‹ Études sur l'humanisme français:Chapitre 62 sur 113 · LES PREMIÈRES « ANNOTATIONS AUX PANDECTES · texte numérisé non relu

LES PREMIÈRES « ANNOTATIONS AUX PANDECTES

détail, il suffit de lire Olivier .Maillard; c'est le meilleur commentaire à ces diatribes de Budé1. Il est inutile d'insister sur les vices des prélats du temps, sur leur incapacité notoire ; la Réforme, qui est déjà toute prochaine, est en partie venue de là. De même on connaît l'esprit des grands du seizième siècle, on sait leur indifférence pour les misères dont le peuple souffre : ici l'histoire apporte à notre auteur l'impartialité de son témoignage.-

Cette page sur les misères du peuple français n'est pas la seule où se révèle le patriotisme de Budé. Plusieurs passages des Annotations nous montrent de quel amour il chérissait la France d'autrefois. Il s'intéresse à son histoire, il regrette de ne pas la cou naiti e mieux, mais les grandes actions des Français gisenl maintenant dans l'oubli, parce qu'ils ont manqué d'historiens pour en perpétuer le souvenir 2. Cela n'est pas cependant pour arrêter Budé ; il veut approfondir l'origine de nos institutions et, pour réaliser ce dessein, il recourt aux sources originales. On a parlé plus haut de la dissertai ion qu'il consacre au Sénat romain et à l'Aréopage : cela l'amène à parler de notre Parlement, de son fonctionnement et de son histoire3. Plus loin, il s'occupe aussi des fonctions du grand chancelier, il dit ce qu'il sait de l'antiquité et des origines de cette charge importante4. Dans ces longs développements, il ne met rien de personnel et il laisse parler les faits. Il cite des textes nombreux el il montre ce qu'on en peut déduire. Ces textes, ce sont ceux qu'il a vus dans les Archives du royaume, dans le Trésor des Chartes dont son frère Dreux avait la garde. Connue il en donne la date et tout au moins le résumé, il est parfois aisé de les retrouver; on constate qu'il s'est montré très fidèle dans ses analyses et ses citations5.

i. Cf. A. Samouillan, Olivier Maillard, pp. 253-254.

'.'>. Pp. 252-268. La digression est introduite par une comparaison entre le Parlemenl el l'Aréopage. Cf. encore pp. 321-325.

!\. Pp. 283-292. La dernière partie il'' ce développement n'a plus, il est vrai, rien d'historique : c'est un portrail de ri- que 'l"it être le chancelier idéal.

:.. V.\. p. 256 etCh.-V. Langlois, ï'i'.rtcs relatifsà l'histoire du Parlement,

Venanl d'un pur humaniste ces recherches sont intéressantes et valaient la peine d'être signalées. Les gens du Roi avaient l'usage de recourir aux archives du royaume, niais seulement en vue d'un but tout pratique : ils y cherchaient des faits propres à éclaircir un point litigieux ou bien à fortifier des revendications de leur maître. Budé, lui, ne fouille les archives que dans le dessein de s'instruire ; il n'apporte à ces recherches que des préoccupations d'historien. Et cela était une grande nouveauté. On ne trouve rien de semblable ni dans l'abrégé de Robert Gaguin, ni dans l'œuvre de Paul Emile qui est, par excellence, l'historien humaniste. En passant et comme en se jouant, Budé fait le premier connaître à ses contemporains les vraies sources de leur histoire nationale.

Tel est, à peu près, le contenu des Annotations aux Pandec/cs; pour en donner une idée exacte, j'ai dû mettre de l'ordre dans ce fouillis inexprimable, j'ai dû trier, classifier, analyser; il faut dire maintenant l'impression que donne l'ensemble de l'ouvrage. Chez un lecteur moderne, l'absence de plan, le désordre des matières ne peuvent manquer, je le sais, d'engendrer un ennui profond. Il est vrai que les digressions ravivent un peu l'intérêt; mais, à la longue, on finit par s'en fatiguer. Il y en a qui se répètent1 ; il y en a surtout de trop longues. Budé ne connaît pas l'art de conduire sa pensée; chez lui les idées se suivent à la file, sans que chacune marque un progrès sur la précédente. 11 entame une digression, mais bientôt le développement tourne sur lui-même et

