Pp. 9/1-95 et 4ti
2. P. 782 : « Gum ii fere soli opinia décora al) optiino principe ferrent, quos nobis nialorum omnium sementem fecisse nobilitas non obscure ferebat, et populus obmurmurabat. » Cf. pp. 783 et 8o5.
3. P. 784 : In uniuersum autem is erat habitus animoruin et uultuuin, diuturnas ut sordes reipubl. excussas esse credercs, ut in Iuctu hilaria sane festiva celebrare uideremur. »
l\. P. 812 : « Vidimus quam indolem futurae maîestatis princeps in tirocinio, idest, nondum Rhemis inauguratus, os tendit... ut si ad huius auspicatus praescriptimi uniuersam ipse formam principatus delinearit, spondere ausim apocatastasim quandam insignera priscae Francorum gloriae extituram. Francia quidem certe tantarum rerum expectatione excitata, animos illos alacres denuo iam sustulit, quos haud ita dudura tacta de caelo abiecerat. » Parmi les mesures dont Budé sait le plus de gré au nouveau roi, il tant compter la nomination d'un chancelier : « Nullum enim auspicatius -'sse poterat (ul quidem est hominnm iudicium) quam ut pacis bellique artes, longo summorum magistratuum
ce ne soient là les dernières paroles de l'ouvrage ; ainsi ce livre de science se ferme sur un cri d'espérance patriotique.
Nous commençons à mieux distinguer les sentiments qui inspirent ces diverses réflexions. Budé n'est pas de ces politiques aventureux qui rêvent seulement victoires et conquêtes et qui gaspilleraient les forces de la France dans l'entreprise îles guerres d'Italie. Il n'est pas de ceux non plus qui voudraient substituer l'arbitraire d'un premier ministre au jeu normal des institutions traditionnelles. On le voit bien par l'idée qu'il se fait des fonctions de chancelier, par les éloges qu'il accorde à l'austère Guy de Rochefort. D'autre part, il a pour son roi ces sentiments de vénération quasi mystique qui sont ceux de tous les hommes de ce temps : il voudrait le voir exercer lui-même l'autorité absolue qui lui appartient. Il se plaint que l'usage français ne lui permette pas de faire tout par lui-même sans l'aide d'un premier ministre. A plusieurs reprises, il déplore que Louis XII soit sans autorité et confie le pouvoir à des incapables1. Il se persuade que tout irait bien si le « père du peuple2 » s'occupait luimême de ces Français qu'il aime tant.
Ce n'est pas, malheureusement, ce qui se passe, et l'on ne voit que trop bien les conséquences de l'état de choses actuel. Les gens au pouvoir s'enrichissent tandis que le peuple meurt de faim3. Et leur unique souci, c'est d'en tirer tout ce qu'il peut
interregno consopitae, statim nelul c somno diuturno expergiscercntur » (ibid., p. 806). Le posle de chancelier était, en effet, resté vacant depuis la mort de Jean de Ganay, et c'était Etienne Poncher qui avait la garde des sceaux de France. Le 2 janvier i5i5, François \w, qui était roi depuis la veille seulement, mettait fin à la vacance en nommant chancelier le célèbre Antoine Duprat (Du Chesne, Histoire <lrs Chanceliers, p. 558).
i. P. 63 : « Sic Ht ut regio nomme paucorum regimen obumbretur, etc. » P. 64 : « Inde autem illa extitit indignitas... quod principes natura boni, sed blandimentis incuriae capti atque immunitatis, cui a pueris insueuerunt, auc-
toritatem regiam, recte, perperam, digne, indigne factis accomi lant, quando
semel omnia amicis permisere. » Cf. p. 44' : " Aiqui oisi Genius Francici diadematis iam inde ab incremento sceptrorum [ta tenue semper tulisset, ul oculis ci auribus alienis uti, decus esse regium crederetur... « Voir encore pp. 65, 444, 445.
2. Lui-même fait allusion à ce surnom de Louis XII dans le passage qui va être citéj cf., à la p. 433 : a ex ingenio principis plebicolae el indulgentis. »
.''>. P. 433 : « Quid eus denique pensi habere credam, quos populo ad extrem.'im inopiam redacto, Crassianis censibus pénates suos augere nec piguil nec puduit? » Cf. p. l\t\Z (en bas) : « Quo lii ni tam maxime fere actui Bummo
I^/j GUILLAUME RUDE.
