‹ Études sur l'humanisme français:Chapitre 45 sur 113 · Cf. supra, p. 7b, n · texte numérisé non relu

Cf. supra, p. 7b, n

4> G. Voigt, die Wiederbelebung , t. Il, p. i35.

5. Dans le cours du Quattrocento, les Vies de Plutarque attirèrent souvent les traducteurs; les œuvres morales avaient eu moins de succès. Cependant, quelques-uns de ces traités moraux, je ae sais au juste lesquels, furent mis en latin par L'humaniste Janus Pannonius (<i. Voigt, ihul., p. 17K).

6. Voir dans le Catalogue <!>■* livres imprimés >/<■ la Biblioth. Nat.} 1. V1I1

78 GUILLAUMK BUDÉ.

cette œuvre, d'ailleurs très courte, Budé se soit aidé du travail de Filelfe. Ses traductions de Plutarque suffisent à révéler ses mérites de traducteur'.

Les traités qu'elles nous font connaître n'ont pas tous le même caractère. La première en date fut consacrée au de placitis philosophorum 2. Dans les cinq livres de l'ouvrage Plutarque a résumé les opinions des philosophes grecs sur les problèmes de la « philosophie naturelle ». On n'y trouve guère de développement suivi ; c'est une suite de sèches formules donl chacune renferme, sur une question donnée, l'opinion d'un philosophe ou d'une école. Nous avons déjà mentionné parmi les traductions de Budé le de fortuna Romanorum : il a traduit aussi le de Alexandri fortuna uel uirtute qui fait suite au traité précédent et le de tranquillitate <uiimi:\ On devine la nature des développements moraux qui font la matière de ce dernier opuscule ; les deux premiers sont des exercices d'école où l'auteur examine quelle est la part du hasard et quelle est celle de la vertu dans la formation de l'empire romain ou dans la merveilleuse carrière d'Alexandre. Dans le de tranquillitate aitimi. il est de fait que la traduction est un peu lâche et manque souvent de précision. Mais Budé peut ici bénéficier d'une double excuse. L'œuvre fut entreprise au cours d'un voyage qu'il faisait en Italie avec une ambassade française. Il l'a écrite à bâtons rompus, dans les auberges où l'on s'arrêtait, une fois l'étape faite. On ne doit pas s'étonner qu'elle soit demeurée imparfaite. « Elle serait, dit-il, plus élégante et plus achevée si je l'avais préparée au fond de

(1901), les nns 46, i53 et i54 de l'article saint Basile. Pour le texte original de la lettre à Grégoire «le Naziance, Budé le trouvait dans la collection des Epistolographes grecs, parue chez Aide en i4qq< Les lettres de saint Basile sont en

tète de la deuxième partie du recueil (Kenoiiaril, Annales <l<'s Aide, n° 1 de

l'année 1 ^ *»«().

1. L'édition princeps des « Morales » de Plutarque fui donnée par Aide Manuce en i5og seulement. Les opuscules traduits par Budé se rencontrent,

avec d'autres traites de Plutarque, dans un des manuscrits d'Ileniion vnie (voir le no 24 de la liste d'il. Oinont). Le manuscrit en question porte îles annotations

de Guillaume Budé; c'est, je pense, celui d'après lequel il a l'ait ses traductions.

2. ILp't Ttîiv àpcTy.6vTtov TOtç '^lÀosisotç. Cf. dans la collection Tenbncr l'édit. Bernadakis, t. V, p. 264.

3. rÏEp\ x^ç 'PfDjxafiov -y/rt; (ihiil., t. II, p. 3N3). ITspt tîjî 'AXeÇ^vSpou t'j/tj; îj ipcTrj; (t. II, p. 409). tUfl £'jOup.taç (t. III, p. 208).

ma maison, avec tous les instruments de travail nécessaires1. » Et puis il la destinait au pape, qu'il supposait un grand connaisseur en fait de latin classique. Soucieux avant tout de lui plaire, il a fait bon marché de l'exactitude, content s'il donnait à son style une allure plus libre et plus latine.