pp. 35-36; A/mol., pp. 2O2 et 264, et Boutaric, Actes (tu Parlement, t. I, p. 23, et t. li, |>. i43 ; Annot., p. ■>$'.'> (actes de un et de 1 1 f> 7 ) , ci, d'A. Luchaire, l'étude sur Louis 17 le Gros, p. 63, et les Etudes sur 1rs Arles (te Louis Vit, n° 383. Pour la vacance «le la chancellerie à partir de 1 195 (p. :>8t>), cf. A. Luchaire, Manuel des Institutions françaises,^. 523;surles maîtres des requêtes qui ne quittent pas le roi (p. 322), cf. Ducoudray, Les origines du Parlement île Paris, p. 76. Dans les Archives, Budéavail vu aussi une chronique de France qu'il attribuait à Guérin, le fameux évêque de Sentis (Au/toi., p. :>8."i). Enfin, il v avait compulsé les Etats <\e la maison royale (p. 733).

1. Budé l'avoue lui-même (p. 546) : « Uaque inuitus facio, ul identidem in istos humanitatis obtrectatores infesto stylo me conuertam. »

LES PREMIÈRES « ANNOTATIONS AUX PANDECTES ». Il']

parfois nous nous retrouvons, au bout de dix pages, tout juste à notre point de départ '. Le style même vient souvent accroître notre fatigue. Budé n'atteintpas à l'élégance «les cicéroniens d'outremont. Son latin reste gauche et les tours en sont assez monotones2; il est surchargé d'expressions proverbiales, de métaphores, d'allusions aux auteurs anciens, toutes choses qui nuisent à la clarté3. Il est plus simple cependant quand la passion soutient l'auteur et le défend du verbiage ; cela, malheureusement, ne dure jamais bien longtemps4.

Considérées comme œuvre d'érudition, les Annotations durent faire époque en France et à l'étranger. Budés'y révélait comme un savant de premier ordre qui avait approfondi toutes les œuvres des écrivains anciens et à qui n'était étrangère aucune des questions que soulevaient les plus difficiles de ces œuvres. On dira que son livre est seulement un recueil de notes et ne forme pas une synthèse. Le reproche atteint tous les livres qui contribuèrent, au quinzième siècle, à renouveler la science de l'antiquité classique3. Les humanistes sentaient, d'instinct, que l'heure u'étail pas venue de « codifier » cette science en de grands travaux d'ensemble. Tel quel, le livre de Budé est le premier, incontestablement, où la méthode philologique ait été appliquée à l'ensemble des Pandectes.

i. Cf., supra, p. 120, n. 2; p. 122, n. 3; p. 124, n. 1.

2. Cf., p. 3o : c< Aa;e uideamus (quandoquidem hucusque prouecti sumus) quid id sit quod... », et p. 37 : « Agedum (quandoquidem, hucusque, praeter institut uni nostrum prouecti sumus) uideamus quae sit ista... scient ia, quae... »; p. 38 : « Audiant igitur... audiant Tertullianum. . , », et p. 7.'! : .< Hic, hic, amabo, hic dicunt nobis... »; p. [6o:«Quonam modo igitur... defendemus... », et p. 601 : « Quo uerbo uoeari potest... » On pourrait multiplier les comparaisons de eette espèce. Les tournures interrogatives, en particulier, sont très fréquentes dans le style de Budé.

3. Cf., p. 167 : « Autolyci tibi uicini expectaudi » ; |>. 444 : " hommes clare in tenebris cémentes Cimmeriis »; p. 449 • " '" Tinionimi quoddam, id est in auiam solitudinem »; p. 522 : « ii (ut Aspendius ille citharistes) » : p. à5o : •■ tam magni ut caput ad fornicem Pabii submittere etiam possint (ut Crassus olini orator de Memmio quodam dixit) »; p. 6o4 : 0 quasi ad lethaeas aquas biberint », etc.

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