‹ Études sur l'humanisme français:Chapitre 51 sur 113 · LES PREMIÈRES « ANNOTATIONS AUX PANDECTES · texte numérisé non relu

LES PREMIÈRES « ANNOTATIONS AUX PANDECTES

méthode. La Glose fut bientôt l'objet d'une idolâtrie véritable '. Il arrivait que les glossateurs fussent, sur un même point, d'un avis différent. N'importe: chacune de leurs décisions fut, en ellemême, considérée comme inattaquable et préférée même aux textes anciens. Ainsi la Glose devint un arsenal où l'on pouvait trouver des armes pour toutes les causes ; les juristes n'eurent souci que de la bien connaître, et l'étude même du droit romain fut rejetée dans l'ombre.

Les Bartolistes succédèrent aux Glossateurs, mais sans ruiner leur autorité2. Avec eux, l'étude du droit acheva de s'égarer loin de la bonne route. Ils font d'abord un abus intolérable des distinctions les plus inutiles3. Puis ils multiplient les cas, les espèces : ils bâtissent des systèmes juridiques où les lois romaines n'entrent plus pour presque rien ; volontairement, il négligent l'examen et le commentaire des textes. Ils ne veulent être que des juristes, et se soucient peu d'écrire élégamment ; ils parlent une langue barbare, calquée sur leur langage maternel et qui n'a plus rien de latin, que le nom4.

1. Dans un texte souvent cité, mais qu'il vaut la peine de reproduire, Raphaël Fulgose, un auteur du quinzième siècle, a fort bien marqué les excès de ce culte. On disait couramment, à l'époque : « Volo pro nie potius glossatorem quam textum. Nam si allego textum, dicunt aduoeati diuersae partis et etiam iudices : Credis tu quod glossa non ita uiderit illum textum sicut tu, et non ita bene intellexerit sicut lu".' » (Berriat-Saint-Prix, op. ri/., p. 298.)

2. L'école tire son nom de Bartole (i3i4'?-i357), le Docteur le plus illustre qu'elle ail possédé. Les autres Bartolistes notoires sont, pour la plupart, des italiens comme lui; plusieurs seront mentionnés par la suite.

3. On pourra se Faire une idée «le ces défauts par Berriat-Saint-Prix, op. cit., pp. 3oo-3i3. Voici, d'ailleurs, la glose d'Angelo d'Arezzo sur le début des Insti-

tutes (pour plus de clarté, je souligne les mots qui appartiennent au texte commenté) :

0 Ista rubrica diuiditur in quatuor partes. Primo ponitur inuoeatio diuini oominis, per quam deus ueneratur : il>i, in nomine domini. Secundo ponitur descriptio imperialis culminis proprii et appellatiui, tanquam causa efficiens : ilii, Imperator Caesar. Tertio ponitur cui praesens liber dirigitur : ilii, Cupidae legum iaaentati. Quarto ponitur quaedam rubrica particularis ad nigrum proxime sequens [c'est-à-dire une rubrique se rapportanl au texte, imprimé en noir, qui suit immédiatement] : ihi, Incipit prooemium. » J'emprunte le texte

de cette H'Inse à l'édition des Inslitules, donnée à Paris, en l533, par Gilles

Perrin (fo 1 ro).

V Voici le plus 1 ipique des exemples cités par Berriat-Saint-Prix (p. 3io) : " mulii testes uiderunl ,1 quai m lieue ire ad molendinum, ci ipsum lieue molere... 0 J'y joindrai celui-ci, extrait d'une glose de l'édit. * filles Perrin (fo 55 ro) : « ( lasus.

98 GUILLAUME min'..

Glossateurs el Bartolistes, voilà, au temps de Budé, les Docteurs que Ton révère au Palais, et que Ton étudie à la Faculté des Lois1. Leur domination séculaire n'a rien perdu de sa puissance; dans ces petits inondes, fermés à tons les souffles nonveaux, on continue de suivre leurs errements et d'appliquer leurs méthodes. Leurs ouvrages sont réimprimés " ; nous les rencontrons dans les bibliothèques de l'époque. Gilles Perrin, un futur éditeur des Institutes 3, a dans la sienne Balde et Vivien Toschi, Jason et Bartole, Odefroy et Dino de Mugello, tous les Glossateurs et tous les Bartolistes ^ Dans le nombre, il en est qui sont particulièrement révérés : Bartole, Jason, Paul de Castro J <>u les retrouve encore, vers le milieu du siècle, dans la bibliothèque du célèbre président Lizet 5. Voilà où les juristes du temps vont puiser

Domine iam uideo unde descendit crimen suspitionis, e1 qui possunl de illo crimine cognoscere. Dicatis modo mihi qui |>ossuni accusari de suspitione... »

i. A vrai dire, Paris n'avait alors qu'une Faculté de Décret, c'est-à-dire de droit canon (cf. supra, p. 65). Pour l'histoire de cette Faculté à la fin du quinzième siècle, on trouvera les textes dans : M. Fournier et I.. Dorez, La Faculté de Décret de l'Université de l'uris au quinzième siècle, tome 11, Paris, 1902, in-4°, dans la Collection de l' Histoire générale de Paris.

