IV
Malgré la sanglante catastrophe qui venait d'anéantir la faction populaire , les lois des Gracques subsistaient toujours, protégées par les intérêts nouveaux qu*elles avaient créés. Les chevaliers conservafent le pouvoir judiciaire , les tribuns le droit de se faire réélire, le peuple la taxe du blé. Quant à la loi agraire, le seul de ses articles qui fût exécuté, ou peut-être exécutable, à savoir, celui qui interdisait la vente des biens domaniaux \ portait à tous les citoyens un trop notable préjudice, pour qu'on ne cherchât pas à l'abroger. Peu après la mort de C. Gracchus, cette restriction fut abolie sans que le peuple s*y opposât ; car dans la situation des choses, elle était plus onéreuse que profit^le pour la plupart des petits propriétaires. Souvent hors d'état de cultiver leurs champs, ils n'ra r^iraient aucun fruit, et cep^idant restaient floumis à payer un loyer au
*App. Cw.I,2fT.
trésor public. Mais ce n'était point assez; mutilée^ sans force, la loi Sempronia n'en restait pas moins une arme redoutable sous la main de quiconque se serait senti assez d'audace pour en démander l'exécution. Un tribun obscur , Sp. Thorius \ excité sans doute par le sénat, proposa et obtint son abrogation complète; il eut même l'adresse de persuader à la multitude qu'il réalisait les intentions de son auteur. Thorius permit la possession d'un nombre illimité de jugères sur le domaine public, mais en même temps il décréta que la redevance à laquelle ces biens étaient soumis ^, au lieu d'entrer dans le trésor de la république, serait répartie entre tous les pauvres plébéiens, qui, d'après la loi Sempronia, auraient dû prendre part au partage des terres. C'était instituer une taxe des pauvres. On conçoit facilement que cette loi fut bien accueillie par une populace affamée et paresseuse, qui croyait (Atenir plus que C. Gracchusneluiavaitpromis. Eneffet,Thoriusleur donnait le revenu sans le travail. Toutefois , leur illusion fiit d'assez courte durée. Bientôt l'épuisé-
Ml y a quelque incertitude sur ce nom. Gfr. Gic. Brut, 36. — App. Civ, I, 27, et la note de Schweighaeuser.
^ Tib. Gracchus avait supprimé la redevance; mais sans doute elle était restée exigible jusqu'à la nouvelle répartition des terres prescrite par sa loi. App. Civ. 1, 11.
ment du trésor, causé probablement par les désastreuses invasions des Cimbres, obligea de donner une nouvelle destination aux revenus du domaine, et dé les appliquer en entier aux besoins de la guerre.
Un autre effet de l'imminence du danger fut de suspendre pour un temps toutes les divisions intestines. Plébéiens et sénateurs , Italiotes et Romains, comprirent que s'ils ne s'unissaient contre l'ennemi commun, ils seraient tous engloutis dans une ruine générale. Dès Tannée 641 , une masse innombrable de barbares, Gimbres et Teutons, avaient insulté les frontières orientales de la république, et battu le consul Cn. Papirius Carbon au pied des Alpes^noriques. Mais ce torrent qui menaçait de tout renverser sur son passage , disparut aussi subitement qu'il s'était montré, et changeant de direction, alla se précipiter sur la Gaule. Là, les hordes cimbriques, attaquées à plusieurs reprises par les Ro-r mains, lorsqu'elles s'approchaient de leur province transalpine , défirent successivement trois armées considérables, et tuèrent deux consuls. En 649, les barbares franchirent la frontière qu'ils avaient respectée jusqu'alors, et ârent essuyer à la république, sur les bords de l'Arausio, une dé&ite qui ne peut se comparer qu'aux désastres d' Allia ou de Cannes.
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Le consul Co. Mallius et quatre-vingt mille de ses soldats restèrent sur le champ de bataille. Heureu-^ sèment» après chaque victoire, les Cimbres s'éloignaient du territoire de la république, et la laissaient respirer quelque temps, soit que le nom de Roma les frappât encore d'une terreur secrète, soit que le pillage étant le seul but de leurs expéditions, ils ne voulussent attaquer l'Italie qu'après avoîi* épuisé les provinces qu'ils laissaient derrière eux. Cette fois, ils se dirigèrent sur l'Espagne, mais ils annonçaient qu'à leur retour ils marcheraient sur Rome.
