Cf. supra, p. iN, n. \ , el p
26 GUILLAUME m 1)1..
possible l'installation des presses do la Sorbonne. Il a loué Fichel d'avoir restauré en France l'étude et le culte de l'éloquence1. A certains jours, on le voit même railler doucement les querelles des scolastiques 3, l'abus que les juristes font des gloses3, le goû\ exclusif des étudiants4 pour ce que Rabelais appellera les barbouillamenta Scott-. Sans doute, il veut que l'Ecole fasse désormais plus de place à l'étude de l'éloquence el de la poésie, qu'on y revienne à une latinité moins barbare. Mais là se bornent ses ambitions el jamais il n'a songé à modifier de fond en comble l'organisation de l'enseignement universitaire. S'il recommande aux étudiants l'élude de l'éloquence, c'est à condition qu'ils l'accommodent à l'étude des saintes lettres6. S'il publie
i . Cf. supra, p. \!\.
2. Il emploie un ton légèrement ironique pour raconter à Fichet la fameuse querelle de 1/473 entre Réalistes et Nominalistes (L. Thuasne, t. I, p. 2^8).
3. Voir dans L. Thuasne, t. II, p. 5, la phrase sur les jurisconsultes « qui- 1ms non satis lex una aut altéra est, nisi longissima pagella legibus scateat ».
4- Dans une lettre à Arnold de Bost, Gaguyj se plaint que maintenant tous les écrivains aient une manière d'écrire uniforme : « A quorum creberrimis scriptis 'si haec uocahula : quoniam, postquam, cum, consequenter, praeterea, sed contra, in contrarium, responsio, solutio, et huiusmodi apud illos passim redundantia decusseris, ex immani Ket liber breuissimus. » Voici maintenant ce qu'il dit à Ferabos, dans les vers cités un peu plus haut (p. 20, Q. 2) : Nostrates spernunt Nestoris ore trahi.
Sed linguae cl uerbi tantum mudulaniiiia curant Quatinus ad Scoli scripla legenda sal est.
(L. Thuasne, t. I p. 338, el t. II, p. 27/4.) Enfin, dans son Ars Versificatoria, il range parmi les auteurs parum lersi toute la séquelle de ces auteurs qui régnaient encore dans les classes : Theodulus, Alain de Lille, le Facctns et le Floretus (voir H. <!. Ars Versijicatoria, I. III, dans le chapitre intitulé de Metrorum generibus in speciali). Ce sont à peu près les mêmes auteurs dont se moquera Rabelais (I, i/j).
5. Dans le Catalogue « de la librairie de Sainct Victor » (II, 7).
6. Dans une lettre à Martin de Délit, l'auteur d'une Rhétorique, il le loue de cultiver avec passion une si belle science : « pulcherrimam disciplinam quae cum philosophiae pars est omnibus sapientiae dinerlieulis Inceni et splcndorem affert. 0 C'est bien là, semble-t-il, la pure doctrine île l'humanisme. Mais une autre fois, il écrit à Trithème : » Tibi opusculum mitto... quod ad eloquentiae Btudiosos carminé lyrico... scri|)si, in quo reprehensis studiorum humanitatis contemptoribus, adolescentes hortor ad eloquentiam, quant ad diuinas lifteras accomodare studeanl » (L. Thuasne, t. I, p. 382, et p. l\oh). Voilà la véritable pensée de Gaguin, celle qui est en harmonie avec tout l'ensemble de son o'u\ il-.