Les autres traductions ne sonl pas non plus exemptes de reproches; cependant, les additions au texte y semblent beaucoup plus rares que dans le de tranquillitate animi. Ce qui arrive encore, c'est «pie, dans l'intérêl de son lecteur, Budé développe un mol du texte grec qui ne lui paraît pis assez clair2. Enfin, il a l'habitude, pour donner à son style une saveur de latinité authentique, (le transposer, si je puis dire, les expressions proprement grecques de l'original. Si, par exemple, il est question, dans le grec, des a niaiseries vieilloles » débitées par Platon, Budé dira qu'elles sont diffnes des Arcadiens el des vieux « Casci »3. Mais ce sont

1. Voir la dédicace à .Iules 11, p. 472 des Lucabr. : «Fortasse enim liber tersini1 limatiorque exiret, si in officina illa domestica et stataria, instrumentoque iiisto, non uiatorio excuderetur. Quod enim succisiui temporis requieti iustae subducere, quod uespertina antelucanaque lucubratione comparcere mansionatim potuimus, hoc totum in Imc opère instituendo, excudendo, limando consumpsimus. »

2. En voici un exemple. Dans le de Alexandri fortuna, on lit (1, 8) :To'3vavcfov yàf fjV &r6çou v.%\ TSTJsptoasvï]? (Jiuyîjç... Le mol r£ioip(i)piv/,ç se traduisait tirs simplement par inflati, mais Budé a'aura pas jugé le mot assez clair et il écrit [Lucabr., p. 4(jfi D) : " Contra uero insulsi rebusque secundis însolescentis animi erat... » Un peu plus loin, dans le même chapitre, Plutarque veut qu'on loue Alexandre de s'être plié aux habitudes des Perses et d'avoir adopté une partie de leur costume; il conclut : où/li 9auuâÇouat ttjv uoçi'av 8ti t(~> îuy6vtj u.ETaT/rjrxxT'.^jj.ô) -fi' 'Aff£av lori\j.a.y&yr\<Tz. Ce que l'édition Didot grecque-latine traduit assez bien : « Ac non potius admirantur sapientiam eius, qui leui admodum habitus mutatione Asiam demulserit?... » (/'////. scripta moralia, 1. I, p. 4o5). Budé ;i voulu rendre toute la valeur, à cette place, de iuTw/r{'ij.zT'.?ni~>, qui en lui-même signifie seulement » transformation ■>; il a de même été srêné pour cendre SSqfurp&Y7)^ et voici la traduction, assez obscure, ;i laquelle il a abouti (Lucabr., \>. 497 -^) ■ " ••• Qed.um sapientiam admirantur il Faudrait pour la correction : admîrentur], quod leuiculo momento in quemlibet babitum se Formando uniuersae Asiae moderatus est, ueluti populariter obsequenti. »

.'!. Voir le de placitis, I, 7, !\ : Koù yào nX&rcuv... 8Çei Xijpou ,;:z/.:î:/./vo'j, (On ignore, d'ailleurs, le sens exact que l'étymologie confère à ce dernier mot.) Budé traduit (Lucubr., \>. 5 16 C) : « Proinde Plato... olet obsoleta, ut inquiunt Comici, Arcadum Cascorumque augaraenta. » Cascus est un vieux moi qu'Ennuis, au témoignage de Cicéron, avait employé au sens de : ancien; Budé a tort d'en Faire un nom propre. Dans le de fortuna Ro/nanoram (ch. v). il est

GUILLAUMK BUDE.

là de minces « 1<; t';i 1 1 1 s (|ui viennent d'une méthode défectueuse el qui, d'ailleurs, ae prouvenl rien contre sa science d'helléniste. A l'ordinaire, la traduction de Budé est très fidèle. Les fautes contre le sens y sont rares et le texte grec y est rendu avec beaucoup de netteté ci souvent même avec bonheur. Le de plaçais philosopkorum présente, à ce point de vue, un intérêt particulier. On devine ce <jne peul être le style d'un pareil traité, tout en définitions el en formules, rempli de termes scientifiques auxquels il étail malaisé de trouver des équivalents en latin1. Budé y a cependant réussi. Sa traduction montre qu'il comprend toute la valeur el non seulement le sens littéral des ternies qu'il traduit.