2. Voici les principales éditions qui en sont données à Paris au début du seizième siècle. Ou réimprime (cf. Panzer, Annales typographici , t. Vil à partir de la p. ôoo) : en i5o/|, les Commentaires d'Odefroy, docteur du treizième siècle, sur le Digestum uetus (c'est-à-dire les livres 1-XXIV, 2); en [5o5, la « lecture » de Luc de Penna, un contemporain de Bartole, sur les trois derniers livres du Code; en i5o8, les Cautelae iaris utilissimae, œuvre de Barthélémy de Cepolla (mort en 1 4 7 7 ) -

De Bariole, on cite, en [5o5 et 1 -> 1 y , la réimpression du Tractatus de alimentis; en 1 £99, celle du Tractatus de insigniis et armis; vers i4g5 el en i5i5, celle du Tractatus iudiciorum. Une édition générale de ses Commentaires s ir l'ensemble du Corpus iuris ciuilis Fut encore donnée à Lyon en 1 .">.".-- iV,, s [Catalogue général des livres imprimés de la Bibliothèque nationale, 1. VIII (1901), col. 348, article Bartole).

.">. C'est l'édition qui est citée dans les notes précédentes et qui est décrite nu § 2 de notre Bibliographie.

4. E. Coyecque, La Bibliothèque de ailles Perrin, dans le Bulletin histor. et philolog. du Comité des travaux histor. et scientif., année 1899, pp. 776- ■yNô. L'inventaire publié est de l'année 1628. Sur les docteurs en question et

sur ceux <|ui vont être nommés, on consultera A. Hivier, Introd. Iiis/nr.. p|). 568-575.

5, i,. Douët d'Arcq, Prisée de la bibliothèque du président Lizet <'n i~>~>'i, dans la Biblioth. de l'Ecole des Chartes, t. XXXVII (1876), pp. 358-38o. Ce

sont les livres de droit cai 1 de droit civil qui, dans cette bibliothèque, sont

de beaucoup les plus nombreux ; il est superflu d'énumérer tous les docteurs

LES PREMIERES « ANNOTATIONS AUX PANDECTES )). Qg

leurs inspirations ; c'est le même esprit qu'on retrouve dans leurs livres, et c'est aussi le même mépris de la latinité. Nicolas Bohier ' est exactement le contemporain de Budé, et il laissera la réputation d'un jurisconsulte distingué : il s'occupe à rééditer des docteurs du quatorzième siècle, et voici un exemple de son latin : Treuga est potins guerra f/uam pax , ou encore : Et praedictae limitationes uidentur procéderez quando muter ad secundaconuolau.it uota post annum2 . C'était là le style ordinaire du Palais3; personne encore ne répugnait à s'en servir, tant ces juristes restaient étrangers au renouveau des études latines, qui commençait alors à porter ses fruits.

Budé n'est pas le premier, à vrai dire, qui ait ainsi attaqué les Bartolistes et les Accursiens. Les humanistes du Quattrocento

dont les œuvres y figurent ; presque tous les glossateurs sout là et presque tous les bartolistes. Pourtant, il est juste de noter qu'on y trouve aussi les Annotations aux Pandectes et des œuvres îles deux juristes les plus célèbres de l'époque : l'italien André Alciat et l'allemand Ulrich Zasius (p. 379).

1. Nicolas Bohier était né à Montpellier en 1469; il fut avocat et professeur à Bourges, puis président au Parlement de Bordeaux. « H a procuré des éditions de plusieurs commentateurs, tels que Dinus [de Mugello], Guill. du Cuing, Cepolla, J. Bebuffe. 9 (A. Bivier, Introd. histor., p. 580.)

2. Nie. Boerii Decisionum aurearum Parsprima, f"s/|7 v° et 190 v°. L'emploi que les juristes contemporains faisaient couramment de treuga et de guerra a contribué, comme on le verra plus loin (p. 102), à attirer sur eux la colère de Budé.