Tous les yeui se tournèrent alors vers un homme, naguère ignoré , qui, parvenu au consulat à force de basses intrigues, avait tout d'un coup révél|ife génie d'un grand capitaine. C. Marins venaitde terminer lagjierre deNufhidie, et ramenait captif le roi Jugurtha, qui' pendant six ans avait, ou vaincu, ou acheté, ou lassé les plus habiles généraux de Rome. Depuis longtemps, la légion romaine, que Pyrrhus et Annibal avaient admirée , passait pour un chefd'œuvre d'organisation militaire, auquel il était impossible de retoucher. Toutefois, dans les grades inférieurs, où il avait servi longtemps, Marius en avait observé les imperfections, et devenu consul, il les réforma. Partout, depuis la tactique jusqu'aux der-
nierg détails de l'équipement du soldat S sa vieille expérience trouva d'utiles améliorations à introduire. Ses réformes eurent une plus grande portée, car elles réagirent sur la constitution de la république , qu'il altéra en admettant dans les légions la classe des prolétaires Jusqu'alors exclus delà milice; devenus soldats , ils acquirent une importance nouvelle. Artisans, mendiants, vagabonds, il avait enrôlé pour la guerre de Numldie tous les jeunes homumes robustes, se souvenant du mot de Pyrrhus, qui ne demandait que des hommes forts, parce qu'il en savait fiiire des soldats. Cette mesure , au reste, était une nécessité à laquelle il en fallait venir tôt ou tard, car la classe moyenne, composée des cultivateurs campagnards , supportant autrefois presque seule tout le fardeau du recrutement, s'épuisait de jour en jour , et bientôt la république eût été rédoite^à ne se défendre qu'avec des soldats étran-
* Plut. Marins, 25;— Plin. X, 5;— -Festus, 171;— FrontiB, IV, 7. Les changementB introduits par Marius consislàneat priocipaleaiieot à dooner à tous let iégionnafreg un annemeat aniforme, et k sabstituer dans les oiaoQravies Ut division en cotiortes, à la division en manipules. Bien que les noms de haslatij principe» et triarii aient subsisté longtemps après lui, il est évident que toute la légion se composa désormais d'infanterie pesamment armée.
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Les Cimbres laissèrent à Marius près de trois ans pour organiser son armée, et pendant ces trois années, et deux autres encore, il conserva toujours le consulat, car on était persuadé que seul il ponvait sauver Rome attaquée par des ennemis si redoutables. U justifia cette confiance. Eai 652 , il battit complètement auprès d'Aquœ Sextiœ les Teutons, qui se dirigeaient sur lltalie par la route des Alpes maritimes; et, Tannée suivante, repassant les monts, il extermina dans les plaines de VerceUœ les Cimbres , qui , s'étant séparés des Teutons, avaient franchi les Alpes rhétiennes et envahi la Gaule transpadane.
Dans cette guerre de géants, les Italiotes se montrèrent braves et dévoués. Il est vrai que la grandeur du péril rendait alors moins injuste et plus doux le gouvernement de la république. Un moment, les Marses avaient paru disposés à profiter des malheurs de Rome pour secouer le joug ; mais le danger commun , le sentiment de nationalité et d'orgueil qui unissait tous les peuples libres de la péninsule, enfin, l'adresse et le crédit deL. Cornélius Sylla, chargé de recruter dans leur pays, leur avaient fait préférer la domination romaine à l'alliance des barbares*.
« Plut. Sul k.
