par les Étrusques et les Samnites, les deux peuples sur lesquels le parti démocratique fondait alors tout son espoir. Vers cette époque, Sertorius quitta Tltalie; dégoûté par l'inhabileté des chefs et prévoyant les résultats inévitables de leurs fautes, il se fit donner l'Espagne pour province, et son absence priva son parti du seul général qui pût balancer l'ascendant de Sylla.

S XVL

La durée et la rigueur inusitées de l'hiver retardèrent l'ouverture de la campagne. Lorsque les opération^ militaires purent commencer, Marins fut opposé À Sylla, qui menaçait leLatium, et Carbon à Métellus, qui , soutenu par Pompée, allait envahir rOmbrie et la Gaule cisalpine.

Marins avait établi dans Préneste de grands magasins. Il y avait fait transporter l'or duCapîtoIe, et

290 , BSSAI

jusqu'à des statues également enlevées à des temples et destinées sans doute à la fonte ^ Située sur une montagne presque inaccessible, Préneste passait alors pour imprenable; mais en la choisissant pour place d armes de préférence à Rome, Marins songeait moins aux avantages de sa position militaire qu au danger de laisser ses magasins et sou trésor en quelque sorte à la disposition du sénat, qui lui inspirait autant de défiance que de haine.

Les premières manœuvres des deux armées nous sont entièrement inconnues. On ignore même où Sylla avait pris ses quartiers d'hiver; mais comme, à la fin de la campagne précédente, il avait fait sa jonction avec le corps de Pompée, il y a grande apparence qu'il avait établi la base de ses opérations dans le pays des Marses. Du moment que les Samnites et les Lucaniens &isaient cause commune avec les consuls , la position de Sylla dans la Campanie devenait très-critique , et ses communications avec ses lieutenants auraient été presque impossibles. Je crois donc qu'il s'était contenté de jeter des garnisons dans les villes de la Campanie qui s'étaient dé* clarées pour lui après la bataille du mont Tifata, sans essayer de tenir la campagne contre ses adversaires,

* Plin. XXXni, 5. — Voy. la note de Hardouin.

bien supérieurs en nombre dans cette province. Il paraît encore queies frontières du Samnium n'étaient point menacées, car Marins avait été rejoint par un corps considérable de Samnites, commandés par le jeune Pontius Telesinus, dont le frère était devenu le généralissime des confédérés, depuis que la blessure de Papius Mutilus avait mis ce <Aieî renommé hors d'état de servir sa patrie. Avec ce renfort, Farmée de Mariusse composait de quatre-vingt-cinq cohortes*. Aussitôt que» pour me servir d'une expression de Napoléon, on commence à voir clair sur Téchiquier, nous trouvons Sylla^ maître de Sétia dans le pays des Volsques, marchant sur Signia, où Marins avait pris position, et cherchant à se réunir à Cn. Dolabella, l'un de seslieutenants^ détachédans le pays des Berniques, peut-être aux environs d'Anagnia^. Probablement le plan de Sylla avait été de couper les communications de Marins avec le Samnium, et de donner la main à ses garnisons de la Campanie. Marins essaya, de son côté, de s'opposer à la jonction de Cn. Dolabella; à cet effet, quittant .sa position de Signia, il se porta, par un mouvement rétrograde, dans la plaine de Sacriport, entre Signia,

* Plut. Sull 28. — Environ 40,000 hommes.

« Gfr. Plut. Sull. 28. — App. Civ, I, 87.

Ânagnia, et Prénesle. Ce fut en ce lieu que les deux armées principales se rencontrèrent. Sylla, comptant sur l'arrivée prochaine de- son lieutenant, cherchait à engager l'action et pressait la marche de ses troupes. Mais Marins, en se retirant, avait coupé la route sur plusieurs points, et son arrière-garde disputait vivement chaque passage difficile. On combattit quelque temps de la sorte, en marchant au milieu d'une pluie battante, qui, détrempant la terre, augmentait la fatigue du soldat. Arrivé à Sacriport, le jour déjà très-avancé, Sylla voulut attaquer l'ennemi, qui paraissait vouloir accepter la bataille en ce lieu ; mais ses tribuns lui montrant les soldats harassés, les uns couchés dans la boue, les autres se soutenant à peine appuyés sur leurs boucliers, le conjurèrent de leur donner quelque repos, et de ne pas mener au combat des hommes qui avaient à peine la force de tenir leurs armes. La nuit précédente, Sylla avait vu en songe le vieux Marius avertissant son fils que la journée du lendemain lui serait fatale*, et sur la foi de ce rêve, Sylla voulait absolument en venir à une action générale. Entre l'évidence du danger et ses idées superstitieuses, il demeura quelque temps indécis, mais la prudence

» Plut. Sull 28.