fournir. « On nous a taxés cette année plus lourdement que l'année dernière, el cependant cette surcharge tombait à une époque où les orages venaient de ravager les moissons, et où les excès des gens de guerre avaient répandu la pauvreté dans toutes les campagnes... Dirait-on que nous avons un roi qui aime tant le peuple? Depuis deux ans tout se passe connue si les impôts et les autres taxes étaient perçus pour la dernière fois. Nos maîtres imitent les fermiers qui vont arriver au ternie de leur bail et qui, en peu de mois, font suera la terre plusieurs années de revenu !... Mais telle est l'indifférence coupable des grands; ils ne s'émeuvent pas d'entendre la voix gémissante des campagnes ; ils ne compatissent pas aux souffrances de cette mère nourricière qu'est pour nous la France paysanne et qui maintenant demeure épuisée et stérile1. » Elle portait le poids des impôts avec assez d'entrain encore; un nouveau fléau est venu consommer sa ruine ; c'est celui des gens de guerre, plus terrible que tous les autres. « On a pu voir les soldats étrangers ou nationaux vivre grassement aux crochets de nos paysans; dans leurs heures d'ivresse, ils les traitaient en vaincus et se plaisaient à faire d'eux leur jouet. Et ces malheureux, déjà réduits à la famine, sont soumis chaque jour à de nouvelles taxes qui serviront à payer la solde du soldat fainéant ; il leur faut amasser l'argent sou à sou; on en a vu qui, pour cela, étaient réduits à mendier leur vie ou même (ce qu'on ne peut rappeler sans gémir) à se vendre comme serfs2. » Ce n'est pas tout encore. Les gens de finance
praepositorum diuitiae circunfluant, quam maxime uires opesque publicae et priuatorum facilitâtes exhaurluatur. »
i. Pp. 43i-432. Voici le début des deux premiers passages qui sont traduits dans nia citation : « Quod si quis lniins anni collationein... », et : « tum sic actum est hoc biennio... » Voici le texte du dernier (p. /|3a) : « Heu dissoluta inertia, plebei gementis noce non comnioueri? Nutrici regiae ac publicae, iam exuetae atque aridae, primorcs eius alumnos oeutiquam condolescere? » Ailleurs, Budé flétrit avec plus d'énergie encore ces grands dont quelques-uns ont payé de leur tête des exactions scandaleuses (p. 444) : « Quod si quando nonuulli, ut irudines distentae, capot in sorptu popularis sanguinis uisi sunl reliipiissc, ... »
2. P. /|/J2 : Cernere eral et nostrum el externum militem plebeculae penu saginatum, ultro etiam temulentum illudere quasi uictis; coin intérim miselli, ci egentes et sicci, aliis super alias collationibus in desidis stipendia militis omnia corradere atque eo amplius corrogare cogerentur, et (quod sine gemitu meminisse ne potest) interdum aexum inire. » En réalité, le paiement delà
ne savent qu'inventer pour trouver de nouvelles ressources1. Il y a quatre ans ils proclamaient le décri des monnaies2; ce sont des expédients plus malhonnêtes encore qui servent depuis deux ans à remplir les coffres <lu roi3.
solde aux soldats n'était qu'un prétexte pour mettre sur le peuple de nouveaux impôts. On le voit bien par un autre passage (p. 745) : o Quid enim est aliud feras in plebeni immittere, quani Yolones [esclaves enrôlés] profitât issinms, nullo stipendio sed fide tantum auctoratos, per rura palantes, bacchantes, grassantes, plebeculam tributis exhaustam obterentes, circumagere? nisi uero eus circumagere non uidentur, qui stipendio frauda tis... liberum permittunt diripiendi arbitrium. » Ce fléau des gens de guerre est, selon Budé, celui dont le peuple souhaiterait le plus être délivré. Quelques pages plus haut, il s'attarde à calculer la somme que le roi pourrait, chaque année, demander normalement aux impôts. En terminant ces évaluations, — que je signale à tout hasard aux historiens, — il l'ait la remarque suivante (p. 43i) : « liane hreuiarii principale constitutionem spondere ausim et lortunis omnibus meis cauere, populum Gallicum non modo l'erré posse si ci iniungatur, sed etiam beneficii loco deposciturum, duntaxal ea lege, ut ab iniuria militari incolumem se fore ci sartum tectum (ut dicitur) restipulari lierai, et semel quotannis ea conditione imperatis regiis defuncturum. » En i5io, c'est-à-dire avant la période dont Budé veut surtout parler, on cite comme le premier mérite de Louis XII, qu'il « ha osté la pillerie des gens d'armes » (H. Lemonnier, ffist. de Fr. deLavisse, t. V, i, p. i43).