un Ars versificatoria, il tienl d'abord à se justifier d'avoir abordé cette matière : il n'est pas de ceux qui tiennent la poésie pour contraire à la religion chrétienne el à la pratique d'une pure morale; selon lui, la poésie sort à la fois la morale et la religion. C'est là sa raison d'être, c'esl là ce qui permet d'en recommander la pratique1. Gaguin, en revanche, désapprouve l'étude de la philosophie. On pourra, chez les philosophes anciens, recueillir des pensées isolées propres à illustrer les vérités chrétiennes. Il est même certains d'entre eux qui professerai une doctrine facile à concilier avec les dogmes de la loi : tels smii Platon el les Stoïciens. Mais Ton trouve, chez les meilleurs, un orgueil, un amour de la renommée qui les rendent dangereux2. Ainsi les « études d'humanité » ne sauraient jamais être leur but à ellesmêmes : philosophie, poésie, éloquence ne sonl que les servantes de la théologie. Celle-ci demeure la science des sciences el nous aurons assez fait pour en rajeunir l'enseignemenl quand les maîtres exposeront la « subtile théologie de Scot » dans un latin plus pur et vraiment eieéronien \
1. Voir dans L. Thuasne, t. II. |>|>. [95-199, la lettre-préface de l'opuscule de Arte metrijicandi. Après avoir exposé en détail les divers genres d'utilité qu'il trouve à la poésie, Gaguin résume ainsi sou développement {ibnl., p. nj8) : « Proinde rem quam non ignobilem diuini auctores putauere, quae rébus fortitcr gestis aeternum splendorem aft'ert, quae diuinos ritus exornat, humanos mulcet affectus, quae domi forisque suis est oblectamento cultoribus, tuo nomini [Gaguin s'adresse à Charles II d'Anjou] dicatam esse uoluimus. «
■>. L. Thuasne, t. Il, p. 38. Sur Platon, Gaguin ae semble pas avoir d'opinion bien personnelle; « sicnii maxime esse perhibetur Plato », dit-il en parlant des philosophes anciens « qui consonantia fidelibus disciplinis tradiderunt ». Il s'en rapportait sans doute à .Marsile Ficin, qu'il semble avoir assez bien connu et pour qui il témoigne d'une haute estime (L. Thuasne, t. II. p. 20, R. G. Marsilio Ficind). Trithème, qui, nous allons le voir, partage les idées de Gaguin sur l'utilité particulière des études anciennes. Trithème, lui non plus, n'a rien vu d'inquiétanl dans la renaissance platonicienne tentée par Marsile Ficin; il L'appelle même « Platonicae thcologiae unicum decus, ornamen-
I11111 el COrona f> (cité par L. Thuasne, 1. Il, p. 21).
'). En dépit des quelques railleries qu'il s'est permises sur la scolastique, Gaguin admire, comme il sied, les gloires de l'Ecole, el il a, pour certains <\<«teurs de l'époque, la même estime que ses contemporains. Il se fait un devoir de composer une épitaphr digne de lui au ci I iim'Icmi' irréfragable ", le célèbre Alexandre de Haies (moine anglais du treizième siècle, qui enseigna à Paris et laissa une Samma theologicà). A Etienne Brulefer, l'orgueil de l'école scoliste, il prédit une gloire immense s'il va enseigner en Espagne 0 là subtile théologie de Seot ». Enfin, on le voit citer, comme des auteurs de" grand méritej les théolo-
28 GUILLAUME Bl DÉ.
Toile est, au fond, la pensée de Gaguin el tous ses amis pensenl comme lui '. Pour la plupart ce sont, nous l'avons vu, des théologiens et surtout des moines. Leur horizon est borné par les intérêts du monde très spécial où ils vivent. L'éloquence et la poésie leur seront un délassement au milieu d'une vie austère; ils n'en feront jamais ce qu'on appelle une «arrière. Aussi bien ils veulent, avant tout, rester des chrétiens et ils fuient comme une tentation dangereuse le désir de la renommée que donnent les ouvrages de l'esprit 2. Quand ils écrivent, ils entendent faire œuvre utile; ils moralisent en des traités d'une inspiration toute chrétienne, ou bien encore ils emploient leurs talents poétiques à chanter sainte Anne ou saint Joachim3.
giens Martin Lemaistre et Guillaume Houppelande (voir, dans L. Thuasne, les lettres : aux Cordeliers de Paris, t. II, pp. 187-195; à Brulefer, t. II, pp. 1/J-20; à Trithènie, t. I, p. 3go sqq., et surtout pp. 399-404 ). C'est que, pour lui, le tond prime la forme, et ce sont seulement des qualités de pure Tonne qu'il faut demander à l'étude des auteurs anciens. Le plus beau compliment que Gaguin croie pouvoir faire à quelqu'un, c'est de lui dire qu'il rappelle pour les pensées Pierre le Lombard et pour le style Cicéron, in sentent lis Magistrum [le « Maître des Sentences »], in uerbis prope Ciceronem, in carminé Flaccum repraesentans (L. Thuasne, t. II, p. 79).
1. Trithème dédaigne la poésie, et, pour lui, les élégies funèbres et les épitaphes valent seules la peine qu'on s'y applique (L. Gei^er, Renaissance uni/ Humanismus in Italien und Deutsckland, 1882, p. 44q). Il écrit à son frère en lui traçant un plan d'études : c< Nec uolo te saecularis litteraturae plus haurire quam necesse ad diuinarum inlelligentiam consequendam seripturarum » (voir L. Thuasne, La lettre de Gargantua à Pantagruel, dans Revue des Bibliothèques, igp5, p. ii5).