3. Le bréviaire des hommes de loi était toujours, à l'époque, le Stilus parla' menti de Guillaume du Breuil, qui avait été composé dans la première moitié du quatorzième siècle, cl dont les éditions se succèdent rapidement en i5i3, t5.25, i53o, 1542 (P. Guilhiermoz, Enq actes et procès. Etude sur lu procédure et le fonctionnement du Parlement au quatorzième siècle. Paris, 1892, pp. 17/1-17.").) On pourra, en lisant l'Appendice V de P. Guilhiermoz, prendre une idée du latin dans lequel était rédigé l'ouvrage. Voici des exemples de celui que les hommes de loi parlaient au temps de Guillaume Budé. Dans un traité

conclu en l5l5, une clause concerne tout navire 0 arniala, et ad belluin sen

guerram instrueta •> (Isambert, Recueil des anciennes lois françaises, t. XII, p, '.'>]). Les jurisconsultes de la couronne, à qui l'on a demandé leur avis sur le divorce de Louis XII et de Jeanne de France, opinent que le mariage doit être annulé : 0 debeat declarari nullum et... cassari el annulari » (De Maulde, l'roeédures politiques du règne de /.nuis Xll; dans la Collection des Documents inédits, 1 885, p. 11 12).

100 GUILLAUME llUDE.

ne parlaient d'eux qu'avec dédain el se moquaient volontiers de leur latinité barbare1. Valla, surtout, s'était montré leur ennemi. Budé avait lu, dans les E levant iae, une éloquente diatribe contre leur style pi us gothique que latin ~ ; dans un livre récent de son ami Ricci, il rencontrait plusieurs passages où l'ignorance d* Accurse était mise dans tout son jour3. L'exemple de ces deux humanistes a pu réveiller son émulation, lui donner le désir de marcher sur leurs traces. En tout cas, c'est là tout ce qu'il leur déviait. Plus précises que celles de Valla, plus vigoureuses que celles de Ricci, ses diatribes sont animées d'un accent tout personnel. Pour produire tout leur effet, il ne leur manque que d'être ramassées en un développement unique, qui aurait fait une sorte de préface. Elles sont disséminées d'un bout à l'autre de l'ouvrage; aux diverses places où elles se trouvent, ce sont de pures digressions qui souvent se rattachent à peine, par un lien très subtil, au « corps » des Annotations. Et cependant on ne saurait y voir des morceaux plaqués au hasard. Le livre est comme pénétré de la colère généreuse qui anime l'auteur contre les legulei ; on la sent qui ne cesse de gronder sourdement ; un rien suffit à la déchaîner, comme une eau qui bouillonne s'échappe sans cesse du vase où elle est contenue.

Ce que Budé dénonce, sans se lasser, c'est l'idolâtrie aveugle qu'on professait alors pour Accurse et Bariole. Ce n'est pas qu'il dénie toute valeur à ces docteurs fameux. A l'occasion, il relève, avec un sourire, de grossières erreurs d' Accurse ; mais on ne l'en voit pas triompher: elles s'expliquent par la barbarie Aw siècle où il a vécu, elles ne sont pas imputables à l'homme, qui était un

i. Leurs sentiments à l'égard des legulei sont analysés dans (i. Vbigt, Die Wiederbelebung, II, pp. 479-485; quelques textes intéressants ont été réunis par Dante dal Re, / precursori italiani di una /mura s<-n<>la di diritto romano nel secolo XV. Rome, 1878.

2. Nous en avons déjà cité le début : note ."> de la page q3. Dans le chapitre crv du 4e livre des Elegantiae (fo 221 r»), Valla donne aussi un exemple de l'ignorance d'Accurse. Le réquisitoire le plus violent qu'il ail écrit contre les juristes se trouve dans une lettre à Candido Decembrio, lettre connue sons le oom d'Epistola in Bartholum et dont voici le titre exact : Epistola m Bartholi de insigniis et armis libellum (Opéra, Bâle, [543, pp. 633-643). Je ne sache pas qu'en i5o8 elle eût encore été imprimée, et Budé, par conséquent,

ne devait pas la eonnailre.

3, Cf. hante «lai Ke, f precursori italiani, pp. 012 et ro5.

LES PREMIERES ((ANNOTATIONS AUX PANDEGTES ». IOI

juriste (''minent1. Quant à Bartole, Budé en parle plusieurs fois en des termes fort élogieux2. (Test pour les Accursîens qu'il réserve toute sa colère, et sous ce nom il comprend tous les représentants de l'une et de l'autre école. Ils ressemblent, dit-il, aux disciples de Pythag-ore qui avaient toujours à la bouche ce seul mot : « Le maître l'a dit. » Eux vous disent : « C'est ainsi que parle Alexandre, ou Paul de Castro, ou Felinus ». ou le premier venu de cette armée de commentateurs qui, sur la clarté des Pandectes, ont répandu une épaisse nuit3. Ils ne font que citer Bariole, Balde, Barbatius, et le Panormitain. Leur science est tout entière dans cet amas de livres que la bibliothèque des Ptolémées serait impuissante à contenir ; privez-les de ce secours, ils ne feront plus (pie balbutier4. Ils connaissent les légistes, les canonistes,