i. Et le malheur, c'est qu'à présent ils sont assurés de l'impunité pour leurs pires exactions. Budé attribue leur audace toujours croissante à la protection dont les couvrait Georges d'Ambpise. Il dit, en parlant de ce dernier (pp. 744- 745) : » ls ille fuit... quem Quaestorum aerarii natio ut deum Aesculanum [le dieu qui fait leur fortune; voir VExplan(tti<P\ sununa ueneratione colin I . Eius enim praesentissimo numine seruati sunl non pridem mancipes argentariam factitantium, cum ob repentinas quorundam diuitias opulentissima l'actio inuidia summa flagraret... Tantam impunitatis fiduciam feroci hominum eeneri instaurauit, ut legi-[p. 745]bus hodie non teneri ea l'actio existimetur, cui princeps omnia concredidit, ut pro qua sponsor semel et probitatis expromissor inleruenit petasatus ille curio » [ce prêtre revêtu du chapeau]. Cf. à la p. 444 le passage dont le début a été cité plus haut (p. 174, n. 1).
■2. Pp. 661-662 : « Vidimus post quadriennium edictum praeconio promulgatum, quo omnibus nomisinatibiis priscis usiis abrogabatur, l.'im nosiratibus ipiam externis... Sed quamuis minax ac tumultuosum praeconium, consensus hominum iure optimo neglexit, praesertim auctore [p. 662] sublato de medio... Eo enim mandato i<l agebatur, ut optimum quodque oomisma conflaretur, et inde pecunia notae omnino deterioris quassaque signaretur. 0 A vrai dire, c'est pour une raison très spéciale que Budé s'indigne si fort contre cette mesure. Ces monnaies anciennes devaient transmettre à la postérité le aom et la gloire
de nos anciens rois, comme il est arrivé pour les magistrats romains. En « décriant >, les monnaies qui les représentent,{on risque de détruire en même temps leur souvenir. L'édit royal auquel il est fait allusion dans ce passage est du 9 décembre i5i 1.
3. I*. 298 (à la suite d'une digression sur les diverses sortes de revenus que
Et le peuple n'a jamais regimbé; on l'a toujours trouvé prêt à accepter ces charges nouvelles1. Quelles ressources il y a chez lui, et quelle pitié de les voir ainsi gaspillées ! La France serait si heureuse si ses maîtres étaient aussi économes que pour la plupart ils sont bons2 ! Bien gouvernée, elle peut devenir aussi riche que l'ont été, jadis, l'Espagne et l'empire Perse. Comme le disait le roi Louis XI, c'est un pré vaste et herbu et qui se trouve prêt à être fauché aussi souvent que l'on a besoin de fourrage3. « C'est là, en effet, dit Budé, un privilège que la France possède seule : supposez-la épuisée par des guerres continuelles en deçà ou au delà de ses frontières ; mettez qu'elle soit entièrement dénuée d'hommes et de forces : une année de paix, deux au plus lui suffisent pour se refaire... 0 que rare est ce bonheur dont
perçoit le roi de France) : « Neoterico enim inuento hominum in aeraria officina perpolitorum factum est, ut dies pensitationum ita cédant, ut insequentis anni quadrans primus in ultiinum praecedentis incurrat, sicque quinque quadrantes in uno asse reperiantur. Nouo etiam aucupio trientes ex quadrantibus facti, quo perplexiorihus inuolucris res are^entaria intricaretur. Hoc nomine dicere possem quantum accessionis hoc biennio factum sit, populo ita deuorante strophas argentarias, ut nihil non concoxerit. » On comprend en quoi consiste le premier expédient : à distribuer de telle sorte les jours des payements, que le contribuable se trouve payer cinq quartiers dans le cours d'une seule année. Il est moins aisé de dire ce que Budé entend par cette expression : trientes ex quadrantibus Jacti. Cela signifie-t-il que pour chaque quartier les généraux des finances réclament non i ll\ {quadrans), mais i /3 (triens) du total des taxes? En tout cas, je n'ai pu réussir à découvrir de quelles mesures ou de quels édits il est question dans tout ce passage.
i. P. 298 : « Sic enim sunt Galli humilies, ut prout quidque principi aut collibuit, aut collibuisse dictitetur, id perinde ius fasque esse credatur : omnium haud dubie mortalium, qui quidem Barbari non sint, maxime (ut graece dicitur) Pitharchici, id est principalibus edictis aequo animo obsequentes, nec ideo tameii minus libertatem loquendi uiuendique usurpantes, priocipibus etiam haud inuitis. » Cf. p. 454 : « Nus autem sic aeium esse per hosce annos cum populis Franciae scimus, ut eodem anno una et altéra accessione tributa, modo dimidio, modo altero tanto, nonnunquam etiam sesquiplo excreuerint, tanta animorum aequitate, ut uicem principis plebem etiam dolentem uideres audiresque, qui loi in curas [p. 4^5] M)Sl> reluis gerendis distringeretur. 0 Voir, enfin, la fin du passage cité à la unie précédente.
