CHAPITRE III
Les premières « Annotations aux Pandectes ».
Dans les traductions de Plutarque que nous venons d'étudier, Budé n'avait pu donner toute sa mesure ; sa vraie valeur n'était connue encore que de ses seuls amis. Tous les jours, ils avaient des occasions nouvelles d'apprécier l'universalité de ses connaissances, ils apprenaient à mieux connaître la profondeur de son érudition ', et sans doute ils le pressaient d'en faire profiter le public lettré2. Voici comment on l'y décida. L'éloge magnifique que Valla fait des Pandectes dans ses Eleguntiar^ lui avait donné l'idée de lire de plus près la fameuse compilation. Il s'aperçut que
i. Rien que la conversation journalière permettait à Budé de montrer son érudition : il devait faire l'admiration de ses amis par le latin impeccable dont. il se servait toujours, même pour désigner les ustensiles du ménage; cf., à l'Appendice III, ce que nous avons dit du second cahier des Aduersaria.
2. Budé nous dit lui-même qu'il a entrepris son livrée ae desidia aut inertia emarcuisse [ sic ] crederer..., atque in umbraculis domesticis animum despondisse, quod m i lu a uiris haad spernendis mm sr/m-l obieetum est ». (Annot., Lyon, i")/|t), p. 6. Sauf avertissement contraire, c'est toujours d'après cette édition que je citerai l'ouvrage. Pour y renvoyer, on se contentera de donner le chiffre de pages sans citer le titre, même en abrégé.)
3. L, Valla, Elegantiae, préface du > Livre. On y lit en particulier cette phrase (!'" ioq %■<>) : « Quodsi Cicero ait... triduo se iurisconsultum fore : aonne et ipse audebo dicere... me glossas in Digesta triennio conscripturum, longe utiliores Accursianis ? > Ne dirait-on pas que Budé, dans son admiration pour
Valla, a voulu naïvement rem mi vêler celle vantardise? H se peut aussi qu'il ne
l'ail pas proférée ci que son récit ail été arrangé après coup.
le texte en était souvent fort défectueux, et il frémit de voir que beaucoup de mots avaient été compris tout de travers par les commentateurs modernes. Tout de suite il conçut le dessein de travailler à corriger e( à expliquer les Pandectes. D'abord, il eo parla devant ses amis connue d'une chose fort aisée ; à l'épreuve il vit mieux les difficultés de l'entreprise et il en ajourna l'exécution. Puis vint, en i5o5, le second voyage d'Italie, qui l'arracha à ses (;tudes; il en profita, il est vrai, pour voir, à Florence et à Rome, les manuscrits qui pouvaient le plus lui servir pour le travail projeté1. Enfin, après trois ans de délais, ses amis lui rappelèrent sa promesse et le sommèrent de la tenir. 11 hésitait encore, mais l'un d'eux fut plus pressant et triompha de ses derniers scrupules. Il lui rendit confiance en lui-même, et lui garantit le succès2. Budé se mit à l'ouvrage au printemps de l'année i5o8 ; et, malgré l'obstacle de sa mauvaise santé, il lui suffit d'environ sept mois pour rédiger les « Annotations aux vingt-quatre premiers livres des Pandectes' ». La maladie l'empêcha de pousser l'œuvre plus loin4, et tout de suite il s'occupa de la faire imprimer. Pour aller plus vite en besogne, il fit installer une presse chez lui : l'ouvrage fut imprimé à la fois chez Josse Bade et dans sa propre maison5; il parut à la fin de
i. Cf. supra, p. 82 et dans ce chapitre-ci, pp. io4-io5.
:>.. Les indications qui précèdent, sur les circonstances dans lesquelles Budé entreprit les Annotationes, sont empruntées au récit qu'il en fait dans son propre ouvrage, pp. /|o-/|i>. Voici maintenant comment, au même endroit, il parle de l'ami qui lui redonna du courage : « Amieus quidam meus uir amplissimae curiae, qui milii Imius ineepti non modo auetor, sed etiam efflagitator luit...
lam primum praeter singularem iuris peritiam, doctrina est etiam îlla Miscellanea ac politico homini aul necessaria, aul utili perpolitus... Accedunt aecessitudinis iura, quae mihi multiplicia cum eo iampridem intercedunt. » Tous les détails de ce portrait se rapportent très bien à ce que nous savons de François Del. .vues. Au reste, dans le de Asse, Budé le présente comme un conseiller suret comme son meilleur ami.