i. Les passages des Pandectes auxquels Budé s'arrête pour les commenter

sont souvent ceux qui n'ont pas été compris par Accurse. Il < mence par

citer l'opinion de ce dernier el par en montrer la fausseté; puis il donne la sienne propre (pp. 1 88, 190, 281, 32G, 33 1, 332, 363, 38ô, /jo/j, /|iS, 4 19, 488, 565,625,634, 674, 676, 698, 705, 726, etc.). Parfois, il prend, à l'égard d'Accurse, un ton légèrement ironique, p. 433 par exemple (à propos du mot exhedrà) : « Accursius diuinaci coniectura fenestram înterpretatur »; ou encore, p. 5i5 : « Accursius solers etymologicus. 0 II ira jusqu'à écrire, p. 384 : « Hune locum Accursius ignorantia uerborum non intellexit, pudendo errore ac fustuario propemodum digno », mais ce n'est pas là son ton habituel. Voici comment, en d'autres endroits, il parle des erreurs d'Accurse; à la p. 3o : « Similis est ignorantia Accursii, uel seculi potius Accursiani, quae hac artate ridicula est »; à la p. 88 : « Id quod dictum oportuil, non ol> lioininis reprehendendam ignorantiam, alioquin lande ingenii, ut ea aetate, non Fraudandi : sed ob eorum stultitiam, qui ipsum ut magnum auctorem laudant earum rerum quarum inscius plane fuit. 0 < il", encore p. 707.

2. 1*. 2.*» : * Si «fuis olim... existât, Bartolo aut alio quopiam primi nominis uiro lurisperitia non inferior »; p. 277 : « Accursianos nunc appello istos non tam ingeniosos quam fuit Accursius aut Bartolus aliique, ut ita dicam, maio-

niin gentium Accursiani, uiii haud didiie singulares, si in incliora tempora

incidissent. »

3. P. 35. Le premier docteur nommé est sans doute Alexandre Tartagno, un élève de Paul de Castro ; tous les deux sont du quinzième siècle (A. FVivier, Introït, hist., p. "174 ). Quant au docteur appelé Felinus, ou l'homme de Felina (pays du diocèse de Reggio), il vécut de i444 à r.5o3 et se fit surtout connaître comme canoniste (Savigny, traduit par Guénoux, Histoire </n droit romain <m moyen âge, t. IV, pp. 272-273).

4. I*. 78. Balde •■st. après Bartole, le nom le plus illustre de l'école bartoliate ; Andréas Barbatia, natif de Messine, vécut de i4oo à 1479 et fut professeur à Bologne (Savigny, Hist. du droit rom., t. IV, pp. 267-268). J'ignore qui était le « Panormitain ».

les uitramontains el mis docteurs nationaux ; ils distinguent entre leurs systèmes; ils multiplienl les sectes jusqu'à l'infini; mais leur triomphe, c'est de citer des auteurs qui ne soient connus de personne, et dont le nom obscur fera tout le crédit. Il n'est plus de mode de citer les commentateurs anciens : il est vrai que ce sont les plus habiles, mais ce sont aussi les plus répandus, el ce n'est pas ainsi qu'on acquiert de la renommée1. 11 vaut mieux, pour cela, prendre le contre-pied des opinions communes, bouleverser, tordre en tous sens et gâter les textes des Pandectes et des « constitutions », faire violence aux écrits des anciens, imaginer des chicanes de mots, mettre une subtilité dans chaque syllabe, un piège dans chaque lettre. C'est ainsi qu'on tourne les lois les plus claires; tout est remis en question, les juges eux-mêmes se perdent dans ce dédale, et le bon droit ne peut rien contre les finasseries de la procédure2.

Voilà où les juristes tendent tous à présent. Ils n'ont pas d'autres ambitions et, pour eux, la sagesse humaine est bornée à l'enceinte du Palais ; ils dédaignent les belles-lettres et, de parti pris, ils préfèrent la langue d'Accurse à celle d'Ulpien ; tels des hommes des premiers temps qui auraient continué à se nourrir de glands, quand le blé était déjà connu sur la terre. « Eh bien ! oui, disent-ils, il est vrai que la pureté du style est notre dernier souci ; ffuerra ou treuga nous semblent aussi bons que bellum et indutiae. Nous dirons : insinuare donationem au lieu de profiteri et recusare Iudicem au lieu de reicere. Arrière ce luxe du discours : nous aimons les mots crasseux des rues, qui ont traîné dans les boutiques des barbiers et des cordonniers. » Les malheureux se refusent à voir de quel profit, pour leurs études, seraient les lettres anciennes3 !

i. Ce n'est ici que le début d'une diatribe qui occupe, dans les Annotationés, les pages 557-56o.

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