2. Gaguin sait «pie ses écrits sont très imparfaits au point de vue de la forme, mais il s'en console aisément : « Illud potissinmm scriptoribus persuasum esse oportet, ueritati matais quam splendori orationis laborem accomodare simm. » Il écrit à Jean de fins : « Nihil me dius tidius, Pine, minus cupio quam circumferri per hominum conciones, et uariis ex puni sententiis, immo uero ludibriis plurimorum » (L. Thuasne, t. II, p. 5i, et 1. 1, p. 37.")).
3. (T. supra, p. 20. Arnold île Bost écrivait à l'un de ses amis pour stimuler sa verve poétique : » Pçto igitur ut bistoriam de sancto toachim et Anna componas et ut uitam caelestem, quo omnes tendimus tuis elegantissimis lucubratiunculia cunctis amatiorem facere pergas (L. Thuasne, 1. Il, p. 44)< De s,m côté, Gaguin compose une pièce de vers dont voici l'intitulé : Arguit poetas qui nomina ueterum deorum inuoeant. Au début de leurs vers, les poètes,
dit-il, doivent invoquer mm une des Muses, niais bien la vierge Marie. Pour les sujets à traiter, ils ne doivent pas craindre d'en manquer, puisqu'ils ont les vies
des saintsf//. (1. epistole; Eiusdem quaedam orationes, etc., 1498, f°G 7 \"i. De pari et d'autre, c'est la conception d'une poésie purement édifiante.
Dans ce milieu très pieux, étranger aux mondanités de la
poésie profane, il semblerait (pie les humanistes italiens fussent dû apporter comme un ferment nouveau, (l'est grâce à eux, il faut le reconnaître, que l'étude des poètes latins a pris une place officielle dans l'enseignement des écoles parisiennes. En e48q, au début de la querelle entre Amlrelini et Balbi, l'Université avait autorisé tous les maîtres de poésie à lire une heure après le repas1. Ce pouvait être le principe d'une révolution dans l'enseignement; Andrelini n'était pas homme à l'accomplir. Esprit vulgaire, poète médiocre dont la facilité fait l'unique mérite, versificateur sans talent qui s'accommode de tous les sujets, il était un mauvais exemple pour les lettrés de son pavs d'adoption ~. A son école, ils apprendront tout au plus, l'art des vaines amplifications et le secret de la fausse élégance. Il était à même de leur enseigner quelques recettes pot-tiques, il ne pouvait leur donner le sens de la grande poésie.
Après les hommes, il nous faut maintenant étudier les œuvres, et d'abord celle qui, par sa date, est la plus significative, la Bhétorique de Guillaume Fichet3. Le livre ne méritait pas d'inspirer à Robert Gaguin l'admiration dont nous avons recueilli les preuves. La substance en est tout entière empruntée aux deux traités de
i . Cf. supra, |>. 23, n. t.
2. Cela n'empêche pas que sa réputation u'j ait été très grande. Unis s, m article sur Andrelini, K. Reniera déjà cité cette lettre insérée dans la Liuia qui célèbre Fausto comme l'éducateur de la France {Giornale storico délia lette- /■///. ital., t. XIX, pp. 187-188) : « ls enim... solus fuit... <pii Galliam es ieiuna 9aturam, ex inculta tersam, ex sicca uiridem, ex barbara latinam fecit. » On pourrait multiplier les témoignages de ce genre. L'engouemenl chaque jour croissant puni' les choses d'Italie Faisait illusion sur la valeur de ce très médiocre poète. Gaguin lui-même lui adressait des vers élogieux \li. G. epistole; Eiusdem quaedam orationes, etc., F° l> '■> r° et ailleurs). Cependant, il ne pouvait manquer d'être choqué par les allures très libres de Fausto. Les poètes les plus obscènes servaient souvent de texte à ses explications (Erasmi Epis t., col. 68g D) : ce fut au point que la Faculté jde théologie porta plainte au roi [Guilielmi <l>- Mara Epistolae et Orationes, f° 7 ro. Son influence tendait à répandre dans le monde lettré le goût de la pins basse espèce de poésie
3. Le livre parut en juillet 1471 (L. Thuasne, t. I, pp. 25-a6).
3û GUILLAUME Hl IDE.