En somme, l'impression générale qu'on emporte de ces traductions ne laisse pas d'être très favorable et très avantageuse pour le traducteur. Faut-il lui faire un mérite du ton modeste de ses préfaces el de l'humilité avec laquelle il s'excuse pour les fautes qu'il a dû commettre2? C'est le langage d'un véritable érudit qui ne s'abuse pas sur l'étendue de son savoir el qui n'en lire pas vanité. Mais on pourrait récuser la valeur d'un pareil témoignage et nous ne devons regarder que les traductions ellesmêmes. Elles révèlent chez Budé un sens de la langue grecque véritablement pénétrant. Elles ne sentent pas l'effort et attestent l'homme à qui le grec était devenu aussi familier que le latin. Elles sonl les heureuses prémices de l'œuvre que doivent couronner plus lard les admirables « Commentaires de la langue grecque ».

question d'un temple élevé par Camille aux divinités de la $17,1*7] (Fama) ci du KÀ7jowv : Budé traduit : « aedem Aii Locûtî. » (Lucubr,, p. /j88 C.)

i. Dans la lettre-préface du de placitis (Lucubr., p. 5io), Budé explique tirs bien 1rs difficultés particulières que présentait la traduction d'un pareil ouvrage. D'ailleurs, ajoute-t-il, il a dû passer beaucoup de temps à corriger l'unique manuscrit grec qu'il ait eu sous les veux. Il a bien le droit de dire

(ihid.) : « Vmiimi affirmare possum, opus me breue aggressum, sed quod pluris quam pro chartarum numéro aestimandum sit. a

■2. Voir la phrase citée à la fin de la note précédente et aussi tout le développement dont elle fait partie. Cf. la lin de la lettre qui sert de préface au de

fortuna Romanorum et au de fortuna Alexandri (Lucubr., p. 485 B).

LES ORIGINES DE GUILLAUME BUDÉ. 8l

Cependant, en poursuivant les études qui l'avaient mené à ce point, Budé n'avait pu se dérober tout à fait aux obligations que lui créaient ses origines et son milieu. On a vu (pie son père l'avait fait admettre dans le collège des notaires et secrétaires du roi '. La fonction de ces secrétaires consistait essentiellement à écrire les lettres de chancellerie. Une partie d'entre eux suit le roi dans ses déplacements, le reste demeure à Paris, siège du Parlement2. Les uns comme les autres sont payés par le roi; seulement, on leur retient le moulant des journées où ils n'ont point paru à la chancellerie et ont vaqué à leurs affaires personnelles3. Ainsi la charge laisse à ceux qui l'exercent une grande liberté; mais aussi elle n'est lucrative qu'autant qu'ils s'en acquittent avec assiduité. Ce n'était pas, sans doute, le cas de Guillaume Budé. L'étude du ^rec dut souvent lui faire négliger l'expédition des lettres de chancellerie. Les secrétaires regardaient avec respect cet homme encore jeune et déjà si savant, qui avait employé ses loisirs à apprendre une langue jusque-là inconnue en France. Le renom de sa science vint aux oreilles du roi. Charles VIII le fit venir à la cour, mais mourut peu de temps après sans avoir rien l'ail pour lui. Louis XII ne se souciait guère d'encourager les lettres; après huit mois passés à la cour, Budé sentit, dit-il, qu'il y perdail son temps et bien vite il s'esquiva4.

i. Cf. supra, p. i'.\.

:>.. A. Spont, </>' Cancellariae regum /•'/•. ofjic. et emolum., pp. 5-io. Cf. Lucubr., p. 'i^'i I) : » Reges Secretarios sans partim in hac urbe [ Paris], ubi centenaria curia [le Parlement] sedem habet, partim in comitatu suo habere soient, libero tamen omnibus ultrp citroque commeatu. »

3. Voir dans A. Spont, op. cil., pp. 34-3q, 1rs documents IV et V. Il y est nicrnc cjuest ion (p. '.'<-) du paiement l'ail de ses cages à Guillaume Budé, en l'année i5o6.

/|. Lucubr., p. ■'.'\-' I) (dans mu- lettre <!<• i5i8) : « annum iam duodeuicesiiiiiini agere inter aulicos desii, quo literis prolixius liberiusque uacarem, cum sali mortem suam Carolus in aulam me euocassel iam tum studii literarii commendatione innotescentem. . . Posl octauum circiter mensem a morte eiusdem Régis, cum degenerare in <• tmitatu a me ipso me sentirem, occasioncm nactus es anla me subduxi. •> Cf., à la page 53, le jugement de Budé sur Charles VIII ri Louis XII considérés dans leurs rapports avec 1rs lettrés.

Il fallut l'avènemenl de François I"r pour qu'il songeât à redevenir courtisan.