3. La lettre de dédicace est datée «lu !\ novembre [Pridie Nonos) et, tout au début (p, 3), on 3 lit ceci : « Nam cum abhinc septem plus minus menses, paulo postquam tu ad principem istum magistratum assumptus es, Annotationes quasdam in Pandectas scribere coepissem... •>
4. A la fin de cette même lettre, Budé parle de sa mauvaise santé (i quae me hoc inceptum non modo intermittere diu, sed etiam abrumpere abicereque coegil ».
5. De Aise, édition de Lyon, i55o, p. 54 : ■• quod [opus, ici les Annoter lianes] domi sinnd oostrae, et in officina ohalcographaria cudebaturi «
LES PREMIÈRES (( ANNOTATIONS AUX PANDECTES ». û5
novembre i5o8', avec une dédicace à Jean de Ganay, chancelier de France 2.
C'était s'adresser à un partisan convaincu des études nouvelles. Fort instruit lui-même, Jean de Ganay était, pour les humanistes, un véritable Mécène 3. Depuis longtemps il connaissait Budé et s'intéressait à ses études. Il s'était même, plusieurs fois, employé en sa faveur d'une façon toute spontanée. Telles ne sont pas cependant les raisons que Budé invoque pour lui dédier son livre. C'est au chancelier de France qu'il s'adresse, au chef suprême de la justice du pays. Par l'autorité morale que lui donnent et sa fonction et son passé, lui seul peut défendre l'ouvrage contre les colères qu'il ne manquera pas de provoquer. Du vulgaire ignorant, Budé a tout à craindre; mais il se soumet avec confiance au jugement des doctes. Leur approbation lui suffit ; il l'obtiendra, sans aucun doute, si d'abord il gagne celle d'un homme aussi droit que le chancelier, d'un esprit aussi bon que lui ♦.
Qu'y avait-il donc, dans ce livre, qui pût indisposer les lecteurs et les empêcher de l'apprécier sainement? Rien, en apparence, de plus inoffensif qu'un recueil de notes sur divers passades des Pandectes. Mais ces notes s'inspiraient d'une méthode nouvelle, et elles tendaient à ruiner celle qui régnait en France
i. Le colophon est, exactement, du 17 novembre; cf., le § 1 delà Bibliographie.
2. Jean de Ganay, seigneur de Persan, était le frère de ce Germain de Ganay, à qui Budé avait dédié sa première traduction de Plutarque. Nommé, en i5o5, premier président au Parlement de Paris, il devint chancelier le '.\i janvier i5o8. Jean de Ganay devait mourir avant le mois de juin 1612. (I'. Anselme. Hist. de la maison de France, t. VI, p. 442..)
3. Si l'on en croit Guillaume Cop, dans la dédicace de ses Praesagia (fo A ij v°), Jean de Ganày s'intéressait aux études médicales; il aurait voulu rapporter d'Italie le manuscrit grec des œuvres de Galien. Il avait étudié surtout les lettres anciennes et les mathématiques {humanitatis studia ne mathematicas demonstrationes). Lors de l'expédition de Charles VIII, il rendit même de grands services par sa connaissance de la géographie de l'Italie. Nous sommes
a même de contrôler «pielipies-nns de ces éloges. Gh. de lîovelles a adif-.se au
chancelier plusieurs lettres uniquement remplies de spéculations mathématiques : [Ch. de lîovelles], Commentarius... Philosophicae et historicae aliquot <-/>i-
Stolae, fus 41 VO-/17 v<>. D'autre part, il y a encore, au musée de ( '.lunv, une iruvrr
du Quattrocento qui fut rapportée d'Italie par notre Jean de Ganay. (I*. Vitry, Michel Colombe, p. i33.)