rhétorique les plus acides, les plus secs que nous aienl laissés les Latins : le de Inuentione de Gicéron el la Rhétorique à Hérennius qu'on élaii alors d'accord pour lui attribuer: Le plus souvent, Fichel se borne, dans s;i rédaction, à transcrire presque textuellement les définitions de l'un ou de l'autre de ces deux ouvrages '. Quand il s'éloigne quelque peu de ses deux modèles, il ne t'ait qu'en exagérer la sécheresse2. Son livre est un manuel encore tout scolas tique, tout en classifications et en formules, où l'on sent à chaque page le cours destiné à être dicté et appris par cœur3. Mais nulle part on n'y constate d'efforl pour accommoder l'enseignemen1 aux besoins particuliers du public. Nulle part on n\ rencontre ces idées générales qui nous charment dans les grands traités de Cicéron el qui, seules, peinent donner de la vie et de l'intérêt à des études aussi techniques. Cet abus répété des divisions et des subdivisions, ces continuelles définitions de termes restent sans application pratique; elles ne sauraient donner aux étudiants qu'une connaissance toute formelle de la rhétorique; elles ne leur- seront d'aucun profil pour l'étude des auteurs anciens. Le défaut essentiel de l'ouvrage apparaît pleinement dans la terminologie qui s'y étale à chaque page. Fichel ne s'est pas contenté de celle que lui fournissaient les deux auteurs anciens. A chaque instant, on le voit forger un mot barbare pour résumer une formule empruntée à l'un de ses modèles4. Nous
i. Lui-même ne s'en cache pas. Il dit, à ce sujet, dans sa préface (f° 3 v°) : i. Neque uerebimur ueniam impensius deprecari, si aut paulo pedestrior atque spinosior fueril oratio... aut ad verbum plerumque Cicero fueril excerptus... aut uerbis aouiusculis, duriusque translatis interdum fortassis abutor. »
2. Il suffil de comparer ///"•/. ml Her., IX, i/j, et le passage suivant où Fichel formule les principes qui assurenl la breuitas de la narration (dans !<■ second livre de la Rhétorique) :
(( Breuitatem ergo aouem sequentes praeceptiones perfîciunt;
h Ingressio, Perstrictio, Continuatio, Inclusio quae rerum exitus ita narrai ni ante quoque facta maxime intelligantur, tametsi nus tacuerimus; ut si dicam me ex prouincia rediisse, profectum quoque in prouinciam intelligatur oportet;
Praetermissio, Irredictio [interdicti le redire deux fois la même chose],
Commonitio, Egressiuncula, Finitio. »
.'). Voir le iléliui du passage eité ;'i la noie suivante.
4. Voici comment il se justifie (voir f° 'i r", à la suite du passage cité plus haut, 11. 22) : 0 El consulte quidem i<l facio [de me servir de mots nouveaux] euro disciplinae, turo secretionis, el memoriae causa... » D'ailleurs, le célèbre vers d'Horace est là pour l'autoriser, et il espère bien que l'usage, ce maître souverain de la langue, acclimatera les néologismes qu'ij a risqués : <• Quem
LES PRÉCURSEURS. 3l
sommes loin avec lui de ce purisme qui reste un des traits essentiels du véritable humanisme.
Fichet est, il est vrai, un théologien de profession; son style se ressent des habitudes qu'il avait contractées dans son enseignement, et lui-même craignail qu'on ne le trouvât trop épineux (spinosior). Robert Gaguin a pu assouplir le sien par l'étude et par l'exercice. Son latin est encore encombré de termes barbares qui sont de la langue des Pères ou viennent de la scolastique; pourtant il est, à l'ordinaire, d'une allure assez aisée et Ion y seul, en de certains endroits, un effort parfois heureux vers la simplicité de la vraie éloquence '. A quoi s'est doue employé Jetaient littéraire dont témoignent ses lettres et ses discours? Gaguin, nous l'avons vu, a enseigné les humanités; seul, ['Ars versificatoria peut, à présent, nous donner une idée de ce qu'étail son enseignement. Déjà ce manuel atteste une lecture bien plus étendue ipie ne faisait la Rhétorique de Fichet. C'est une compilation consciencieuse où les humanistes italiens sont cités côte ;i côte avec les grammairiens anciens. Gaguin expose avec soin leurs divergences d'opinion ; on seul qu'il ne connaît pas assez les poètes anciens pour se faire, en ces matières, une opinion personnelle . On ne voit même pas qu'il attache aux témoignages des anciens une valeur particulière. Il emprunte souvent ses règles au Doctrinal d'Alexandre de Villedieu. Nous avons vu qu'il recommande aux jeunes gens de ne pas lire les poètes parum tersi : mais bien rares sont les poètes qu'il range dans cette catégorie. Sedulius, Fortunat et Pétrarque sont proposés à l'imitation des écoliers au même titre que Stace, Catulle ou Lucrèce3. Horace et Boèce lui fournissent tour à tour des exemples de mètres lyriques '. < l'est
[usuni] profecto nequaquam dubitauerim haec îndies usitatiora facturum, quae peregrina fortassis tnitio cuipiam uidebuntur... » Voici quelques-uns de ces néologismes, relevés au couranl de ma lecture; on jugera s'ils avaient chance de durer : intrarius (dans un titre de paragraphe : '/'• intrarii loci iliuiaione...), pariuocatio, exemplijicatio, retorsio, studiosilas, mit i tas, etc.