Cet éloignement était volontaire et ne cachail aucune disgrâce. Budé gardait des amis à la cour cl il put ainsi, à deux reprises, se faire adjoindre à une ambassade qui s'en allait en Italie'. Nous ne savons rien de ce premier voyage si ce n'est qu'il eut lieu en l'année i5oi et que Budé passa par Venise2. La seconde ambassade fut envoyée à Jules II, en [5o5, pour lui prêter obédience à l'occasion de son avènement3. Elle était surtout composée d'évêques et elle avait pour orateur Michèle Rizzi , un Napolitain passé au service de la France'; pour faire sa cour au pape, Budé lui fit hommage de la traduction qu'il avait faite. pendant les loisirs de la route, d'un traité moral de Plutarque5. En passant à Florence, il avait pu examiner le fameux manuscrit des Pandectes Pisanes. Il fit aussi la connaissance de Pielro Ricci. Ricci l'accueillit fort bien, lui montra ses livres et, pour lui donner une preuve d'amitié, fit la route avec lui jusqu'à la première étape6. A Rome, Budé ne manqua point de visiter les ruines de la ville antique et il put voir aussi la célèbre

i. G. B. de Asse, p. 800 (c'est Deloynes qui est censé parler) : « ceu uero nesciam Italiam te et urbem Romani non semé) adiisse difficillimo tempore, parlim animi causa, partim cum potestate [semble signifier ici : Jonction]. » Sur l'époque exacte où se placent les deux ambassades dont Budé parle luimême dans ses œuvres, voir Quelques dûtes nouvelles de la nie (te Guillaume Budé dans la Correspondance histor. et archéolog., t. XII, pp. 29-31.

2. Il s'y rencontra avec Accurse Meynier, ambassadeur du roi Louis XII dans cette ville [de Asse, pp. 370-371).

3. L'ambassade Ht son entrée à Rome le i5 avril i5o5 : I.. Thuasne, loh. Burchardi Diarium, t. III, p. 385.

4- Ibid.; cf. le discours intitulé : -1'/ Puni. max. lulium secundum in Obedientia illi prestita jn-n Ghristianiss. Rege Franciae per Michaelem Ri tin m Neapolitanum.

5. Le de tranquillitate animi ; la lettre-préface en est datée de Rome, et du premier mai r5o5 [Lucubr., p. 472)- On ;l conservé le manuscrit de dédicace offert par Budé au pape .Iules II ; voir le § 1 de la Bibliographie.

6. Annotât, in Pandectas, p. ^j, 17") et [78. L'humaniste florentin Pietro Ricci (né en i/|(>.~>) est plus connu sous le nom de Petrus Crinitus. Il a laissé deux recueils, les Vîtae poetarum latinorum ci le de Honesta disciplina, auxquels l'édition de .lusse Bade, en l5o8, devait assurer une certaine diffusion en

France. Budé put recueillir auprès de lui l'écho de l'enseignement d'Ange Poli-

licn : Ricci avait été Son ('lève et il cul une part dans la préparation du recueil

de ses œuvres. Sur Pietro Ricci, voir notamment I'. de Nolhac, Les correspondants d'Aide Manuce,

bibliothèque des papes1. Fut-il sensible à la beauté de ces œuvres admirables que le souffle de la Renaissance avait fait éclore dans les moindres cités italiennes? delà est peu probable et rien, dans ses ouvrages, ne permet de le supposer. Il parle quelque part du môle de Gênes, qui le frappa beaucoup2; il mentionne en passant certains monuments de Venise ou de Rome3, et c'est tout. Ce qui l'attirait vers l'Italie, c'étaient les riches bibliothèques dont il fût voulu compulser les manuscrits précieux, c'était le commerce des érudits qu'il espérait y rencontrer. Il y resta trop peu de temps pour satisfaire ces curiosités4; comme érudit, il n'a rien lire de ce voyag-e rapide aux terres glorieuses de l'humanisme.

Cependant, Jean Budé le père était mort au début de l'année i5o2; sa femme ne lui survécut pas longtemps et mourut à son tour en i5o65. La moitié de l'héritage revenait au fils aîné; le reste était à partager entre les douze enfants que laissaient les défunts. Guillaume ne recueillit qu'une modique partie de la fortune de ses parents; mais c'en fut assez pour lui permettre de se livrer sans scrupule à sa passion de l'étude. Son existence était assurée sans qu'il eut à se soucier de faire une carrière6. Il

i. Annotai, in Pandectas, p. 535 (à la manchette Lateritii parietes) et p. 36i (en haut).

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