‹ Études sur l'humanisme français:Chapitre 61 sur 113 · LES PREMIÈRES « ANNOTATIONS AUX PANDEGTES · texte numérisé non relu

LES PREMIÈRES « ANNOTATIONS AUX PANDEGTES

Le spectacle n'est pas plus beau quand <>u regarde le haut clergé. Les évèchés les plus importants, qui devraient être la récompense de la science et de la vertu, sont donnés chaque jour à des hommes qui ne savent même pas le latin, qui sont d'une bêtise parfaite et d'une très mince moralité. Il y a plus : le même homme en attrape deux, trois et même davantage1. C'est là un thème sur lequel Budé n'a pas insisté; mais attendons le de Asse : nous verrons mieux ce que notre auteur pensait de pareils ecclésiastiques.

Après eux, voici, plus spécialement, le tour des gens de cour et des hauts fonctionnaires. Ils ne doivent qu'à la brigue leurs charges et leurs honneurs : pour réussir à la cour, le mérite, tout seul, sert de peu. Il faut être soutenu par de puissantes amitiés; il faut solliciter, intriguer, se faire valoir, importuner les courtisans influents. On n'arrive à rien sans ce manège ; mais aussi quel est le résultat de ces mœurs ? Le fonctionnaire s'acquitte comme par grâce des devoirs qu'il sait pourtant être ceux de sa charge ; l'acte que lui prescrivent les lois et les ordonnances, il le donne comme le fait de sa bonne volonté. En somme, il cherche d'abord sa commodité et ses avantages, l'intérêt de l'Etat ne vient jamais qu'après ~ .

Cependant le peuple se plaint et n'est pas écouté. Il souffre surtout des vexations des soldats « qui, partout où ils passent, laissent de terribles traces de leur turbulence et de leurs excès ; un pays qu'ils quittent reste saccagé, épuisé, ruiné, comme si

non reçitur, in qua multa flagitiorum impunitas, etc. ». Le développement de la même idée se poursuit encore pendant près d'une page ; et, même dans la partie que j'en ai citée, j'ai dû abréger un peu.

i. P. iGy, à la manchette : In indignos sacerdolio. Cf., à la page /|<).r>, une pointe contre l'avidité des prêtres : « Quorum [feralium praeconum] tamen improbitas sacerdotali iam auaritia uincitur, aliis super alia quotannis caplurarum nominibus excogitatis. »

:>-. Cf. toute la digression des pages 522-53o : Digressio in mores praesentes inaehens, et plus particulièrement le passage de la page 5a6 : Moribus enim bonis conuenit (ut opinor) ///, etc. Les critiques de Budé, il convienl de le remarquer, portent plutôt sur le passé que sur l'époque à laquelle il écrit. Il dit luimême (p. 524) : « Nunc tamen omnes sperant fuisse hune uerius quam esse statum Reipubliçafij Affulsere enim haud ita multis mensibus aulica ex arce crebri ueluti ignés, praenuntii (ni speramus) iamiam aduentantis atque adeo ineuutis felicioris seculi. b C'est là peut-être une allusion à la nomination de Jean de Ganay comme chancelier (cf. supra, p. y5, n. 2).

1 2q GUILLAUME BUDÉ.

la grêle el la tempête avaient j>ass<; par là... En pareille occurrence, le malheur public a-t-il jamais ému ou seulemenl touché ceux qui doivent cl peuvent se l'aire auprès «lu prince les avocats du peuple? Parmi ces grands personnages qui présidèrent jadis aux destinées «le l'Etat, j'en sais qu'on pressa de s'inquiéter de la grande misère du peuple, à qui l'on mit tous ces fléaux «levant les yeux, les priant d'en rendre bien vite compte au prince; ils répondirent qu'ils n'avaient pas affaire d'ébranler leur crédit en se lamentant sur les malheurs de la racaille. Bien plus, ils trouvaient éléganl de prendre la chose en plaisantant. Le peuple, à les entendre, est voué à la pauvreté, au malheur; les heureux de ce monde n'ont, eux, qu'à se laisser vivre, ils jouissent même, ô scandai»1! des peines des misérables1 ! »

Cette page achève de nous faire connaître le moraliste qu'on trouve toujours chez Budé. Il n'est pas de ceux qui se résignent à l'inévitable et qui se trouvent à l'aise parmi les vices de leur temps. Il voit les choses de trop haut pour admettre, dans ses critiques, le moindre tempérament. Il est trop honnête homme pour ne pas être un peu naïf; il en veut à la réalité de ne pas être conforme à son rêve. Il est d'esprit un peu morose, il se montre volontiers laudator temporis acti, cela n'empêche qu'il a vu juste et que ses critiques portent toutes. Les abus qu'il dénonce n'étaient que trop réels et ses critiques sont tout autre chose que les déclamations d'un humaniste échauffé. Les Ordonnances nous parlent aussi de la multitude des procès et de leur longueur incroyable ; elles dénoncent les « cautelles, malices et inventions » que pratiquent les avocats2. Pour en connaître le

i. Pp. 601^602. Malgré les redites qu'elle contient, la digression vaul l;t peine d'être lue en entier. Elle continue jusqu'à la page 6o5 et se termine encore patcette remarque que, tout de même, les choses vont déjà beaucoup mieux : a Omnia iam aobis meliora non modo tore, sed etiam esse spopondimus. »

:>,. Cf. l'Ordonnance de t5io sur la réformation de la justice, dans Isambert, Recueil des anciennes lois franc., t. XI, pp. 579-580 : « A.uertis des innume-

rables Irais, peines et travaux qu'ils [ nos sujets ] supportoient par les longueurs et multitude e lire née des procès est ans eut r'eu\ . . . considéra ns que le plus grand

bien et soulagemenl que puissions Faire à oosdits sujets, c'est de mettre tin ou ;'i tout le moins abréger les procès qu'ils oui, et obvier à plusieurs cautelles, malices el inventions qui se sont trouvées et trouvent au l'ait desdits procès et

conduite d'iceux. » Cf., au tome XII, pp. 457-459, l'Ordonnance de t535 sur

l'administration de la justice en Provence.

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