i. Voir les neuf discours par Lesquels se termine le recueil â'Epistolae et Orationes, publié du visant de Gaguin : L. Thuasne, i. Il, pp. 8i-i55. Pour l'art de conduire un développement, voir en particulier aux |>|». 128, \\<<.
2. Voir, par exemple, le chapitre sur le mètre élégiaque [De elegiaco carmine, dans le I. III ) : « Vult tamen cremonensis, etc. »
'.'>. Voir !'■ passage déjà cité à la p, >ii. a. \.
\. Voir li- chapitre !)<' h/ri<-is aersibus, qui Fait suite dans If I. III à celui
l'éclectisme d'un homme qui réunit dans une même admiration L'antiquité païenne e1 l'antiquité chrétienne; on devait l'attendre de Gaguin, après ce que mais avons dit de lui. En cela, l'auteur ressemble à ses contemporains; il leur est supérieur par un souci constant de simplifier la matière qu'il avait à traiter. Il le dit lui-même à la dernière paye de l'ouvrage : « Xam persuasum tenemus multum scolasticis obesse dum artem aliquam minutissimis praeceptiunculis dispertitum legunt, primum quod litteris ipsis confidentes, inueniendis rébus negligentius aninium intendunt , deinde lectionis multiplicitate uexati minime ualent memoria. » 11 faudrait applaudir des deux mains à cette réflexion si la deuxième partie n'était pas pour affaiblir l'effet de la première.
Quelles sont, en dehors de VArs versijîcatoria, les œuvres de Robert Gaguin? On a déjà nommé son Compendium; ce qui le décida à l'entreprendre, ce fut ledésirde donner aux grands faits de notre histoire nationale une diffusion que ne leur assuraient pas des chroniques écrites en français et c'est l'unique raison pour laquelle il a écrit son œuvre en latin '. Le poème sur l'Immaculée Conception, le traité en prose sur le même sujet, le récit de la a Passion de saint Richard » 2 trahissent, chez Gaguin, des préoccupations plus religieuses que littéraires. On conçoit que, dans de pareils ouvrages, il ne se soit pas attaché à la perfection de la forme. Tout le reste de son œuvre est en français, et cela même est caractéristique. Pas plus que ses contemporains, Gaguin n'a, pour la langue latine, de préférence systématique; tour à tour il se sert du latin et du français, suivant que le sujet choisi lui semble comporter l'emploi de l'une ou de l'autre langue. 11 n'est pas comme les humanistes de la génération suivante, qui attribuent au latin une valeur littéraire donl sera dénuée notre langue
• In mètre élégiaque; presque tous 1rs exemples rapportés sont empruntés à Horace et à Boèce.
i. L. Thuasne, t. I. p. 253 : « Gallicos quidem scriptores et eosdem ad dicenduin sua liiiyua disertos haluiil hoc rrsçnum, latinos autrui habuisse non comperi. Praeclara ideirco Francorum gesla intra nos iacent, el ils finibus
coercentur ad quos tanl se protendil francus sermo. o Aussi bien Gaguin est
persuadé que, pour un historien, il n'y a j>as de plus beau sujel <|ti<' le récit des « gestes o françaises (ibid.} p. 280).