l'emportant à la fin, il doiuia, quoique à regret^ Tordre de camper à Sacriport. Déjà, suivant la pratique constante des légions romaines, ses soldats creusaient un fossé et plantaient des palissades, lorsque Marins, espérant avoir bon marché de ces troupes jACcablées de fatigue, conunença lui-même le combat en les chargeant à la tête de sa cavalerie. Tant d audace irrita ces braves vétéraas et leur fit oublier tout ce qu'ils avaient souffert de la marche et de la pluie. Abandonnant leurs ouvrages ébauchés, ils plantent leurs javelots sur le bord du fossé, et s'élancent, Fépée à la main, contre leurs adversaires. Le choc fut terrible, et le combat se maintint quelque temps indécis, jusqu'à ce que cinq cohortes et deux escadrons de cavalerie qui formaient la droite de l'armée de Marius, jetant tout à coupleurs enseignes^ passèrent à l'ennemi*. Cette défection décida la journée. La déroute devint générale ; et bientôt le chemin de Préneste fut couvert d'une masse confuse de fuyards qui se précipitaient pour y chercher un asile. On se hâta de leur fermer les portes de la place, dans la crainte que les vainqueurs

* Il paraît que , dans les guerres civiles , le nom des chefs était inscrit sur les enseignes militaires.

*App. Cw.I,87.

mk ESSAI

B'y entrassent péle-m^e avec eux. Acculés ainsi aux murs de Préneste, ces malheureux furent taillés en pièces sans que le désespoir pût leur rendre ass^ de courage pour faire quelque résistance. Marins , entraîné dans le flot des fuyards, ne dut son salut qu'à une corde qu'on lui Jeta du haut des mujrs, et au moyen de laquelle on le hissa dans la ville*. Le jeune Telesinus parvint également à s'y réfugier; mais, de leur nombreuse armée, vingt mille hommes avaient péri , la plupart dans la déroute,' huit mille étaient prisonniers. Sylla, dans ses commentaires, avait écrit, au rapport de Plutarque^, qu'il ne perdit que vingt-trois de ses soldats dans cette mémorable journée ; assertion plus que suspecte, lorsqu'il s'agit d'une bataille où l'on ne combattit qu'avec Fépée; mais Sylla voulait se faire passer pour le protégé des dieux, et ne négligeait aucune occasion de frapper le vulgaire par le merveilleux de ses succès. Jusqu'à présent , nous lavons vu ménageant ses ennem is, tant qu'il suppose que ce semblant d'humanité peut servir ses desseins. Désormais, assuré du triomphe, il révèle tout entier son caractère féroce. Après le combat, tous les Samnites prisonniers furent

* Plut. Sull 28.

' Plut. SulL ibid.

égorgé» de sang^froid sous les murs de Préneste *• Deson côté, Mariusne se montra pas moins erueh La bataille de Sacriport ouvrait les portes de Rome à son rirai ; il ne voulut pas que ses ennemis pussent félieiter le vainqueur. Par son ordre, le préteur Junius Brutus Damasippus réunit le sénat dans la curie, qu'il fit secrètement environner par une bande d'assassins. Là, tous les sénateurs désignés par Marius, ou seulement suspects au préteur, furent impitoyablement massacrés ^. On exerça de hideuses atroùités sur les cadavres des victimes, qui, après avoir été traînés par les rues , exposés à tous les outrages de la populace, furent enfin précipités dans le Tibre. Quelques heures après cette sanglante boucherie, les meurtriers prenaient la fuite , abandonnant'Rome à Sylla, qui n'y trouvait plus qu'une

/ App. Civ, I, 87. La haine furieuse de Sylla contre la nation samnite n'a point été encore expliquée. Je ne comprends l'inaction de ce peuple pendant une année entière, et Tacharnement qu'il montra dans la suite, qu'en admettant l'hypothèse que j'ai proposée plus haut, à savoir qu'un traité exista d'abord entre Sylla et les Samnites , en vertu duquel ceoxrci lui permirent de passer en Campanie; la rupture de ce même traité aurait été considérée de part et d'autre comme une trahison dont il fallait tirer une terrible vengeance.

^ App. Civ. I, 88. - Vell. Pat. H , 27.

plèbe affamée , aujourd'hui saluant son entrée de ses acclamations, qui la veille applaudissait au supplice de ses amis.

Dans le nord , la guerre se poursuivait avec une égale fureur, et là encore la fortune de Sylla accompagnait ses lieutenants. T. AJbius Carrinas, battu par Métellus sur les bords de l'Aesis, perdait son camp , et , par suite de cette défaite, était contraint d'abandonner une partie de l'Ombrie'. En vain Carbon, arrivant d'Étrurie avec une armée nombreuse , espéra-t-il un moment laver la honte de ce revers. Au lieu d'accabler son ennemi tout d'un coup , il perdit du temps à manœuvrer pour l'envelopper complètement. Déjà il se flattait de le réduire, lorsque la nouvelle de la bataille de Sacriport vint le frapper de désespoir. Il perdi| la tête et se replia précipitamment sur Arimiiftim , suivi de près par Pompée, qui, dans cette retraite» semblable à une déroute» lui fit éprouver des pertes considérables^.

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