2. I*. /|4° ■ nO beatam futuram Galliam, si tam ei contigisset héros habere frugi, quant bonos habere solet. »
3. P. 454 '• « Hic ,,sl StatUS fere franciae qui... » .Je ne fais que traduire, en resserrant un peu la pensée de l'auteur. A vrai dire, Budé n'attribue pas expressément à Louis XI le mot (pii est ici rapporté. Il dit seulement : « Hex quidam
franciae, Ludouicus ut opinor undecimus, etc. »
LES DIGRESSIONS 1)1 « M. IlSSE ». 17/
jouit notre pays ! Qu'heureux seraient nos rois s'ils savaient seulement se pénétrer de leur vrai rôle et s'ils se décidaient à prendre en main la conduite des grandes affaires! Alors la France aurail connu tontes les sortes de bonheur1. » Nul pays n'a reçu du ciel plus de dons en partage; Budé les énumère dans un éloge en règle <|ui répond évidemment à celui de l'Italie par Virgile3. Sous les formules classiques du style, on y sent éclater le même amour du sol natal qui animait le poète latin. Cette page serait la conclusion naturelle des digressions politiques que nous sommes en train d'étudier; elle condense fort bien, si je puis dire, le sentiment patriotique qui, d'un bout à l'autre, échauffe l'auteur et qui est la meilleure source de son éloquence.
Peut-on dire que dans ions ces passages Budé se montre original et qu'on y sente vraiment résonner un accenl nouveau? Pour ma part je le crois, et je voudrais maintenant le faire voir. Sans doute, on ne sérail pas embarrassé d'en trouver l'analogue dans les poètes contemporains. Avant Budé, Gringore s'est attendri sur les maux qu'apportent au peuple « trésoriers et payeurs de gendarmes » 3. Comme lui il s'est plaint Au décri des monnaies'. C'est Gringore enfin qui, racontant l'histoire de l'homme assailli
i. I'. ?\~>~i : « Illud uero singulare... » et plus bas : « O rarani prouinciae felicitatem, o reges undique beatos... »
■-. Pp. 44°~442 (voir à la manchette Franciae bona). Cependanl Budé reconnaît que la Providence a refusé aux Français l'esprit de gouvernemenl (p.442) : " Sed eniin (h mirait) uim auminis) sic libitum est prouidentiae... ul tantae rcrum nostrarum competentiae consilium perinde publicum qod suppeteret : ne si bonis in rébus Franciae et copiosis, bonam quoque mentem reipublicae circumspectamque dedisset, finitimos Gallia Longissime summoueret. »
'.',. « Par leurs œuvres subtiles -, qous avons vu, dit Gringore, •■ lanl de vefves, orphelins el pupilles »; niais avons vu o Françoys non francs, mais captifs et servilles, | Par famine qui les rendoit meschans. » (Gringore, édit. de la Biblioth. elzévir., t. I, p. 33; dans les Folles entreprises, <|ni sont de i5o5.)
l\. Ibid., [i. 220, 237 et 245. Je citerai seulement le dernier de ces passages (c'est le peuple français qui se plaint) :
Argent el 01 ae poi te i la ;
Ciu BOOl descendus, abaissez.
178 GUILLAUME IUDK.
par les mouches et qu'un passant vent délivrer, explique ainsi cet apologue :
Ce povre homme playé, navré, blessé
C'est le peuple,...
Et les mouches,...
Sont officiers qui sont plains juc à l'œil
De la substance du peuple ; c'est la glose.
L'homme piteux qui les chasser propose
S'entend le Roy... '.
N'est-ce pas, ramassée en quelques vers, l'idée maîtresse des plaintes que Budé vient de nous faire entendre? Aussi bien la rencontre n'est pas uniquement l'effet du hasard. Budé savait apprécier ces moralités et sotties où se donnait libre cours l'esprit satirique des Français; il en a fait l'éloge dans plusieurs endroits de son livre 2.
Tout cela n'est pas,, selon moi, pour diminuer l'intérêt des pages que nous avons étudiées. Les poètes dont l'inspiration s'en rapproche, Gringore tout le premier, sont du peuple et vivent parmi le peuple; ils ne font que répéter les plaintes qu'ils entendent autour d'eux. Mais, en les répétant, il est rare qu'ils s'en montrent fort émus. L'esprit de satire que leur œuvre révèle leur est comme imposé parles lois mêmes du genre. Pour la sottie, on le voit de suite; cela n'est pas moins vrai pour la moralité. In de ses personnages habituels c'est celui de Labour venant se plaindre des souffrances que lui font endurer les pilleries des yens d'armes3. La tradition le fournit au poète; elle lui impose jus-