-.>. Cf. supra, p. 20, et L. Thuasne, t. I, pp. 7:'., io5 et i3g, enfin t. Il, |p|). 279-287, où la passio sancli Richardi martyris est reproduite.
nationale. Il ne croil pas déroger quand il écrit en vers le Débat du Laboureur, <hi Prestre et <lu Gendarme '. Il \ a plus; comme Nicole Oresme, comme Laurenl de Premierfait, Roberl Gaguin s'adonne à des travaux de traduction. Il traduil en français une lettre de Pic de la Mirandole pour le profit moral <|iie les lecteurs en pourront retirer2. Les œuvres de César el de Tite-Live lui apparaissent comme des recueils de belles actions qui sciaient, pour nos Français, de salutaire exemple; il en traduit une partie « à l'honneur du roy et de chevalerie »3.
Il vaut la peine de nous arrêter encore sur la carrière de < ■ 1 1 i I — laume Tardif, cet obscur professeur que nous avons trouvé en lutte avec l'italien Balbi4. Comme Robert Gaguin, il débute par un manuel scolaire, où il se révèle comme un partisan décidé des études nouvelles5. Gomme lui, il utilise dans sa compilation les
i. L. Thuasne, t. II, pp. 35o-365. On connaît de Gaguin deux autres petits poèmes français : Le passe /''//i/>s d'oysivetê [ibid., pp. 366-423) et la Question meue, etc. (il)i(l., pp. [\-il\-t\6-j.) , qui ont été composés pendant les loisirs d'une ambassade en Angleterre (i4%)-
2. C'est le Conseil prouffitable contre les ennuys et tribulations du monde, qui date de i4t)8. Voir, dans L. Thuasne, t. II, pp. 3 1 /|-3 1 5, l'avis dont est précédé l'opuscule.
3. En i/)8."), Gaguin l'ait paraître la traduction des Commentaires de César (sur la guerre des Gaules). 11 l'avait entreprise de lui-même, mais c'est, parait-il, le jeune (maries VI II qui l'avait engagé à la terminer (voir dans L. Thuasne, t. II,
pp. 299-307, la lettre-préface au roi). La traduction de la troisième décade de Tite-Live, parue sous le titre : Les gestes romaines, etc., est de quelques années postérieure (entre 1490 et i494)ï cf. L. Thuasne, 1. I, p. 107, et, pour l«' Prologue, t. II, pp. 3io-3i4-
4. Cf. supra, p. 22. Nous ne savons guère rien de Tardif en dehors de ce que nous apprennent les œuvres dont il va être question. Une phrase d'une lettre île dédicace écrite en 1467 semble indiquer qu'à cette époque il n'était pas d'Eglise (Francisci Florii Florentini de amore Camilli et Emilie aretinorum, I" 2 r°, dans le prologue à Guillaume Tardif : ci quera librura tuo aomini ideirco dedicaui, quia el in Veneris, Martisque palaestra iamdiu te exercitatum, et in rhetorica facultate peritissimum esse aoui . » D'autre part il fait allusion, dans le discours préliminaire de son Eloquentiae compendium, à des ouvrages
de caractère religieux qu'il aurait composés récemment (fo 9 p°). A ce 1 :nl
il est sûr qu'il était entré déjà dans les ordres. Dès l'année l'^i. il enseignait la rhétorique au collège de Navarre (lettre de J. Reuchlin, citée par L. Thuasne, 1. 1, p. '.',[). Il était oé au Puy-en-Velaj (cf. la aote suivante), sans doute vers i44°j "" ignore l'époque de sa mort.
â. Voir, en tête >^> Compendium (fo a ii r°), tout le discours préliminaire : G. /'■ Aniciensis (Anicium = le Puy) eloquentiae benedicendique scientiae studium suadens oratio. Mais la conception de l'éloquence qui s'y révèle est
auteurs les plus divers : Avicenne, 1 i > < I » * , la Bible. Guarino de Vérone, Laurenl \ alla, << Paul, le Docteur des Gentils », Sedulius,
« le .Maître des Sentences1 », etc. D'ailleurs, son livre marque un progrès considérable sur celui de Fichet. Il est de conception plus pratique, d'allure moins scolaslique, mais enfin, c'est toujours un manuel et qui vise d'abord à munir les étudiants de définitions et de formules toutes faites". On v trouve tout un chapitre intitulé : De personàrum dignitatumue titnlis ac litterarum superscriptionibus. Ainsi l'étudiant saura comment il devra plus tard s'adressera un évêque, à un docteur en droit canon, etc. En dehors de ce traité, Tardif ne nous est guère connu que par des œuvres françaises3. Lecteur du roi Charles VIII, il semble s'être inspiré des désirs du jeune roi pour le choix des ouvrages qu'il a composés ou traduits4. Ce professeur d'humanités écrit
analogue à celle de Robert Gaguin : Tardif est surtout sensible aux avantages pratiques de l'étude des belles-lettres. D'ailleurs il importerait, pour marquer l'intérêt et la signification de l'ouvrage, de connaître au juste la date à laquelle il a paru. La fixer à 1 47^, comme on le fait généralement (cf. Graesse, Trésor, t. VI, 2e P., p. 27), c'est oublier que l'ouvrage est dédié « à Charles dauphin 0 (Carolo Delphino), à qui Tardif se dit redevable de plusieurs bienfaits [benefactaqae tua quibus ualeo). Si l'on se souvient que Charles VIII était né en 1470, on voudra reporter l'apparition de l'ouvrage aux dernières années du règne de Louis XI (par exemple, i48i-i483).