De son côté, Marius s'était fait aimer des alliés. Il honora et récompensa leur bravoure. II donna le droit de cité romaine à plusieurs militaires italiens. Sur le champ de bataille de Vercellee, il accorda le même droit en masse à tout le contingent de Camerinum, composé de deux cohortes, dont l'admirable résistance avait décidé le succès de la journée ^ Ces récompenses inusitées, qui pouvaient exciter les prétentions de tous les Italiotes, furent sévèrement blâmées par le sénat , qui reprocha au consul d'avoir fait citoyens romains des montagnards de TOmbrie, que leurs traités avec la république plaçaient au dernier rang des alliés^. — (c Au milieu du tumulte des armes, répondit Marius, je n'ai pu me rappeler la lettre des traités'.» Les soldats de Camerinum conservèrent le droit de cité; mais l'opposition du sénat montrait aux Italiotes qu'ils ne devaient pas compter sur sa reconnaissance, et qu'ils rencontreraient à jamais dans ce corps une inflexible rigueur. C'étaient toujours parmi les tribuns du peuple qu'ils trouvaient des protecteurs, car pour gouverner
* Val. Max. V, 8.
' Les Ombriens s'étaient mêlés aux Gaulois cisalpins.
» Val. Max. loc. cit.— Plut. Jlfar. 28.— Cicéron, Pro Cor. Balboj h6f soutient qu'un général peut récompenser ainsi les services rendus par des alliés ou même par des étrangers.
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les comices ces magistrats ambitieux avaient sans cesse besoin de masses dévouées. Peu après la défaite des Cimbres, L. Apuleips Saturninus devint le par trou des alliés. Il était arrivé au tribunat par une violence inouïe ; au milieu du Forumi il avait fiiit tuer son compétiteur, et sa foiction Favait proclamé, après avoir mis en fuite les citoyens qui s'opposaient à son élection. On dit que Marins , qui venait d obtenir son sixième consulat' en achetant les suffrages, avait mis à sa dis|l^sition pour cette émeute ses soldats licenciés, tirés, comme on la vu tout à Theure, de la dernière classe du peuple. Saturninus s'annonçait comme le successeur des Gracques, et fort de l'appui que lui prêtait Marins, il se flattait de ressusciter leurs lois agraires, et probablement de faire triompher les projets de Caïus sur lemancipation de 11talie. Toutefois il semble qu'il ne voulût arriver que par degrés à cette grande mesure, et qu'il espérait y préparer les esprits en favorisant et en augmentant les naturalisations individuelles. Tel est, je crois, l'esprit d'un plébiscite qu'il fit passer, par lequel il investissait Marius du pouvoir de faire trois citoyens romains dans chaque colonie jouissant du droit du Latium*. C'était encore un moyen de lé-
'^ V. Cic. Pro Cor. Balho, 21, 48. Dùioit (L. AnlisUus)
pUtimar et d'étendre les récompenses quelVbriiu avait promises à ses soldats italiens pendant la gaerre cimbriqne. L'un des principaui: adhérents de Satominns, C.SenriliusGlauoia, cherchait par des me* sures semblablesà se rendre agréable aux alliés* Dans une loi qu'il fit adopter contre les concussionnairesy il introduisit une disposition spéciale pour accorder le droit de cité romaine à tout Latin qui parviendrait k convaincre de malversation un magistrat de la ré« publique*. Les lois de Saturninus relatives à l'éta-
fundwm pitptêbêm Sfoktimm nm esê$ faetum. — ViMmt mim popuhi^dêÊUOJuri^nmde moêtro fumdoê fieri $çhr9 ; Ê$d cum U§9 ApuUia colonia non «iteul iêdmié^ qua kg9 Satuminuê C Murio tuhrat ut in imguloê colanioê (êmoi cive$ ramanoê facerepoMHtf negabai hoe bmêficiiHn^ r$ ^ia êubUUUf vakre fOÊêê. On ne sait si ce passage s'applique aQx ooionies lati^ nm fondées par Saturnioas, ou bieo à toutes Iss ooionies eiis* tantes qui se trouvaient régies par le même dioit. Cette der^ nière opinion me parait la plus yraisemblable» oar les auteurs qui mentionnent les colonies de Saturninus» les placent dans les provinces, Appien dans la Gaule» Aurélius Victor dans la Grèce, la Macédoine, la Sicile, l'Afrique.
* La date de la loi Servilia est incertaine. Le plus grand nombre des auteurs la rapportent à Tannée 65(^, pendant le sixième consulat de Marius, Glaucia étant alors préteur. M. Klenze (cité par Orelli, Index legg. p. 270) remarque qu'à cette époque toutes les mesures soutenues par le parti démocratique étaient converties en plébiscites, et par conséquent