1. Voir, à la suite de la table des matières, l'index intitulé Auctorum no/inalloram nomina ex quibus compendium hoc delectum approbatamque est. « Le Maître des Sentences » est. on s'en souvient, Pierre le Lombard, un docteur célèbre du douzième siècle.
2. Le titre ne donne pas une idée juste du caractère de l'ouvrage : c'est bien autre chose qu'une rhétorique, Le Compendium, nous dit Tardif lui-même, comprend trois parties (voir I" !> i r°, sous la rubrique Ordo huius compendii) : » Prima gr.iiiiaiaticam, secunda elegantiam, tertia rhetoricam, quibus eloquen-
tia bene dicsndique scientia consummatur compendiosissima série absoluit. » Là première partie, outre la grammaire proprement dite, renferme elle-même une prosodie et une métrique. La deuxième, disposée par ordre alphabétique, donne des indications pratiques sur la latinité ou la propriété de certains mots. La troisième seule est vraiment une rhétorique. Voici un aperçu de la table des matières de la troisième partie (une table générale se trouve au commencement du Compendium proprement dit) : 0 Rbetorice quid est . quid rhetor . quibus in rhetorica consummamur . quae artis rhetoricae partes . quodeiusopus ». Etc.. Il est à noter qu'en général Tardif forge lui-même les exemples dont il a besoin.
.->>. Il a cependant revu le texte d'une édition parisienne de Solin : cf. C. Couderc, Louis de Rochechouart, p. &q, et Hain, Repertorîum, n° 14876. L'édition est malheureusement sans date.
4- Lui-même nous renseigne but ses diverses œuvres Françaises dans la dédi-
un Art de faulconnerie. Gel homme d'Eglise mel en Français les facéties de Pogge1; il «*si vrai qu'il traduit aussi les Apologues de Laurent Valla el un traité de Pétrarque. C'est, (railleurs, un traducteur d'un certain talent, qui écrit une langue savoureuse;
mais en « vulgarisant » des œuvres latines, en les rendant accessibles aux seigneurs les plus ignorants, il contribuait plutôt à rabaisser le prestige de la « latinité ».
Nous aurions à faire des observations analogues si nous passions en revue tous les écrivains de l'époque <|ui sont vraiment des individualités littéraires2. Mais cela ne suffirait pas encore pour nous donner une idée précise des progrès insensibles de l'esprit français. Ce qu'il faudrait, c'est étudier, année par année, la série des livres parus à Paris pendant le dernier tiers du quinzième siècle. On verrait ainsi quelle place les livres « d'humanités » tiennent clans l'ensemble de la production parisienne, on pourrait mesurer quelle pari ils en représentent par rapport aux publi-
cace à Charles VIII des Apologues de Laurent Valla (Bib. nat., vélins 611, exemplaire de présentation; lettre au roi Charles VIII de « Guillaume Tardif du t'uy en Vellay son liseur », fo a vo) : « Par vostre commandement aussi toul ce que i'ay peu trouuer nécessaire ci vray de l'art de falconerie ci vénerie, vous aj in ung petit liure rédigé. El pour vostre royale maiesté entre ses grans affaires recréer vous ay translaté l«' plus pudiquement que i"a\ peu 1rs facecies de Poge. Et avant regard non pas seulement a vostre honneste corporel plaisir, mais aussi au bien de vostre ame vous ay composé h en ordre mis ung petit volume d'heures... En [celles heures sont les sept pseaulmes que vous a\ translatés tout auprès du latin et presque si briefque le latin. Et les obscurtés et difficultés a\ par ung moi ou peu de uiotz exposées ri déclarées. Vous ay aussi translaté l'art de bien mourir... .Maintenant vous ;<\ en françois mis lis apologues de Laurens N'allé par luy latins faitz de Ezope Grec... ». Si nous ajoutons
que If volume contient, à la suite îles Apologues île N'alla II" Di) une traduction île Pétrarque intitulée des facecies des nobles hommes, l'on connaîtra toutes les œuvres françaises île Tardif. Je ne sache pas qu'on ait encore identifié le» volume d'heures o mentionné ci-dessus. La traduction île VArs Moriendi est signalée par A. Claudin, Hist. de l'imprim., t. I. p. ^82. De nos jours les Apologues ont été réimprimés par Ch. Rocher (1877) et la traduction île Pogge par Auai. de Montaiglon (1878). Cf. Graesse Trésor, t. VI, 2« P., pp. 27-28.
1. Evidemment Tardif n'y entendait pas malice en composant cette traduction. Il a pourvu les Facéties par lui traduites de moralités qui font, par leur gravité, nw contraste plaisant avec l'obscénité îles anecdotes auxquelles elles s'adaptent.
2. Il faut signaler en passant Guillaume île la Mare, sur lequel on consultera Ch. Fierville, Etude suc Guillaume de lu Mare 1 1893). On a de lui îles Epistôle et orationes el des poésies recueillies sous le nom de Syluae qui Bont presque toutes d'inspiration morale ou religieuse.
cations françaises ou bien aux livres inspirés de la pure méthode scolastique. Actuellement, la tâche est immense; il faut attendre, pour l'entreprendre, que la science des bibliographes ait frayé le chemin à l'histoire littéraire. Ici, l'on se bornera à quelques brèves indications.
Si l'on parcourt, dans les Annales typographici* de Panzer1, la liste des livres imprimés à Paris jusqu'en i5oo, on est, des l'abord, amené à cette conviction que les auteurs anciens ou les livres des humanistes y sont nue intime minorité. Nous ne parlerons pas longuement des livres français qui se sont alors publiés. Pourtant, il vaut la peine de rappeler que c'est l'époque où s'exerce l'activité du célèbre Antoine Vérard. Il ('dite en grand nombre des romans de chevalerie qui s'adressent à un public de grands seigneurs ignorants et oisifs. Mais, en même temps, il fait connaître toute une série de traductions qui vont ainsi vulgariser plusieurs œuvres de l'antiquité ou de l'humanisme italien2. Par là, il va juste à l'encontre des tendances nouvelles.
Parmi les livres écrits en latin, ce sont les livres de logique qui dominent, avec ceux de théologie. On ne cesse de réimprimer
i. Panzer, Annales typographici, t. VII. Il ne faut pas toujours se lier aux indications de Panzer. mais son répertoire est commode pour nous parce qu'il donne séparément, pour chaque ville, la liste chronologique des impressions qui s'y sont laites pendant telle période de temps. La Bibliothèque Mazarine étant très riche en incunables parisiens, on pourra recourir, pour prendre une idée de la production parisienne, à .Marais et Dufresne de Saint-Léon, Calai. des fncun. de la Biblioth. Mazarine (i8g3), en le complétant par le compte
rendu que L. Delisle en a l'ait dans le Journal des Savants (janvier, février, mars et mai [8q4)- Le grand ouvrage de A. Claudin, que j'ai en déjà l'occasion de citer, n'est pas malheureusement très répandu.
2. D'abord Vérard publie les œuvres de cette pléiade de traducteurs qui avait illustre le règne de Charles V : les Ethiques et les Politiques d'Aristote traduites par Nicole Oresme (publiées en i/jKX et r.489 ; qos i •.>,'',- et r.261 de lYllechet, Calai, i/cs Inc.); la première Décade de Tite-Live traduite par Pierre Bersuire (en i486; no 433 du Calai, tic la Bibl. Mazar.)\ Valère .Maxime, traduit par Simon de Hesdin (en 1 4i)7 •» (huis un volume dont voici le litre : Le ffOUuernement des princes. Le trésor de noblesse. El les fleurs de valere le grant; n» 1253 de M. Pellechet, Catal, des ///<•.): Sénèque par Laurent de Premierfait (s. il.; qo yoo de l'an/en. Panzer signale encore, comme ayant paru chez Vérard en traduction Française : les histoires de Paul Orose (eu l'mi ; uo 201 de Panzer), la Guerre Judaïque de Josèphe (en i /| < » -> ; nos >>i de Panzer et 67g
du Calai, de la Itild. Ma:ar.)\ enfin la Consolation de Hoèce ( 1 \^'\ : n° 200 de
Panzer).